‹ Impressions d'une femme au Salon de 1859Chapitre 2 sur 4 · LAYS · texte numérisé non relu

LAYS

La nature est une séduisante et loyale maîtresse, qui ne se rend qu'aux preuves d'une passion véritable, et récompense toujours de quelque don précieux les soupirants dont elle se sent ardemment aimée, et à ceux-là seuls elle se laisse connaître, elle leur ouvre ses trésors. Elle devient leur guide, et les préserve de tous les pas dange-

reux. Bien plus! elle leur transmet un talismau à Taide duquel ils se reconnaissent entre eux et se rendent invisibles au vulgaire. L'éclat eu est si perçant aux yeux doués de la faculté d'y être accessibles, qu'ils savent le découvrir partout. Dame nature a fait un cadeau de ce genre à Tun de ses amante les plus passionnés, à Corot. Corot a le talisman.

Ce qui fait que Ton admire Corot après avoir aimé ses tableaux,- c'est sa constance dans son système, sa persévérance dans son originalilé. Corot a su se garder de tous les entraînements, il a vu passer sans émotion, sans modifier ses croyances, tous les engouements de ki mode, tous les caprices, tous les excès des écoles *, jamais il n*a cédé à la faibleâse de se dire i

— Voilà ce qui plaît, voilà la fantaisie du jour! Essayons.

Corot est plus qu'un talent, c'est un caractère. Le mot est plus juste qu'on. ne croit. Corot n'a jamais cessé d'être lui. Bel exemple et austère le* çon! Pour se maintenir ainsi, il lui a fallu, une grande certitude de lui-même, une grande solidité de conviction. Lorsque les sensations viennent chuchoter à notre oreille, il faut avoir au fond de bonnes raisons pour répéter leurs sopbisipei» C'eat

parce que Ingres, Delacroix, Decamps, Corot sont des caractères, qu'ils sont restés de grands artistes. Le doute, l'hésitation, l'apostasie de soimême otat fait dégénérer tant de peintres qui ont fleuri un jour pour se flétrir le lendemain!

Corot a eu cette chance qui manque à tant d'artistes, et qui lui a rendu plus facile cette persévérance méritoire : il avait de quoi vivre lorsqu'il a commencé, et il n'attendait pas aprèà le prix de son tableau pour payer son boulanger. Quand on a de quoi vivre, on n'a pas besoin de flatter les goûts du public. On travaille et on attend. Corot avait de deux à trois mille francs de rente quand il a commencé, à une époque oh un atelier coûtait cent écus de loyer; Delacroix avait de quoi vivre. Decamps a débuté avec douze mille francs de rente.

Il est certain que cela lait quelque chose» «Pauvreté empêche les bons esprits de parvenir, a a dit Bernard Palissj^. Néanmoins il s'en faut de beaucoup que tous ceux qui ont de la fottune aient du caractère.

' Troyon est aussi un caractèrei Depuis que je vois de ses tableaui, il marché dans la même voie.

Troyon est arrivé à avoir tout son talent, avant d'avoir toute sa réputation. U y a dix aUs« il fai«-

sait h peu près aussi bien qu'aujourd'hui, et,. il y a dix ans, il était loin d'être connu.

Il y a quelques jours, dans un dîner d'artistes et de gens de lettres, on raconta à ce sujet une anecdote qui me parait curieuse et significative; un de mes amis qui assistait à ce dîner me l'a répétée. Permettez-moi de vous la redire à mon tour ! elle est instructive.

Cette anecdote commence en 1849, elle n'est . pas classique, elle se passe de l'unité de temps.

En 1849, Troyon avait exposé un grand tableau, et notamment un grand paysage dans le genre de celui qui est au Salon de 1859.

Parmi les membres de l'Assemblée nationale, un de ceux qui avaient le caractère le plus énergique était M. Bonte-PoUet, ancien commerçant et maire de Lille. Pour donner une idée de son caractère, un jour d'émeute à Lille, il dispersa à lui seul les rassemblements dont la force armée n'avait pas eu raison. Conynent s'y prît-il? 11 tomba tout simplement sur les émeutiers à grands coups de parapluie.

M. Bonte-Pollet était très-lié avec M. Jeanron, qui était alors à la direction des beaux-arts et qui avait rendu des services au musée de Lille. Il l'aimait beaucoup et s'en rapportait à lui pour

toutes les questions d'art. Ud jour M. Bonte- Pollet entre chez Jeanron : c'était pendant l'exposition.

— Bonjour, lui dit-il. Ton ministre me doone à choisir à l'exposition un tableau de 4,000 francs, je m'en rapporte à toi*; tu vas me choisir cela.

— Je vous le choisirai, dit M. Jeanron.

M. Jeanron examina et choisit le tableau de Troyon. 11 ne connaissait pas l'artiste particulièrement : le désir de lui être agréable plutôt qu'à un autre n'entra pour rien dans son choix. 11 se décida tout simplement en sa faveur parce que son grand paysage lui avait paru très -beau. Le tableau fut acheté et payé.

A quelques jours de là, M. Bonte-Pollet monte chez M. Jeanron. 11 arrive tout essoufflé d'avoir escaladé les quatres étages; il entre, s'assied, prend la pose du portrait de M. Berlin de Vaux, fronce le sourcil et s'écrie :

— Sais-tu que tu m'as joué un vilain tour?

— Comment cela?

— C'est très-mal, entends-tu! et je nera'atten-> dais pas à cela de ta part.

— Mais de quoi s'agit-il ?

— Tiens, vois-tu, veux-tu que je te le. dise? lu as fait du triffouillage.Ahl c'est indigne!

— ifaîs enfin, patlerez-Votisî De rfaoî s*agit-^il ? -^ Il s'agit dii tableau que tu nous as flanqué;

c'est détestable, le tableau de ton M. Trauillon. Personne ne le connaît, ton Trouùlon.

— D'abord il s'appelle Ttoyoii, et non pas Trouillon ; ensuite, Son tableau est excelletit. .

— Laisse-moi donc tranquille ; il est détestable. J'en ai parlé à plusieurs de mes collègues, ei personne ne le connaît toU TrôiAÎUon.

— Gomment, personne 1

' -^ M. Odilon Barrot, par exemple, tu le con nais bien ?

-^ Cettéiîiémetiti '^

— En voilà un qui sV contiatt, n'est-ce pas ? Eh bien, il ne connaît pas ton Trouillon.

— taissez donc.

^ 'J'efn ai parlé à Lasteyrie, en voilà un qui s'y* connaît aussi peut*4tre... Eh bien, Il ne connaît pas ton Trouillon.

— Laissez donc 1

— Et David d'Angers?... En voilà un qui s'y connaît un peu, hein... un peintre?

— David d'Angers n'est pas un peintre, c*est un sculpteur.

— Ça ne fait rien... Il ne connaît pas ton Trouillon^ personûe ue connaît ton Trouitlon.

M. Jeanron eut beau dire, M; Bonte-PoUet ne voulut rien entendre. Il était exaspéré, il ne pouvait digérer le Trouillon. Enfin, pour le calmer, M. Jeanron lui promit de lui faire donner encore un tableau par le ministre, puis il l'obligea à inviter M. Troyon à dîner pour le soir même. M. Bonte- PoUet trouva M. Troyon un homme très-intelligent, mais rappela toujours Trouillon, et ne pardonna pas à M. Jeanron d'avoir choisi son tableau. M. Jeanron lui en fit avoir un autre pour le consoler, et le tableau de Trouilion passa pardessus le marcIié.

Dernièrement, M. Bonte-Pollet vient à Paris, et arrive chez M. Jeanron. Il lui parle de Lille, du musée de Lille; il lui rappelle les services rendus par lui à ce musée , les tableaux qu'il lui a fait avoir, notamment en 1849, et 11 s*écrie :

— Sais-tu pour combien tu nous en as fichu alors?

— Non; pour combien? -

— Eh bien, tu nous en .as fichu pour quarante mille francs.

— Gomment! pour quarante mille francs?

— Mais certainement; tu nous as fikhu tout simplement le plus beau tableau deb temps mo^

demes; le taWeau de Troiyim, titril ea exagérant ce ûom dont il avait plein la bouche.

— Vraiment?

— Oui, mon vieux! quarante mille francs! il vaut quarante mille francs ce tableau de Troiyion, quarante mille francs!

— Et je, n'ai donc pas fait de trifouUlagesf -

— Allons donc ! Je ne savais pas ce que je disais.... Mais que veux-tu..,, alors personne ne le connaissait....

— Tandis qu'aujourd'hui...

— Aujourd'hui il a fait fortune.

En. effet, aujourd'hui Troyon est arrivé à être le premier des peintres d'animaux, bien qu'il ne soit pas aussi étudié, aussi sincère de forme que Rosa Bonheur. Mais on aime sa peinture robuste et saine, sa couleur vigoureuse,-rair qui circule dans ses paysages , son aspect clair , sa touche ferme, la conscience avec laquelle l'impression est rendue, toutes ces grandes qualités qui font oublier que Ton voudrait parfois un peu plus de distinction dans le ton» un peu plus de correction dans le dessin.

Au Salon, il y a les paysages paysans, ceux qui sentent le foin coupé, comme ceux de M. Troyon. Il y a aussi les paysages qu'adorent les gens du

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monde. Un de ces paysages en faveur auprès des belles dames est le Chant du rossignol^ par M. Gompte-Galix; voilà un joli parc et de charmantes femmes, assises au clair de la lune pour écouter le chantre des nuits!

Vous Tavouerai-je? pour moij c'est un tableau manqué. Pour peindre le chant du rossignol, il ne fallait pas nous montrer toutes ces femmes en costume Louis XV, assises dans un jardin comme dans une loge- à TOpéra. Le chant du rossignol emporte avec lui Fidée de solitude. Il ne doit pas faire penser, il fait rêver, te chant du rossignol, c'est une des voix de celte musique indéfinie de la nature qui n'inspire que des sentimetits inexprimables, qui se compose de la brise qui passe en murmurant des syllabes sans suite, des plaintes dé la nuit, des gémissements que le souffle du crépuscule arrache aux plantes, de tous ces mots mystérieux qui n'ont pas d'orthographe.

Cette musique-là n'a pas affaire aux lois du contre-point ou aux règles de la composition, et cependant quel opéra vous cause une plus vive émotion que ce doux et sublime langage, que ces mélodies délicieuses qui s'élèvent au loin dans la profondeur de la nuit, et semblent continuer

et compléter la brise, comme si la rivière respirait uri peu plus fbrt, comnle si les étoiles haussaietit la voix.

Si dans le paysage nocturne où Ton ne doit pas voir le rossignol, mais l'entendre avec Vœ\l\ le peintre tendit à introduire quelque auditeur, il fallait caucher dans Tombre une seule figure, une figure de jeune fille, inquiète, effarée, interrogeant la nuit, interrogeant son cœur, comme un de ces livres d*amour furtivemetit en tr' ouverts;., sondant son àme et le ciel pour y trouver de douces émotions, des sentiments qu'elle ignore encore I Bois, jeune fille, cette rosée de Tàme, bois Tamour, bois la vie... tout à coup» au milieu du silence et des douceurs de la nuit, le rossignol chante. Ces accents pénétrants de jeunesse et d'amour Tenvahissent tout entière, elle comprend, elle vit, elle aime!... Ah! c'est un grand séducteur que le rossignol ; on parle de romansa. lequel est aussi dangereux que ce poëme delà nature: la solitude, la jeunesse, la nuit, les arbres, Tair pur, le chant du rossignol et le souve^ nir du jeune homme blond quia rougi en vous regardant passer ce matin.

Après tout, peut-être, vaut-il mieux, comme le croit M. Gompte-Calix, causer de Topera nouveau

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et de la dernière mode en écoiltant le rossignol que de se livrer à ces dangereuses rêveries.

Voilà une peinture franche » saine , robuste coBûme la nature, vraie comme la lumière ] ce sont les paysages de Tliéodore Rousseau. Vous pouvez les regarder, ceux-là, sans être induit en tentation. Voilà qui est vigoureux, élégant et sincère} Voilà ce que j'appelle la poésie de Teffet, voilà un peintre qui aime la nature et qui sait lire dans sa physionomie; voilà un poêle qui sait GOtnprendre les sourires du ciel, les passions des arbres, la mélancolie de la terre, les palpitations de la rivière; voilà un artiste qui, avec toute la sincérité de son cœur, avec toute la naïveté poétique de son talent, sait voir la nature, Teiprimer comrtie il la voit, et nous en faire connaître le ca* ractère par Taspect saisissant, irrésistible, tou* chant de son tableau ; Rousseau est le Ruysdael de la forêt de Fontainebleau.

Fontainebleau a ses peintres et ses poètes.

M. Hartville vient de faire paraître chez Tinterlin un poème intitulé Fontainebleau^ et dont l'idée est aussi neuve que la poésie en est correcte et ingénieuse. Le Sylvain Denécourt^ à qui la forêt et les artiste? doivent tant, est le héros de ce poëme charmant qui aurait dû ^tre illustré

par Rousseau et par Millet, les deux hôtes de Barbison. Mais que dis- je? Rousseau n*a jamais introduit ni nymphe ni sylvain dans sa peinture. Il n'embarrasse jamais de vieux souvenirs mythologiques le culte qu'il ressent pour les beautés immortelles des champs. Il mène à bien son amour sans l'expérience des anciens poètes; il ne demande pas à Virgile comment il faut dire aux arbres qu'on les aime, il ne mêle jamais des idées sans Intérêt à des idées charmantes et sacrées, et il se passe de Paies dans les asiles verts qu'il nous montre.

11 est vrai, il est sincère, mais il. ne se contente pas d'être peintre, coloriste, portraitiste, de la nature : il peint encore dans la nature la vie dont Dieu l'a animée ; il y met encore cette vie qui va de notre âpae à tous les objets du monde. Dans ses tableaux les plus modestes, dans ses sites les plus humbles, quelque chose vous révèle l'artiste qui garde en ses sentiments les plus tendres un sentiment viril et fier. On voudrait vivre, on vourait aimer dans ces paysages, et en même temps on voudrait y mourir ; on aimerait à être enterré sous ses arbres. Pourquoi? D'où vous vient cette douce pensée de mort à la vue de ces paysages vivants ?c*est que, on le comprend, sous le luxe

dont nous entoure la robe parfumée des charaps et le manteau étincelant du ciel, Rousseau ne veut pas voirie néant ; il ne croit pas que tant de splen • deurs aient été amoncelées pour cacher une si horrible chose, et il nous fait partager sa conviction. 11 y a des paysages qui valent des sermons.

M. Paul Flandrin est un paysagiste historique à la manière du Poussin, du moins il le croit. Poussin a son style et son choix sévère, il est vrai. Quand je regarde un paysage du Poussin, je pense à la nature dans sa grandeur et j*en ressens toute la poésie; quand je regarde un paysage de M. Paul Flandrin, je pense au Poussin, à des peintres dont j^ai gardé l'impression, et comme le peintre doit me transmettre son impression personnelle, j'en conclus que la nature n'a pas été- la préoccupalion immédiate de M. Paul Flandrin.

Les paysagistes de talent sont nombreux. J'aime les vues pittoresques de M. Achard, les sobres vallées de M. Aligny. Les paysages de M. de Knyff sont larges et faciles, oii y sent l'impression de la nature. En général, ceux de M. Français sont coquets, rehaussés de tons galants, comme une femme qui se met du blanc et du rouge ; cela va paraître singulier, je trouve les paysages de M. Français d'une minauderie trop recherchée.

Ce n'est pas la minauderie que je reprocherai à M. Fiers, le peintre naïf des prairies norniandes, des rivières limpides bordées de saules enfarinés. Ils sont charmants de bonhomie ces petits paysages saisis avec vérité et peints avec une finesse d'esprit qui n'exclut pas la paisible réalité.

M* Justin Ouvrié excelle aussi à reproduire ce que j'appellerai le trait de la nature. Ses toiles sont fidèles comme des daguerréotypes. M. Anastasi sacrifie au caprice et colore avec une ardeur extrême. MM. Bellel, Belly et Tournemine ont demandé leur succès à l'Algérie et J'ont pleinement obtenu. Le Simoun de M. Berchère mérite une mention.

Un très-beau paysage est celui qu'a exposé M. Gabat. M. Cabat a commencé par le paysage bonhomme et naïf ; il peint aujourd'hui le paysage de style ; mais il reste vrai en s'élevant. Son tableau inspire le recueillement, comme lorsque Ton entre dans une église;- on y sent bien la fraîche impression de la nature. Il n'est pas classique, il n'a pas sablé son terrain pour le pied du berger d'Admèle ; il ne peint pas de ces arbres à tournures académiques d'où le vent, en se jouwt, tire, en guise de wurmure^ des alei^an-

drinstout faits. Il est grand, mai» il est sincère, nature^ pur» et ne rappelle en rien ni Michallon, ni Bertin, ces Delille de la peinture française.

La religion de la nature inspire aussi M. Daubigny, chez qui je trouve les fraîches senteurs des champs» et, ce qui signale les maîtres, roriginalité et Vindépendance de toute préoccupation d'école. Cette originalitéi l'étude et Tintelligence de la nature peuvent seules la donner en dehors de toute la recherche systématique d'effet ou de style* . N'oublions pas les grands paysages et les marines de M. Jeanron, points de vues bien choisis, couleur vive et agréable^ exécution habile, rendant bien cette harmonieuse confusion qui est un des charmes de la nature.

M. Ziem a fait cette année des tableaux fantastiques, vrais décors d'Opéra, effets de soleil couchait, tableau anal du cinquième acte* Talent facile et brillant <iu'un peu de simplicité et plus de dessin rendraient fort.

M.Brendel est l'ami intime des moutons, qu'il peint d'une manière charmante et naïve, avec un vrai talent. M. Robbé est l'ami intime de ces grands ruminants qui vous regardent d'un œil doux et pensif; rien de spirituel comme les animaux de

M. Veriat, Peinture solide, couleur puissante,

animaux sincères comme ceux du bon La Fontaine, vrais animaux n'ayant pasFesprit des hommes, mais gardant leur instinct, qui vaut mieux que notre bon sens, telles sont les qualités de Joseph Stevens, que je n'ai pas trop le droit de louer.

M. Philippe Rousseau a peint un grand tableau de nature morte, à la manière de Sneyders ; je n'y trouve qu'un défaut: l'auteur a choisi le mouvement et n'a trouvé que l'immobilité. Le grand chien qui saute sur la table est empaillé ; ce verre qui tombe est attaché à une ficelle. A part ce défaut, le tableau est habilement peint.

Les chiens de M. Jadin sont bien peints, d'un mérite artis:tique incontestable.

M. Palizzi a peint un Marché aux veaux Sur une vaste toile. Il y a de l'espace, de l'air ; c'est animé, plein de détails intéressants.

N'oublions pas les fleurs de Saint-Jean, d'une grande finesse, d'un mérite consciencieux. Quel dommage qu'au lieu d'être des fleurs naturelles, ce soient des fleurs de porcelaine! J'aime bien mieux les fleurs de M. Lays, elles sont moins habilement faites, mais le peintre les a cueillies, il les aime, il aspire leur parfum en les peignant.

ADAM SALOMON. — BEGAS. — BOTTINELLI. — GAIN. — CAVE- LIER. — CHATROUSSE. — CLESINGER. — MADAME CONSTANT. — COURTET. — CRAUCK. — . DANTAN AÎNÉ. — DAWTAN JEUNE. — DE BAY. — DEMESMAY. — ETEX. — FRKMIET.— FRISON. — JALEY. — KLAGMANN. — LANZIROTTl. — LE- QUESNE. — MAINDRON. — MÈNE. — MILLET. — COMTE DE NIEUWERKERKE. — VALETTE.

Je suis étonnée d'avoir à parler de la sculpture ; vraiment notre temps est si peu favorable à cet art sérieux et grand, que je suis surprise qu'il ait survécu aux sentiments, aux cultes qui le faisaient vivre. Nous vivons dans un temps où tout est contraire à la sculpture. Notre morale, de plus en plus bégueule, repousse le nu et ne comprend plus ce que les anciens ont si bien compris, ce que

comprennent si bien encore les artistes et les gens intelligents^ à savoir, que la beauté ne peut pas être indécente et que la Vénus toute nue est cent fois plus pudique, cent fois plus vêtue par sa beauté divine, que* les statues habillées et familièrement galantes des siècles de décadence.

Nous repoussons donc le nu, et nous avons des costumes tellement grotesques qu'ils sont antipathiques à la statuaire. Voyez-vous la statue d'un monsieur civilisé, vêtu d'un pantalon à sous-pied, d'un paletot, d'un faux-col et coiffé d'un chapeau ep tuyaude poêle ?

Notre religion est aussi contraire à la statuaire» dans sou esprit au moins, que i'est notre morale. Une religion, basée sur Fabaissenient du corps, sur sa mortification, sur ses souffrances, sur sa suppression, pour ainsi dire, ne peut pas être favorable au développement de la statuaire qui, au contraire, a pour mission de chanter le divin poème du oorps humain.

Enfin nos maisons dans lesquelles on nous m^ tasse dans de petits appartements où noua avons à peine la place de nous retourner» nos monuments sans caractère, semblent faits exprès pour repousser la sculpture, à qui il ne reste ïrius d'autre travail à faire que des statuettes pour nos pendules,

de petits objets d'art, de goût, quelques bustes, quelques statues de généraux en habits brodés et en bottes. .

Cependant, malgré toutes ces causes de décadence, la sculpture existe encore en France, et le Salon de 1859 n'est même pas trop mal partagé.

Commençons par M. Clesinger, qui nous revient de Rome tout triomphant, ayant pris une digne revanche de sa statue de François I««* si bruyamment manquée.

M. Clesinger a envoyé deux statues, plusieurs bustes et un taureau romain.

M. Clesinger est l'homme du nu, de la chair frémissante. 11 est peintre en sculpture, il est coloriste ; il a Taf t de faire palpiter et respirer le

marbre, il semble qu'on le voit se colorer et que cette Zingara a du sang sous la peau ; une blessure le ferait jaillir. Chez lui, la draperie n'est qu'un accessoire, un moyen d'interrompre ou de varier les lignes, et chez lui cependant la draperie est plus indispensable que chez aucun autre sculpteur,

car M. Clesinger sculpte la chair avec une telle vé* rite, avec de telles palpitations, de tels spasmes, que chez lui le nu ne serait pas toujours décent. . La Zingara. est mieux qu'une Zingara dansante. C'est un type, c'est la personnification d'une pas-

sioû , la passion de la danse. Ce n'est pas là la Terpsiclîore antique, froide, élégante, correcte, noble, classique. Non, c'est la vraie danse, la danse OQoderney non pas la danse des déesses et des sylphides, mais la danse des femmes passionnées du Midi, cette danse palpitante, amoureuse, rliytbmée, poétique et matérielle à la fois, qui est à la marche ce que le chant est à la parole, c'estèrdire qui est une des langues que Tamour arrive à parler.

La Zingara s'enivre tellement de sa danse qu'elle semble même oublier qu'on la regarde. Elle danse pour elle-même et non pour les autres, elle ne veut pas paraître belle, elle est seulen^ent passionnée; elle n'a jamais eu de coquetterie,'' mais elle est amoureuse et sa danse le dit; le mouvement de la Ggure entière est excellent; la ligne, sans être d'une pureté irréprochable, est élégante et mélodieuse. La Zingara est pleine de* verve, d'énergie, de vigueur ; sans être massive, elle est forte, mais elle a des formes féminines; l'énergie ne lui vient pas des muscles, mais de l'âme.

Enfin, cette statue a le grand mérite de l'originalité sans bizarrerie. Elle s'illumine d'une pensée, d'une passion, et, tout en ne sortant pas des conditions de l'art, elle a quelque chose de drama-

tique et d'émouvant malgré les étoffes, puisque la tête, les jambes et les bras sont seruls nus. Le mouvemeat général se suit d*un bout à Tautre^et le corps se retrouve toujours lorsque l'œil le cherche sous la draperie.

La Sapho est moins complète que la Zingara, Cest cependant encore une excellente statue, pleine de passion, de tristesse ardente, d'amoureuse expression, La tête est bien douloureusement pensive, bien affligée par Tamer cliagrin de Tamour méconnu.

M. Glesinger n'est pas de ces sculpteurs timides qui craignent de troubler la bçîiuté des traits par l'expression de la joie ou de la douleur; cependant il a l!habitude de représenter la passion plutôt dans le mouvement du corps que dans la signification de la physionomie. Il eôt loin d'être spiritualiste; c'est au contraire un matérialiste bien caractérisé, qui fait toujours prédominer le corps sur le reste de la tête. Dans sa Sapho, il a manqué à ses habitudes, et la tête de la poétesse antique est pleine d'une expression de douleur très-bien rendue.

Les bustes exposés par M. Clesmger sont également fort intéressants, et on peut y suivre tous les progrès que cet artiste a faits pendant son se •

jour à Rome ; enfin son Taureau, d'un caractère antique, et cependant plein d'une si singulière vie, est certainement un des morceaux les- plus remarqués du Salon.

Après M. Glesinger, nous pouvons citer encore plusieurs œuvres distinguées. Les bustes de M. Adam Salomon méritent des éloges, ainsi que le Pan consolant Psyché^ de M. Begas.

M. Cavelier a trois portraits, celui d'Henriquel Dupont, celui d'Ary Scheffer et celui de la princesse de S... ; tous trois sont d'une grande ressemblance, d'un modelé très-fin, très-souple, très-savant, le Printemps, de M. Bottînelli, me fait penser à ces deux jolis vers de Métastase :

Giotentu primàyera délia yita, Prlmavera, giofenta deU* annow

UArt chrétien et la Résignation , de M. Ghatrousse, sont deux morceaux fort distingués, d'un très-bon caractère, à la fois moderne et chrétien, d'une conception heureuse et d'une belle exécution.

De M. Elex, il faut citer le Paris et VHéUney deux statues dans le goût antique ; pureté de formes, élégance, tournure, c'est bien cela. On

croirait Tœuvre d'un des sculpteurs qui ont vécu entre le siècle d'Alexandre et la seconde période de la décadence.

Les excellents portraits des princes Slouvda et Michel, par M. Jalej; le portrait spirituellement expressif de Picard» par Dantan aîné; le portrait plein de savoir et de physionomie de M. Velpeau, par M. Dantan jeune; la Bacchante de M. Grauck; la Nymphe de M. Courtet, le bas -relief dp M™* Constant, celui de M. Gain, celui de M. Demesmay, le Vendangeur de M. De Bay, la Thétys de M. Rlagmann, les deux charmants portraits par M. le comte de Niejiwerkerke, méritent d'être tout particulièrement remarqués.

Michel- Ange a fait le Pensieroso, M. Laasirptti a fait la Pensierosa. J'avoue que j'aime mieux la statue de Michel-Ange que celle de M. Lanzirotti.

ina Jeune Fille à sa toilette, de M* Frison, est très-gracieuse, élégante, délicate comme la jeu* nesse. • »

La statue du général^Saint^Amauld» par M. Le^ quesme, est bien campée, d'une belle tournure ; l'artiste s'est bien tiré des difficultés de coutume.

Les petits soldats ft cheval de M« Frémiet ont

bien la tournure militaire. M. Frénîiet est le Bel* langer des sculpteurs.

M, Valette , jeune sculpteur de beaucoup d'avenir, a. exposé une Vierge remarquable et un Semeur d'ivraie qui a beaucoup de fierté et en même temps le caractère biblique qui lui convient.

Barye n'a pas exposé. Nous avons les groupes d'animaux de M. Mène, la nature prise sur le fait, la vérité, l'exactitude, la vie même; cependant il y manque quelque chose, un intérêt , ce grand intérêt de l'art que les grands artistes savent seuls donner à leurs œuvres.

Le Mercure de M. Millet est une œuvre trèscorrecte et très-finie.

M . Maindron est un artiste dont le talent, souvent incomplet, inspire cependant une vive sympathie. La Geneviève de Brabant, d'un style à la fois naïf comme la légende et souvent comme l'art contemporain, a beaucoup de grâce et de sérieuses beautés.

En somme, cette exposition de la sculpture est très-honorable, et si Phidias, Praxitèle, Michel- Ange, Puget sont venus faire un tour au Salon de 1859, ils n'ont pas dû être trop mécontents et n'ont pas trop dédaigné la sculpture des Français de notre temps. *

Après une course fort longue et que Ton me pardonnera d'avoir entreprise, bien qu'elle fût un peu au-dessus de mes forces , me voici anivée au port sans trop d'avaries. A ceux qui ont eu la patience de me suivrejusqu'au bout, merci. Pendant la traversée, je n'ai pas éprouvé un sentiment dont je me repente; j'ai annoncé mes impressions, ce sont mes impressions que j'ai données. J'ai pu me tromper : j'ai toujours été sincère.

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