LES PREMIÈRES IMPRESSIONS
Pantagruel et l'Afrique. — L'ahurissement du début. — Terre familière
— Le débarquement. — Le troisième acte de V Africaine. — Portefaix et cochers. — Los Alexandrlnes. — Le mal de terre. — A travers le Delta.
— La poussière. — Les ennemis do la rue. — Un peuple de désœuvrés.
— Le communisme résolu en Egypte. — Le règne de la somnolence. — Un carnaval perpétuel. — Les fâcheux. — Les mots nécessaires. — Angleterre et France. — Les nuits étoilées.
a Afrique, dit quelque part Pantagruel, est coutumière de toujours produire choses nouvelles et monstrueuses.»
Ce que virent les compagnons du héros rabelaisien dans leur grand voyage à la recherche de l'oracle de la Dive Bouteille fut certes merveilleux au plus haut point, et il n'est plus donné désormais, aux voyageurs les plus intrépides comme aux touristes les plus audacieux, de le revoir. Gomme le phénix qui renaît sans cesse de ses cendres, les spectacles se renouvelaient d'eux-mêmes devant leurs yeux, toujours plus grandioses, toujours plus variés dans leur élrangeté.
L'Egypte, qui dut avoir droit à une large part dans cet hommage plein d'admiration et d'étonnement que rendait
iMPiiEssioNS d*kc;yi»te
à la grande terre d'Afrique le fils de Gargantua, y a droit encore. Ses paysages, ses mœurs, srs coutunics sont, pour Tel ranger cpii déharcpie, encore nouveaux pour la plupart; et, sans vouloir It^s dire monstrueux, on peut toutefois les qualifier de bizarres.
L'Kgypte, eu ce qui concerne du moins rimpressiou première, est une vaste école d'ahurissement.
L'impression seconde modifie heureusement ce jugement. On est ahuri à jet continu pendant les premiers jours, et cet ahurissement, en vertu de la vitesse acquise, vitesse due à une impulsion très forte, Xv.wà à subsister indéfiniment, alors même qu'il devrait diminuer.
Ce n'est pas que l'œil soit tout d'abord frappé de stupéfaction, comme s'il éprouvait la sensation de choses jamais vues. Au contraire, le pays semble presque familier, comme si l'on avait vécu là, autrefois, dans sa jeun(?sse. Les relations de voyage ont été trop nombreuses, les gravures ont été trop répandues, les photographies ont trop traîné à toutes les devantures de magasins, pour se croire, nouveau Robinson, descendu dans une terre inconnue.
Les palmiers dressés vers le ciel comme d«; gigantesques plumeaux, les mosquées av(;c h;urs minarets sveltes et blancs, les villîiges aux maisons basses et sales faites de terre glaise séchée au soleil, les collines sablonneuses, désolantes par leur nudité, postées eà et là dans des champs de blé, de coton ou de maïs comme des s(întinelles avancées du désert, les femmes au visage; voilé, les longues files de chameaux à la démarche lente et régulière suivant un canal bourbeux, les Arabes au visage; impassible récitant leur chapelet appuyés contre un mur, semblent de vieilles connaissances. On est tenté de leur sourire, comme à des amis que l'on revoit.
L'ahurissement n'est donc point là. Il est autre part.
Il commence, avant le débarquement môme, par une scène rappelant de très loin, avec moins de cruauté, mais avec tout autant de cris, l'abordage d'une galère chrétienne par des corsaires barbaresques, ou, avec la richesse de costumes en moins, le troisième acte de r Africaine, l'invasion du navire de Vasco de Gama par les compatriotes de Nelusko et de Sélika.
Le bateau n'est même pas entré dans le port d'Alexandrie, le passager n'est même pas sorti de la triste méditation dans laquelle le plonge la vue des côtes égyptiennes, aussi sèches, aussi désolées, aussi jaunes, aussi dénuées de végétation que peut l'être le site le plus sauvage de la Libye, que des gens, aux pieds nus, à la mine rébarbative, noirs, bruns ou bronzés, vêtus de longues robes bleues, rouges ou vertes, s'en viennent sur des barques, escaladent le pont, se précipitent dans les cabines, bousculant les voyageurs, se bousculant eux-mêmes, baragouinant des langues aussi variées qu'incompréhensibles, s'emparent des valises, des cannes, des couvertures, sous les yeux effarés de leurs propriétaires, et font un vacarme tel, avec une assurance telle qu'on les laisse faire.
Les valises, ordinairement, suivent les voyageurs ; ici, ce sont les voyageurs qui, ahuris, suivent leurs valises.
La tour de Babel, elle-même, ne vit pareille confusion.
Après les portefaix, les cochers. Des voitures, en nombre considérable, sont Là sur le quai, en cercle, barrant le chemin. Sur les sièges, des gens l)ronzés, bruns ou noirs toujours, sont debout, brandissant des fouets, hurlant et gesticulant. L'indigène à mine rébar-
balive qui s'est emparé de vos bagages et que vous suivez docilement les jette sur l'une d'elles; les malles sont mises sur le siège ; le cocher se hisse dessus, fait claquer son fouet et la voiture part.
Le brouhaha diminue, mais le cocher hurle toujours, on ne sait pas pourquoi. Il va comme le vent, fouettant son cheval, interpellant les passants, les Arabes travaillant dans leurs cases, les femmes prenant l'air sur leurs portes, les enfants jouant dans les rues, fnMant les uns, égralignant môme les autres, tapant sur les chevaux qui viennent en sens inverse, accroi^hant les voitures, sans souci de son client qui se demandt^ avec effroi si la folie n'est pas dans l'air, si la course n't^st pas macabre et si le sort doit le faire tomber ainsi pendant longtemps d'ahurissement en ahurisseuK^nt.
Hélas ! le sort le veut.
Alexandrie n'est pas une ville où l'on reste. Elle donne trop encore l'impression d'une ville européenne, d'une ville d'affaires. On a soif d'autre chose, on veut voir du nouveau. Le voyageur est charmé cependant de ses belles rues, de son beau port, et surtout des nombreux et jolis visages féminins qu'il rencontre. Les Alexandrines ne faillissent pas à leur renom d'élégance et de beauté. Egyptiennes, Grecques et Levantines, elles forment un ensemble qui est plein d'une grâce extrême.
Le touriste préfère visiter Alexandrie à son retour, avant de s'embarquer pour l'Europe. Les quelques heures qu'il y passe fatalement ont ceci de bon, qu'elles suffisent à faire fuir un mal qu'on peut appeler le mal de terre, et qui consiste à troubler le voyageur au point qu'il croit voir les maisons tanguer, les rues rouler, le sol manquer sous ses pas, comme si une mer furieuse
iMPKEssioNs d'Egypte
s'agitait sous la ville. Aussi l'allure s'en ressent-elle, et plus d'un qui n'a navigué que ces cinq jours pendant sa vie a-t-il la démarche balancée et hésitante des vieux loups de mer.
L'Egypte, on l'a dit et redit, est le pays de la plus désolante uniformité. Elle donne une impression d'immense monotonie, comme d'un pays mort, abandonné ou dévasté par des légions de bêtes ou d'hommes'.
La plaine s'étend parfois au loin, à perte de vue, sablonneuse, avec de rares palmiers par-ci par-là, jetant une note gaie dans cette tristesse infinie des choses sans horizon. Des eaux stagnantes croupissent près de villages désolés, près de huttes grises se confondant avec le limon sur lequel elles sont construites, paraissant être la demeure de gens en état de somnolence perpétuelle. Entre des monts de terre jaunâtre, des coins apparaissent, mornes, dont le soleil a dû, depuis des siècles, brûler jusqu'au dernier arbuste.
Parfois quelque chose bouge dans celte solitude. C'est une caravane dont la longue file de chameaux, silencieux et lents, s'harmonise avec l'aridité des lieux.
La mort semble régner sous ce ciel bleu éclatant ; et, devant cette solitude, malgré de temps en temps les villes qui surgissent avec leurs coupoles et leurs minarets, la végétation qui apparaît autour d'elles, les champs couverts d'épis ou les canaux bordés de joncs, les coins riants ombragés par les baobabs et les mimosas, qui se présentent à l'œil comme de vastes oasis dans ce petit désert, on comprend l'horreur instinctive qu'avait inspirée aux Egyptiens, depuis les époques les plus reculées, celle couleur jaune uniformément ré-
pandue sur les choses et synibole de toute désolation .
La Bibleparle de douze plaies qui s'abaltirenl nioinentanùmenl sur le royaume des Pharaons. Il en est une terrible, qui malheureusement y règne d'une façon constante : c'est la poussière.
Que Ton soit à pied, à cheval, à âne, en voiture, sur les routes ou sur les campagnes, elle se manifeste partout, implacable et insupportable.
C'est en chemin de fer qu'elle triomphe. D'Alexandrie aîi Caire, le train file enveloppé d'un gigantesque tourbillon blanc dont les molécules grisâtres se glissent à travers les portières pourtant closes, s'infiltrent dans les wagons, formant sur les banquettes une couche poussiéreuse rapidement épaisse. Les chapeaux, les manteaux, les vêtements prennent bientôt cette teinte terreuse, uniforme à toutes les choses d'Egypte.
Des gens moroses s'enfouissent dans leur coin, pareils bientôt à quelque masse informe recouverte de sable. D'autres, plus gais, tracent avec le doigt leurs initiales sur leur chapeau. Quelques-uns vont même jusqu'à marquer leur place en y dessinant leur nom.
Les yeux et les gosiers sont rapidement irrités ; les uns deviennent très rouges, les autres très s(îcs.
Les choses désagréables ont toujours leur côté comique. Quand le train s'arrête à une station, les portières s'ouvrent, les voyageurs, avides d'air et de rafraîchissements, se précipitent sur les quais. Alors, des indigènes, armés de grands plumeaux, passent auprès d'eux, époussetant les vestons, les robes, les chapeaux, les visages même, promenant avec la même indifférence leurs instruments sur les vêlements comme sur les figures.
Tel plumeau qui a dépoussiéré une face blanche dé-
blanchit une face noire. C'est charmant !... et c'est ainsi qu'on voyage en Egypte et qu'on fait son entrée au Caire, j»//A'^/'c rognante.
La poussière, voilà l'ennemi ; le moustique, aussi ; la mouche, de même ; l'ânier, également ; le cocher, surtout ; le cireur de bottines, encore plus ; le marchand de cannes, le vendeur de chapelets... et bien d'autres encore.
Ce qui frappe tout d'abord au Caire, dans le quartier arabe comme dans le quartier européen, c'est l'animation assez grande en somme qui existe dans les rues, non pas une animation active, bruyante, de gens affairés, comme à Londres ou à Paris, mais une animation factice, sans but, qui marque un état de désœuvrement général .
Que font tous ces indigènes que l'on rencontre ?... Où vont-ils ?... Pourquoi vont-ils ?... Nul ne le sait et ils l'ignorent eux-mêmes.
Leur visage trahit cette indifférence d'espi*it, cette nonchalance, cette non-préoccupation de tout, même de l'existence, qui sont la caractéristique des foules orientales. A leur démarche alanguie, on sent qu'ils vont sans savoir où.
Tout peuple a un mobile supérieur qui l'agite, le pousse au travail, le fait vivre. En Europe la lutte pour la vie jette des millions d'hommes dans une fièvre continuelle. Ici, rien.
Aussi quelqu'un a-t-il i)U dire que ce pays n'avait pas d'âme.
Toute une partie de la population vit sans qu'on sache
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comment, sans qu'elle saclu', elle, pourquoi. Les conditions d'existence, seules, expliquent cette paresse générale. L'indigène n'a pas d(î besoins ; il vit de rien : un peu de pain, quelques dattes. De là, cette immense inactivité, ces allées et venues de gens qui errent le cœur lég(îr dans cet état de parfaite insouciance.
Une mouche les distrait ; un rien les arrête.
Tout est prétexte à groupements, à stations prolongées dans la rue. Le portier d'une maison, le marchand de dattes qui s'établit le long d'un trottoir, le mendiant qui s'accroupit contnî une borne, b; v(;ndeur de maïs ou de galette qui s'appuie contre une grille de jardin, le rouleur de cigarettes qui s'installe sous un arbre, deviennent autant de centres de ralliement pour tous ces désœuvrés qui iinissent par s'acclimater dans un endroit et par le fréquenter régulièrement.
Chaque maison n'a qu'un portier, mais quand on sort dans la journée, on voit quatre ou cin({ gaillards assis devant la porte ; quand on rentre la nuit, on voit qualrcî ou cinq grands corps roulés dans des couvertures et étendus sur les dalles du corridor. L(^s domestiques d'Européens ont eux-mêmes souvent des domestiqu(^s arabes pour faire leurs courses et porter leurs paquets.
Les gens qui ont une occupation quelconqu<î, si minime qu'(;lle soit, arrivent ainsi à se former — comme autrefois les patriciens romains — une clientèle de cin([ ou six individus qui s'attachent à eux. Au bout dcî (ju(îIquc temps, il est très difficile de déterminer exactemcnit quel est celui qui fut le portier, le pi'opriétaire des dattes, du maïs, des galettes, des cigarettes, ou le mendiant initial.
L' Egyptien a résolu le problème comnmniste.
Les îles de la mer Erythrée, dit-on, exhalaient des parfums qui couraient sur les flots et volaient au-deyant des navires. On pourrait dire de l'Egypte que l'air qu'on y respire est saturé de souffles languissants qui endorment la pensée, étouffent l'action, paralysent les sens, jettent le trouble dans l'âme, la paresse dans le cerveau, l'indifférence dans le cœur, plongent le corps dans une somnolence incessante qui fatigue, épouvante même, parce qu'on la devine invincible.
L'homme qui vit dans cette atmosphère essaye de lutter contre cette torpeur; celui qui y est né ne lutte plus.
De là, cette passivité silencieuse de l'Egyptien, cette docilité inouïe, cette patience qui lui fait supporter tout, cette nonchalance qui l'empêche de travailler, à moins de nécessité absolue, cette profonde résignation qu'il porte toujours empreinte sur son visage, soit qu'il s'accroupisse contre un mur, qu'il fume sa chibouck, qu'il dise son chapelet, soit qu'il dorme sur une pierre ou qu'il passe sur son chameau, rêvant au désert.
Cet air de résignation ne manque pas d'une certaine majesté. Il est des visages d'Arabes aussi beaux par une mélancolie résignée que par une orgueilleuse impassibilité.
La variété incalculable de costumes que porte la population indigène fait croire à une immense mascarade, à un carnaval perpétuel. Les couleurs les plus disparates se donnent rendez-vous sur le môme corps.
L'homme du peuple a généralement pour tout bien une petite calotte rousse pareille à la moitié d'une noix de coco, et une longue chemise brune, verte, bleue ou rouge. Quelques-uns, plus distingués, mettent sur la
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clioinise un pardessus euroi)éen ; coux-là sont grotesques. Ils ne sont ni eliien ni loup et perdent tout caractère.
• Je ne dirai rien du tarbouch ou fez qui, bien porté, ne manque pas d'une certaine élégance ; ni des femmes, presque toutes vêtues de noir, qu<î l'on ne rc^ncontrci qu'en nombre infime dans les rues.
Tout carnaval, hélas ! a ses trouble-fétes.
La présence de l'Kuropéen a créé dans celtcî foule une multitude de métiers dont le but apparent semble étr<' la ventcî d'ol)j<'ts ou de marchandises quelconqu(?s, mais dont le mobile caché est de causer Ut \Aus de désagréments possible au voyageur, de l'obséder, de 1 énerver, et dont le résultat final val de l'ahurir et de le rcMidrc; fou.
Ij'indigène qui vit de l'étranger a perdu toutes les qualités de sa race et n'a pris de la civilisation européenne que les défauts. 11 devient fourbe, querelleur, âpre au gain surtout. De ce fait que les largess(is du touriste l'ont habitué à gagner (*n quehiues minutes va que ses coreligionnaires gagnent avec peine en un jour ^ il devient exigeant, n'est jamais content, réclame toujours, insulte même.
Donnez le juste prix, il ne dit rien ; donnez trop, il flaire un naïf et crie, hurle au besoin.
L'indigène satisfait, voilà l'oiseau rare.
Oh ! l'immense comédie des Fâcheux qu'un Molière pourrait faire ici !... Ils ne sont pas dix, ils sont cent, ils sont mille, ils sont légion ; ils sont trop, surtout.
Il y a le marchand de tapis, le mar(;hand de tables, h» marchand de plateaux, le marchand de porcelaines, le marchand de rideaux, le marchand de cadres, le marchand de peaux d'ours ou de panthère, le marchand
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d'évenlails, le marchand de nattes, le marchand de cannes, qui encombrent les cafés et les trottoirs et s'éternisent autour de leur victime.
Il y a le vendeur de chapelets qui, si vous ne lui achetez rien, s'étonne de votre impiété. Il y a l'homme qui se promène avec un singe, et la femme qui escamote un lapin, qui trouvent stupéfiant que les piastres ne sortent pas de votre poche. Il y a le brosseur qui s'attache à vos pas avec l'intention bien arrêtée de cirer vos bottines, malgré leur impeccabilité. Il y a le mendiant qui, devant votre indifférence, crache par terre entre lui et vous et vous maudit. Il y a les marchands de bougies pour les lanternes de votre voiture. Il y a le cocher qui vous racole, puis qui vous vole, n'ayant pas le tarif et n'admettant pas que vous le connaissiez. Il y a l'ânier enfin qui vous suit comme votre oml)re, flanqué de son animal et murmurant sur vos pas, pendant toute l'heure de votre pérégrination :« Bon baudet — Moi, connaître français, mosquées, citadelle. — Bon baudet ! bon baudet! »
Il y a môme des vendeurs de colliers d'âne qui vous harcèlent. Pourquoi ? Mystère !
Ali-Baba n'avait qu'un mot à dire pour pénétrer dans la caverne merveilleuse. L'Européen doit en savoir au moins trois et les répéter sans cesse, à toute minute, à chaque pas, pour se débarrasser de toute cette armée d'intrus : « La, balach, amchi ! — Non, c'est inutile, fiche-moi la paix ! » — sont les seuls mots de la langue arabe d'une utilité immédiate.
Ce pays possède bien des choses bizarres, comme des réverbères en forme de palmier, des poteaux télégra-
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pliiques (;n forme de pal, des arbres dont les fruits suspendus à de longues tiges sans feuilles resseinl)h»nt à d'énormes saucissons, des voitures d(î i)oste rouges comme des homards ou comme les uniformes d(îs soldais anglais, des corbillards ornés dv. larges de'iitelles jaunes, des vautours qui planent sur la ville et rasent parfois le sol, enlevant des immondices et nettoyant ainsi les rues ; mais rien n'est plus excentrique que la gallophobie outrée de certains sujets de Sa Majesté britannique.
Le jour de mon arrivée au Caire, deux d'entre eux, assis à côté de moi à table d'hôte, interpellant le maîtn^ d'hôtel avec arrogance, ont demandé d'une voix haute et sèche que le menu fût désormais écrit en anglais, non en français.
Les Anglais ont beau faire, ils n'empêcheront pas que le Français en Egypte se sente un p(îu ch(îz lui, parce que tout -^les enseignes des boutiques, les affiches des murs, les réclames, les avis, ceux des ministères même, les moindres documents enfin, rédigés tous dans sa langue — lui rappelle sa patrie. Rien n'est fait pour hî dépayser. Les spectacles ont lieu en français. Le théâtre khédivial, malgré tous les efforts tentés pour le rendre italien ou anglais, a une troupe française qui joue des opéras français.
Un souffle de notre pays semble être derrière; chaque chose. Les Anglais ont cherché atout angliciser; ce sont eux qui ont dû apprendre notre langue. Car, à part l'arabe, on peut dire qu'en Egypte on parle anglais un peu, italien beaucoup, français énormément.
Les poètes ont chanté les soirs radieux, les couchers de soleil féeriques, évocateurs de spectacles ignorés, d'édens mystérieux. Leurs vers ne diront jamais assez combien les nuits d'Orient sont belles. Elles arrivent, calmes, majestueuses, chassant la fatigue, endormant les ennuis, berçant les cœurs endoloris. Les mille futilités énervantes de la journée disparaissent dans un immense enchantement.
L'ahurissement fait place à l'admiration.
Les yeux contemplent, émerveillés ce spectacle jusqu'alors inconnu d'un ciel aux colorations changeantes, tour à tour bleu, rose, rouge vif, doré, violet même, dans lequel fuit un astre éblouissant qui disparaît comme dans une apothéose.
Ce pays de sable, si sec, si aride, si triste pendant le jour, resplendit dans la beauté de ce soleil couchant.
Puis, la nuit s'illumine. Les étoiles scintillent, plus grosses, semble-t-il, que celles d'Europe, colorées comme ces coins de ciel qui viennent à peine de disparaître. On en voit des rouges, des bleues, des vertes. L'homme se croit le jouet d'une illusion; mais non. Ces scintillements ne sont pas trompeurs ; l'étoile que son œil fixe a bien cette couleur qui l'étonné.
La merveillosité du spectacle porte à la rêverie, fait penser aux temps fabuleux, aux époques bibliques, et l'on songe que ce dut être par une de ces nuits éclatantes, sous ces grands sycomores frôlés par des vols d'aigles, que les trois rois mages, sentant à leur enthousiasme soudain qu'un miracle était proche, s'éprirent de l'étoile magique qui marchait dans le ciel vers la ville bénie.
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