PRÉFACE AUX KERMESSES D'AMEDEE LYNEN
Le boulevard, — un large boulevard bordé de maisons sur la façade desquelles dansent les reflets rouges de la foire, — monte, et troue la ville d'une baie qui découvre un grand pan de ciel, noir, avec, à l'occident, un râle de crépuscule.
La poussière monte du sol piétiné par une foule s'écrasant autour des baraques, — buée éblouie de lumière électrique, piquée de l'œil rubescent des tramways, salie par des falots, barrée de lignes de becs de gaz qui alternent avec des lanternes vénitiennes.
La masse noire des curieux, — tapageuse et pittoresque, miéclairée par les étalages des forains, et de laquelle émerge le réservoir pointu d'un marchand de coco, — serpente en ce charivari de lumière, pétillant de bizarres couleurs.
Coin fantastique, où tout s'anime de vie factice ! C'est comme un gigantesque jouet à mécanique, flanqué de lumignons, pour l'enfantin amusement de cette population arrêtée au boniment d'un bateleur. Des machines, dont le sifflet stride, font tourner les moulins, sur les pégases en bois desquels des filles viennent s'asseoir, — les moulins, au tournoi multicolore pailleté de verroteries rapides, fouetté descintils, et semblant projeter, en son gai vertige lumineux, des notes de clarté et de folle musique. Des panopticums s'ouvrent : à leur entrée, des automates, en costume prétentieux, ont des gestes invo-
lontaires. Un Oriental, en turban fantaisiste, à la belle barbe noire postiche, tourne la tête, constamment, avec un grincement du ressort caché en sa poitrine décorée d'un crachat de carton doré, tandis qu'un vieux bonhomme à chevelure de crin tire, par intervalles, d'un fatal mouvement de son corps caduc de grande marionnette, le cordon d'une cloche. Et, tout près, les réclames saignantes des musées anatomiques, aux crudités d'autopsie, aux mates pâleurs de cire : un squelette de chimpanzé, soutenu par une baguette de fer, laisse pendre ses longs bras ridicules ; dans une cage en verre, un buste nu de femme, à dolente figure, une griffe de fer lui arrachant un sein, évoque d'anciens supplices d'Inquisition. •
Des appareils électriques, plus loin, tintinnabulent; sur les tréteaux, on annonce, à la fumée des pétroles, des trucs inédits de prestidigitateurs ; là-bas, des barquettes aux voilures enflées tournent avec un balancement imitant le roulis. Dans des tirs, où pétaradent des carabines, criaillent des bonshommes en zinc, atteints par les balles de plomb, et se cassent, avec un bruit sec, des pipes de terre.
Vision insolite, surgie dans le cadre étonné d'un quartier de ville. On cherche l'ingénieux génie, échappé d'un conte d'Hoffmann, qui met en mouvement baroque et fantasmatique cette kyrielle grinçante, discordante, vibrante, pétillante, déchiquetant par places le ciel enfumé, d'un fouillis de silhouettes : toiles constellées, oriflammes, mâts, fusées, en des effets de nuit imprévus, où quelque soudain clair de lune rêveuse baise, de la même douceur en qui il envelopperait la Diane d'un quinconce, une géante trivialement peinte, hissée dessus un toit de charlatan.
Et d'ailleurs, la vie des forains est aussi étrange que la foire elle-même. Ces juifs-errants des kermesses traînent par tous pays une existence de vagabonds singuliers, artisans piteux des réjouissances du peuple, avec des campements bohèmes au coin des grand'routes, des jours coulés dans la maison roulante où ils dorment pêle-mêle, sales et déguenillés, drôlatiquement affublés d'ironiques oripeaux d'anciennes parades. Ils parcourent les ducasses et s'arrêtent à y monter leurs
théâtres volants et jouer leur comédie à bon marché : celle annoncée par le porte-voix du directeur de la baraque en un langage déclamatoire, et toujours le même.
Et que d'industries bizarres aussi, dans ce vacarme de festivité bruyante, sous le fard du tabarinage ! Un hercule à jambes cagneuses, le biceps tatoué, tient entre ses mâchoires des poids en fer qu'il laisse lourdement retomber; il est flanqué d'un clown aux mains sales, associé spirituel, lançant au public des calembourgs. C'est l'arène athlétique, et les lutteurs sont là, dans la vapeur puante des falots, leurs bras aux muscles en saillie croisés sur des torses qu'ils bombent avec ostentation. Une diseuse de bonne aventure, des signes cabalistiques sur son enseigne, s'éclaire mystérieusement d'une lampe imprégnant d'un reflet roussâtre la toile transparente de sa baraque — l'antre de cette pythonisse chez qui de petites ouvrières vont faire lire en leurs mains limées par le travail un avenir en réalité bien pénible : mais, pour quelque monnaie, la devineresse donne à leur cœur superstitieux un chimérique espoir, vite éteint avec les derniers lampions du champ de foire.
Un dompteur. Il est sanglé dans une redingote qui pince une taille solide et souple, et a mis un pantalon gris, collant, et de grandes bottes, à glands d'or, vernissées. Il a l'œil magnétique, en un masque énergique au teint brun, à moustache noire : une cicatrice lui barre la joue. Des dépouilles de tigres pendent, crocs aigus, sous une panoplie d'armes indiennes, à la porte de la ménagerie, que des fauves, lassés de leurs cages, emplissent de rugissements nostalgiques. Le belluaire, une cravache à la main, tandis que des singes attachés à des perchoirs croquent des noix, fait danser un ours muselé clignant des paupières hébétées et grognant. Cette scène mi-terrible, mi-comique, se passe en une sorte d'antichambre du théâtre où le bestiaire joue quotidiennement sa vie avec les instincts mal endormis des carnassiers, — antichambre tapissée d'étoffe rouge, sanguinaire, embellie d'un luxe criard : au fond, sous un lustre allumant ses globes de gaz, une matrone grasse et pâle, les sourcils peints en noir, trône derrière
un comptoir auquel deux cornes de buffle servent de sauvage retable.
Un dentiste en frac, cravaté d'un blanc douteux, sous le soufflet de sa Victoria dételée, devant des diplômes encadrés qui miroitent et des médailles pendues à des rubans, bonimente avec une mimique emportée, d'une voix qui s'éraille, cherchant à tirer aux gogos dents et carottes. Tandis que, près de là, une saltimbanque, au visage ardent penché dessus la rampe des tréteaux, la lippe épaisse, la peau sale, les cheveux pommadés, un maillot plissé sur ses mollets de gymnaste, gifle farceusement un pître à la face blême sillonnée de rides en carmin. Des trombones, soufflés à joues enflées par de grands gaillards bien plantés dessus les planches, et sur le jeu desquels un piston module des variations, soutiennent la parade et lui font une musique de réclame. Une grasse caisse et des cuivres tapagent et le tambour ronfle à toute volée sous les poings cerclés de cuir d'un trapéziste en rose, culotté d'un velours semé de paillettes qui scintillent. Et tout à coup une cloche balancée sonne, dessus les têtes des spectateurs, massés, nez en l'air, devant la pantomime gratuite, des notes de bronze, et la baraque entière est ébranlée par ce tamtam infernal, aux appels criards, dans une furia de gigue échevelée, de calottes comiques, d'harmonie enragée, en un crescendo continu de vacarme canaille.
A côté, voilà l'exhibition des phénomènes, — nains ou géants, veaux à cinq pattes ou femmes à barbe, — une hideuse exhibition de difformités, dont les barnums, un long bâton à la main, montrent, sur des toiles gauchement brossées, la représentation en stupide caricature. On y voit des géantes, aux seins puissants débordant du corsage, lever leurs jupes de soie, pour montrer, sous un pantalon à dentelles, un mollet colossal, et des sirènes à figures grotesques essuyer leur chevelure et faire écumer les flots verdâtres de leurs queues écaillées en spirale. Un tom-pouce enfermé dans une boîte simulant une maison, sort par de petites fenêtres ses menottes poupines et grassouillettes : on entend sa voix de crécelle, plaintive, une voix de marionnette qui se détraque tristement.
Des débitants de pommes de terre frites ouvrent plus loin des cuisines proprettes, peinturlurées de façon riante, avec des rideaux blancs : les fours aux cuivres étincelants flambent, des marmites épandent une fumée de graillon, des cuisiniers en béret blanc circulent, et des miroirs reflètent cette chaudronnerie en ébullition, et l'allée et venue des marmitons. Du plafond, où des amours tiennent des cornets épandant une abondance de gaufres, de beignets et de galettes, de grosses boules de verre poli descendent, piquées d'un point lumineux, mettant comme des étoiles de clinquant en cette atmosphère de boustifaille démocratique. Une grosse patronne, la face rougie parle feu, les brides de son bonnet rejetées dessus ses rondes épaules, s'attelle à une pompe à bière : les verres s'emplissent constamment, avec de larges jarretières d'écume blanche.
Ce tintamarre voisin est celui d'un hippodrome. Une clarinette aigre domine de ses fioritures un orchestre de cirque ambulant. Une odeur d'écurie se répand. On entend le trot des chevaux, les cris apeurés des cavaliers inhabiles. Nombreux, ceux-ci ; car toutes les cocottes et grisettes de la ville adorent cette équitation. Les voici rôdant aux alentours de l'établissement, en quête d'un gandin qui leur paie des tournées équestres, les lèvres rouges comme des coquelicots sous leurs voilettes, avec une joie fardée : l'une d'elles, en tapageuse toilette d'été attend, accoudée à l'entrée hippique ; la tête sur l'affiche jaune, les yeux brillants en son visage déjà défraîchi, elle jette de temps en temps, en une conversation décousue et lasse, quelques mots à l'écuyer, qui claque du fouet pour attirer les clients.
Et toute cette fête bruit ainsi dans le soir urbain.
Parfois un coup de vent fait siffler les becs de gaz et échevèle les feux des résines. Des phalènes voltigent dans la lumière chaude. La foule circule, lente, et grouille. Les cabarets environnants s'emplissent de peuple attablé, et des aveugles, les paupières pour toujours closes, accompagnés d'un enfant, mendient, une sébille de fer à la main, chantonnant quelquefois d'une voix sénile une chanson, une de ces vieilles chan-
sons chevrotées à toutes les kermesses par les perclus et les infirmes, avec des notes pareilles à des larmes qui tombent, sur des airs souffreteux, de pénibles airs.
Mais l'âme, l'âme triste de la foire, — eivec les becs de gaz qui se plaignent au vent, — c'est, déchirée par le sifflet des machines, et dessinant des mélodies douloureuses sur le tohubohu de la foule, la musique des orgues de Barbarie.
S y mêle maintenant, le chant plus héroïque des orchestrions qui soufflent, des grandes boîtes flanquées de pantins battant du triangle ou jouant des platines de cuivre, par des bouches triomphales de trompettes.
Oh ! les airs souffrants ainsi versés aux foules, les airs endoloris, tant de fois remoulus en accords si anciens î Refrains vulgaires ou cavatines d'opéras, airs écorchés durant le sabbat des kermesse*!
Souvent, tournant de machinales manivelles, des haillonneux les ont fait pleurer à leurs boîtes à musique, ces ballades quotidiennes égrenées en les banlieues, ces valses tant de fois mélancoliquement vidées à l'ennui des faubourgs. Lamento bramé par le clavier mi-brisé des orgues, et geignant comme à la torture dans leur mécanique impitoyable : en son rythme désolé, n'est-ce pas que gémissent toutes les banales souffrances amassées des foules, — des foules noires qui viennent s'étourdir, nocturnes papillons, à la traînée lumineuse et musicale du champ de foire?
Novembre 1
Une Exposition d'Art ancien
Rien n'incite à des rêveries délicieuses comme une exposition d'art ancien. Dès l'entrée, l'œil s'abreuve d'une harmonie précieuse de couleurs opulentes et passées. Un parfum de vieille boiserie vague en l'air. Il semble que des odeurs d'encens planent dessus ces trésors d'église. Aux murailles pendent des Gobelins fastueux aux tons exquisement effacés comme les sons des clavecins. Des porcelaines rares égayent les étagères, reflétées par des glaces de Venise. Et de mignonnettes figurines de Saxe dansent, sous verre, de fragiles menuets. On est ravi par la mélancolie qui s'émane des choses anciennes, et que bercent de belles horloges de leur tic-tac séculaire, racontant, évocatrices voix de cuivre, les heures du jadis.
Ce qui fait l'intérêt de l'exposition d'aujourd'hui — l'une des plus belles — c'est le nombre et c'est la beauté des objets d'église. Toute une idolâtrie de métaux rares où s'incrustent des pierreries, de statuettes pieuses, de saints et de saintes. Reliquaires, ostensoirs, chrismatoires, châsses d'or et d'argent, vieilles croix de cuivre, phylactères, bénitiers, chandeliers, calices, burettes, bassins d'offrande, chasubles, chaires de vérité , fragments d'autels aux moulures représentant des cènes, des crucifiements, de smartyres, des paradis terrestres : toute la légende chrétienne est là taillée par des artisans des époques passées en boiseries noircies d'âge et piquées par les vers, là fondue et ciselée en vieux métaux. Voici encore des
Exposition rétrospective d'Art industriel au « Grand Concours » en 1
crosses, des couronnes aux fleurons somptueux de vierges miraculeuses, des lampes de sanctuaire, des lutrins, des fonts baptismaux, des tabernacles. Tout l'attirail des pratiques religieuses catholiques, le luxe des messes et des vêpres.
On songe aux splendeurs des cérémonies religieuses de jadis, alors que les temples n'étaient pas profanés par les objets qu'on y installe aujourd'hui et qui, certes, bien plus que les clous cruciaux, doivent faire saigner les Bons Dieux d'antan en leur intéressante plastique.
Quelle décadence! Sa cause principale — à côté de l'universelle dégringolade vers la camelote, de l'agonie du goût, de la mort du style — c'est la Foi en allée. Ces œuvres si mystiques, en qui l'on sent la ferveur des mains qui les ont modelées, ne naissent que sous un ciel de religion, en des siècles pieux. L'art, n'est-ce pas la fleur idéale épanouie dans les plus hautes régions de la spiritualité, mais qui plonge sa tige et ses racines dans l'humanité contemporaine, terreau où elle puise le suc qui nourrit ses feuilles et ses pétales ? Dès lors, en notre temps de raison et d'analyse, plus d'art religieux. Le sol d'où s'élançait la Fleur Sainte, pareille à un Lys de la Vierge, est épuisé.
Parmi les objets d'église exposés, la couverture d'évangéliaire du frère Hugo d'Oignies attire. Le Christ ciselé, assis sur un trône et bénissant à la matière latine, a grand caractère, entouré des symboles des quatre évangélistes ; la bordure est curieuse, de délicat travail, représentant une chasse mystique, et parsemée de pierreries et d'intailles antiques. Presque toutes les œuvres connues du frère Hugo sont là rassemblées en une vitrine. Des reliquaires en cuivre doré, niellé, gravé ; des phylactères semés de cabochons. A part les qualités admirables d'exécution, on est requis par l'imagination déployée en formes imprévues, par la grâce et l'élégance des dessins. Le frère Hugo a inventé des motifs : tels ses ravissants rinceaux, faits de fleurettes, de folioles, de grappes estampées, et réunies par la soudure à des tigelles. Œuvres bien mystiques, écloses dans la paix d'un prieuré. Ces moines anciens niellaient leurs phylactères, coloriaient
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leurs bibles, ciselaient leurs bois, avec le même recueillement qu'ils mettaient en leurs prières. Telle vierge gothique ne semble-t-elle pas un psaume bien doux chanté à la Mère de Jésus? Et n'imagine-t-on pas que, Pygmalion catholique, l'artiste se soit agenouillé devant son œuvre pour l'adorer ?
Parmi les châsses : la châsse de Saint-Maur, appartenant au duc de Beaufort. Elle affecte la forme d'un sarcophage ornementé d'un toit â double versant. C'est vraiment, autour des colonettes, sous les arcades, dans les gables, une débauche d'émaux et de pierreries. Chose curieuse, des camées antiques y sont incrustés. Il semble qu'on ait voulu honorer les restes du Saint par un luxe écrasant, un emmêlement du plus d'or et de pierreries possible. Et la châsse donne effectivement une impression de grande richesse ; c'est bien un trésor.
Ont plus de caractère, et moins de richesse, la châsse de Saint-Hadelin, — de l'église de Visé, — un chef-d'œuvre de ciselure ; les châsses, restaurées, de Saint-Domitien et de Saint-Mengold, appartenant à l'église de Notre-Dame, à Huy, et, de la même église, la châsse dite de Notre-Dame, très remarquable et d'une belle pureté de style gothique. On observe, en toutes ces châsses et en ces reliquaires, le travail de l'artisan qu'on peut parfaitement suivre. Partout, en ses applications, on sent la main de l'ouvrier. Il y a quelque chose de naïf dans la pose des plaques et des émaux, dans l'établissement des fresques et des colonnettes. De nos jours, les rares objets qui ne sont pas faits à la machine, ont l'aspect, quand même, aspect cherché, d'ailleurs, de choses exécutées mécaniquement. Tout doit être net, précis, propret, symétrique et bien en place : c'est mesquin et étroit. Les objets d'antan sont plus logiques, mieux compris, plus sentis, et aussi, dirai-je, plus humains. C'est ce qui en fait le charme et l'attirance.
La cathédrale de Namur nous montre une très belle croix reliquaire fleuronnée,et une couronne reliquaire byzantine de deux saintes épines avec son écrin d'un travail occidental grandement intéressant.
De l'église Notre-Dame de Tongres, un buste de sainte
Pinosc en cuivre doré et repoussé, la tète, en métal peint, ceinte d'une couronne fleuronnée, un gros cabochon entouré de feuillages et de fleurs, serti sur la poitrine.
M. Albert von Oppenheim a installé une vitrine remarquable, emplie d'objets de grande valeur, au milieu desquels une vierge merveilleuse en ivoire colorié, candide comme un Memling, assise en un fauteuil et tenant le Bambin Adorable sur son giron. Chaste et frêle, la poitrine pudique, elle est vêtue de draperies aux plis raides. L'ivoire a acquis un ton ancien et les coloriages qu on y a appliqués s'atténuent doucement.
L'église de Hal a envoyé la somptueuse couronne de sa vierge miraculeuse, datant du xve siècle.
A côté des châsses, des reliquaires, des ostensoirs, les croix, en belle collection, étendent leurs bras sacrés. Croix grecques, croix latines, croix romanes, croix d'autel, croix processionnelles, toutes les variétés du symbole de la foi chrétienne, les unes à simple, les autres à double croisillon, avec des richesses d'or et d'argent et de pierres précieuses ; quelques-unes bien anciennes, trapues et sévères, émaillées sur leur âme de vieux bois brunâtre d'émaux naïfs, évoquent la primitive religion sombre, concentrée sous les Cryptes des époques romanes ; d'autres sont en cuivre rouge avec des christs en haut relief sous auvent, et, sur deux branches se détachant du socle, des statuettes de Vierge et de saint Jean gothiques ; d'autres disent le faste des siècles postérieurs, opulentes, d'argent massif, somptueusement ornementées et prêtes à s'ériger dans la splendeur des cérémonies, rayonnantes au soleil tamisé par les vitraux des cathédrales, parmi les volutes suaves de l'encens.
Citons la belle collection de M. Gustave Vermeersch, et spécialement ses trois petites châsses de travail limousin, et son remarquable chef reliquaire d'une sainte couronnée, en chêne polychrome et doré, du XVe siècle.
Signalons encore, parmi les choses religieuses, la croix fleurdelisée de l'église de Notre-Dame, à Walcourt; le reliquaire triptyque de l'église de Sainte-Croix, à Liège; le reli-
quaire triptyque de la Vraie Croix appartenant à l'église de Notre-Dame à Tongres ; et aussi, un exquis bénitier du ciseleur montois de Bettignies, appartenant à Mme la comtesse Charles van der Burch, un vrai bénitier de marquise Pompadour, avec un baptême de Christ en joli relief XVIIIe siècle, surmonté d'anges adorablement coquets : les personnages de Watteau y tremperaient leurs doigts délicats avant de faire leurs peu sérieuses dévotions.
Encore : le tabernacle de l'église de Bocholt ; les fonts baptismaux de l'église Saint-Martin, à Hal ; puis les lutrins abondent. Aigles, griffons en laiton soutenant des pupitres et des chandeliers et posant leurs serres sur des socles massifs, avec des tiges profilées en balustres, des ornements faits d'animaux fantastiques, de lions couchés, de chimères; un vrai congrès de lutrins que domine l'immense chandelier pascal de l'église de Léau et ses hautes branches tordues soutenant un beau Christ entre un saint Jean et une sainte Marie- Madeleine. Il est flanqué d'un saint Léonard et le sommet de la croix se termine en bassin muni d'une pointe pour recevoir le cierge pascal.
Enfin, après avoir attiré l'attention sur la grille en cuivre jaune de l'église Saint- Jacques, à Louvain, et sur la collection des chandeliers, des girandoles, des lustres, des aiguières, des àquamaniles, des bassins d'offrande, des encensoirs, voyons les vêtements sacerdotaux. Ils sont nombreux : chasubles en étoffes brochées d'or, en velours rouge, en soies fastueuses, avec bandes d'orfroi où éclosent des fleurons mystiques et se convulsionnent des images saignantes de Christ ; chapes en velours, en brocart aux triomphantes broderies; dalmatiques en velours de Gênes; étoles, manipules, numéraux, mitres de soie précieuse , gants d'archevêques et d'abbés , voiles de carême, aumônières, dais de procession. Voilà l'opulente garde-robe des cathédrales et des abbayes. Les plus, beaux objets de cette classe sont : l'ornement sacerdotal de l'église de Saint-Christophe, à Londerzeel, avec l'admirable dessin du chaperon représentant la résurrection et l'apparition du Christ à sa mère ; la chape dite « de saint Liévin » de la
cathédrale de Sainl-Bavon, à Gand, l'une des plus belles productions de l'art du brodeur au XVIe siècle; le devant d'autel en velours rouge de l'église Saint-Martin, à Liège, les aumôniùres de l'église de Notre-Dame, à Tongres, admirablement décorées, les chasubles de Thomas Becket et de saint Bernard.
Tels, en résumé, les objets d'église exposés. Certes, ils sont nombreux, et dans notre énumération bien de belles choses auront été passées. Mais il faudrait un volume — et que de connaissances spéciales ! — pour dire toutes les merveilles qui sont là et en analyser les beautés. Car c'est un rappel prodigieux de toutes les époques de l'Eglise, une résurrection artiste et splendide des croyances passées, des belles périodes du culte catholique. Ces objets d'art amoncelés racontent bien mieux la grandeur et la puissance de la religion en les siècles derniers que ne pourraient l'exprimer tous les discours des prédicateurs et les écrits des historiens.
Les objets civils. C'est le côté réservé aux collectionneurs. Des maniaques, dit-on. Mais, au milieu de la banalité moderne, n'est-ce pas un plaisir très spirituel que de contempler ces objets d'antan? Et quel dilettantisme de vivre au milieu de choses qui, outre leur beauté et leur caractère, possèdent aussi ce charme, exquis comme un parfum mourant, cette mélancolie de l'ancienneté. Meubles, porcelaines, bijoux, miniatures, éventails, habits, — des souvenirs de vies depuis longtemps éteintes semblent dormir en leurs ors ternis, leurs chênes devenus noirs, leurs couleurs fanées.
De ce côté encore l'exposition est nombreuse, riche et belle. Et nous ne pouvons donner qu'une mention rapide de ce qu'on y rencontre d'intéressant.
La Bibliothèque royale expose une série de manuscrits ornés, choisis comme types divers de l'art décoratif du livre au XIVe et au XVe siècles. Quelques bibliothèques de Tournai, et quelques bibliothèques privées se sont jointes à elle et ont réuni une collection magnifique de livres d'heures, de psaultiers, de missels, de digestes, de chroniques où d'admirables
et fines miniatures, ayant toutes les beautés des tableaux gothiques, s'enluminent sur des fonds d'or aujourd'hui impossibles à refaire.
Plus loin, une belle vitrine d'habits et de gilets Louis XIV, Régence, Louis XVI. L'âge d'or des habits, certes, ces époques. La mode laissait beaucoup à la fantaisie et au goût de chacun. Sur ces teintes veloutées de Gênes, quels capricieux dessins d'or et de fleurs mêlées à des marcassites, enchâssant des boutons de luxe et enguirlandant les palettes des poches. A la collection remarquable de M. Albert Glibert les honneurs de cette vitrine. Elle renferme la plus belle pièce : un habit Louis XVI en velours épingle, avec broderies de coloris vif : des myosotis enlacés à des sortes d'immortelles. C'est là parure de grand seigneur, à laquelle on ne peut guère comparer que l'habit, également de velours épingle et Louis XVI, appartenant au duc de Beaufort, et bordé d'un dessin très léger : plumes et fleurs entrelacées en broderie remarquable.
Voici l'éventail ! Que de grâces évoque ce bibelot ! Le piquant des sourires qu'il dérobe, l'attrait des regards qui s'embusquent derrière son balancé ondulant, la légèreté des mots doux qu'il entend chuchoter, la grâce des rêveries qu'il évente, les carnations des joues qu'il effleure. C'est l'objet féminin par excellence. L'époque Louis XVI a le mieux compris l'éventail. Voyez celui appartenant à Mme Lambert-de Rothschild, d'un pur Louis XVI et représentant ÏHyménée. Quelle délicatesse et quelle légèreté! D'autres encore charment, nombreux, étalés sur leurs branches d'ivoire ou de nacre. Quelques-uns en vernis Martin, profilent, dans leurs médaillons, des personnages de la comédie italienne. Mais c'est la mythologie surtout qui fournit les motifs de décoration : une mythologie de boudoir, efféminée et piquante.
Voici, près des éventails, toute une richesse de montres, de miniatures, de colliers, de pendeloques, de médaillons, de bonbonnières, de tabatières, de bagues, de châtelaines, de
médailles, de plaquettes en bronze, de plaques repoussées
qu'en dire? Chacun de ces minimes objets possède un attrait; les bijoux ont un cachet qui retient et ravit; ces vieilles parures
de famille, ces joyaux des belles dames d'antan, et ces vieilles bagues d'évêques, qui enjoaillaicnt le geste de la bénédiction ! Les plus belles collections , en ce genre , sont celles de MM. Edward. Joseph, de Londres, et Edouard André, de Paris.
Mais il faut se hâter — se contenter de signaler la collection des instruments de musique, parmi lesquels de nombreux Antoine Stradivari, et quelques vieux clavecins, dont les cordes plaintives ne donnent plus que des sons éteints, ineffablement archaïques, les vieux clavecins sur le clavier jauni desquels les doigtés blancs de nos aïeules arpégeaient de si dansantes gavottes. Puis les curieux colliers des gildes en argent ciselé, avec des plaques à dessins, des médaillons ajourés, des chaînons de fantaisie, rappelant les cérémonies des corporations, si nombreuses en nos pays, des colliers pareils à celui que porte Abraham Grapheus, le vieux knape de saint Luc, en le portrait signé Corneille De Vos. Aussi les armes : les panoplies d'épées et de sabres, de dagues, de poignards, de stylets aux lames aiguës ; au milieu d'eux les arbriers des arbalètes s'arquent, les crics ornés de scènes de chasse, les pistolets mettent leurs canons damasquinés et leurs crosses incrustées d'rvoire, avec dans l'emmêlement des lames et des aciers, des poudrières çà et là pendues. Encore les dentelles parmi lesquelles le voile de Notre-Dame de Hal, les vieilles dentelles au fuseau de Brabant et des Flandres.
Parmi les faïences, les porcelaines, les biscuits, les grès, les plus belles collections sont celles de MM. Evenepoel et de M. Somzé, déjà exposées en 1880 et bien connues. Les faïences italiennes, aux couleurs si franches, aux reflets métalliques, avec des jaunes de miel et des bleus violents, de M. Somzé, sont remarquables.
Empruntons à l'Art moderne le croquis de cette partie de l'exposition : « Quelques collections de choix, en ces sélections d'art précieusement recueillies, saillent. Dans de larges vitrines, dès l'entrée, se dresse la basse-cour multicolore des céramiques bruxelloises : coqs diaprés comme des tulipes, dindons faisant la roue, pigeons au plumage d'émail, et si
drôles, et si naïfs. Plus loin, des couvées de poussins, et de grimaçantes hures de sangliers, voisinant avec de fantastiques dorades et des barbeaux revêches. Tout ce petit monde lâché parmi la débandade des assiettées de figues, de radis, de noix, d'amandes, et des bottes d'asperges, et des platées d'œufs durs, évoquant des souvenirs de grosses farces animant le repas, jadis, dans les salles à manger flamandes aux lambris de chêne, de rires soudains aux méprises de l'hôte.
« Plus loin, les services de vieux Tournai sollicitent les visiteurs, la polychromie de leur décor rayonnant irradié en feux d'artifice étincelants. Et les Sept-Fontaines, bijoux de pâte délicate, bustes, figurines, médaillons, et la joyeuse ronde des bergers en biscuit, des pastourelles et des pâtres se poursuivant dans les feuillages menus de paysages en guipures. Et les Sèvres, et les Saxe, et les Delft, mêlant l'élégance et l'afféterie du siècle passé aux formes pansues et balourdes des conceptions hollandaises. O les inoubliables Delft à fond noir, d'où se détachent des fusées éblouissantes !
« Non loin des faïences et des porcelaines aux colorations violentes, luisent, dans leur éclat évocatif de tables aristocratiques, d'intérieurs somptueux, les argenteries : plats, légumiers , soupières , candélabres , façonnés en rinceaux , en coquilles, chiffrés, armoriés, ciselés, agrémentés de sculptures, décorés de devises, et aussi les ustensiles de bouche en étain, merveilleux de proportions harmonieuses, et rappelant, à côté des richesses voisines, le luxe cossu et sans morgue de la bourgeoisie d'autrefois. »
Çà et là, dans cette exposition si variée d'objets luxueux, entre ces étals de bijoux ou de porcelaines, de grandes horloges dorées et bellement décoratives marquent les heures sur des cadrans à incrustations par des aiguilles ouvrées. Et des bahuts massifs et carrés — chefs-d'œuvre peut-être de quelques compagnons des anciennes corporations — comme des troncs de chêne dans une forêt d'automne aux ors incendiés de rouge, de vert pâle, de bronze, aux végétations multicolores avec des trouées d'azur, dans ce fouillis de choses disparates, mettent des notes plus sombres et plus solides. Puis aux murailles,
des anciennes tapisseries. Le Christ mis au tombeau, du w Ie siècle, tapisserie en laine, soie'et or, au coloris très passé, reproduit en une bordure de rinceaux, fleurs et fruits dans lesquels se jouent des enfants, un tableau de Van Orley. Les tapisseries de Bruxelles se distinguent par la richesse savoureuse de leurs bordures. Les deux plus belles, appartenant à M. Tulpinck, de Paris, à sujets tirés de l'antique et signés Henri Rydams et Jan Van Leefdael, ont bordures larges, surchargées de trophées de musique, de fleurs épandues, de fruits mûrs, au milieu desquels des cuirasses et des roues de paons, avec çà et là le rire d'un ange joufflu. Le mobilier national français a envoyé notamment deux tapisseries exécutées d'après les cartons de Raphaël, qui ont grand caractère, sévère et sobre ; puis une Bataille, emplie de vigueur et de relief puissant, tirée de la tenture de « Constantin » ; enfin, deux tapisseries de la tenture « d'Esther ». Celles-ci, avec bordure genre rocaille, jaune ombrée, sont magnifiques de dessin, de composition, de coloris. Une fête, ces scènes d'un orientalisme de fantaisie XVIIIe siècle, dans des jardins décoratifs où des colonnades s'érigent parmi les peupliers, avec un faste théâtral dans les vêtements, tandis que fume un festin de. satrape, autour duquel des esclaves s'empressent.
Pour finir, une visite aux petites salles installées sur le côtéde l'Exposition, entre les lourdes et trapues colonnes de pierre. Une série de petits tableaux pleins de caractère.
D'abord, une cuisine — une cuisine meublée anciennement, de buffets à corps supérieur vitré dans lequel s'alignent des Delft au bleu éclatant. Sur les tables massives, aux pieds en balustres, des moulins à café, des brocs, des cuvettes, des paniers en cuivre. Dans un coin une vieille pendule frisonne tictaque. Çà et là pendent des grés bleus ou bruns à panse historiée : cruches, pintes, cruchons ; du plafond descendent des cages en cuivre ou en porcelaine. Sous la cheminée où posent de massifs chandeliers, et de solides lanternes, toute la chaudronnerie propre, luisante, appétissante des anciennes ménagères hollandaises ; des marmites accrochent la lumière, des chaudrons de cuivre rouge resplendissent, des bassinoires
reluisent, des grils en fer battu, des landiers, des fourches à jambon attendent les flammes. C'est un coin charmant, calme, — un Koedyck. On y mettrait le béguin d'une cuisinière des siècles passés, dans une lumière chaude, au milieu de rôtisseries flambantes, et d'odeurs de mangeailles qui cuisent. On imaginerait, sur ces lourdes tables de cuisines, des naturemorte savoureuses.
Puis une salle XVe siècle. C'est la sombreur gothique. Le mobilier est sévère. Les bahuts sont ornementés d'abraesques et d'écussons. On dirait la figure humaine, trop méprisable, bannie de la décoration. Les seules statuettes qui flanquent les panneaux des crédences sont celles d'anges et de vierges, raides et mystiques. Tout est imprégné de religion. Les tiroirs aux ferrures lourdes semblent faits pour les missels, les chaises pour les agenouillements, et les fauteuils à haut dossier paraissent ouvrir leurs accoudoirs à des méditations pieuses. Des vieilles tapisseries déteintes où pâlissent des vierges pleureuses et où des Christs prennent des tons d'ivoire sale, pendent aux murailles.
Une salle xvie siècle. C'est la Renaissance. Sur les Gobelins, maintenant, des guerriers casqués lourdement et plantés sur des chars romains, mènent, sous la tutelle des divinités olympiennes, d ecumants coursiers et brandissent des javelots ; des nymphes saillent des roseaux. Le Dieu Pan réveillé, sautillant sur ses pattes de bouc, le ventre plein, un air de flûte sur ses lèvres, a violé la vierge gothique. C'est l'effort pour se dégager des ultimes raideurs et chastetés des siècles précédents ; c'est une vie enrichie de sang nouveau et généreux qui déborde : la chair, le nu réapparaissent, avec le goût d'un faste païen. Les figures chimériques, aux panneaux bruns des bahuts, n'ont pas honte de se montrer bellement déshabillées. Et Vénus, aux seins harmonieux, étoile à nouveau le ciel de l'art — où seules s'adoraient les Madones Tristes.
Une salle XVIIe siècle. Il semble que la solennité pompeuse de Louis XIV pèse sur son siècle entier. Les meubles s'alourdissent, les corniches s'appesantissent : tout a l'aspect noble et compassé. En ce salon aux baldaquins cérémonieux , aux
colonnes torses, n'imaginerait-on pas, grave sous sa perruque, empli de l'importance de ses quartiers, un seigneur à gilet de satin retombant sur les cuisses, une grande canne à pommeau précieux à la main, répétant les saluts qu'il fera au Roi Soleil ? Et n'assiérait-on pas, en sa longue soie aux plis noblement cassés, une suivante de Marie-Thérèse à ce scriban où Boule a incrusté de l'argent et de la nacre de perles, et des miniatures représentant des épisodes de guerre ? Enfin les deux dernières salles nous disent le siècle des Watteau. Le siècle mignard, aux bergeries poudrerizées. Le siècle des éventails , des mouches et des madrigaux. Il semble là fragile comme ces statuettes de porcelaine si pimpantes en ces bahuts où sont sculptés, avec tant de délicatesse et d'exquisité dans les caprices des rinceaux , des allégories bucoliques et des trophées. Un sourire fin, pimenté de folie badine, joliment étourdi, papillonne encore sur ces choses d'aristocratique décadence. Une conversation de marquises voltige parmi ces fauteuils et ces chaises où, sur des tapisseries au petit point, l'on voit des élégants à mollet bien cambré adorer des bergères à houlettes enrubannées, de jeunes décolletées aux seins fripons tromper de vieux barbons, des arlequins folâtres, et des airs de chalumeau inventés par des gardeurs de chèvres !
Septembre 1
La Fuite en Egypte
d'après des peintres anciens.
A Georges Eekhoud.
Où, l'été durant, mûrissaient les blés, sous l'ardeur des blonds soleils, la neige est tombée, muette et lente. Les nuages ont voilé le ciel, et rasent le sol, à l'horizon, où des moulins s'encapuchonnent de blanc et des arbres dépouillés de leurs toisons vertes se dressent, frileux comme des brebis tondues, sur le firmament de gel.
La neige emplit les ornières, efface les sentiers : aux gouttières elle laisse pendre des stalactites, larmes glacées ; après avoir éteint l'or du chaume des toitures, elle fond autour des cheminées qui fument.
Le ciel a pleuré toute son hermine, et dès que le dernier tourbillon se fut apaisé dans la candeur de la terre immensément blanchie, les volets se sont ouverts, les portes se sont entrebâillées, et le village a miré sa parure neuve dans cet éblouissement scintillant, où chantent mieux, lilialement encadrés, les murs bruns, aux bruns de hareng saur, des maisonnettes, les granges aux murailles beurrées, le jaune onctueux de l'église et les gris féodaux des pierres du castel. Et voilà maculé le grand manteau chaste et pur, plus candide que celui de sainte Catherine, la patronne des filles vierges.
Maintenant, ternissant le pâle silence, des sentes partent du seuil des maisons, tracées par les pas. La glace de l'étang, au cristal diamanté, est griffée : des traîneaux en bois la rayent, emplis de la joie lourde de visages joufflus. Des marmots, la tignasse ébouriffée, essaient des glissades, se
jettent des boules qui éclatent, comme des pots de bière lancés aux tètes dans les querelles de cabaret, ou bien, en un coin, cyniquement, ils brunissent la neige. Des oiseaux, à coups d'ailes, éparpillent, jaloux de ces joyaux, les paillettes de grésil qui constellent les saules, et les ménagères, à renfort de balais, refoulent dans la rigole le tapis moelleux et innocent, pareil au duvet d'un cygne occis, et le mêlent aux épluchures des légumes et aux cendres versées sur le chemin. D'un grenier, profitant de l'accalmie, on descend des bottes de paille : des coqs et des poules picorent à l'entour. Les fumiers, dans les cours, trouent la neige d'une tache de purin, tandis qu'un porc qu'on égorge hurle, avec un gigottement de ses pattes, et ensanglante le sol.
C'est bon, par les hivers mélancoliques aux deux gris, de se piéter dans les chaumières, comme en des nids, près des foyers qui flambent. Des reflets dansent aux fenêtres : on les voit rougissant, dans l'intimité chaude des intérieurs, les poutres enfumées des plafonds, et leur éclat semble lécher gourmandement les jambons et les fèves qui pendent, près d'une cage à pinson. On jette sans cesse, sous la haute cheminée, du bois sec qui chante en brûlant vif, comme un hérétique : à travers le village des tâcherons passent, ployant sous d'immenses fagots. Et, sus l'âtre, dans une marmite dont les flammes lèchent le cul noirci, une soupe grasse bout, épandant entre les murailles une odeur de choux qui cuisent, saucés de couennes. Le temps est venu d'engouffrer les saucisses, de faire rissoler les boudins, de ravitailler ses tripes à généreuses cuillerées, de se rincer le gosier au bec des pintes. C'est l'époque des veillées, où, au ron-ron des rouets, aux lueurs des chandelles, on vide les caves, avec des rires larges, des lippes reluisantes ; on lutte contre le gel du dehors à coups de pots écumeux vidés à fond, à coups d'assiettées au fumet réconfortant nettoyées tellement que reluisent à neuf les dessins bleus de la faïence. Dans quelques jours, Noël soufflera ses chansons d'orgue à travers la neige, avec ses cantiques, et ses anges si beaux mangeant de la divine pape au riz en des cuillers de vermeil ; puis, ce sera la fête des Roys, ses bombances, ses
gâteaux mirifiques et su beuverie au Roy de la fève, — et des orchestres battant sur le cuivre des casseroles, et des pincettes, drolatiques archets raclant des grils, comme des violons.
Ainsi, en se gaussant des tristesses du ciel, on s'éjouira le ventre, on mettra de la bienfaisance plein son estomac, on enluminera sa trogne, on s'enfumera dans les cabarets, en caressant les seins des baesines rougeaudes, — jusqu'au moment où la prime note du printemps, toute douce et fine, égaiera d'une lumière d'idylle le ciel ingénu d'avril, empli de l'envolée des clochettes de Pâques. Alors, on appendra la cage à pinson au dehors, sous le rebord de la toiture, et des clématites dorées par le soleil tapisseront les façades.
Mais aujourd'hui, par ce temps de froidure, c'est le paiement de la dîme. Dans l'auberge du village, reconnaissable à sa grande façade de briques brunes surmontée d'un pignon en pointe où des pigeons volètent, à son enseigne de fer forgé où s'accroche de ses blanches pattes la neige, le percepteur s'est installé. Il est à une fenêtre ouverte, le dos à un feu qui rougit la salle et vers lequel des mains se tendent, tandis que pour se donner du cœur on boit des liqueurs plus claires que les glaces scintillantes de l'étang, et qui allument dans la bedaine un bien-être souverain.
Tous ceux du village sont venus, dans des charrettes qui ont fait crier le givre des ornières, ou bien à pied, à travers les prairies épaissies par la manne froide tombée du ciel. Sous les arbres à la chevelure argentée comme celle des vieillards, les charrettes dételées, avec des ourlets de neige, encombrent les ruelles, et des chiens compissent leurs roues. Les chevaux sont remisés dans les écuries où on leur sert forte pitance qu'ils broient à mâchoires affamées. La forge du maréchal fait résonner ses enclumes, attise ses foyers et des gamins regardent ferrer les solides juments, aux larges croupes.
Le percepteur, encadré par la fenêtre, a l'air d'un vieux juif, avec sa barbe blanche, son nez crochu, chevauché par d'énormes besicles, et ses yeux de fouine. Il est coiffé d'un béret de velours et s'emmitoufle dans une riche fourrure qui
préserve des catarrhes sa carcasse cTavaricieux. Ses maigres mains, pareilles à des serres d'oiseaux de proie, ramassent avidement le bel argent que le pauvre monde vient verser sur la planche installée devant lui. Son scribe, assis à sa gauche, inscrit, dans un gros registre, les recettes.
La foule frileuse se presse devant le fonctionnaire, chacun attendant son tour, les mains aux poches, battant de la semelle la neige à cette place piétinée et boueuse. Les gros buveurs de bière brune enfoncent leur bedaine dans le coude à coude impatient, où se faufilent mieux des maigres à la trogne effilée. Les chapeaux et les chaperons sont enfoncés jusqu'en dessous des oreilles et les nez sont rubiconds, piqués par la froidure. Les dos se bombent sous des manteaux marrons, rouges, merde d'oie, qui battent des genoux cagneux ou des mollets massifs. Des femmes disparaissent en de larges mantes noires, la tête perdue dans un capuchon. Les feutres à grands bords rabattus sur les nuques, les souliers salis, le bâton avec laquelle on traverse les ruisseaux gelés, donnent à quelquesuns des airs de pèlerins.
Il en est qui sont venus de très loin, des sols dans leur gousset, des sols précieux : pour les gagner il a fallu suer de grosses gouttes dans les sillons des labourés et battre l'aire des granges. Aussi, avec quelle peine les pièces d'argent se détachent des pouces pour tomber dans l'escarcelle du fisc ! Ils disent à leur monnaie un adieu avide, les terriens, et leur regard suit l'éclat de l'argent jusqu'au moment où il s'engourfre dans ce sac qui se gonfle et s'arrondit, bourré d'écus comme un bailli de grand village.
Les marmots, durant le temps de la paie, prennent leurs ébats tout à l'entour, s'empoignent, se roulent dans la neige en s'arrachant leurs tignasses, ou grognent et geignent à la main de leurs mères, avec d'affreux airs de magots. Devant les auges ils taquinent les porcs dont les groins reniflent, charnus et parsemés de poils. On a allumé un grand feu, sur la place : la flamme dresse ses langues joyeuses et mord le bois qu'apporte une ménagère en béguin blanc. Des contribuables attendent le moment de verser leur redevance et chauffent,
sous leurs justaucorps, leurs carcasses rustiques, en causant des rigueurs de l'hiver, dolents de devoir cracher au bassinet du vieil escogriffe des miettes de leur or.
Et vers l'auberge, aussi, la Sainte Famille se dirige. Saint Joseph, l'époux bienheureux marche en avant, le chapeau sur l'oreille, une longue scie à dents pointues fatiguant son épaule, un sac plein d'outils de menuiserie à son bras de manouvrier. La Vierge est assise sur un âne : une génisse l'escorte. La Mère céleste porte en ses bras le Bambin Adorable, mais, pour que ses chairs enfantines ne frissonnent pas dans l'aigreur du froid, elle le cache complètement sous son grand manteau bleu, à la virginale couleur des cieuxpurs. Et dans cet ample vêtement seule apparaît la figure de Marie, rayonnante du bonheur fervent de serrer un jeune dieu sur sa poitrine.
Ils traversent le village, mêlés à la foule des manants, et vont sans doute s'asseoir simplement à une table de bois et chauffer, à l'âtre de l'auberge, les petits pieds de l'enfant Jésus. Marie sortira de son corsage un sein d'une blancheur de lys, où s'appendra son fils de ses lèvres goulues et roses. On servira au saint ménage dans le plat le plus beau, une fumante portion de choux bien gras, et on empanachera le pot d'étain le plus brillant d'une écume de bière, fine comme une dentelle de robe princière et fraîche comme un rire de pucelle.
Pour payer l'écot, saint Joseph, avec ses scies et ses limes recalera quelque pièce usée du mobilier et donnera sa bénédiction. Le soir, ils partiront : mais alors le ciel sera miraculeusement éclairé, d'un bleu mourant de crépuscule, et la lune, sur un tel firmament, sera comme une broche merveilleuse agrafée au corsage de soie d'une châtelaine.
Avril 1889.
Le Massacre des Innocents
d'après Breughel.
A Francis Nautet.
Le dernier tintement de la cloche annonçant la bénédiction qui termine la messe s'est éteint dans la froidure d'un dimanche d'hiver.
Le ciel apuré se troue par places d'un bleu à la douceur angélique, et le village, couvert de neige, repose dans une chasteté. La fumée des chaumières monte tout droit. Les portes sont closes : on attend l'angelus, qui sonne l'heure du repas. Mais l'église est encore recueillie ; seuls des moineaux criaillent et font, à coups d'ailes, voleter la neige qui ouate les abat-son.
C'est la paix dominicale.
Soudain, une sonnerie de trompettes. Elle éclate là-bas, à l'entrée du village.
Une cavalerie de soudards apparaît avec une oriflamme rose où une croix étend les bras.
En avant, deux trompettes à figures d'ivrognes, vêtus de pourpoints jaune et noir, bien plantés dans des bottes piquées de lourds éperons, le nez rougi par la gelée.
Un vieillard suit, chevauchant une monture couleur de lait. Il a, vêtu d'une longue robe noire, l'air impassible d'un justicier, et un méchant sourire scelle ses lèvres pâles. A son côté, un élégant seigneur, l'aigle impérial brodé sur sa poitrine, des plumes multicolores au chapeau, fait caracoler son cheval pie, comme enivré de l'atmosphère claire et vibrante.
S'avance alors un groupe de cavaliers en casaques d'un beau
vermillon, des épées à larges poignées au côté, des poudrières et des gourdes à l'épaule.
Mais le gros de la cavalerie est formé de guerriers en puissantes armures, tout bardés d'acier, leur lance au poing. Les visières des casques sont mi-rabattues, les mentonnières levées. Ils marchent, serrés les uns contre les autres, comme une muraille de fer, et du sabot de leurs cavales violent la neige.
Arrêté devant l'église, le vieux justicier, entouré de son escorte, proclama, après un appel des trompettes, que le roi Hérode avait reçu à Jérusalem des sages d'Orient. Ils étaient venus pour adorer le roi des Juifs, dont ils avaient vu l'étoile en leurs pays lointains, et ils s'informaient du lieu de sa naissance. Le roi Hérode, troublé, assembla tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple pour savoir d'eux où le Christ devait naître. Et quand il sut que c'était en ses états, il prit un rescrit ordonnant que, dans tout son royaume, les enfants depuis l'âge de deux ans et au dessous seraient occis.
Le vieux justicier, ayant lu le rescrit, où pendaient des cachets de cire, fit un signe aux gens d'armes. Ils sautèrent de cheval, et les montures allèrent, les étriers ballants, s'arrêter immobiles auprès des troncs des arbres.
Le vieillard, cependant, resta sur place, gardé par un groupe des cavaliers couverts d'armures.
Et ce fut, dans le village réveillé du midi dominical et parfumé encore de l'encens de la messe, le massacre des innocents.
Sur les âtres, de grandes marmites, où des soupes cuisaient embaumées par le lard, envoyaient de délicieux fumets aux crucifix ornant les cheminées, comme des cassolettes allumées pour l'adoration. En des fermes riches, celles dont les granges regorgent de gerbes d'or, on avait jeté des boudins blancs dans la poêle, pour la fête du dimanche, et dépendu les jambons des poutres de la cuisine. Sur les tables de chêne, à côté des grandes assiettes où sont représentées en bleu flamand des épisodes du saint Evangile, posaient des brocs, des pintes, des cruches en grès, coiffés de la murmurante
écume qui ouvre un paradis de fraîcheur au gosier. Les horloges tictaquaient et, par les petits carreaux des fenêtres, arrivait la clarté de la neige baisée par les rayons. En béguin blanc, les ménagères surveillaient les cuissons, la trogne roûgie au foyer. Sur le sol, les enfançons jouaient, avec des ébats joufflus et des rires montrant leurs dents nouvelles. Leurs chairs, encore de lait, s'encoloraient déjà comme les feuilles des roses à leur premier matin. Ils se roulaient, leurs menottes poupines dans leurs tignasses jaunes, en montrant leurs fesses dodues. Certains, assis sur leurs chaises de bois, s'empiffraient de pape ; d'autres tétaient aux fleurs des seins maternels ; à d'autres on apurait les langes. Et le midi prochain, le soleil étant tout au haut du ciel, ajoutait une savoureuse attente aux odeurs de la mangeaille que les flammes, langues gourmandes, léchaient ardemment.
Aux sons des trompettes, les rustauds qui se chauffaient les cuisses à l'âtre, en regardant les braises étinceler, étaient accourus, — et ils s'enfuirent à la lecture de l'arrêt, avec des gestes de terreur.
Mais les soudards, le glaive tiré ou brandissant des hallebardes, pénètrent aussitôt en les chaumières et les fermes, où les petits enfants vagissaient ou dormaient en leurs berceaux, sous la protection d'une sainte image clouée au mur, -et ils les tuent.
C'est comme du sang de chérubin qui coule bientôt partout. Les chiens hurlent, et les mères lèvent les bras au ciel, où s'envolent les oiseaux. Elles courent à travers champs, le fardeau de leur géniture serré contre leurs seins, pareilles à des truies dont on ravit les pourceaux aux soies roses, pour les cuire au lait, lors des fêtes de Noël. Elles s'agenouillent aux pieds des bourreaux, implorantes, ainsi que devant l'autel de Sainte Marie, quand mai vêt les pommiers de fleurs. L'une prie sur le cadavre de son enfant, qui gît nu, une plaie au sein, — et des larmes ruissellent sur son masque dolent.
Mais rien n'arrête la fureur des barbares ; les révoltes sont impuissantes devant les piques, et les lamentations se brisent
aux cuirasses. Des varlets d'armée, juchés sur des tonneaux, enfoncent à coups de poutres les volets fermés et pénètrent, une hache au poing, dans les maisons en vain closes à grosses serrures. D'autres portent au bout du bras, comme des coqs prêts à être égorgés, des enfants, qui embrennent la neige. En voilà piquant de leurs lances les pauvrets emmaillotés : de même ils enlèveraient une botte de foin au bout d'une fourche. Le sol est parsemé de langes rougis et de mignons bonnets. De loin, les escrimes des hallebardes, les hennissements des chevaux, les casaques bariolées des soldats faisant chanter leurs vermillons, leurs roux dorés, leurs verts pomme, variés de lilas et de jaune, sur le linceul qui couvre la terre, le scintillement joyeux des glaives, agités comme des battes, les éclats des trompettes sonnant des ordres, l'allure désordonnée de la foule aux gesticulations insolites et bizarres, donnent à l'infanticide un air de carnaval. Autour de l'élégant cavalier, dont les plumes, ainsi qu'une bannière, voltigent par le massacre, c'est un groupe désolé de parents, dans leurs costumes sombres d'hiver. Navrés, ils tordent leurs mains jointes, des pleurs défigurant leurs visages, leurs cheveux ébouriffés par l'affolement. Mais le prince fait un geste, indiquant la vanité de leurs prières et de leurs supplications.
Tous les marmots périront. Leurs âmes monteront d'ailleurs au ciel, ainsi que les fumées des encensoirs, et luiront près de l'étoile qui a guidé les Mages. Tandis que leurs chairs, chastes comme des lys de la Vierge, s'anéantiront doucement sous la terre du cimetière, mouillée par les derniers sanglots, leurs esprits, vers lesquels s'élèveront désormais les ave des mères, se baigneront dans la lumière divine du paradis réservé aux martyrs. Ils s'assoiront, nimbés de gloire blanche, à la table angélique où l'on sert des mets merveilleux. Ils chanteront des noëls et seront pareils à des fleurs de Pâques.
Et leur sang aura été versé bien inutilement. Car un ange est apparu à saint Joseph et lui a dit : « Lève-toi, et prends le petit enfant et sa mère, et t'enfuis en Egypte, et reste là jusqu'à ce que je te le dise; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire mourir »..
Mais les soudards abandonnent le village, semblable ù un nid dont un rapace vient de ravir les oisillons. Ils disparaissent, en essuyant les lames rougies de leurs épées, dans la plaine éclatante de blancheur, le long des saulées aux dentelles de givre , sous les ailes engourdies des moulins. Quelques-uns boivent à des gourdes, pour se réconforter contre le froid. En avant, le jeune seigneur aux plumes magnifiques, se fait une visière de la main pour mieux apercevoir le clocher le plus proche : celui-ci se dresse sur un ciel éblouissant d'azur, qui paraît s'être mis en fête pour accueillir les Innocents.
Mai 1889.
La Nativité de Notre-Seigneur
d'après d'anciens Flamands
A Fernand Brouez.
Bethléhem était un village aux huttes maçonnées de glaise et blotties sous des chaumes bronzés par les chaleurs et rongés par les mousses aux verts d'émeraude. Des moulins y battaient le ciel de leurs ailes folles par les temps de bise, et, durant l'époque des cueillettes, des coquelicots y saignaient dans l'opulence des moissons. Avec la tour de son église, sonnant des angélus pieusement ouïs, son Calvaire où notre bon Dieu agonisait, une plaie aux côtes, et ses Notre Dame hissées aux ormes et idolâtrées, les nuits de mai, par des cires brûlant au clair des étoiles, — c'était un village très dévot, car Jésus l'élut pour lieu de sa naissance.
Ce fut un soir de Noël. Par les chemins, des rondes de marmots, tignasse auvent, tournaient, malgré la neige tombée. Les cabarets jetaient leur reflet rouge au sol blanchi. Dans les intérieurs, piqués de points ignés par les pipes, les bières gonflaient les panses, et des baesines, les seins crevant leurs corsages délacés en la beuverie, caressaient le menton à des gaillards clignant de l'œil sous un béret crânement orné d'une plume. Tout le jour avaient résonné, doux comme chants de rossignols au temps d'amour, le rissolement des beurrées et les cris des boudins en poêle. Une odeur de mangeaille flottait dans la nuitée : le parfum des crêpes rondes et dorées, rappelant les écus où l'on frappe les effigies des empereurs, le fumet des jambons et celui des omelettes, l'émanation des tartes de
kermesse. Aussi des manants trop gavés se soulageaient, brayettes bas, dans les coins ; et le long des murs, avec des gestes lourdauds, une fumée d'hydromel au cerveau, des magots en veston brun titubaient, saisis par la soudaine froidure.
Vers minuit, l'atmosphère devint d'une grande douceur. On se fût cru au temps où les toitures s'enguirlandent de vignes. Les plaines blanches, où des saules, penchés sur les ruisseaux gelés, pleuraient leur givre, s'éclairèrent d'une belle douceur de lune. Déjà s'éteignaient les bruits de fête de Noël. Quelques enfants, pourtant, chantaient encore des cantiques. Le Christ venait de naître. • .
Là-bas, dans une étable, une crèche lui sert de berceau. De son haleine, une vache le réchauffe. Il est tout nu, la tête grosse ombrée d'un très léger duvet; une bande de nombril lui captive le ventre. Des langes salis s'éparpillent sur le sol, près d'une cuve où Marie a lavé la peau rouge du frais éclos et la mollesse de ses membres, où s'imprime encore le moule de la matrice.
Il dort, les paupières lourdes, les veines gonflées, et ses bras mignons se replient, comme par un geste apeuré. Juchée au dessus de lui, dans la mangeoire et noircissant les poutres du plafond, une lampe, à flamme large et folle, fait danser les ombres sur les murs, qu'elle éclaire d'un jour fumeux, mettant aux coins obscurs, où pendent divers ustensiles, une pénombre rousse. Luminaire inutile, — car l'enfant rayonne d'une aurore mystique : la paille où il repose semble gerbe d'or, et sa mère, quand elle penche vers lui son front pâle d'accouchée, se nimbe d'un reflet du ciel. Au grenier, un coq claironne, comme si c'était matin. Mystérieusement sonne la cloche de l'église. Et l'on dirait qu'un alléluia est susurré doucement par des orgues angéliques.
Près de la porte, Saint Joseph, nourricier élu de l'Enfant, le genou sur un établi, scie, vaillant menuisier, ou rabote, afin de construire un berceau au Seigneur. Il est vêtu d'une grande blouse, telle qu'en portent les manouvriers durant leurs labeurs, et un chapeau de paille à larges bords abrite sa tête.
Quand il s'approche de la Vierge, c'est, coiffure à la main, dans une attitude de respect, et, un fervent sourire sur ses lèvres heureuses, il contemple l'Enfant nouveau né. Sur Fétabli pose une cruche, et de temps en temps l'artisan sert du trèfle à la vache, en caressant ses fesses osseuses brunies par le purin.
La Vierge rayonne d'une beauté maternelle. Il semble que son cœur candide, ainsi qu'aube d'été sur les prés fleuris de marguerites, éclaire son visage. Sa chevelure, d'un bond d'épi, se sépare en deux bandeaux modestes sur son front pâli par la dolence d'enfanter, et ruisselle, bouclée, sur ses épaules. Ses yeux sont chastes, et sa bouche a une fraîcheur de rose. Elle est pareille aux demoiselles, qui sortent, cils baissés, le dimanche, des castels, un missel en leurs mains rêveuses, et s'en vont aux offices. Mais l'ample manteau qui la couvre est dégrafé au corsage, afin de laisser passer le sein qui allaite Jésus.
Elle écoute, en veillant sur l'enfant, les berceuses des anges célébrant l'événement, les accords des harpes pincées par le doigté des chérubins, et les trompettes des archanges sonnant comme les cors de chasse des chevaliers. Car c'est kermesse au paradis. Des papes exquises fument sur les tables bienheureuses. Les anges, dont les ailes sont douces ainsi que celles des ramiers, et d'une blancheur de neige, dansent aux sons de chalumeaux merveilleux. En des coupes royales pétillent des ambroisies célestes; et les vierges, des palmes en leurs mains de lumière, chantent des hymnes.
Ainsi qu'il est dit en les Evangiles que lisent les grand'mères pendant les veillées, aux ronrons des rouets, des besicles sur leurs nez de sorcières, les pâtres de Bethléhem vinrent, les premiers, adorer le Seigneur. Mais ensuite, tous les habitants furent attirés vers l'étable, qui se dressait telle qu'une chapelle, et, la nuit entière, ils s'agenouillèrent à sa porte. De celle-ci s'exhalait, d'ailleurs, une odeur fine comme celle des pommes rougissant, en octobre, les branches alourdies des vergers. Les buveurs avaient laissé leurs chopes, et le parfum divin avait chassé les gras relents des tripailles, et dissipé l'arôme
des tabacs et le ferment des bières. Tous marmottaient des patenostres, mains jointes, et genoux sur le tapis d'hiver qui protégeait la terre. Il leur semblait assister à la messe solennelle, dans la cathédrale de Bruges, et ouïr les chants de triomphe qui accueillent l'apparat des chevaliers de la Toison d'or. Le bailli lui-même quitta son manoir aux girouettes de fer, alors qu'il allait ensevelir en un lit moelleux sa graisse repue et cuver son auxerre, et il s'en vint, vêtu d'un pesant manteau doublé d'hermine, les bajoues frileuses dans la nuit, faire ses dévotions.
Mais depuis que Jésus était au monde, un astre inconnu brillait à l'horizon. Il flambait mystérieusement, pareil aux langues de feu de la Pentecôte, et s'avançait au ciel. C'était l'étoile des Mages, Ceux-ci, par les plaines semées de clochers qui tous tintaient de sons recueillis, se dirigeaient vers Bethléhem. Des chameaux les escortaient, ainsi que des esclaves en costume oriental. Ils portaient, en des cassolettes d'adoration et des coffrets précieux de l'or, de l'encens et de la myrrhe, qu'ils venaient offrir à l'Enfant Jésus. Et l'étoile les précédait comme un flambeau.
Juin i88q.
Banlieue nocturne
Au parc de Laeken.
Au clair des étoiles, comme pour un duo d'amour, le décor du parc se dresse , avec ses gazons obscurs et ses massifs immobiles. Plantés dans le paysage, des réverbères glissent une lumière de coulisse aux arbres qui leur sont proches. Les chemins semés de gravier serpentent en une ténèbre embaumée de l'arôme qui s'exhale des plantes et qui monte au cerveau comme un haschisch ouvreur de rêves. Les feuillages recueillis se découpent sur un ciel clouté d'étoiles, et brûlant, par ce juin torride.
Mais le chemin s'enfonce et passe sous un vieux pont. Là, juchée sur le côtoi, une lanterne lui jette une nappe de clarté, derrière la maçonnerie aux briques effritées, dont l'arc mystérieusement s'accuse sur ce fond lumineux. La lumière est indécise : le talus, avec ses racines qui se tordent à son ventre et les fûts des arbres qui s'y dressent, a l'air d'une toile peinte, léchée du reflet d'une rampe théâtrale. Le pont conduit à une ferme, perdue en l'obscur, et il est bordé d'un grillage pareil à ceux dont on protège les dalles funèbres. Cette éclaboussure de gaz dans la nuit, en cette gorge étrange, a la sauvage harmonie d'un accord de Weber. Rien n'étonnerait, si dans le silence romantique, là-bas, derrière la ferme, — cuivrant la mélancolie de son appel, tout rouge sous le ciel aux bleus nocturnes, éclatait le cor d'Obéron.
Plus loin — par les allées ombreuses — une villa dort à la clarté des astres. Par dessus les haies arrivent un parfum de
fleurs et les sanglots d'un jet d'eau. La vague caresse d'une buée passant sur le pignon de l'habitation assoupie paraît un songe qui s'envole. Et, à coté, un peuplier attend que la lune se lève et fasse ruisseler le long de son audacieuse feuillée des frissons de lueur.
Le chemin monte. Sur la hauteur, toutes les constellations s'aperçoivent. Et, près de vous, une tourelle de style gothique, qu'on dirait un grand fantôme pointu drapé d'un suaire flamboyant, se dresse. Au fond de la vallée, qui descend en larges pentes de gazons où des bouquets d'arbustes épandent des senteurs, comme des cassolettes là posées par la Nuit, le palais du Roy, dont le dôme luit vaguement sous le firmament, embusque ses ailes. Parfois une de ces mystérieuses lueurs qui tombent du ciel durant les nuits, frôle sa façade, qui reprend aussitôt son royal sommeil. Des franges de rosée traînent aux squares, et devant la grille aux opulentes ferrures, passent, arme à l'épaule, des sentinelles dont les pas scandent le cantique des grillons.
De l'autre côté, mi-cachée par la tour fantomatique de l'église de Laeken — où minuit tinte au ciel sur un bourdon, avec un son de gong — c'est Bruxelles. Mer noire, où des lanternes de bateaux pêcheurs fourmilleraient. Un murmure d'océan monte à l'horizon. Les buées de la ville paraissent des phosphorescences. Ce panorama s'enfièvre dans une nuit lointaine, pénétrée d'éclats et de rumeurs, et forme un contraste énergique avec la paix du château.
On quitte la hauteur ; et c'est la fontaine Sainte-Anne, inviteuse au repos, qui glougloute solitairement, auprès d'une chapelle abritée de grands ormes, et entourée d'un mystère de bois sacré. L'eau de la fontaine — une vieille fontaine où l'on descend par un escalier de pierre, et qui crache son jet dans une vasque moussue, sous une inscription latine mi-effacée, — chante l'idylle de ce refuge sylvestre. Le clocheton de la chapelle se perd dans la feuillée, et un réverbère projette sur les murs blancs l'ombre des troncs voisins, que la clarté jaune caresse, mettant en relief lumineux les branches tendues vers le ciel, et prodiguant aux verdures un jour factice. On se
dirait en un lucus antique. Un demi dieu sommeille mystiquement dans le sanctuaire. C'est la divinité de cette source. Et voilà qu'un rossignol empoétise encor ce coin recueilli de sa virtuosité sans pareille, et brode sur le murmure de l'onde des variations célestes. Son chant éclate, et trille, et tombe en notes d'une pureté de gemme précieuse ; l'oisillon le passionne de toute l'intensité de ses amours. Instrument merveilleux et invisible, qui sert au subtil Pan à mettre en musique le poème de cette nuit d'été.
Juin 1889.
Au Beuglant
Un soir — dans ces ruelles en boyaux, tordues au ventre des cités, bordées de hautes masures dont les pignons croulent dans le ciel, et piquées, ainsi que de rubis, de lanternes rouges. Au fond d'impasses, qui s'ouvrent au ras des murs enténébrés, des orgues de Barbarie moulent des valses. Des groupes obscurs, des femmes glissant sous les réverbères, battent le trottoir, parfois léchés d'un reflet jailli d'une porte qu'on ouvre.
Les musicos, au rez des façades, organisent d'aigres concerts. Les chansons se heurtent à des murs enfumés par le tabac dont les brunit un peuple attablé autour d'alcools et de bières jaunes. Çà et là une pipe attise un point igné. Des épaulettes de soldats se carrent, avec des allures conquérantes, et se trémoussent aux airs de bravoure lancés d'une voix furieuse par le baryton. Le long des bancs, des faces mornes; à travers la fumée, des visages ternes, les yeux vaguement qui rêvent aux jardins lunaires des romances, la pupille dilatée aux lumières. Quelques gaillards, grillant des cigarettes, des rouflaquettes aux tempes, la cravate lâche, le regard vicieux sous un front pâle et brutal, sèchent des absinthes. Des filles, qui se pâment aux refrains sentimentaux, les fredonnent de lèvres fripées et peintes, le regard au plafond. A chaque strophe, c'est un tapage des mains qui claquent, des pieds qui soulèvent la poussière du plancher, des verres frappés sur les guéridons.
Les chanteuses sont assises, en mi-cercle, sur la scène, devant des coulisses aux verts factices, semés de roses, avec, au fond, un trianon peint à grosse brosse, le caprice de sa bergerie
empâté par un badigeonneur : sur lui les chanteuses dressent leurs torses de filles, les épaules luisant sous l'éclat du gaz qui concentre vers les tréteaux, grâce aux projections de ses becs, toute sa clarté. Un piano et une basse servent d'orchestre — avec un tambour, parfois, que vient faire ronfler le ténor du bousin, un bellâtre, sa moustache noire comme l'encre de Chine. Le bassiste — quelque vieux à l'œil mort protégé de lunettes — s'efface en un coin près de l'escalier d'où les « artistes » descendent de la splendeur de la scène, après chaque chansonnette, faire leur tournée, tendant une coquille, où les cuivres sonnent comme en la sébile d'un aveugle. Une femme, dont les cheveux blanchissants s'échappent des dentelles d'un chapeau à plume noire flétrie, tapote des accompagnements et joue des airs de Robert le Diable, entre les chansons, sur un piano dont les touches sont jaunes comme ses chicots, les cordes amollies comme ses chairs de vieille.
A tour de rôle les chanteuses se lèvent des chaises où elles attendent, un châle préservant leurs bras nus, comptant leur monnaie qu'elles enfouissent en un petit cabas, avec des chuchotements entre elles, des yeux en coulisse vers un coin de la salle, des rires qu'étouffent leurs mains portées aux lèvres — et, après un salut au public, entament leurs gaudrioles.
En voilà une debout à la rampe, où flambent des becs fumeux, sa tête se détachant sur le bleu canaille du ciel du décor. Ses jupes courtes, à dessous de dentelles, montrent ses mollets — lancés parfois en l'air pour souligner un refrain leste, et emprisonnés en des maillots couleur de chair, qui se plissent aux genoux. C'est une petite trapue, aux joues mal fardées, le cou en les épaules, le bras aux jaunes graisseurs, arrondis en un geste qui a l'air de débiter des strophes. Sa robe, d'un rouge de bonnet phrygien, à volants fripés, et sous laquelle, à sa taille massive, s'arrêtent les buses du corset, s'échancre pour montrer une poitrine grasse, aux rondeurs écrasées par les baleines. Sous les frises jus de groseille, sa voix éraillée, qu'elle s'esquinte à faire vibrer, les veines gonflées, rossignole des sons pénibles, arrachés comme à un clavier dont on aurait brisé les ivoires — une voix de noceuse,
vicieuse et rongée, trouée et cassée. — Plantée sur ses jambes courtes, la garce chantonne ainsi ses musiques, pareilles au vin frelaté qu'on soiffe sur le zinc, et un prolétaire, l'œil allumé à la gorge de la chanteuse, fasciné, bouche bée en son poil d'ours, applaudit, casquette sur l'oreille, de ses abattis aux os noueux.
Juillet 1889.
Un Salon des XX
Le vingtisme, est-ce une école? Non, — c'est mieux que cela : un groupe d'artistes, installant chaque année un Salon, y invitant d'autres artistes, choisis parmi les plus rares, — et cela avec l'unique souci du beau,
« Ces mots en isme, disait Raffaëlli, sont des cris de ralliement jetés, à un moment donné, dans la circulation, et qui aident à se reconnaître, à se compter, à s'unir en vue de la défense de l'art. Rien de plus. *
Le vingtisme aura été, en Belgique, la plus libre manifestation de ce laps d'années. Les XX, c'est le cercle actuellement le plus vivant, le plus indépendant, — et sa bannière, toute de lumière et de foi, claque le plus bellement au firmament de l'art et taquine la réaction académique et la routine bourgeoise.
Le néo-impressionnisme prend grande part au Salon de cette année.
Les théories de M. N.-O. Rood sur les couleurs ont modifié la palette de maint peintre. Appliquée d'abord, avec sa précision mathématique, par les Seurat et les Signac, cette théorie influence les paysagistes les plus récents. Certains l'appliquent en son entièreté. D'autres, avec des restrictions.
Ainsi, M. Théo Van Rysselberghe. Son portrait de Mlle Alice Sèthe est tout bonnement ravissant. Quelle belle pureté épandue, quel charme exquis! C'est une fleur de jeunesse, dans un matinal épanouissement de rosée. Les chairs, sous la blondeur chantante des cheveux, ont une pulpe fine et délicate,
avec des veloutés de pêches, d'ivoirines transparences. Elles s'illuminent d'yeux bleus au rayonnement humide, et sont fendues par une bouche à la savoureuse fraîcheur de fruit mordu. Le modèle est vêtu de soie bleue, très élégamment, dans sa pose de jolie fille, svelte et distinguée. Le bleu reluit en mille variations de nuances, moiré de satinements de lumière, sous la caresse d'un jour prodigue qui met des scintillements à de mignons souliers vernis. Mlle Sèthe s'appuie, de ses bras nus long gantés, à une console aux moulures d'or, dans une aristocratique atmosphère de boudoir, devant une haute glace qui reflète sa nuque aux cheveux frisottants; et elle voisine avec un magot japonais dressant sa silhouette d'idole exotique sur la tablette de marbre blanc.
Le portrait de Mme Edmond Picard est plus sévère. Dans une sorte de galerie, encombrée de bibelots et de cadres, elle s'avance, un petit chien sous le bras, vêtue d'une robe noire, simple toilette d'intérieur. La lumière n'a pas le charme chaud et captivant qu'elle a dans l'autre portrait, mais le visage du modèle sourit d'une vie singulière et la carnation en est aussi sanguine et pure.
Quelques marines du même peintre vibrent, sentant bon le grand air salin, faites d'écume, nacrées ainsi que de prismatiques intérieurs de coquillages. Les Chaloupes gagnent le large, leurs proues, éclaboussées d'onde et de soleil, fendant le jour et les flots, qui frissellissent au loin. La Pluie fine a une tonalité mouillée, le gris des nuées, que le vent balaie, se déchirant par dessus l'agitation des vagues. La Digue donne l'impression d'une après-midi tiède et dorée : c'est une fenêtre de villa, dirait-on, ouverte sur la plage que caresse la brise de mer, et sur les briques de la digue, rosies par un reflet de l'horizon, passent, en leurs costumes de fantaisie, quelques promeneurs de villégiature.
Les Notes de voyage emmagasinent du soleil africain. Elles sont brûlées, comme les murailles des mosquées, les larges remparts en ruines, les portes lourdes et magnifiques, avec de soudaines blancheurs de tours carrées en le firmament ardent.
Les toiles de M. Georges Seurat ne possèdent pas la même
vie, la même saveur. L'art de M. Seurat est un art de calme et de patient. Certes, ses atmosphères sont plus nettes que celles de M. Van Rysselberghe. Car il semble avoir dérobé au ciel son rayon le plus pur. Il l'encage dans son cadre blanc, et le fait chanter, comme une alouette enivrée d'espace. Mais ses paysages s'immobilisent. C'est l'acteur qui dirait, sans un geste, sans une expression de physionomie, quelque claire chanson. Et M. Seurat arrive parfois ainsi, malgré toutes ses vibrances, à d'antipathiques impressions de sécheresse. Ses Poseuses plaisent davantage. C'est un très grand tableau représentant trois femmes qui se déshabillent en un coin d'atelier. Ces femmes ont de la gracilité, une belle pureté de lignes; leurs chairs, bien modelées, ont quasi de classiques contours.
De M. Pissarro, voici différentes toiles, dont la plus ancienne est datée de 1879, et qui montrent l'évolution progressive du pinceau de l'artiste vers le néo-impressionnisme. Depuis la Fenaison jusqu'au Brouillard de la Seine, quelle méthodique épuration ! Ce dernier tableau est peut-être le plus lumineux de toute l'exposition. C'est là qu'il y a le plus de jour condensé ; un jour laiteux et humide de matinée brumeuse, planant sur la nappe d'eau, si calme, de la Seine, quelques mâts de bateaux amarrés fondus dans le brouillard.
Ces trois artistes, avec MM. Henry Van de Velde, Jan Toorop et Wilson Steer, sont les plus intéressants parmi les chercheurs de lumière représentés à ce Salon. « Le XIXe siècle, disent les Goncourt, a opéré l'humanité de la cataracte. Un exemple bien frappant. Jean-Jacques Rousseau, le descriptif, a passé à Venise, sans être plus touché par la féerie du décor et la poésie du milieu, que s'il avait été secrétaire d'ambassade à Pontoise ». Il est vrai que le paysage est surtout de notre siècle. Maintenant on veut l'âme même du pays. Voilà chantés tous les charmes robustes de la rusticité et les gloires telluriques, depuis la sévère solennité des hautes futaies jusqu'aux murmurantes idylles des sources. Et, il semble qu'on arrive, dans l'opération dont parlent les Goncourt, au moment où l'on nettoie l'œil. C'est la lumière qu'on cherche, la lumière
pour elle, pour sa joie, sa vibration, son rayonnement; et cette soif aiguë de jour a bouleversé la manière même de peindre et a fait inaugurer un procédé nouveau. Certes, les questions de procédé sont toujours très accessoires en art ; et sans prétendre que le. pointillé, système fondé sur la division des tons, persistera, nous n'en retiendrons qu'une chose, c'est sa tendance vers les horizons purs et vibrants, et son influence sur les jeunes artistes. Le pointillé a des défauts, d'ailleurs, et des faiblesses. Utile pour faire vibrer certains coins de clarté, il est impuissant à rendre le mouvement. Il semble que les gestes se figent, et il donne une pesanteur, parfois, et une rigidité. Mais, que les artistes adoptent le procédé en son entièreté, qu'ils lui fassent des emprunts plus ou moins grands, on sent que désormais la recherche de la lumière s'impose, qu'il faudra peindre plus clair, jeter sur sa toile des vibrations plus intenses. La manière noire a fini son époque. Nous pensons que l'aurore nouvelle, au doigté de lumière, éblouira les artistes. Peut-être varieront-ils la formule, si propre à traduire le ciel fluide de certaines provinces françaises, où elle devait éclore, peut-être l'adapteront-ils aux tristesses de cieux plus noirs, et la modifieront-ils selon les transparences des atmosphères. Tout cela, très secondaire, importe peu : nous n'avons qu'à cueillir le charme qu'exhalent ces toiles, sans trop nous inquiéter de la façon dont elles ont été faites.
Bien qu'il ne soit pas néo-impressionniste, terme qui s'applique plutôt à un procédé qu'à un art, M. Claude Monet prodigue de magnifiques frissons de soleil : c'est l'espace qu'il nous dit en ses tableaux, l'immensité des cieux barrée par la neige lointaine des montagnes. Ses mers sont limpides et profondes et donnent la sensation des plaines liquides, infinies, avec la crête des flots qui les sillonnent. Particulièrement, la Mer et les Alpes attire par l'immensité d'atmosphère contenue dans son cadre d'or.
Voilà les plus intéressants parmi les luministes et les paysagistes exposant cette année aux XX. Mais les XX ne sont pas cantonnés dans une formule déterminée, comme on l'a pré-
tendu. « Jamais, au grand jamais, écrit leur secrétaire Octave Maus, les XX n'ont songé à constituer un groupe uni par des affinités de vision et de facture ». Ainsi M. Henry De Groux n'est nullement un chercheur de lumière.
Fernand Severin disait à son sujet : « On dirait une main d'enfant conduite par quelque main invisible et surnaturelle ; la main d'enfant a tremblé, mais elle a tracé des choses étranges et inusitées ». Peu à peu la main d'enfant s'affermit, et la main surnaturelle la guide en des contrées d'art superbe. Cette Procession des archers à Machelen, énorme frise, m'apparaît une œuvre de marque.
La procession s'avance devant l'église gothique. Trois paysans sur de robustes chevaux la précèdent, en costumes de cavalcade, chamarrés de médailles de corporations. Viennent alors des clercs en surplis, des enfants de chœur portant des chandelles, des fillettes vêtues de blanc ; puis les archers, leurs arcs à la main, suivis d'un orchestre de villageois ; enfin, sous un dais cramoisi, le Saint-Sacrement chemine, salué par l'encens, et les « autorités » du village l'escortent, à travers la foule des paysans qui s'agenouillent. Des deux côtés de l'église, des forains ont établi des baraques, hissé leurs toiles veules et dressé la carcasse de leurs moulins.
Rien que cette procession, traversant ce coin de village en kermesse. Mais un souffle puissant anime cette œuvre ; c'est peint avec de la pensée. Car M. De Groux voit plus que le pittoresque et la plastique ; les objets se transforment, magie de l'art ! en passant par son cerveau avant d'être fixés sur la toile, et il dessine des idées et des visions, l'essence subtile des choses : des synthèses.
Ainsi, dans cette Procession, toute la Flandre est dite, non celle de Teniers ou de Van Ostade, mais la Flandre grave et mystique, qui a dicté à Georges Eekhoud l'épopée de ses polderiens sauvages et farouches. Comme son père, M. Henry De Groux voit les choses endeuillées, mais il s'enthousiasme de sa tristesse et s'enivre de ses visions pensives. Les couleurs chantent alors son amertume et s'imprègnent de la sombreur de son rêve. Il en arrive ainsi à une harmonie énergique,
étrange, dune âpre mélancolie. C'est comme un plain-chant qui résonne tout le long de la frise. Et celle-ci, avec l'envolée lyrique sur les murs gris de l'église, des bannières curieuses de la piété flamande, sous un ciel où se roulent, dans des bleus d'orient, de lourds nuages argentins, avec ses groupes noirs et recueillis, çà et là piqués de l'or d'un chandelier, du cuivre d'une trompette, de la note gaie d'un mouchoir couvrant un dos de paysanne, et troués par des visages cuits au soleil des labours, avec ses arbres bizarres, le violet funéraire des saules du cimetière et les réclames bariolées des saltimbanques, rappelle quelque vieille tapisserie brodée jadis par des mains de foi. Par places elle a l'éclat adouci, aux lueurs solitaires, de vitraux de cathédrales.
Il y a des défaillances, certainement, dans ce beau pastel : c'est la main d'enfant qui faiblit. Mais, il est d'une réelle puissance, non seulement d'idée, mais de couleur. Ces pensers forts ont trouvé un pinceau qui peut traduire en une peinture enthousiaste leur valeur et leur âpreté.
La Charge des cuirassiers à Waterloo, du même artiste, est un rêve après la bataille. Un grouillis de soldats étranges, pareil, dirais-je, aux entrailles même du combat. Les soudards, aux épaulettes dorées, s'enlacent à des cadavres nus, aux yeux révulsés, piétines par des chevaux qui se cabrent, en ce cauchemar tragique. Des caissons renversés soulèvent des corps blêmes et sanglants. Des armes se dressent sur des visages d'épouvante. Des fusils sont brandis. Là-bas, à l'horizon, des allées angoissantes et bordées d'arbres fantastiques, vomissent toujours des cuirassiers, les sinistres cuirassiers du chemin creux d'Ohain : leur casque étincelle, dans un élan de mort, et eux aussi, vont rouler dans le charnier fatal, où gisent déjà les bannières tricolores des régiments massacrés. C'est aussi comme une étrange tapisserie au coloris inventé par un visionnaire singulier.
Mais il y a longtemps, en nous promenant devant les murailles de ce Salon, que nous eussions dû signaler, là-bas, en un coin, faisant feu de tout l'attrait de sa perversité et de l'aigu de sa satire : Félicien Rops. Trois dessins littéraires : les Diabo-
tiques, d'après J. Barbey d'Aurevilly. — Diaboliques, le sontelles, ces filles maudites ! La griffe du diable aura écrit, d'une féline écriture, au coin d'un des dessins, cette phrase cruelle : le vol et la prostitution dominent le monde. La Prostitution lève ses derniers voiles et montre son corps nerveux, meurtri par les morsures folles et frémissant de toutes les joies défendues. Elle attire : sa bouche est une fleur brûlante, ses yeux cernés promettent les plus subtils vertiges de la chair, ses cheveux d'un blond de flamme semblent contenir, en leur toison teinte, l'opium des amours curieux. Elle est la Reine de Luxure, certaine de sa couronne, et ses pieds de bouc piétinent le globe terrestre. Plus prudent, le vol se cache derrière elle et montre seulement la tête, une tête de vieux notaire véreux, enfouie dans la cravate, un visage dissimulé sous une grimace de fourbe, le chapeau rabattu sur des yeux sinistres.
Aussi symbolique, cette autre gouge, d'un geste indolent étirant ses beaux cheveux noirs, percés de deux cornes de diablesse, et se défendant peu, le regard empli de volupté mystérieuse et méprisante, contre la folie qui vient arracher la gaze sombre et transparente qui recouvre son beau corps ; et symbolique aussi, cette jeune femme nue, à l'air hystérique, un scapulaire se balançant sur ses chairs pauvres encore : elle frissonne de désirs, hypnotisée par ce Don Juan profilant là-bas le masque de sa fatale beauté.
Chaque dessin de Rops est toujours comme une penne trempée d'essence baudelairienne, aiguisée d'un esprit sardonique et lancée des hauteurs les plus sublimes de la spiritualité à travers la décadence de notre fin de siècle. Car c'est lui qui l'aura burinée, cette décadence. Son art sera la fleur subtile, à l'arôme rare et byzantin, épanouie à ras du torrent qui précipite la race latine, et celle-ci le teinte des reflets précieux et étranges de son couchant.
C'est ce même esprit de Rops qui déteint sur les Hantises de M. Willy Schlobach et lui inspire ses Anglaises presque caricaturales, comme vues à travers le feu d'un alcoolisme, avec les roux ardents de leurs longues chevelures, leurs chairs morbides, leurs toilettes extravagantes, leurs regards brûlant
de flammes orgiaques, leur épouvantable beauté de cauchemar. C'est, parfois, comme une soudaine et corrosive vision d'un coin d'Oxford street, en un spleen excentrique.
M. James Ensor reste le turbulent coloriste, aux chaudes et grasses vibrances, avec des éclats rubéniens. Mais ce que j'aime surtout en lui, ce sont ses eaux-fortes et ses dessins, au fond desquels on trouve du Goya, un Goya plus flegmatique, farceur à froid et mordant, des coups de folie soufflant parfois en son art, ainsi que des grains mettant sens dessus dessous les flots.
M. Georges Lemmen possède un crayon fin, serré et nerveux, et s'inspire des Forain et des Degas. Œil précis d'observateur. Telles dé ses silhouettes féminines sont de grande vérité et d'un mouvement juste.
M. Constantin Meunier montre deux fusains, d'un noir fiévreux et tragique. Le houilleur sortant du puits, harassé, le dos pliant, la bouche aux lèvres plébéiennes haletante, est particulièrement vivant, d'une vie douloureuse et résignée. On dirait qu'il sort, nouveau-né maudit, de la bure noire comme d'une matrice. Le Puddleur, puissante statue, incarnant le repos de l'ouvrier, s'érige, bronze sonnant la beauté du travail moderne, et dit la plastique nerveuse et charnue du prolétaire actuel.
Un burineur allemand, M. Max Klinger, exhibe un cycle d'eaux-fortes racontant les péripéties d'un amour depuis la première rencontre, en un parc, sous les fleurs, jusqu'à la fin, sombre et malheureuse. Les premières eaux-fortes sont lourdes, d'un romantisme un peu épais. C'est l'amour découpé en épisodes de bonheur et dit en style quelquefois vulgaire. Mais l'idylle s'assombrit. La jeune fille est enceinte, son amant l'abandonne. Et cet enfant, ce fœtus rayonnant dans la sombreur de la nuit, la hante, la pauvresse, et les deux dernières eaux-fortes du cycle, fort belles, narrent le dénouement mortel de son aventure. En l'une, l'héroïne est chassée, penchant le front sous les moqueries de ses compagnes, chœur ironique, et escortée d'un personnage étrange et dominateur, comme la Honte ou le Remords. En la dernière, c'est l'accouchement.
Sur un lit elle est étendue, ses linges relevés, tandis qu'un médecin au masque sévère se penche, pour écouter si elle respire encore, sur son visage dolent des souffrances de l'enfantement. Au pied du lit, un bassin et des éponges; et un personnage satanique saisit, d'un geste à la Hoffmann, l'enfant nouveau-né. C'est là eau-forte à belle couleur fantastique, à relief puissant.
M. Braquemond aussi est un maître de l'eau-forte, qu'il représente, en de fins paysages, des oiseaux voletant, ou qu'il reproduise, avec des tons riches, avec des somptuosités de noir et de blanc, rendant bien leur magie et leur préciosité, les chefs-d'œuvre de Gustave Moreau. Voilà une patte d'une subtilité extraordinaire.
Les dessins de M. Seurat ont çà et là de belles traînées de lumière, et ceux de M. Marcelin Desboutin, ainsi que ses eaux-fortes, ont crâne allure et robuste couleur.
Et voilà ce Salon des XX qui allume chaque année tant de combativité.
Les XX continuent à inviter des artistes rares, ceux qui sortent du convenu et du banal, et eux-mêmes constituent une association jeune et vivante, qui laissera une trace de fierté et de belle audace dans l'art de notre pays.
Février 1889.
La Montée au Calvaire
d'après les vieux Flamands.