Impressions d'une Seconde Vie
Voilà quinze ans que je ne vois plus ; en ai-je beaucoup souffert et n'ai-je pas souvent oublié que j'étais aveugle^ Quand sur mon passage je surprends des mots de pitié, ils me semblent tomber à faux et, si je ne coupe pas court à ces attendrissements, je crois vaguement être complice d'un mensonge ridicule»
Il faut cependant que j'en convienne, je n'y vois plus ; mon imagination et mes autres sens organisent spontanément le jeu de vision qui me donne le change et me représente encore le monde des choses, un jeu de vision créant toute une fantasmagorie et prolongeant l'illusion du naufragé qui ne veut pas périr»
Le naufragé que j'étais ne croyait pas à la mort; il rassembla ses forces, amputé du plus précieux des sens, de celui qu'on dit indis-
pensable; il atteignit la rive et demeura convaincu que le paysage était aussi adorable, la vie aussi grande et riche qu'avant le terrible orage» Il poursuivait son idéal comme naguère, et comme naguère se laissa séduire par les voluptés de Tesprit et par les voluptés des sens. Mais à quelle altitude devaient-elles se rencontrer i Que ne fait-on l'éducation attentive de nos perceptions, comme on fait celle de notre cerveau^
Il semble que, lorsque nous avons le désir constant de beauté, toutes les fêtes nous soient données par les sens; ils en sont les ordonnateurs toujours éveillés, même quand la raison veut les annihiler sous les abstractions les. plus nobles.
En voulant s'immatérialiser, n*afîaiblit-on pas les seuls contrôles que la nature ait mis à notre service, pierres de touche dont on a trop médité Harmonie suprême qu'un envol de pensées éclairé par Témotivité des sens! Laissez-moi dire le prix que j'ai découvert à ces dons du toucher, de l'ouïe, de l'odorat, du goût et à ceux qui se sont
affinés par Texercice, Tappréhension et la sensation des distances»
Suivre^ caresser une forme^ palper la tessiture d'une matière^ analyser un parfum, définir une saveur sont des jeux où se développe tout notre être en force, en joie et en compréhension»
Les sens, pour qu'ils ne s'enlisent pas dans la nuit, doivent être conviés sans cesse à goûter les merveilles que la terre offre à qui sait les trouver» Voir est la plus belle chose du monde; mais toucher, sentir, entendre sont des émois non moins charmants» Si je change de milieu, si je voyage, instantanément un tableau se forme en ma pensée; tout comme une description lue, une certaine qualité d'atmosphère, un bruit, une odeur évoquent une existence possible qui nous soulève et étend l'horizon, car on ne peut vivre sans voir»
Au fait, est-il vrai que je ne vois plnsi On pourrait me prendre maintes fois en flagrant délit de contemplation éperdue, d'observation intense, bien que je n'aie plus mes yeux pour premiers guides»
En vérité il m'est arrivé la plus particulière aventure qui puisse advenir à un peintre, à un être éminemment visuel; malgré ce désarroi, je n'en poursuis pas moins, en théories aussi tangibles qu'impalpables, mon métier d'autrefois»
Il est certain que si un jour je recouvrais la vue, je ne traduirais plus mes modèles de la même façon, je n'ébaucherais plus dans les mêmes tons que jadis ; il est des couleurs et des modelés que je me reproche douloureusement lorsque je me représente beaucoup de mes anciennes études, et je tremblerais de les revoir! Les tardifs repentirs n'ont du reste rien de spécial à mon cas» Les artistes, surtout les plus clairvoyants, sont naturelle-
I ment inquiets en songeant à leurs œuvres
de début et donneraient tout au monde pour
1 les anéantir»
Le travail que je ne puis m'empêcher de faire en esprit sur la forme, le galbe, la proportion de tout ce que je touche, me rattache au monde des voyants et m'amuse» Je cherche l'expression d'un visage dans une
inflexion de voix, la valeur d'un geste dans le caractère d'une main, la démarche, la stature dans la souplesse ou la brusquerie d'un mouvement* Toute harmonie est faite de subtiles correspondances, d'exquises concordances qu'il est délicieux de saisir* Il faut concentrer tous ses moyens : aucun partage n'est possible* Pour suivre avec aisance un raisonnement ardu, je dois avoir les mains vides, — ne ferai-je pas sourire si j'ajoute: et fraîchement lavées, — sinon je serais distraite par l'objet que je porte ou par la poussière qui émousse l'intelligence de la peau*
Si je pose un bibelot sur un meuble, j'en imagine l'effet au milieu de ce qui l'entoure; mais si personne n'est là pour m'apprendre de quelle couleur il est, j'éprouve un malaise à ne pouvoir me rendre immédiatement compte de l'ensemble : c'est le vertige de celui qui perd l'équilibre en sentant le sol fuir sous ses pieds*
A défaut de réalité, j'ai besoin de mots qui m'aident à former le décor* Oh! je ne me forge pas de chimères : parmi ces impres-
sions et ces mirages^ il en est de faux plus peut-être que de vrais et je tente froidement, âprement de discerner leur charme* N'agissons-nous pas tous de même^ Cette passion de voir et de savoir, cette ardeur qui nous apporte la notion du beau et du médiocre, du bien et du mal, nous possède tous; c'est un sentiment joyeux de création ou Tépuisement provoqué par la stérilité de Teffort» Les mêmes sources produisent le réconfort moral ou la fatigue nerveuse* Quelle dépense d'activité cérébrale pour celui qui peine et œuvre dans la nuit*
Toujours il me faut regarder : ce n'est pas seulement du bout des doigts que je lis en « Braille », mais de toute l'inféconde volonté de mes yeux qui veulent distinguer les groupes de points en relief, les espaces lisses et vides dont la signification se formule bientôt en caractères d'imprimerie, tels que je les connaissais* Si j'écris une lettre au crayon toute la tension du nerf optique me montre les mots et les phrases s'alignant sur le papier; je ne pourrai les relire, il faut cependant que
je les fixe sans confusion, sans rature. C'est un tourment continuel de mémoire qui use un peu. Je rêve de peinture chaque fois que je SUIS lasse ou fiévreuse et alors ce sont des luttes imaginaires contre des tons terreux et lourds, contre d'infâmes huiles dont s'empâtent misérablement ma palette et ma toile, jusqu'au moment où, écœurée, je m'éveille. Ces réflexes d un cerveau d'artisan qui ne veut cesser de vibrer, m'accordent un rappel logique, une survivance atroce et désirée.
Et dans les songeries des jours de calme,
n'ai-je pas essayées et accomphes^ Quelles trouvailles de composition et d'attitudes pour exprimer de nobles synthèses, que de pâtes fraîches, puissantes, lumineuses, de lignes généreuses et sûres. Helas! Nos meilleurs travaux sont toujours ceux que nous portons en nous et qui ne verront jamais le jour.
Je pense parfois au dernier morceau de peinture que j'ai brassé avant de mourir. Cette esquisse a pris une signification curieuse et devient une image poignante quand on con-
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sidère quelle évolution elle précède et quelle étape elle définit. Le sujet avait trouvé sa source dans les entrailles du plus entier réalisme et cependant une allégorie poétique allait s'en dégager, quoique mon instinct de peintre eût négligé de la chercher dans ce qui le séduisait tout d'abord*
Mon grand panneau « le Terril » figurait un talus où, en essaims monstrueux, s'échelonnaient dans la poussière les pauvresses du pays houiller qui, chaque jour, trouvent dans ces débris de la mine asse2; de charbon pour subvenir à leur existence.
Elles s'agrippent aux larges cailloux bleus ou roussâtres, brûlés ou soufrés; elles bravent le torrent de scories qui de temps en temps leur tombe sur les épaules, lancé d'en haut par les chariots roulant à toute vitesse; dos voûtés, orteils crispés, se bousculant, grattant les décombres encore mouvants, elles forment une scène dantesque de la misère.
La fumée et la cendre qui les entourent assouplissent les angles, fondent les contours dans une gamme nacrée et vont rejoindre le
ciel irisé par les vapeurs lourdes des cheminées voisines* C'est la bataille quotidienne de la vie, en une parabole brutale.
Un soir, j'aperçus tout à coup mon ébauche avec sa longue diagonale de vagues humanités étagées sur le terril rocailleux et j'eus la vision d'un autre tableau à exécuter sur ces mêmes pierrailles, en un mouvement semblable, mais dans un symboHsme mille fois plus héroïque et plus poignant. J'imaginais des créatures débarrassées des haillons sordides de mes boraines, des êtres ne se confondant plus autant avec la terre mais éclairant la grande ligne mouvante par la pâleur de leurs corps nus, rampant sur les genoux, s'accrochant ou tendant les bras, espérant de toute leur âme, non glaner une infime pitance, mais atteindre la lueur qui perçait les brumes en haut de l'escarpement.
Les gestes d'espoir ou de supplication, les élans du désir ou de la désespérance qui croit encore puisqu'elle agit, se dessinaient progressivement, jusqu'à s'affirmer au sommet. Ce ne serait plus la mêlée misérable pour le gain journalier, mais le combat éternel.
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Je veux réaliser une telle conception, me disais-je et je l'appellerai « Vers la Lumière ». Assez des émotions à fleur de nerfs, du pittoresque facile qu'offre la pauvreté; assez de chiffons et de suie. Je reprends les problèmes qui m'ont toujours hantée : comme canon, l'être humain dans sa glorieuse nudité; lui seul peut tout exprimer.
Le lendemain le modèle me posa une série de croquis de premier jet; le surlendemain je m'amusai fiévreusement à ma nouvelle esquisse. — Je ne l'ai pas revue, les yeux me faisaient mal, la catastrophe était proche. « Vers la lumière! » Quelle ironie alors que je descendais dans l'ombre... Pourquoi cette pensée d'énergie à ce moment suprême^ « Mais la Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont point comprise. »
Je saisissais la portée immense de la parole évangélique. Peut-être fallait-il attendre la nuit pour percevoir les rayons conducteurs
de l'Etoile . .
Je me suis résignée, mais la soumission n'est pas la gémissante et lamentable renon-
dation» Je n'ai pas renoncé à voir, à étudier, à critiquer, à admirer, car la Nature en tout est une merveille et les travaux des hommes sont intéressants à Vinûnu
Je n'ai pas renoncé à chercher des routes droites pour conduire mon esprit, ni des phares pour diriger ma volonté.
Je n'ai pas renoncé à goûter la joie si elle veut naître en moi. Nous en sommes les générateurs, c'est pourquoi j'ai débuté en contant l'étonnement et le plaisir de mes sens quand ils se firent pionniers dans l'obscurité de ma nouvelle vie et qu'ils mirent tant de générosité à remplacer le compagnon perdu. J'espère un jour chanter en toute certitude et humilité la joie de posséder la lumière qui ne s'éteint jamais.
Je n'ai pas renoncé à ouvrir mon âme, à aspirer tous les effluves d'art et de beauté que l'univers et l'intelligence humaine dégagent comme un perpétuel élément vital. Je n'ai pas renoncé, — vanité, démence, — à être de ceux qui veulent dans leur poussière laisser après eux quelque chose de leur cerveau
et de leur cœur* « Cosa bella mortale passa^ ma non d'arte » écrivait le Vinci*
« Que faire dans un gîte^ à moins que Ton ne songe ^ »
J'ai songé longtemps, j'ai rêvé longtemps, je me suis entraînée à noter comme des choses graves quelques unes des sensations claires ou confuses que les faits de chaque heure et ma mémoire me jetaient en pâture, pour m'aider à fixer quelle est la lourdeur de ma tâche ou Taudace de mes aspirations, ce qu'il y a d'irréparable dans le temps perdu et d'incertain dans le chemin à parcourir* L'utilité d'une existence, pas plus que sa durée, ne peut s'évaluer d'après le nombre des années, mais d'après la confiante et courageuse adaptation aux circonstances* L'époque lointaine où j'étais sûre d'orienter mes forces fut-elle plus féconde que celle où j'apprends qu'une force plus grande nous conduit toujours et nous illumine quelquefois* J'ai fléchi l'hostilité des ténèbres; elles ne se dressent plus comme un mur devant mon visage ou plutôt comme
un personnage imperturbable qui se serait introduit entre la nature et moi . Aujourd'hui je cause avec ma nuit comme avec une vieille compagne qui avait beaucoup à m'apprendre.
Allons de Tavant* Au moment le plus inattendu, avec les moyens les plus faibles, on lègue parfois à de meilleurs que soi un exemple qui fortifie, un mot qui éclaire ou console, une étincelle de volonté bientôt décuplée par la valeur même de celui qu'elle touche»
Juin I9I4»