‹ Impressions d'une Seconde VieChapitre 9 sur 9 · OASIS DE PIERRE ET DE FER · texte numérisé non relu

OASIS DE PIERRE ET DE FER

Deux sièges juchés entre la brique rugueuse qui sert de dossier et la maigre balustrade où repose le coude*

Le balcon tout traversé de brise s'accroche au mur comme une cage^ très haut^ sans doute^ car aucune senteur ne me parvient^ les bruits semblent lointains et je baisse les paupières pour les préciser*

Autour de nous s'étend un espace solitaire au centre de la ville agitée^ un carré de défense derrière un bouclier de maisons et de cours intérieures d'où sortent par instants des voix^ un rire^ un choc d'ustensiles; c'est une enceinte rassurante^ toute vibrante des échos qui s'y croisent et s'y abattent*

L'air s'appesantissait dans ma chambre étroite et sourde; j'étouffais^ je rêvais ardemment de plages, de forêts, de routes, de tempêtes* J'ai fui l'obsession et mon triste

logis/ Jeanne- Noële possède une terrasse où Ton peut faire trois pas»

Nous sommes campés sur cette margelle de pierre comme au bord d'un grand puits d'air et parce que je ne vois pas la laideur de ce qui m'entoure^ surtout parce qu'un souffle frais trompe mes. poumons^ je domine la promiscuité des demeures citadines^ la fausse intimité de leurs jardinets et je jouis d'une liberté chimérique^ isolée du vacarme des rues voisines ♦

C'est l'apaisement^ malgré cette continuelle et sourde trépidation de la marée humaine que j'écoute s'approcher ou s'éloigner* Notre abri frémit comme le pont d'un vaisseau^ ne serais-je pas attachée à quelque gros mât*

Un chant de femme émerge de la confuse rumeur*** une romance populaire* Une fenêtre s'ouvre dont le chambranle gémit*** un appel des cris joyeux*** roulement de voiture^ les sabots du cheval claquent contre le pavé qui résonne, l'on dirait de la pluie d'orage*** ou des bravos*

Plus rien^ Si, tout en bas des oiseaux

OASIS DE PIERRE ET DE FER loi

gazouillent*»» un tramway ronronne une interminable gamme chromatique comme les vases qui s'emplissent»

Alors vient l'accoutumance à tous ces menus incidents qui se répètent; ils ont laissé deviner leur cause et ne distraient plus la pensée»

Auprès de moi, Jeanne-Noële écrit sous la dictée^ Jeanne-Noële la discrète, la fidèle esclave de son cœur, attend le mot difficile et Taveu douloureux» Longues et bonnes heures de travail loin de la fièvre, des affolements et de la gaîté des foules, illusion d'aller vers un but»

Les moineaux pépient et se disputent sans rompre la quiétude»

Mais une auto passe comme une trombe, fait trembler la muraille et disparaître un moment le décor que j'imaginais; elle cingle l'atmosphère d'une tragique vision de malheur»»»

Puis, le mauvais frisson s'évanouit, je ressaisis enfin le charme qui me berçait ; j'entends la chanson féminine, un piano la

loa IMPRESSIONS D'UNE SECONDE VIE

suit de ses notes grêles, rongées par la distance»»* une horloge sonne... Des pleurs de nouveau-né^ Un marteau frappe en cadence, rebondissant, car chaque tombée s'accompagne de légers tintements**» un homme siffle nonchalamment* Besogne^ Flânerie

Encore un passage de silence*** un murmure de feuillage; un peu de vent cassé de s'être heurté à tous les angles, désarmé, inoffensif, vient mourir dans notre oasis de pierre et de fer*

Quand irons-nous dans la lande aux bruyères i

Quand foulerons-nous le sable de la mer plein d'iode et de seK

Et cependant, par cette belle après-midi d'automne, je bénis le pauvre balcon tiédi par le soleil, envelopjpé de brise*** et je presse la main de Jeanne-Noële*

Bruxelles, septembre 1919»

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