‹ Impressions d'une Seconde VieChapitre 8 sur 9 · LA MER · texte numérisé non relu

LA MER

Plus on avançait^ plus la bise soufflait, harcelait, cinglait les oreilles, et plus les hurlements de rOcéan grandissaient* J'écoutais, je suivais Tondoyant tumulte, ses saccades, ses heurts, ses syncopes, je me figurais le titanique gonflement des eaux qui, par moments, absorbait toutes les sonorités et se terminait auprès de nous par des vagues, qui ruisselaient et s'émiettaient» Les lames se soulevaient ainsi que d'énormes lambeaux de toile trempés, retombaient et s'engouffraient sans arrêt dans TabîmCt

La majesté de leur rythme semblait le balancement d'un mécanisme éterneL

Des mouettes gémissaient en tournoyant.

La tristesse de cette plage abandonnée devenait héroïque.

En partant j'étais inquiète, nerveuse; les perceptions réduites misérablement, je ne cherchais ni parfums, ni formes, je n'espérais aucune lumière.

La grandeur du mystère environnant, l'admiration m'avaient réchauffé le cœur. S'approcher de la puissance pacifie l'âme.

Faisait-il vraiment froid t

La mer était vivante, elle déchaînait ses ondes comme une troupe de cavales qui galopaient, se dépassaient, roulaient à Tassaut de la digue; les assises tremblaient sous leurs coups pesants et confus et la rampe où se cramponnaient mes doigts me transmettait les convulsions de la houle.

Au large une bouée meuglait, les oiseaux s'effaraient, le vent jouait en maître et j'ai chanté dans le vent*

Ostende, décembre 1920*

Chaleur très douce^ silence apaisant^ envie de travailler : trois impressions délectables qui jouent dans ma chambre close^ s'entrecroisent comme les trois voix d'une fugue à composer»** ou qui se compose d'elle-même*

Le thème initiaK Ce bien-être^ ce calme ou ce désir i

O classiques et votre rigueur féconde !

A l'entrée, j'exposerai le motif ordonnateur de ma parodie contre-pointée : vent glacial au-dehors, le poêle crépite: notes piquées, triolets grimpant et descendant sur l'accompagnement monotone de la bise*** Le foyer rayonne près la table où je devrais écrire*

Feu, vie, entrain, succès naturellement ; une page lyrique là-dessus et caractéristique* La plus belle partie à moduler* La réponse joyeuse, à la quinte, se placera facilement et décuplera l'effet*

Non, le thème primordial sera la paix de la nuit, ses bras berceurs, ses flancs créateurs de sagesse, son rythme ferme comme un immense balancier* Ambiance propice au recueillement; loisir d'oublier la misérable fatigue et de fixer la mélodie d'une âme à travers les bruissements de Tatmosphère. Repos attendu de ceux dont le métier consiste à parler tout le jour***

Se rappeler au moins à qui Ton parla serait déjà un bienfait* — Elle devait être charmante la bouche qui prononçait ce « merci » avec tant d'émotion et quelles jolies dents doit avoir la femme qui arpégeait si légèrement son rire* Ses yeux brillaient, j'imagine***

Ah! Je voudrais voir la sinuosité de lignes, le mécanisme subtil de cette entêtée questionneuse !

Comme de l'index on tapote le clavier, je cherche le long de ma mémoire l'inflexion précise d'un organe aimé* Malheureusement, le clavier est plein de poussière : un soir, pareil à ce soir, il y a longtemps, une voix a murmuré pour la vingtième fois : « Tes mains

sont belles* » Et j'ai perdu jusqu'au timbre de cette voix* Le diapason s'est faussé, brisé***

Trop de bruit encore dans le silence qui m'entoure* Rien n'est irrémédiablement muet* La grande armoire vient de gémir, de respirer, le bois ne meurt sans doute jamais, les rabots, les scies, les marteaux ne l'ont pas tué*

Je m'excite : il me semble percevoir les pulsations de l'air qui sapent et dessèchent des fibres* En tendant éperdûment l'oreille, je suivrais les grattements, les grouillements des tarets dans leur tranchée* Je trouverais peut-être ainsi des cadences inédites, la nature est inépuisable en conseils et l'on a proclamé impertinent l'artiste qui marche sans ses avis et fait ses calculs à « priori »*

Mais travaille donc! Tu te l'étais promis, jouet de tous les jeux de la vie, faible animal distrait pour un parfum, affolé par un choc, interloqué par le moindre doute*** Tu te proclames libre* Devant quoi!* Pas même devant la plus plate flagornerie***

Si, comme dans les histoires, on te disait : « Je vous aime» tu serais capable de le croire*

Décidément, je suis mal à la besogne, je ferai bien de ne pas prendre la verve et la persévérance comme premier sujet de ma fugue* Je ne suis bonne à rien* C'est ce suave engourdissement qui a le maître rôle*

Tic-tac d'horloge* — Les pieds dans une chancelière* Nous sommes de pauvres gens du Nord*

Quelque part le soleil est brûlant, rhori2;on éblouissant*** Splendeur des tropiques***

Tiens i Des pas mal assurés dans la rue atroce de pluie fouettante* Ils s'arrêtent juste devant ma porte*** Ils s'éloignent*** Tant mieux! Les enjambées se précipitent, on les dirait pourchassées, insultées par un certain lanterneau qui grince et la gouttière qui leur crache de l'eau*

Et cette lettre de Nina reçue ce matin*** sentimentalité! J'en ai composé de semblables à quin2;e ans* Elle disait : « Journée de Noël au bord de la mer bleu-sombre, les vagues sautillent, les mimosas et les narcisses que je viens de cueillir se fanent sur mes genoux tant le soleil est ardent* J'ai le spleen, ce n'est

pas la Noël de mon enfance* Noël sans blancheur^ sans le décor de la forêt givrée et rayée de troncs noirs^ sans la complainte des gamins offerte à chaque porte^ sans Todeur de cannelle s'échappant de toutes les cuisines, ce n'est pas NoëL Cet appel félin du printemps n'est pas Noëh » Sentimentalité, Christmas et cartes postales anglaises!

Le grand minuit, Bethléem sous la lune dorée et le souffle tiède du désert prochain, les troupeaux près des bergers, anxieux parce qu'une étoile scintille plus étrangement que les autres* Mais on veut de la neige sur la divine étable, notre poésie a besoin de se réfugier dans Tâtre*

Terrasses d'Orient, sonnailles de caravanes, incandescence du ciel, torpeur sans volonté d'espoir, presque de l'immatérialité

Pas d'autres lettres^ Quelle chance, il faudrait écrire* Travaillons* Reprenons la fugue : les chants de la cheminée, de la quiétude et des projets*** et ajoutons un prélude sur l'ardeur, l'enthousiasme, c'est assez communicatif, contagieux même*

Mais j'ai des pantoufles dans une peau de bique et je me grille les tibias^ piètre activité qui n'est qu'en théorie. Ce n'est pas ma faute, cette continuelle défense contre le froid réduit les moyens. Tout au bout de la pièce les vitres frémissent et l'haleine de la bourrasque se gUsse sous la fenêtre. A cette heure même, il y a des créatures nues dans la magnificence de l'espace...

La bouilloire ronronne, sursaute et lance des jets de vapeur. On se figure en tout petit les hoquets d'une locomotive en gare au moment du départ. On court, on s'interpelle, on cherche un coin de wagon.

Immobiles sur le quai, des amis trouvent que les dernières minutes sont éternelles. Recommandations, baisers, etc.

Prestige de tous ces anonymes qui s'en vont. Tantôt ils traverseront dans le vacarme des sifflets et des roues, suivis d'un panache d'étincelles et de fumée, des champs, des villes ensommeillées, des ponts sur des fleuves.

Lever d'aurore en chemin de fer, inoubliable et fuyante apothéose, le voyageur se frotte les

paupières, baille, la langue pâteuse et consulte sa montre* Soupirs*»*!

Qu'il fait donc doux et tranquille autour de moi* Ces deux lignes de mon contre-point

j — fantaisie, caricature — s'adaptent aisément, mais le troisième épisode, celui du vouloir, est plus difficile à introduire dans la danse*

il Hélas ! Existe-t-il assez de volonté pour qu'elle prenne une forme mélodique*** Paresse, vous me guettez!

Un craquement dans l'escalier, quelqu'un

j monte* Curieuse cette promiscuité avec des

! inconnus : quelques briques, des planches minces séparent des soucis et des joies*

Des coups légers*** que fait-on là-haut à droite*** On pend un portrait, peut-être celui de l'enfant dont les talons volontaires ébranlent mon plafond chaque matin*** C'est bien long* On enfonce tout simplement le clou d'un soulier; le pire des cilices qu'une pointe perçant la semelle* Et l'on rit de ces accidentslà! Cependant, au figuré, on les a pris si sérieusement qu'on a trouvé vingt lieuxcommuns et les plus imagés pour se plaindre :

le ver rongeur^ Tépine de la rose^ la goutte qui fait déborder le vase, Tenvers de la médaille* Banalité des constatations humaines!

Les petits coups ne cessent pas; ils font penser aux signaux des prisonniers»** Les captivités célèbres*** Traditions, exagérations à propos de cela comme à propos de tout*

Kropotkine* «Autour d'une vie», son évasion émouvante et romanesque*** Au fait ne sommes-nous pas tous des prisonniers et des romanesques*** Et qui a le courage de s'évader de sa geôle et de son roman***

Je suis captive de cette chaleur, de cet abri, de mon lit, de mon ^)iano, des quelques mauvaises toiles accrochées au mur, forçat de mes souvenirs et de mes amitiés, esclave de mes promesses*

Se sauver doit être la plus effrénée des sensations : Taudace et sa récompense immédiate, Tair vif sur le visage et la liberté*

Il n'existe qu'une seule liberté : ne pas aimer, ne rien posséder* Ah! qu'il est pesant l'envoûtement du confort, de la quiétude et la manie ancestrale de vouloir produire une

œuvre^ quelque médiocre qu'elle soit^ à Tusage d'une postérité qui sourit de Teffort^ si par hasard elle l'aperçoit*

S'évader*», On ne s'évade pas de son hérédité^ de ses passions^ de sa famille^ de soimême, de la mode* On n'est jamais entièrement libéré, isolé* Le présent autant que le passé est un tyran et la souffrance est absorbante* Au moins souffre-t-on utilement, jouit-on utilement**.

Problème insoluble que la portée d'un acte, il effleure l'esprit comme un rayon de lumière frôle une flaque d'eau et disparaît*** ou bien il devient maxime générale, donc une vulgaire recette à tout venant***

Heureusement que la dignité de l'homme ne consiste pas à pouvoir tout expliquer, dit quelqu'un*

Je crois en mon cœur qu'on ne se trompe jamais en vain, que la perversité et la sottise sont indispensables* Qui sait s'il ne faudrait pas être sourd pour bien gouverner...

De quel droit s'indigner, s'emporter... Il y a tant de belles choses à goûter, mais on est

lâche devant la laideur, ou ce que Ton nomme teL On n'est pas de force à la comprendre, à Tadmirer, le temps manque toujours pour réfléchir»*»

Les trois motifs de ma fugue se débattent, étouffés entre les tentacules de mes digressions» Laideur et froid pourraient bien être synonymes»

Le poêle est presque vide, les charbons s'éboulent, le vent siffle à travers des lèvres de cendres»»»

Mon premier thème se meurt, le second que j'appelais isolement est tout troublé de rumeurs et d'effritements»

J'étais seule, ô fortune, et je n'ai pas profité d'une heure pour me rapprocher d'une âme ou parler durement à la mienne» Je n'ai fait que tourner en rond dans la cage de mon cerveau» Je n'ai pas travaillé!

Oh! De grâce étreindre une main de chair, non une évocation, entendre une voix connue, une cloche d'église»

Uccle, 31 décembre igig*

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