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PAQUES DES ALPINS

Samedi saint 1915. — Depuis quinze jours que nous l'avons jointe, la N* ambulance alpine moisit dans le repos. Nous sommes là cinq prêtres qui, fraîchement arrivés de Y arrière où nous travaillions ferme, en sommes réduits à ronger fiévreusement notre frein. Pourtant, Dieu merci, voici Pâques. Une petite mission pour les cantonnements du village est vivement organisée. Encore n'a-t-elle pas de quoi nous occuper tous. Je piaffe! Attendons : c'est la grande loi. Mais que dit-on? Un bataillon de chasseurs alpins demande des prêtres pour dimanche? « Je suis libre, monsieur le médecinchef 1 » Et le samedi saint au soir, musette, couverture et bidon en sautoir, un de mes collègues et moi nous grimpons dans une carriole à deux roues marquée de la Croix-Rouge, où se trouve déjà chargée la cantine-chapelle de notre formation. L'alpin qui la conduit secoue les guides et le vieux cheval part au trot allongé. Nous remontons longtemps la vaUée. Enfin, devant le Rathaus, pardon!

la mairie du dernier village, nous mettons pied à terre. C'est là que sont installés les bureaux de l'infirmerie du N' bataillon de chasseurs. Le major nous accueille à bras ouverts et, dans la salle de l'école, entre une couche de paille et un tableau noir, commencent les confessions pour les hommes du ravitaillement, les malades, les services de l'arrière. A la nuit tombante, MM. les officiers nous reçoivent très aimablement à leur table. Et nous allons dans une bonne chambre goûter la moelleuse chaleur des édredons vosgiens. La bonne femme qui nous héberge avait, dès le début de la guerre, désiré loger quelque prêtre soldat : lui en voici deux.

Dimanche de Pâques. — A 5 heures notre mulet nous attend. Nous amarrons la cantine au sommet du bât. Des charges complémentaires s'entassent sur les deux cacolets; et nous voilà partis. Après un bout de route, le sentier rocailleux commence. Quelques plaques de neige le bordent ici et là; puis, nous entrons sous bois et le tapis blanc a vite fait, à mesure que nous grimpons, de se régulariser et de s'épaissir. Le chemin s'approche à mi-flanc sur une pente extrêmement raide, — 70 pour 100 peut-être. — Les troncs droits des hêtres sans feuilles fusent d'un jet. Quelques sapins s'y mêlent, couverts de givre. On monte toujours : le brouillard, d'abord ténu, s'est épaissi au point de

tout envelopper. Serions-nous bientôt au sommet? Il y a deux heures que notre bête fait la plus inquiétante des g-ymnastiques sur une piste neigeuse et glissante, coupée de raidillons invraisemblables et d'incroyables lacets. Les arbres s'éclaircissent. On devine sous l'uniforme couche neigeuse le charme des hautes altitudes. Parmi la grisaille blanchâtre et mouillée où tout se noie, va se dessinant à la queue-leu-leu la caravane de nos ombres chinoises : le tringlot, mousqueton à l'épaule, qui mène le mulet, ouvre la marche : suit le large profil de la bête chargée; puis celui du major, hirsute sous son scapulaire de peau de bique, le nôtre enfin, encapuchonné de caoutchoucs, à mon collègue et à moi.

Mais voici qu'on entend des voix ; en tous sens circulent à fleur de neige des fils téléphoniques gainés de givre : ils s'accrochent capricieusement à des piquets mal plantés ou à des buissons de rencontre. Leur réseau nombreux annonce le voisinage d'un poste : le chemin devient boueux, et, très vague bien que déjà proche, une tache noirâtre se devine puis se précise : c'est la fermeabri de H... -N..., à quelque mille mètres d'altitude, notre première étape.

Vite, on entre; on secoue le brouillard des imperméables et la neige des bottes, et après un salut militaire « par principes », confus, nous serrons les mains qui se tendent du commandant et

de quelques officiers. Un tour parmi les hommes, qui cantonnent sous un zingot humide, où chaque pas apporte dans la paille un peu plus de glace fondue; un bon coup de main pour décharger la mule et dresser, sur la cantine même, le très coquet petit autel militaire et, devant une foule d'alpins aux yeux clairs et au franc visage, dans un décor brumeux d'expédition polaire, en plein air, contre un mur bas de chalet-ferme et devant le profil de marabouts en toile qui se dessine là-bas, la messe commence. Ils ne s'y attendaient guère, les braves, à cette messe pascale et, quand nous ouvrions notre caisse, ils se demandaient quelle surprise leur apportaient ces deux biffins de brancardiers. Nous vous apportons le bon Dieu, amis, qu'en pensez-vous? Ce qu'ils en pensent? Regardez leur physionomie qui se fait sérieuse et leurs paupières qui deviennent humides; écoutez le ton dont ils récitent la prière du matin ; entendez la voix dont ils chantent les cantiques : c'est le Nous voulons Dieu!

Nous voulons Dieu dans notre armée...

puis, c'est VAve Maria de Lourdes avec des couplets de circonstance, dont l'un surtout éclate et se répète :

Vierge, à la revanche, Guidez les alpins, Sur la neige blanche Sous les noirs sapins.

Bons diables bleus, c'est bieni Mais ce n'est pas tout. Y en a-t-il parmi vous qui communieraient volontiers? Vous confesser, hélas I nous ne le pouvons pas; vous donner l'absolution générale, oui. Et alors, tous ceux qui le désirent, même ceux qui ont mangé ce matin, s'approcheront de la sainte table. Combien serez-vous à peu près? Les doigts se lèvent et les yeux se mouillent. Le commandant s'avance en tète et c'est quatre-vingt-dix-huit communiants qui, à sa suite, dans un désordre empressé mais recueilli, le visage étonné encore mais bien vite fervent et grave, se frayent la voie et, coude à coude, se succèdent en cercle autour du petit ciboire qu'il me faut plusieurs fois remplir. Ah ! la chaude et silencieuse action de grâces 1 Une prière encore; nous plions l'autel, serrons les mains qui se tendent de toutes parts, écoutons les remerciements et déjà la cantine est cordée sur le mulet. En marche pour le poste suivant.

Le sentier de neige tassée court dans le brouillard sur la croupe de la montagne : toujours des fils téléphoniques. Nous traversons un premier réseau de fds de fer barbelés et givrés; le sentier a maintenant franchi la cime et c'est sur l'autre versant qu'il s'engage. Enfin voici des ombres et l'abri de l'H... Les officiers d'ici nous reçoivent comme ceux d'en bas et grâce à leur claire initiative, notre programme est vite organisé. Pour commencer, nous gagnons, le long d'un abatis à la

lisière des bois, les tranchées qui vont s'enfonçant sous les arbres. Une section s'y trouve de garde dont le lieutenant, blessé avant-hier, est mort hier. On la groupe à l'arrière de la ligne et nous récitons avec elle une prière pour le défunt. Le capitaine, un avocat, crâne et dégagé dans son uniforme sombre qui se silhouette nettement sur la neige, adresse à son âme un émouvant adieu ; l'émotion étrangle sa voix décidée; ses hommes pleurent. « A la mémoire du lieutenant X..., présentez armes! » Les mains claquent sur les crosses; puis, tout est fait et, un par un, les hommes disparaissent à pas feutrés dans leurs boyaux blancs.

Nous revenons à la ferme, bâtiment étroit et bas où grouille, dans l'obscure humidité, toute une population d'alpins. Vers une porte latérale, un espace libre ménagé à grands coups de pelle est une place toute désignée pour notre autel : un mur de deux mètres de neige lui servira de rétable; une marche, de neige aussi, en sera le marchepied. Et déjà, tout est déballé, ajusté et monté; les officiers sont auprès du degré. Les hommes se groupent en cercle compact sur la neige amoncelée qui domine l'autel, s'abaisse à sa gauche, dévale en pente douce à nos pieds et jusque dans la noire embrasure de la porte qui s'ouvre à notre droite. Derrière eux, neuf de leurs camarades récemment tués dorment en un petit cimetière et, de l'autel, par-dessus les têtes des vivants, on voit les croix

des morts. Credo... Sanctorum communionem. Sous une pluie cing-lante qui détrempe tout, mais à qui nul ne prête garde — beaucoup sont tête nue, — le saint sacrifice commence. « Combien serez-vous, ici, à communier? » Les mains se lèvent d'un seul essor. Sur le corporal, dans des boîtes en fer-blanc, nous devons entasser les hosties, d'autant qu'il faudra, ce soir, porter Notre-Seigneur au long de toutes les tranchées. On récite la prière; on ne peut que fredonner le cantique, car les Allemands ne sont pas loin. Et comme, pendant la communion, une escouade retardataire arrive avec son lieutenant et demande à faire ses pâques, il nous faut donner une nouvelle absolution générale et distribuer par deux fois le bon Dieu. Cent quarante-quatre communiants en tout, et fervents : à ce point qu'il me faut bousculer le servant de messe — une barbe qui sort en bataille d'inextricables fourreaux de toile cirée — tant il est absorbé dans un vieil eucologe tiré de sa musette.

Mais la messe est achevée; déposons la chasuble toute mouillée et, en étole, allons bénir les neuf tombes qui nous attendent là, tout près. A leur entour, plus de neige; elle a été enlevée; la terre est fraîchement remuée; les tombes s'alignent en pente douce : une croix sur chacune porte le nom d'un brave. Quelques fleurs, trouvées Dieu sait où, et déjà flétries par le gel, y sont accrochées : suprême délicatesse des survivants qui ont, après

la journée de combat, passé la nuit à fabriquer des cercueils et à fleurir des croix pour que leurs camarades dorment plus doucement. Rapidement et tristement, sous le grésil qui s'obstine, le petit cimetière est béni. Le capitaine commandant fait rendre les honneurs et nous rentrons, mouillés, émus et fiers, dans la sombre casemate où notre table est mise. L'obscurité à peine trouée par un étroit fenestron donnant sur le brouillard; un plafond bas et fumeux; quelques cordes tendues où sèche du linge; à terre, des litières de paille entre des planches ou des rondins; une grande vieille table entourée de bancs ou de troncs servant de chaises ; un poêle qui est le calorifère et le fourneau; voilà la salle à tout faire, dortoir, salle à manger, cuisine, cabinet de travail, bureau, téléphone et que sais-je encore, de MM. les officiers. C'est là qu'ils nous reçoivent fort aimablement : sur l'étendage de cordes, ils pendent de leurs propres mains notre chasuble ruisselante et nos ornements; sur la paille des couchettes — ô crèche de Bethléem! — nous déposons la musette et, assis au petit bonheur, sans souci de la hiérarchie, capitaines, majors, lieutenants et infirmiersprêtres, avec un quart pour deux et un couteau pour trois, dans une vaisselle de fer-blanc et de boîtes de conserve, nous mangeons un déjeuner de fortune qu'assaisonne une conversation pétillante d'esprit et de belle humeur. Quel tableau

que cette réunion dans un taudis, d'hommes aux barbes hirsutes, aux vêtements en peaux de bêtes ébouriffées, aux uniformes baroques et défraîchis, aux traits hàlés et fatigués, qu'on prendrait pour un conciliabule de brigands si sous les laines de mouton on ne voyait, ici ou là, des bouts de galons dédorés et surtout si l'on n'entendait cet accent fin, distingué, spirituel, élégant, d'une conversation enjouée tout à la fois et sérieuse, plus savoureuse ici — et plus française — que nulle part ailleurs. L'urbanité est si exquise que je lâche le mot : « C'est la guerre en dentelles ! » Il est salué, et non sans cause, d'un franc éclat de rire.

Mais il nous reste beaucoup à faire : cette ombre moustachue, bardée de cuir et barrée d'un fusil en bandoulière, c'est l'agent de liaison qui nous attend pour nous conduire aux tranchées. Nous prenons les petites boîtes où sont serrées les saintes espèces, et, longeant le bois qui affleure à la crête, nous gagnons, sous son couvert, les boyaux, puis les tranchées. Alors commence la plus extraordinaire des courses apostoliques. Imaginez un dédale de ruelles percées dans une couche d'au moins 1 m. 50 de neige; les déblais ont été jetés par côtés et exhaussent les deux murs entre lesquels on disparaît : elles sont si étroites qu'on en frôle souvent les parois; le sol en est tantôt la terre, tantôt la neige durcie et salie; elles montent, descendent,

tournent, se croisent, grimpent par escaliers de glace, dévalent par glissades de boue. Les voici vides entre deux lignes qu'elles rejoignent; les voilà peuplées, car, à l'avant, les poilus y restent aux aguets, frappant des pieds pour se réchauffer, casqués de passe-montagnes, cuirassés de peau, le fusil au poing ou calé, en position de tir, dans l'embrasure d'un créneau gelé. Un peu plus larges à l'arrière, elles sont tapissées, parfois sur les deux côtés, parfois sur celui-là seul qui fait face à l'ennemi, de toiles de tente détrempées qu'agrafent des brindilles de sapin ou de hêtre. Soulevez : vous trouvez des grottes de toutes dimensions et de toutes formes : elles sont creusées dans la neige; une litière de paille s'y tasse, retenue, sur l'entrée, par une marche en rondins ; les unes sont plus grandes, d'autres plus petites, suivant qu'elles ont été creusées par des cénobites désireux de vie commune ou par des ermites soucieux de solitude. Voici, dans un petit trou, un isolé qui, penché sur son sac, écrit; d'autres, par trois ou quatre, se chauffent en se serrant dans le même terrier; il y en a qui fument, il y en a qui mangent, il y en a qui songent. A certains passages, des feux de bois, dont la fumée pique et brûle les yeux, flambent dans une encoche de la paroi d'en face. On s'y réchauffe et le café suspendu à quelque branche cassée y bout. C'est ce village troglodyte que nous parcourons en tous sens. A mesure que nous les

rencontrons, nous disons à nos paroissiens d'un moment ce pourquoi nous les venons voir. Ils se font signe les uns aux autres; des sergents entreprennent une ronde pour avertir leurs hommes; la traînée de poudre gagne toute la section. Par petits paquets de deux, de quatre, de dix, les hommes se réunissent. « Voulez-vous faire vos pâques? — Nos pàques? — Eh oui! nous vous apportons le bon Dieu. — Mais nous venons de manger. — Cela ne fait rien. — Alors... eh bien! oui, monsieur l'Aumônier, moi, je veux! » Je donne l'absolution; mon collègue, la communion — et après quelques chaudes poignées de main, nous passons plus loin. Ici on ne sait pas encore notre visite; nous soulevons une à une les portières des petites grottes. « Mes amis, y en a-t-il parmi vous qui désirent faire leurs pàques? » Et, de case en case, la nouvelle se propage : les toiles se lèvent, des bérets paraissent, bleus ou blancs — car on porto ici le manchon blanc pour la neige. D'aucuns sortent de leurs tanières ; d'autres y restent blottis ; sans respect humain, il y en a un sur les quatre d'une chambrette qui réclame les sacrements; ou bien, après une courte et touchante délibération,, c'est à l'unanimité qu'ils acceptent. Ceux qui sortent de leur antre se massent par petits détachements. Certains, comme il est difficile d'évacuer ces chambrettes basses faites à la mesure d'une couche, y restent blottis. Ils ôtent leur bonis

net, s'agenouillent comme ils peuvent, déposent leur déjeuner ou leur papier à lettre, croisent les doigts, se recueillent, font un grand signe de croix pendant que je me penche pour les absoudre, et quand mon collègue, agenouillé sur la paille de l'entrée, se courbe pour passer la tète sous la porte et leur tendre la sainte hostie, communient avec une piété naïve de grands enfants.

Nous circulons sans arrêt; nous allons jusqu'au bout des petits boyaux où veillent les sentinelles avancées ; nous pénétrons dans les cliâteaux forts de neige et de sacs de terre que défendent les mitrailleuses; nous croisons des équipes de travailleurs qui communient les bras appuyés sur leurs pelles. Un sergent qui nous a fait suivre toute la section nous demande, les yeux noyés, quand nous arrivons au bout, si nous allons repartir sans l'absoudre et le communier lui aussi. Tel ermite pleure dans sa caverne comme un saint Jérôme; des hommes demandent à nous embrasser. Ceux-là même qui n'ont pas répondu à notre appel nous serrent la main... Et les Allemands, qui sont à 200 mètres, respectent, comme sur une entente, le silence de l'action de grâces. C'est à peine si une balle égarée, passant sur notre tête pendant que j'ai la main levée pour une absolution, nous salue de son prrt. On ne tire guère aujourd'hui; le brouillard empêche qu'on se voie. • C'est tout. Il est 4 heures du soir. Il ne nous

reste que quinze hosties : c'est donc deux cent cinquante au moins que nous avons distribuées. Nous rentrons au baraquement où un thé chaud nous a été préparé. Le mulet chargé nous attend. En marche pour la descente. Elle s'effectue en pleine rafale d'eau et de vent. Le sentier à moitié dégelé est un torrent coulant sur un fond de glace mal prise. On glisse, on patauge, on s'embourbe, on se mouille; et ce n'est qu'après deux heures de ce manège que, traversés jusqu'aux os, nous arrivons au fond de la vallée. Souper au village. Départ dans la petite charrette d'ambulance. L'obscurité est absolue. Pas de lanterne à la voiture; de temps en temps une brève étincelle : c'est le briquet de mon collègue, un incorrigible fumeur. A chaque village, une lanterne qui barre la route, un sonore « Halte là! », et l'échange muet du mot de passe. Au train de la charrette, secoué et grelottant sous la bâche en cerceau où de vieux trous de mitraille font gouttière, je repasse doucement la journée en remerciant Notre-Seigneur et en priant pour les alpins de France.

Dominica in Albis.

Il y a deux compagnies du N' bataillon alpin que nous n'avons pas vues dimanche passé. Elles nous réclament. Nous repartons. Il a neigé beaucoup; il neige encore pendant la nuit du samedi

au dimanche. Tout est blanc, tellement blanc que de l'hiver on n'a pas vu si blanc. Dominica in Albis. Dès o heures du matin, nous partons sur une route verglassée. Les sommets ont un capuchon de nuages; le ciel pourtant semble vouloir se dégager. Pas de mule : nous avons simplifié notre chapelle et tout tient dans nos deux musettes. Le major, qui, comme il y a huit jours, a tout organisé, nous accompagne avec son ordonnance. Nous repassons par le même sentier, mais la neige le recouvre dès le bas et elle va s'épaississant très vite. Les branchages des hêtres en sont si chargés qu'on ne voit de la forêt qu'un enchevêtrement inextricable de brindilles blanches, un réseau complexe et fin comme les algues d'un herbier. Les fûts coupés étendus à terre sont doublés d'un fût de neige qui les recouvre; les sapins aux branches alourdies paraissent serrés dans un fourreau d'ouate; les buissons portent entre leurs fourches des flocons cotonneux. Des traces de biches coupent seules la monotonie du sol également recouvert. La piste, qui craque sous les pas, grimpe indéfiniment : au sortir du bois, elle se perd dans une nappe balayée par le vent et si blanche sous le ciel éclairci que nous clignons des yeux. Le ciel se dégage : on voit de loin, aujourd'hui, l'abri de H...-N... et les marabouts qui l'entourent : ils sont poudrés à frimas et du toit de la ferme pendent en frange des stalactites de plus

d'un mètre. Nous saluons le commandant et, quittant le chemin de dimanche, montons droit sur les crêtes; des buissons givrés fleurissent l'étendue blanche : en voici deux plus touflfus auprès desquels on distingue, également givrées, de la tôle ondulée, de la terre remuée, de la toile à tente. J'approche : sous ces bosquets délicats de corail argenté, deux 75 avec leurs caissons se dissimulent. Derrière eux s'ouvrent les tranchées-abris des artilleurs.

Enfin, voici notre première étape : le baraquement de la 3' compagnie, capitaine S... La porte s'ouvre sous la girandole de stalactites et nous pénétrons dans une grande bâtisse de bois, à panneaux démontables, à charpente boulonnée. Un large passage en occupe la droite; sur la gauche courent en galerie deux rangs superposés de couches de paille sur des rayonnages en planches. Un poêle ronfle dans la grande allée. Au fond, une cloison disjoi[ite ferme la case des officiers. Contre cette cloison, une table à thé, pour nous servir d'autel, dressée sur deux bancs. Les hommes, dès notre arrivée, se groupent dans le passage ou se lèvent, debout, sur l'étage supérieur des couchettes. Le capitaine se place au premier rang : une figure mâle et triste : il vient d'apprendre que son fils, alpin comme lui, a été pris sur un sommet voisin; et sa fille va entrer ces jours-ci en religion. Il assiste à la messe en chrétien fier et profond.

Au sermon, ses paupières se mouillent. Derrière lui, beaucoup pleurent. Prières, cantiques; une quarantaine de communions. Après la messe, le capitaine fait déjeuner mon collègue qui l'a dite, puis prend comme nous tous sa canne à rondelle pour la neige et nous fait la conduite par l'immense désert blanc. Chemin faisant, il nous montre en contre-bas, sous des arbres décharnés, deux pièces de 155 prêtes à tirer par-dessus la croupe. Nous les dépassons. Notre guide nous laisse après de chauds remerciements et une cordiale poignée de main : « Mon capitaine, nous vous promettons de prier pour votre fils et pour votre fille. — Merci, mon Père » et, les yeux humides, mais clairs, il se détourne. Nous repartons. La crête s'abaisse. Sans piste frayée, de la neige jusqu'à mi-cuisse, nous descendons vers un col. Des alpins y travaillent à des boyaux couverts et à des tranchées. IVous reviendrons les voir ce soir. En attendant, remontons de l'autre côté du col, entre des bosquets de givre, vers le baraquement où loge leur compagnie. C'est un hangar du même type que le précédent.

Et le capitaine de la 4* compagnie nous y reçoit, comme son collègue, en chrétien convaincu. Il est fier de nous montrer une lettre d'un de ses fils : le jeune brave, qui se bat dans le Nord, se vante de n'aller au danger que bien confessé et communié. Il a de qui tenir. Son père avance à la sainte table

à la tête de trente de ses hommes. La messe dite, nous dînons. Comme il faut que la fumée soit cachée aux Allemands, les cuisines sont beaucoup plus bas sur la pente neigeuse : aussi les plats, — servis dans une vaisselle hétéroclite, — ne se succèdent-ils qu'à de longs intervalles. Ils constituent un menu très campagne, j'entends, au sens militaire du mot. On s'offre pourtant au dessert le luxe de petits beurres, — en miettes, il est vrai, et offerts dans une boîte à thé; — et, après le café, où nage un peu de paille, le régal très couleur locale d'un petit verre de niole.

Mais voici l'agent de liaison (jui doit nous conduire plus loin. Le capitaine se lève, nous mène lui-même, à travers un bois que deux mètres de neige ont enseveli jusqu'à hauteur des branches, sur le versant opposé de la montagne. Deux ou trois postes s'y trouvent à mi-coteau, non loin des Allemands qui occupent la vallée. Nous les visitons sans grand succès du reste, mais bien reçus par tous. En remontant, nous voyons de loin, le long des tranchées qui dominent la crête opposée, des silhouettes ennemies — et, plus près, sur un éperon détaché de notre montagne, le dédale, très visible derrière les futaies, de leurs premières lignes de défense. Quelques coups de canon, amplifiés et prolongés par les échos, saluent notre départ. Car notre tâche est cette fois finie. Avant de quitter la cime, nous nous remplissons les yeux

de l'immense panorama qu'elle commande. C'est, sous un ciel très tourmenté, avec d'infinies trouées de limpidité et des fumées opaques de nuages déchiquetés, un paysage sévère, tout en noir et blanc, de montagnes, de sapins et de neige : à peine, au fond des vallées, voit-on quelques lambeaux de prés verts ou la tache de quelques toits rouges, dont la couleur vive détonne presque dans l'universelle grisaille.

Une descente rapide sur des pistes mal tracées, puis sur des sentiers suivis par le ravitaillement, nous ramène vers des bois de hauts sapins. Dans un espace blanc, l'un d'eux a été coupé. Aux yeux des Tauben, il aura l'air d'un canon d'artillerie lourde; plus bas, sous des branches épaisses, là, demi-enterrés, la gueule à fleur de talus, deux véritables 120 longs sont tapis. A leur entour, serrées dans des abris couverts de rotins et de terre, étagées en bel ordre sur de robustes rayonnages, classées avec soin selon leur étiquette, dorment les 0 bouteilles de Champagne » — les obus percutants, fusants, explosants, qu'on va, ce soir peutêtre, envoyer par-dessus les crêtes. C'est là que, par un chemin élargi pour ces deux canons, notre charrette d'ambulance est venue nous attendre. Elle nous cahote une bonne heure — atrocement — avant d'accéder à la plaine. Encore quelques kilomètres à belle aUure, et nous débarquons devant le bureau du capitaine. Je lui apporte de là-

haut un magnifique culot d'obus autricliien de 64 et je reçois de lui ce remerciement que j'avais désiré : « C'est bien! je vous renverrai pour me trouver aussi la fusée! » A quand donc une prochaine messe aux cagnas des chasseurs alpins?

Louis C..., Infirmier militaire à la N* ambulance alpine.

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