‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 32 sur 36 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

LE PETIT PATROUILLEUR

Pourquoi le Taiibe parut-il au moment précis où je passais dans cette tranchée?... Le clairon sonna la retraite : si pressé que je fusse, il fallut, bien à contre-cœur, m'arrêter et me tapir dans le premier terrain venu. Un engagé de vingt ans, aux grands yeux noirs d'Israël, y fourbissait son fusil. Nous causâmes.

Fils d'un ouvrier libre penseur et d'une juive, R... n'avait connu de ses parents que la force brutale et la soif du gain. Jamais un mot de tendresse. Jamais non plus de notions religieuses ni morales. Il avait grandi seul, sans affection.

Un jour, ce fut une grande fête pour ses camarades : dans leurs vêtements neufs, épingles d'un brassard blanc et or, ils allaient à l'église, et, du dehors, l'on entendait de si belle musique, que R... voulut en prendre sa part. Pour la première fois, il franchit la porte mystérieuse. Ébahi devant les splendeurs du culte catholique, il demeura longtemps là, dissimulé dans un coin, se demandant pourquoi il n'avait pas, lui aussi, ses fêtes et ses

joies. Mais, au retour, les coups se mirent à pleuvoir. Ses parents avaient bu, ce soir-là comme tous les autres ; ils menacèrent l'enfant des pires sévices, s'il retournait chez les curés : défense absolue lui était faite de choisir une religion — s'il en voulait une — avant sa majorité.

Pour satisfaire aux besoins d'argent du père alcoolique et de la mère frivole, R... fit un peu tous les métiers : mécanicien, dessinateur, garçon de café, aviateur... Aucun ne rapportait assez au gré des buveurs, et chaque retour au logis était marqué par une nouvelle scène. Finalement, à bout de patience, R... décida de partir : il s'engagea dans l'infanterie coloniale.

La guerre lui apporta ses premières joies. Enfin, il allait « faire quelque ciiose de bon » ! D'une crânerie que secondaient la vigueur physique et l'adresse, il se proposa tout de suite pour les rôles les plus périlleux.

Blessé dès les premiers engagements, il refusa de se laisser évacuer : « Amocher des Boches, il n'y a rien de tel pour guérir de leurs blessures » — et la sienne fut vite guérie.

Après la retraite, puis la victoire de la Marne, on s'arrêta sur les hauteurs de l'Aisne. Durant les jours de flottement qui précèdent la fixation des lignes de tranchées, R... fut posté au point le plus dangereux, très avancé, derrière une meule de paille. Trois jours et trois nuits il resta là ; on

oubliait de le relever. Lui, il trouvait la chose toute naturelle, heureux de souffrir pour le pays et, d'ailleurs, occupant fort bien son temps : dans les ruines d'un village, il avait ramassé un petit livre de prières catholiques ; derrière sa meule, il le lut, le relut, apprenant par cœur ce qu'il en comprenait, et déjà s'éveillait en lui l'idée d'une vie meilleure à préparer, d'un Dieu souverain à servir, à invoquer. Non in solo pane vivit home... On s'aperçut enfin de l'absence de R...; il fut rappelé, restauré, et repartit ailleurs en sentinelle.

Quelques jours après, les obus mettaient le feu à une grange voisine : cinquante soldats se trouvaient ensevelis sous les décombres et les flammes. Un capitaine d'état-major accourut, réclamant des volontaires pour l'aider à dégager les malheureux. R... fut héroïque. Tant qu'il resta des victimes dans la fournaise, il s'y enfonça sans frémir et réussit à sortir tout ce qui vivait encore. Le capitaine lui serra la main : « R..., c'est bien, ce que vous avez fait là; si les hommes ne vous en récompensent pas. Dieu le fera. »

... « Dieu le fera!... Comment! un capitaine d'état-major croit en Dieu? et en un Dieu qui puisse me récompenser! » Et le cerveau de R... de travailler, sous l'action de la grâce. Les leçons du petit livre s'éclairèrent. La première prière monta de ce cœur d'enfant : « Mon Dieu, si vous existez, montrez-vous à moi ! »

Dès lors, il redoubla d'ardeur à s'exposer. Chaque jour, il venait soumettre à ses chefs quelque nouveau « truc » pour la nuit suivante. Que son escouade fût ou non de service, il fallait qu'il 0 marchât », lui. Quelque chose lui disait que, par le sacrifice de soi, il mériterait une grâce de lumière. Son plus grand bonheur était de « patrouiller » : alors, rampant dans la boue, sous la pluie, il se glissait à plat ventre jusqu'aux Allemands, pour reconnaître leurs travaux de sape ou leur jeter des grenades, ou fusiller à bout portant les sentinelles. Cent fois par nuit il aurait pu être tué, mais Dieu, pour le laisser toucher par les balles, attendait qu'il fût prêt.

C'est alors que je passai près de lui et qu'un avion allemand me força d'entrer dans son trou.

Bien peu d'explications suffirent à le décider. « Mais donnez-moi le plus tôt possible ce baptême et cette petite hostie; je ne veux pas mourir avant de les avoir reçus... Et puis, apprenez-moi à prier. » Nous décidâmes qu'il serait baptisé trois jours après, le 21 novembre, fête de la Présentation de la sainte Vierge, afin que la cérémonie pût se faire dans une église des environs, avec plus de solennité.

Durant ces trois jours d'attente, R... eut un grand scrupule qu'il me confia : o J'ai peur d'avoir mal fait : ces trois jours, j'ai accepté toutes les corvées, toutes les missions qu'on m'a confiées,

mais je n'ai pas osé en demander de moi-même : j'avais tellement peur d'être tué avant d'être chrétien! Mais je vous assure, Père, que je me rattraperai dès que vous m'aurez baptisé. »

La cérémonie fut très émouvante. L'enfant, dans sa capote blanche de boue et trouée de balles, répondait en français aux splendides prières de la liturgie. A côté, son parrain, le capitaine d'étatmajor dont un simple mot avait fait jaillir en lui la première étincelle de foi. Après le baptême, où il avait choisi le nom de Marie, je lui donnai le corps du Christ, et il se releva droit, fier : « Maintenant je suis fort; je vous promets de me conduire en chrétien jusqu'à la mort. »

Comme nous sortions, son capitaine de compagnie le félicita. « Mais, ajouta-t-il, j'espère que tu ne vas pas en profiter pour me demander des faveurs. — Si, mon capitaine, et je le fais tout de suite : je vous demande de m'envoyer toutes les nuits en patrouille. »

Dès lors, je lui portais la communion aux tranchées, presque tous les jours. Il en était avide. Nous faisions ensemble une courte préparation, une courte action de grâces, et toujours il ajoutait, en me remerciant : « Je me sens plus fort qu'avant. »

La semaine suivante, son commandant me disait : « Depuis huit jours, il est absolument épatant. Je vais lui faire donner la médaille militaire : il l'a méritée plus de vingt fois. » La médaille!

c'était le plus beau de ses rôves humains. Or, une nuit, de son créneau, il aperçut la sentinelle qui, surprise par une patrouille allemande, reculait vers la tranchée. Le boyau étant trop étroit, R... bondit par-dessus le parapet, courut aux agresseurs, à bout portant tua celui qui déjà occupait le poste, embrocha les deux autres de sa baïonnette et, seul, tint tète à la fusillade de la tranchée ennemie. Le lendemain, son capitaine le fit appeler : 0 R..., tu tiens ta médaille. Mais je ne puis faire le rapport nécessaire sans compromettre la sentinelle qui a flanché : elle sera fusillée. — Alors, mon capitaine, je ne veux pas que vous fassiez le rapport; j'aurai ma médaille une autre fois. »

Presque toutes les nuits, il partait en patrouille, si bien qu'on ne l'appelait plus que le a petit patrouilleur ». Le jour, il « faisait ses cartons » : son poste de prédilection était celui d'une sentinelle avancée, à trente mètres de la ligne allemande. Là, à côté de son créneau trop bien repéré et détruit à plusieurs reprises, il avait creusé et dissimulé dans la terre même un trou par où il tirait en sécurité. Quelle joie dans ses dents blanches, quand il se retournait en riant : « Ça va, les coups portent! Mais j'ai vidé mes cartouchières, passez-m'en d'autres. »

Ses devoirs de soldat ne lui faisaient pas oublier les autres. Dans son petit livre de prières, il avait lu, parmi les devoirs du chrétien : « Souviens-toi que chaque jour tu as à éclairer l'âme d'un cama-

rade. » Prenant le conseil à la lettre, il s'était imposé de ramener chaque jour à Dieu un camarade, et il avait commencé par les plus lointains, — un libre penseur, par exemple, qu'il savait artiste et qu'il convertit en lui expliquant, à sa manière, l'art chrétien. Bien des quolibets accueillirent ce zèle du néophyte; mais, disait-il, « je n'ai pas plus peur des railleries que des balles; je suis chrétien, je ferai mon devoir de chrétien ». Les premières âmes auxquelles il aurait voulu communiquer sa foi furent celles de ses parents. Il tint à leur écrire sa conversion, son bonheur, son désir de les voir, eux aussi, entrer dans l'Église. Ils ne répondirent pas plus à cette lettre-là qu'aux précédentes.

Un jour, il vint à moi, songeur, presque timide : « Père, vous m'avez dit d'être humble, et je crois que j'ai beaucoup d'orgueil; voyez ce que je voudrais maintenant : devenir prêtre pour faire connaître Notre-Seigneur à tant d'hommes qui ne le connaissent pas; serait-ce possible? Puis-je y penser? »

Et, de plus en plus, il avait faim de l'Eucharistie, « C'est Notre-Seigneur qui me donne ma force; » — « Vous allez me donner Notre-Seigneur », me disait-il chaque fois qu'il m'apercevait. Un soir, je le rencontrai dans la tranchée au moment où il allait jeter ses grenades. « Père, vite, Notre-Seigneur t » Sur place, debout dans l'eau, je lui donnai le divin Maître et il partit radieux : « Je l'emporte avec moi, je suis tranquille. » Or, cette nuit-là, ses

camarades n'étaient pas tous aussi « tranquilles », Les mitrailleuses allemandes jetèrent le désarroi dans le groupe, qui se replia. R... se dressa derrière eux et, levant une de ses grenades : « Le premier qui recule, je la lui f... sur la g... » Grâce à lui, l'ordre se rétablit, et l'on put faire du bon travail. Le « petit patrouilleur » semblait invulnérable ; seuls son képi et sa capote étaient touchés : lui, il riait toujours.

A force de « patrouiller », il connaissait parfaitement, dans tous ses détails, cette forteresse, que l'ennemi avait peu à peu creusée au fameux col des Abeilles. Or, un jour, on apprit que l'ordre était donné de nous en emparer le lendemain de vive force. « Nous y resterons tous, me dit R..., et nous ne le prendrons pas : c'est imprenable. Mais comptez sur moi pour faire tout mon devoir; donnez-moi seulement Notre-Seigneur. »

L'action fut terrible et infructueuse. Douze cents hommes y restèrent. Au soir, sur le bord d'une tranchée, j'aperçus mon petit R..., couché dans un linceul de boue : un éclat d'obus lui avait fracassé le crâne. D'un geste de son bras renversé, il semblait jeter une grenade; ses lèvres ouvertes souriaient encore, tout son visage d'enfant disait la joie de mourir pour la France, avec Jésus en lui.

C'était le 28 décembre, à l'heure où, sur les chants joyeux de Noël, l'Église laisse tomber une note plaintive, au souvenir du massacre des Innocents.

Aidé d'un ami du « petit patrouilleur », je ramenai son corps. Les Allemands ne tirèrent pas sur nous, comme s'ils voulaient respecter dans la mort l'enfant qui, trois mois durant, avait été leur plus dangereux adversaire.

Au bas des tranchées, dans le cimetière que peuplent déjà d'innombrables petites croix de bois, nous lui fîmes creuser une tombe. Sur son brancard, 011 il souriait toujours, on le couvrit de chrysanthèmes et difs. Son parrain lui mit au cou une chaînette d'argent avec la médaille de la Vierge, qui, gravée en souvenir de son baptême, était arrivée le jour môme de sa mort. Puis je repris en mains le petit rituel du 21 novembre, au chapitre, non moins beau, des funérailles chrétiennes : ...ut, sicut hic euni vera fides junxit fidelium turmis^ ita illic eum tua miseratio societ angelicis choris.

Aucun chant ne répondait aux prières. Seul, le canon tonnait. Mais, dans ce décor de ruines, au chevet d'une église effondrée, sous la pluie qui pénétrait les capotes, au pied de l'imprenable col des Abeilles, le sourire du « petit patrouilleur » disait encore, malgré tout, la certitude de la victoire.

Beati qui huant stolas suas in sanguine Agni... Qui manducat meam carnem habet vitam œternam, et ego ressuscitabo eum in novissimo die.

Aumônier de la N" division coloniale.

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