A FÉLICIEN ROPS
La cavalcade dolente cheminait vers un plateau sablonneux, dessus une colline aride, ainsi que bruyère en Campine, crevassée, solitaire et semblant damnée.
C'est au sommet de cette colline qu'on faisait tirer la langue aux escrocs pendus, qu'on fricassait comme boudins sorciers et hérétiques, qu'on crucifiait séducteurs, rebelles et larrons ; et c'est de là que volaient vers l'enfer les âmes les plus scélérates du pays. Des croix et des potences s'y dressaient, en bois noueux, coupé dans les futaies, et mal plantées dans le sable. Sur leurs bras des pies perchées caquetaient et fientaient en abondance, près de cordes pendantes. Des escarpes, des tirelaine, des coupe-jarret rôdaient, flairant les instruments où ils crèveraient sans doute un jour, tandis que le bourreau enfonçait un clou dans un des arbres sinistres. Des touffes de char-
dons variaient seules la sécheresse du sol, et quelques chiens rongeaient çà et là des charognes.
Le cortège montait avec les hennissements des cavales et les clameurs du populaire.
En avant débouchaient sur le mamelon , à côté d'un poteau en fer forgé indiquant la route, quelques cavaliers en longues robes.
Puis chevauchaient des estafiers, masqués et bardés d'acier, coiffés de casques ronds leur donnant l'air, serrés les uns à
cote des autres, d'un semis de champignons, percé de longues herbes, que faisaient les lances plantées près des étriers.
Ensuite, une charrette, basse et quadrangulaire, juchée sur de larges roues pesamment revêtues de ferraille. Dans elle, poings liés, se vautraient les deux larrons. Leur mine était piteuse, et ils glapissaient d'épouvante, tels que des porcs qu'on va égorger. Mais ils n'avaient bedaine appétissante, leur peau leur collant aux os, et tendue à leur ventre comme celle d'un tambour.
Une foule gesticulait derrière eux et sans les gens d'armes protégeant leur attelage, ils eussent été écrabouillés et hachés menu. Bras colériques tendus vers leur mine d'escogriffes, poings menaçant leurs nez d'ivrognes, fourches prêtes à les jeter hors la voiture, yeux enflammés comme aux querelles de cabaret, femmes qu'on eût dit ramenant au logis leur mâle gonflé d'hydromel, tant elles étaient rageuses, des enfants même, hissés sur le dos paternel et criaillant, et jusqu'à des béquillards bousculés par ces gens en délire, et vomissant des injures : tout, à l'entour du carrosse, promettait prochaine tuerie.
Mais, suivait un gros de lansquenets, coiffés de casques en éteignoirs, lançant de temps en temps des éclats de trompettes, et dominés par un grand drapeau jaune, qui, déployé au vent, laissait voir un aigle impérial au bec crochu, un monde noué dans ses serres.
Enfin — Jésus, une croix en chêne sur l'épaule. Il pliait l'échiné, mais dès qu'il succombait, un soudard lui redressait les reins d'un coup de gantelet ou tirait à la corde ceignant sa robe grise. D'une pâleur d'agonie, le visage du Christ ruisselait du sang coulé de la couronne d'épines. Ses pieds nus étaient écorchés. Et ainsi il était plus effrayant que Celui du Calvaire de Damme, avec la grimace hideuse de ses lèvres, et la plaie de son ventre, où le menuisier de la cité a vidé un pot de vermillon. Un marchand de Jérusalem, du nom de Simon, ayant vu Jésus tombant sous la croix, la porta quelque temps, appuyant sur le bois ses bajoues, mais les reîtres obligèrent bientôt le condamné à reprendre son fardeau, malgré les
ducats que Simon tira pour eux de l'escarcelle pendue sur sa bedaine.
Oui. Voilà Jésus qui monte au Golgotha. Un monde bariolé l'escorte, surgi, dirait-on, de tous les coins de la terre, et même des entrailles ténébreuses de celle-ci. Car d'où sort ce juif, affreux comme une gargouille de cathédrale , qui ricane ainsi que le diable en tirant sur sa barbe de bouc? Il se démène tant qu'on le dirait bouillant dans de l'eau bénite, et il excite contre le Sauveur une horde de gaillards qui clament et gueulent, la face baveuse. Une lie de populace et de loqueteux, de manants au groin mal torché, hurlant comme s'ils jouaient aux cartes après boire, avec des yeux pochés d'une rixe de la veille, titubant, à moitié ivres, parmi des chiens galeux; un mendiant perclus, assis au bord du chemin sous une croix de pierre, tend avec rage son poing de quémandeur; des bouchers brandissent des coutelas, leur tablier au ventre ; des voix vocifèrent, des gosiers s'exaspèrent à crier et réclament une large lampée de bière. Dans cette tourbe trépignante, que maintiennent quelques varlets d'armée, soiffant des hanaps aux auberges, en casaque rouge et armés de piques et de massues, des personnages étranges se pavanent couverts de manteaux riches et singuliers. Avec leur air exotique, vêtus de robes indiennes et coiffés de turbans, sont-ils un reste de la suite des Rois Mages? Ils escortent le Christ avec des airs de prince. Voilà même un négrillon, bossu ainsi que le fou du duc Philippe ; puis des Mahométans en dolman bleu sous un chapeau de paille, le teint pareil à celui des marchands qui apportent des tapis de Smyrne au marché de Bruges ; et des Egyptiens comme il en vient aux foires sonner du tambourin et faire danser des filles impudiques aux joues couleur d'oignon brûlé. Ainsi qu'aux processions du Saint- Sang, des bigotes suivent, égrenant des rosaires de leurs doigts secs comme des fagots, la tête ballante, le nez goutteux, trop sourdes pour ouïr le vacarme tintamarrant autour d'elles ; et aussi des pèlerins, un feutre dans la nuque, un grand manteau semé de coquilles sur l'épaule et une gourde au dos.
Trois justiciers à la trogne grave ferment la cavalcade. L'un
— obtient en main une verge symbolique, l'autre porte au cou le mouton de la Toison d'or, le troisième est vêtu d'un ample manteau rouge où ruisselle sa longue barbe blanche. Et le nez sur le cul des chevaux, des manants portent des flacons de brandevin, qui rallumeront, ainsi que poix sur bûcher de torture, le cœur des bourreaux.
Le cortège traverse la campagne matinale, d'où s'élèvent les alouettes. Le bétail sort des fermes, et des vachers, à coups de triques, font résonner le dos osseux des bœufs. Des étables, s'exhale l'arôme des purins; les grands toits de chaume luisent doucement, couvant, de leurs vastes ailes plumées de mousses, les murailles brunes et les greniers bondés de trèfles et d'avoines. Dans la pénombre des étables, où quelque rayon perçant une lucarne fait chanter la poussière, des servantes, bras rouges et accroupies, tirent des pis un lait crémeux ; des truies pataugent, sur des coins de boue, y éclaboussant leur lourde tetterie. En les prés, la rosée perle; et, aux façades des chaumines, devant lesquelles fleurissent les tournesols, des pinsons en cage, sous des clématites, chantent au soleil.
Sur le seuil des maisonnettes, paraissent des femmes curieuses de la foule qui passe, portant des enfants mi-nus, à peine débarbouillés ; et elles chassent la vermine dans la tignasse de leurs rejetons. Ceux-ci tendent leurs bras vers Jésus. Et les horloges tictaquent dans les cuisines, et l'on entend la cuisson des fèves pour le repas de midi, le pétillement du bois sec dans les âtres, et l'on hume au passage l'alléchant fumet du jambon mordu par les flammes. Les fenêtres sont joyeuses, et parfois elles s'enguirlandent de roses.
Jésus rencontra des rustauds allant au marché. Des femmes portaient au bras des cruches de cuivre, des tinettes pleines de beurre et des paniers d'œufs. Les paysans avaient au dos des cages en osier, emplies de volaille, et, en bandoulière, un chapelet de coqs pendus, la crête ballante et claironnant. Dans les cages gloussaient des dindons, leur col de sotte fâcherie passé entre les treillis, des pintades, et des oies au duvet noirci dans les mares. D'autres étaient chargés de
pigeons, de grives, de canards, de bécasses. Et toute cette chair à bombance pépiant, criaillant, jacassant, faisait un vacarme de rommel-pot, une musique de crécelle et de trompettes de carnaval.
Et Jésus vit aussi des pêcheurs, portant leur marée à la ville. Ils avaient des chapeaux goudronnés abritant leur figure mordue par le haie. Dans leurs filets, c'était un ruissellement d'écaillés, prometteur de hochepots délicieux, et une bonne odeur saline s'exhalait d'eux. Un brûle-gueule planté dans leurs faces de loups, les yeux perçants et clairs, ils restaient, de même que les campagnards, à contempler le cortège, et Jésus leur envoyait une bénédiction, malgré la douleur perforant ses os et vrillant ses chairs. Et ils restaient impassibles, et quelques uns, plus débonnaires, recommandaient à Dieu l'âme de ce rebelle conduit à la potence.
Plus loin, c'était des gens en fête. Des arbalètes, portées sur les épaules, montraient qu'ils revenaient avec leurs commères de quelque tir, des plumes à leur toque, et précédés d'un grand tambour que battait un jeune gars. A leur cou, pendaient des colliers de couques ; en guise d'épées, des cuillers en bois leur battaient les fesses, et de petits drapeaux, pareils à ceux qu'on rapporte des pèlerinages à Notre-Dame de Hal, flottaient à leurs poings et pavoisaient leur poitrine. L'un d'eux jouait de la cornemuse, près d'un marmot brenneux qui raclait du rebec ; un autre, costumé en folie, noir et jaune, des grelots à ses manches, gambadait; — et ils dansaient une ronde où les béguins volaient, les jupes se levaient — et ils cueillaient, à pleines mains, les tétons de leurs compagnes, mûrs comme les pommes d'octobre, et tous s'empoignaient, se baisaient et se poussaient leurs langues en pigeonne. Et, ceux-là, ricanèrent en voyant Jésus ; ils lui firent des gestes obscènes, montrant le visage qu'on cache en ses brayettes.
Le cortège funèbre avançait toujours, et le soleil montant avec lui au ciel et épandant une chaleur plus lourde sur les moissons et les prairies, la figure de Jésus fut trempée de sueur. Véronique alors s'approcha de Lui, dont elle avait été folle d'amour, et essuya sa face. C'était une grosse fille, en
robe verte à carreaux striés de velours rouge, et dont la poitrine opulente était plus riche que la vitrine des plus précieux joailliers de Bruges; jadis, elle avait été gouge, jouant de la viole dans les tavernes louches, et se laissant culbuter par quiconque lui baillait des ducats. Sa pieuse besogne accomplie, elle s'en revint parmi les saintes femmes qui se frottaient les yeux, maigres comme des perches à houblon, et se frappaient leurs plates poitrines en signe de contrition. La sainte Vierge était au milieu d'elles, sur une dune perforée par des terriers de lapins. Elle songeait navrée, les oreilles dans sa coiffe et l'œil rougi, au temps où Jésus était ainsi que rose à peine fleurie, et de ses menottes lui frappait le sein, tout en tétant. Maintenant ces chairs, alors parfumées d'enfance, étaient viandes à martyre ; flagellées et saignantes, elles seraient exposées au bec des vautours, de même que les gigots et les rots étalés aux boucheries attiraient les faméliques battant les ruelles des villes. Elle se lamentait, — et quelques apôtres émaciés, en leur toge aux plis cassés, se dressaient, affligés, auprès d'elle, en une muette résignation. Et tous se réfugiaient près d'un grand arbre mort et crevassé, au sommet duquel perchait un corbeau.
La montée au Calvaire, au milieu des clameurs des happechair et de la plèbe, des jurons des soudards et des pleurs des bigotes, continuait. Et peu à peu se découvrait le panorama de Jérusalem. Le dôme du Temple et les pignons avaient percé la brume matinale et les ardoises miroitaient au soleil. Du beffroi s'envolait un carillonnement, radotant comme une vieille au dessus de son rouet. Dans le grouillis des toits rouges et bleus, on distinguait la direction tortueuse des rues ; les flèches des églises piquaient le ciel, — et des murailles, avec des donjons trapus flanqués de poivrières, des ponts-levis accrochés à des chaînes, des créneaux où des gueules d'obusiers semblaient prêtes à vomir, entouraient la cité d'une ceinture de pierres blanches, que trouaient de grosses grilles, et, parfois, une porte massive surmontée d'un pesant fronton.
Un canal traversait la cité, où appareillaient des navires, près d'entrepôts bruns et sales sous leurs girouettes en ferron-
nerie, et qu'on devinait, avec leurs grues et leurs leviers, gonflés de marchandises ainsi que sac d'avare regorge d'écus. Le canal allait s'élargissant comme l'Escaut et aboutissait à la mer, au loin grise et verte, avec des barques de pêche en flottille, leurs voiles brunes enflées. Sur le rivage, des moulins faisaient tourner leurs ailes, roues de l'horizon, et un village s'élevait parmi des prés et des bosquets, près d'une tour large et trapue, rappelant celle de Lissewege, et qui servait de fanal : les jours de tempête, on allumait à son sommet, sur un gril puissant, des troncs d'arbres et des résines flambant à travers forage.
Du côté de la mer, le ciel était clair; les proues des barques s'éclaboussaient d'écume et de soleil ; et les prés de la côte se teintaient d'un beau vert d'émeraude. D'ailleurs, les tourelles de Jérusalem, grâce à la lumière fine et vibrante, se distinguaient aussi nettement, avec leurs dentelures de pierre, que les châsses minutieuses aux montres des ciseleurs.
Vers le Calvaire, le ciel s'obscurcissait. Dessus l'endroit où l'on allait hisser Jésus sur sa potence ornée d'inscriptions hébraïques, un nuage étrange planait, d'un noir fulgureux, où l'on pressentait des éclairs de feu et de sang. Le tonnerre gronderait bientôt et l'ire céleste aveuglerait les bourreaux. Déjà des hommes en rouge dressaient les échelles et apprêtaient les cordes ; les clous cruciaux gisaient sur le sol près d'un crâne. Et la plaine tombait dans un silence étrange où chantaient les grillons.
Septembre 1889.
A travers l'Exposition de Paris