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TOUT LE LONG DES RUELLES ARABES

Lk Cairk. — Flànoric au quartier arabe. — Un labyrintlu; inextricable.

— Les mouches. — Ville morte <ît ville en efTervescence. — La foire des races. — Ruinc^s et décombres. — Le rèjçne de la v«''tusté. — Les bous baudets. — Don Quichotte et Sancho Pança — Les échopix's et les baxars.

— La populace marchande. — L'apatliie générale. — La lutte contre le soleil. — La pluie inconnue. — Le jeu et les joueurs. — Le di«'u Tholh. — Les cafés. — La foule qui passe. — Arroseurs et vend<!urs de boissons. — Sais et aveugles. — Ce que pense le santon. — Le Caire à la nuit tombante. — Le drapeau de la citadelle.

FlAner est doux, mais que de choses il faut i)our flâner agréablement.

L'insouciance d'esprit est bonne camarad(î ; elb; apporte beaucoup de charme à toute promenade errante, ' mais peu d'intérêt. L'évoquer dans les solitudes, dans les lieux où l'on rêve, aux bois, aux champs, à la mer, au désert, est presque d'une nécessité absolue ; la traîner avec soi dans le vacarme des villes inconnues où tout est nouveau, où tout frappe l'œil et amuse l'esprit, serait un crime.

La flânerie qui cherche la vie et non l'oubli se complaît aux mille petits incidents qui surgissent suivant

les hasards de la route, aux angles de chaque maison comme aux coins de chaque rue, à l'animation de la foule, joyeuse ou mauvaise, affairée ou indifférente, à la variété des figures, des costumes, des types, aux manifestations les plus étranges de mœurs nouvelles, aux sensations éprouvées devant tout ce que l'œil voit pour la première fois.

Le Caire, par son cosmopolitisme outré, a de quoi satisfaire le flâneur le plus avide d'impressions neuves. Non pas le Caire européen, les quartiers Ismaïlieh et de l'Ezbékyeh, l'un avec ses avenues larges, coupées à angle droit et plantées de grands acacias, ses villas aux styles les plus divers, bâties au milieu d'une luxuriante végétation, rappelant les allées de Passy ou des Champs- Elysées ; l'autre avec ses rues droites, ses maisons à arcades, hautes et spacieuses, pareilles à celles de la rue de Rivoli, son jardin dont les allées, les massifs, le bassin, la grotte artificielle, les kiosques font penser aux Tuileries ou aux Buttes-Chaumont, tout cela a trop l'air d'une ville de France, laissée là par mégarde ; mais le Caire arabe, avec ses ruelles étroites, ses bazars, ses marchands accroupis dans des échoppes, sa populace disparate, ses spectacles bizarres, tout ce qui lui donne un cachet particulier, lui conserve l'aspect de ville nmsulmane d'Orient encore épargnée quelque peu par la rage civilisatrice.

L'histoire conte que l'immense palais de granit que le pharaon Amenemhat III se fit construire au centre du lac Mœris contenait une quantité si prodigieuse de chambres reliées par une série de couloirs si étroits et

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si tortueux que nul ne pouvait s'y aventurer sans guide.

L'architecte du labyrinthe de Mœris a fait des élèves. On dirait que tous ceux qui, dans ces quartiers arabes du Caire, ont participé à la construction des maisons, à la formation des rues, ont tenu, comme pour les soustraire à une influence étrangère, à en rendre l'accès difficile, à y multiplier les zigzags, les angles et les détours, à faire croire à un fouillis inextricable de ruelles aux sinuosités trompeuses, propres à égarer le moins imprudent des curieux.

Là, l'irrégularité règne en souveraine maîtresse.

C'est un enchevêtrement de voies étranglées, d'impasses, de couloirs, de passages, de rues obliquant sans cesse à droite et k gauche, paraissant à chaque instant se terminer en cul-de-sac et ne finissant jamais. Parfois, ébahi, l'on s'arrête, prêt à revenir sur ses pas, aucune issue possible ne s'ofTrant à l'œil. Mais non !... une arcade s'ouvre dans la dernière maison, on passe sous une voûte, on débouche dans une nouvelle rue qui n'est que la suite de la première.

On poursuit sa route. Où est-on ? Où va-t-on ?... Peu importe !... On continue à tourner, indifférent bientôt aux angles comme aux obstacles. On sait qu'en somme il faudra bien que cela finisse, puisque tout chemin mène à Rome, et l'on est tout étonné, après quelques heures de cette marche inconsciente, de se retrouver souvent à l'endroit d'où l'on est parti.

Résoudre ce problème serait aussi inutile qu'impossible. Dédale lui-même n'y parviendrait pas.

Thésée, qui força le labyrinthe de Crète, avait le fil d'Ariane. Ici, point n'est besoin d'autre chose que d'un peu de patience, de bonne humeur et d'impassibilité. Le mutisme le plus absolu et l'indifférence la plus profonde

sont les deux grands soutiens du flâneur contre la multitude de gêneurs de toute espèce qui surgissent de chaque coin comme des diables d'une boîte.

Les mouches seules, hélas ! sont invincibles.

Deux voyageurs pourraient se promener une heure dans la ville arabe et, à leur retour, s'écrier avec la même bonne foi, l'un : « C'est une ville morte ! » l'autre : « C'est une ville en effervescence ! »

Ces deux impressions sont contradictoires, mais justes.

Elles sont ressenties par tous ceux que le hasard a guidés dans ces mille petites ruelles où, tour à tour et parfois brusquement, l'animation la plus bruyante fait place à la plus triste des solitudes, où un silence morne succède soudain à un vacarme insolite. Il suffit, en effet, de quelques pas, d'un crochet fait à droite ou à gauche, pour avoir ces deux sensations bien distinctes : d'une foire immense où une multitude d'hommes de races diverses, Coptes, Turcs, Grecs, Barbarins, Bédouins, Fellahs, Soudanais, Nubiens, se seraient donné rendezvous, se coudoiraient, hurlant, gesticulant, s'agitant, s'interpellant, plus remuants qu'affairés, plus avides d'air que de travail, ou d'un lieu dévasté, abandonné à la suite de quelque fléau sinistre ou de quelque invasion barbare.

La ville arabe semble, en effet, en certains endroits, être une ville déserte.

Des poutres, des pierres, des matériaux de toutes sortes gisent sur le sol, épars, vestiges de construc-

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tioiis d('i)uis longtemps écroulées. Des toitures disloqué<îs senihlent pes(îr lourdement sin* des maisons aux assises ehaneelantes. Des pans de nnirs abritent des monceaux dv décond^res. Par des fenêtres encore intactes on aper<;oit des plancdiers lézardés, prêts à s'effondrer à la moindre s<K()usse. Sur U'. plafond d'une é(;hoppe où travaill(; un menuisier ou un tourneur, apparaît un amas de briques et de terre, restes de ce <pii fut un premier étage.

Notre indifférence pour les ruines d(î la (]our d<^s comptes est dépassée par celle de l'Kgyptien (pii laiss<î ainsi s'accumuler l<;s décombres autour de lui, résolu à ne quitter la place qu'après un conq)let écroulement.

Le long de ces d(;nieures désolées, de ces nui railles affaissées, se gliss(;nt silencieusement des fennnes eiiveloppé(îs de voiles noirs, ou des fellahs aux longues robes bigarré<;s.

On n'entend i)as un bruit, pas un cri.

On dirait que les chos<^s connnuniquetit aux êtres cette tristesse infinie d(;s villes (pii no sont plus. On s(î tait, comme si l'on avait peur de réveiller (piebprun.

De temps à autre, au-dessus d'une; vieilb» porte; s'allonge une poutre de bois en forme; de; pe>teMice supportant mal une éne)rme lanterne crevée; de>nt la lumière blafarde rend plus sinistre, la nuit, la dése)latie)n de ce;s lieux. Un minaret penchant se dresse parfois au-de'ssus d'une mosquée délabrée aux pierres re>ugtîs et grises, prêt à tomber, ce>mme tout ce qui l'entoure.

Ce mônie air de vétusté enveloppe d'ailleurs tout le quartier arabe.

Les maisons semblent de carton. On a la sensation qu'au moindre tremblement de terre, à la moindre pluie

torrentielle un peu longue, tout s'abîmerait dans un effondrement général.

Brusquement, un bourdonnement pareil à celui d'une ruche d'abeilles en activité s'élève dans celte solitude. Une rue apparaît, plus large, avec ses alignements d'échoppes devant lesquelles s'agite une foule bruyante ; des femmes passent, portant sur leur tête des marchandises qu'elles crient d'une voix gutturale ; cinq ou six âniers se précipitent avec leurs bêtes ; le vacarme recommence : c'est le Caire arabe mouvementé, l'animation incessante avec ses charmes et ses ennuis.

Oh ! ces âniers !...

Leur obsession dépasse tout ce qu'on peut rêver. Ce sont de véritables sangsues.

Quand ils ont jeté leur dévolu sur un promeneur, ils sont comme Vénus, « tout entiers à leur proie attachés ». Ils ne le quittent plus. Ils se trouvent devant lui, lui barrant la route, le forçant à contourner leurs bêles, quand il veut traverser une rue ; derrière lui, quand il l'a traversée ; à ses côtés, q^uand la circulation le permet ou qu'il s'arrête, répélant toujours ce refrain monotome : Bon boudi ! bon boudi ! (bon baudet !) avec cette interjection finale agaçante « hein ! » qui n'est dite que pour provoquer une réponse.

Tout le monde a plus ou moins l'air ridicule sur ces ânes.

Les gens maigres font tous l'effet de don Quichotte, les gros de Sancho Pança. Ceux qui ne sont ni maigres ni gros n'en ont ni plus fière mine, ni meilleure façon.

Et pourtant, il faut l'avouer, si les âniers n'existaient pas, il faudrait les inventer. Le Caire sans eux serait comme une guitare sans cordes. Ils jettent une note

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originale dans ce milieu cosmopolite qui emplit les rues de la ville. Puis, il doit leur être beaucoup pardonné, parce qu*ils ont beaucoup trotté. Au moindre coup de bâton, ils partent comme une flèche. Us trottent, trottent...

Ah ! si leurs confrères d'Europe pouvaient les voir !...

Ces mes où, dans de petites cases, s'entassent des marchandises de toutes sortes au milieu desquelles s'accroupit le vendeur dont on n'aperçoit que le turban ou le tarbouch, sont extrêmement curieuses.

Elles sont comme un perpétuel marché où le Cairote vient s'approvisionner. Il y trouve tout ce dont il a besoin.

Les étalages les plus disparates se touchent, se succèdent dans cette longue file d'échoppes qui suivent les sinuosités de la rue.

D'énormes piles de tapis effleurent des pyramides de galettes. Des colonnes de tarbouchs s'élèvent comme des obélisques à côté de monceaux de cruches en terre. Des bouquets de bananes suspendus à des fils font vis-à-vis à des rangées de babouches rouges posées sur des étagères. Des chaudrons de cuivre resplendissant sous les rayons du soleil précèdent des étoffes de soie et de velours, des tentures d'Orient, des échari)es blanches ou bleues, que suivent des sacs de grains, des balles de coton, des paniers de grenades, d'olives noires ou d'oranges vertes. Des tailleurs, accroupis au milieu de morceaux de drap, cousent sans relâche à côté de forgerons qui frappent sur des enclumes, d'étameurs qui roulent entre leurs mains de grands bassins de cui-

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vre, d'ébénistes qui travaillent le bois merveilleusement. Des graveurs liment de grands plateaux de métal suivant les dessins tracés à l'avance. Des fileuses, armées de longs fuseaux, filent le lin. Des fileurs font passer le coton sous le pouce de leur pied et retirent avec leurs doigts.

Près d'un scribe copte qui écrit sous la dictée d'un fellah, des Bédouins tournent à deux mains de vastes moulins à café. Sur quelques planches abritées par une toile, un raseur indigène barbouille de savon une chevelure d'homme ou d'enfant et la rase complètement ; la tête ainsi rasée apparaît bientôt, sinistre, entre les mains de l'opérateur, pareille à une noix de coco collée sur une épaule.

Les tourneurs sont très habiles. Les morceaux de bois qu'ils font, assis par terre, tourner entre deux pointes, prennent sous leur ciseau, qu'ils manient avec la main et le pied, les formes les plus artistiques, les aspects les plus variés. Les confiseurs et les fruitiers élèvent sur leurs planches des monuments d'architecture. Des cônes de pommes et de grenades frôlent de larges tours construites avec des brioches ou des petits pâtés. Des concombres, des pastèques, des figues, des amandes s'entassent à côté de pâtes gluantes et visqueuses, faites de dattes agglomérées, écrasées dans le voyage à dos de chameau.

Parfois, une odeur de cuisine, horrible, innommable, s'élève d'une échoppe, entre des panoplies d'armes soudanaises et des étalages de porcelaines : c'est l'échoppe d'un restaurateur. Là, sur des grils, sur des réchauds, sur des poêles, cuisent des saucisses, des morceaux de viande, des poissons, des galettes, des boulettes informes, des beignets aux couleurs bizarres

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faits on ne sait coiiiinent. Sur d«; graiuls plateaux s'étalent des fromages blancs immenses, des masses pâteuses vertes et jaunes, des hlors de nougat, des pâtes sucrées.

Aux heures des repas, chacun vient chercher là sa nourriture.

Des Arabes grillent du maïs à cùu'i d'autres qui, sur des pots de terre, font rôtir des marrons. Au fond de leurs cases, des marchands d'étoffes inoccupés fument béatement leurs narghilés ou lisent avec gravité le Koran.

Kt devant toutes ces échoppes, tous ces vendeurs, toutes ces marchandises, une foule se meut sans cesse, plus flegmative qu'active, prèle à rire, à crier, à se bousculer, à s'amuser, à fain» la siest(î, (effroyablement indifférente.

Cette foule si docile, si peu inoffcînsive malgré son extrême densité, est l'une des choses les plus intéressantes qu'il y ait dans \v, pays, ])lus intéressante même que bien des monuments pharaoniques dont on fait grand bruit en Europe et qui ne font éprouver au voyageur qu'un seul sentiment: la désillusion.

Elle, au contraire, ne leurre jamais.

Les spectacles qu'elle offre varient chacjue jour. On ne se lasse pas de la voir, de la frcMer, de respirer son air, de vivre quelques heures de sa vie.

Certes, il en est peu où le labeur soit moins à l'ordn; du jour. Je me rappelle, lors de ma première excursion dans les quartiers arabes, avoir été particulièrement frappé de cette apathie presque générale, se traduisant par un nombre considérable d'oisifs assis tout le long de ces ruelles, au pied de ces échoppes, bavardant avec les vendeurs ou regardant passer d'autres oisifs.

S'il en est qui travaillent, et qui travaillent bien — car tous ces ouvriers, tourneurs, fileurs, forgerons, cordonniers et autres étonnent par leur habileté — il en est l)eaucoup plus qui regardent travailler. Chaque boutique a son cercle de curieux établis là, par terre, sa clientèle de désœuvrés.

Pour un qui peine, dix qui ne font rien.

La faute en est à ce climat chaud, affadissant, tueur de toute initiative, de toute activité, à ce soleil de plomb qui depuis des siècles darde ses rayons sur ces races et les plonge dans un engourdissement qu'elles ne peuvent vaincre que par un suprême effort aux heures fatales.

L'Européen lui-même se laisse aller après quelques années à cette fatigue comme l'indigène. Quant à l'étranger, quelques jours suffisent pour qu'il proclame bien haut les douceurs de la sieste, compagne inéluctable.

L'Egyptien cherche constamment à se mettre à l'abri de ce soleil qui l'accable. Aussi un grand nombre de ces ruelles, de ces passages étroits, sont-ils recouverts de toiles, de planches ou de treillages qui tamisent la lumière du jour, répandent sur les murs et sur les gens une demi-obscurité bienfaisante.

Ces toitures légères sont parfois pittoresques. Des peintures bizarres ornent quelques-unes des poutres accumulées entre deux rangées de maisons; des pailles s'entrelacent dans les treillis, les toiles ont d(^s dessins aux couleurs varié(;s, sont même souvent des rideaux ou des tentures. Bons contre la chaleur, ces abris seraient mauvais contre l'orage.

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A la longue, loiil s'use. Des dérliirures a|)])aruisseiit, des ouvertures se pratiquent çà et là. Peu importe ! 11 ne pleut jamais; la pluie est presque une ineonnue. Heureusement ! car, aux moindres gouttes, la poussière qui s'accumule sur le sol se transforme en une houe gluante et visqueuse qui se colle aux chaussures, enlise les pieds, rend la circulation impossihle.

Le Caire n'ayant pas dégoûts, il faut que l'eau qui tomhe s'évapore ou s'infiltre dans la terre.

C'est dans ces rues que sont installés les hazars et la plupart des cafés arahes. Ces derniers sont d'une simplicité rare : quelques hancs de hois appuyés contre le mur en plein air, quelques petites tahles; sur ces hancs, des gens, assis à l'orientale, lisant, fumant ou rêvant, tous avec ce même air d'immense lassitude, les veux pleins de cette profonde indifFérence, les uns disant des chapelets, les autres se contant mutuellement des histoires; aux petites tahles, des groupes jouant aux cartes, aux dominos, au tric-trac, aux échecs; tous tranquilles et ne huvant rien ni les uns ni les autres.

Les clients sont nomhreux, mais les consommateurs sont rares. L'hahitude fait que les tenanciers n'y voient pas d'inconvénients.

Si les Egyptiens sont sohres, ils sont joueurs. On ne peut pas traverser une rue sans en voir plusieurs assis autour d'une tahle, maniant des jetons, des dominos ou des cartes. Le tric-trac surtout est en honneur parmi eux. Cette passion leur vient de loin, car la légende veut que Thoth, l'un des dieux de l'ancienne Kgypte, jouant aux dames avec la Lune, lui gîigna les cinq jours épagomènes qui furent ajoutés à l'année égyptienne, composée alors de 360 jours seulement.

Les cafés sont ainsi un peu, comme les églises an-

ciennes, lieux d'asile. On s'assied là une heure ou deux, on écoute les sons mélancoliques qu'un adolescent, debout contre une borne, tire d'un roseau percé de quelques trous, et on regarde la foule qui va et vient incessamment dans ce dédale de rues.

Des enfants sales, couverts de robes trouées, bleues, blanches, grises, aux yeux très noirs, aux dents très blanches, aux cheveux ébouriffés comme ceux de petits Apaches, courent pieds nus après un promeneur, demandant, d'une voix plaintive, mais persistante, un bagchich que le promeneur refuse avec la même persistance. Des femmes, aux yeux en amande, au menton tatoué de trois lignes vertes, aux ongles rougis par le henné, passent, une cruche sur la tête, rappelant Rebecca et la légende biblique. D'autres vont, portant leurs enfants à la manière du pays, c'est-à-dire à califourchon sur une seule épaule, l'une des jambes pendant sur la poitrine, l'autre sur le dos. Quelques-unes se tiennent fièrement droites malgré l'immense corbeille pleine de vases ou d'amphores en équilibre sur leur tête.

Des marchands de chapelets font sentir aux passants des chapelets imprégnés d'encens à l'avance qu'ils essayent de vendre comme faits de bois précieux.

Des Barbarins, au dos pliant sous le poids d'une énorme cruche remplie d'eau de réglisse, font d'une main, avec deux petites coupes de cuivre qu'ils agitent comme des castagnettes, un bruit de cymbales, offrant de l'autre un verre plein d'un liquide brunâtre, véritables fontaines Wallace ambulantes auprès desquelles se rafraichissent les indigènes altérés. D'autres, au lieu de cruche, portent une immense outre faite d'une peau de bouc à laquelle on a laissé les pattes, se promènent, pressant d'une main l'une de ces dernières, la seule

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<|ni uv soil pas coiisin', rrlciiant Iran j)rrir à s'ôrliapprr, avec ]a(|in>llr ils doivciil arrosri* Ir sol.

l)rs <li''saMivn'*s r(>ii<r(>ii| d^s caniH's à siirr»', siirnit ccltr iiiocllc hlaïu'lic au ^oùt <1 caii lirdr siirrrr (iiiî donne aux dcnls une Mancheur relatante. Des vieillards circulent avec, sur un plateau, uiKMafetière et quelques tasses, offrant du café aux allants et venants. Des essaims d'enfants coun^nt et chantent au milieu d'un tourbillon de mouches qui mangent leur visage, ahiment leurs yeux, couvrent leurs joues de croûtes, indifférenls qu'ils sont d(^puis leur naissance à leurs atta<pj(>s incessantes, ne se donnant pas la peine de les chasser.

Des chameaux, disparaissant sous des chargements formidahhîs d(; fagots, s'avancent, pi'écédés (h' Médouins maigres, à la peau hronzétr, au visage dur, pareils parfois dans leur démarche hautaine à ces antiques prophètes (|ui s'en venaient des oasis désertes.

Des sais, avec hîurs culottes blanches bouffantes, leur chemis(î aux larges manche'S recouverte de la petite veste brodée d Or, leur tarbouch au gland de soit; noir tombant sur h^s é))aules, fendent la foule, une longue baguette à la main, pré(M';dant la voiture (h; leur maître et faisant ranger les passants.

On trouve d'abord un peu barbare cette coutume de faire ainsi courir devant des ch(îvaux un ou deux indigènes aux poumons ne devant jamais manqu(;r d(? souffle, puis on réfléchit qu'elle est d'une barbarit; si pittoresque qu'il faut l'excuser, et l'on [)ens(^ à autre chose, à l'Arabe, par exemple, qui, sans craint<; du ridicule et sans souci du monde, se jette à genoux dans un coin dv rue et dit sa prière, faisant force oraisons cît génuflexions, à ces poulets efflanqués, très élégants dans

leur plumage tacheté de raies vertes, trottinant si fièrement entre toutes ces jambes qui se meuvent, qu'ils détiennent, on peut le dire, le record du chic dans la gent pouletière universelle, à ces mendiantes si pelotonnées contre une borne qu'on dirait un paquet de vieux chiffons jeté aux ordures, à ces aveugles qui pullulent dans la ville arabe et qui, pareils à des ascètes, gravés, se tenant très droits, silencieux ou marmottant quelques versets du Koran, s'avancent, sans crainte, sans danger, appuyés seulement sur un grand bâton, à travers cette multitude qui les aime et les respecte.

Le soir, à la nuit tombante, les lampions suspendus aux portes des mosquées s'allument, les énormes lanternes de chaque échoppe jettent dans ces ruelles sombres et étroites des feux étincelants, d'une intensité très grande, à la lueur desquels cette populace paraît encore plus curieuse et plus animée.

La ville arabe, vue le soir, prend un aspect joyeux de fête foraine, sauf dans les quartiers déserts oii l'obscurité ajoute encore à la tristesse des lieux, où la solitude devient plus désolée, plus effrayante. Là, dans ces coins de rue perdus au milieu d'un tas de décombres, entre des murailles délabrées et des colonnes chancelantes, à l'heure où le soleil disparu empourpre encore l'horizon, reff(îl est saisissant.

Les dernières lueurs de l'astre font le ciel d'un rouge vif qui se reflète sur les choses. Tout flamboie. Gomme devant un incendie géant, ces ruines prennent des colorations sinistres qui troublent, font croire à quelque

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mystère grandiose, évoquent des scènes de légendes.

Le décor devient satanique.

Et l'on se dit que le vieux santon, lernn'te sacré qui vit à la helle étoile dans les sables du Mokattain, doit bien souvent quand, du baut d(; son rocber, il contemple la ville étendue à ses pieds avec ses minarets, ses coupoles et ses toits, plus rouge sous ce ciel de fcîu que la Rome incendiée de Xéron, tendre, plein d'un entbousiasme faroucbe, un poing furieux vers cette gigantesque citadelle léguée par le sultan Saladin, où dans le drapeau qui flotte aux jours de fête il ne reconnaît pas celui dont les plis rouges fouettés j)ar le kbamsin laissent entrevoir parfois le croissant et l'étoile.

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