C IMPRESSIONS DE GUERRE
peu à peu, recouvre les morts. La tête a disparu, la poitrine aussi. Le flux de terre peu à peu s'avance; le voici aux genoux, puis aux pieds; l'extrémité des brodequins, seule, émerge. Vite, nous fixons cette image comme pour ne pas perdre le dernier contact; nous adressons aux chers défunts un suprême au revoir, et c'est fini. Nous retournons lentement dans le calme de la nuit.
Les hommes étaient mortifiés de ces aventures ; ils n'avaient pas cependant des âmes de vaincus; une sourde colère les agitait. Quelques jours après, cette colère reçut un nouvel aliment. L'un des nôtres se fit tuer, durant la nuit, en posant des fils de fer et, sous les rafales de mitrailleuses, il fut impossible de le ramener dans nos lignes. Le matin le cadavre apparut pendant, pauvre haillon, dans le réseau. Les Allemands le virent aussi, et durant toute la journée ils s'amusèrent à le transpercer de leurs balles.
Cet outrage indigna les hommes; des désirs de revanche commencèrent à se manifester.
Sur ces entrefaites, parut une note du général de division. Elle prescrivait quelques mesures de précaution, ordonnait de ne laisser aucun répit à l'ennemi, de le harceler sans cesse afin de prendre l'ascendant sur lui, et se terminait à peu près en ces termes : « Il est inadmissible que les Boches
montrent plus de cran que nous Une occasion se présentera sans doute bientôt de leur montrer que les Français n'ont rien à leur envier sous ce rapport. »
Que sig^niliaient ces paroles énigmaliques? Personne ne le savait et les conjectures allaient leur train.
Bien vite nous nous rendîmes compte que quelque chose se préparait. Chaque nuit, des travailleurs montaient en ligne et creusaient d'énormes trou.s : des emplacements île cra[)0uillots, as.surait la rumeur. Le doute un beau jour fit place à la certitude : des officiers d'artillerie arrivèrent, dressèrent leurs plans et peu après les « crapouillolcur.s » installaient leurs cnt;ins. Nous allions donc avoir un bombardement, et même un bombardement soigné, à en juger par le nombre de batteries. Bientôt un énorme stock de torpilles, quinze cents, disait-on, arrivait. Dès le soir mrme, il fallait amener ces nmnitions à pied d'œuvre et une longue théorie montait lentement les escaliers raides. Les hommes étaient courbés sous le fardeau; ils haletaient de l'ascension pénible, mais ils étaient contents. « Que transportez-vous là? » demandai-je au hasard. — « Un colis pour U'> Boches! u, et aussitôt une autre voix prolongeait en écho : « Qu'est-ce (ju'ils vont prendic, les Boches! » et tout le monde riait
Nous n'étions pas au bout do nos surprises. Un II. 47
jour je monte à ma compagnie et me rends au l)ureau. J'y trouve mon sergent-major. « Eh bien, fourrier, quoi de neuf en bas? — Rien! — Quoi, rienl Vous ne savez donc pas? — Oh si, nous aurons bientôt concert! — Oui, mais après? » Le ton mystérieux du sergent-major était chargé d'inconnu. Je tentai inutilement de le sonder.
Au reste, le mystère devenait bientôt le secret de polichinelle : nous devions tout simplement tenter un coup de main afin de terroriser nos visà-vis et de ramener, si possible, quelques prisonniers. Ainsi nous aurions la paix et nous serions renseignés.
Les préparatifs commençaient aussitôt. Une équipe spéciale était constituée et son dressage entrepris sans retard.
L'opération avait été prévue dans ses plus petits détails; rien n'était laissé au hasard ou à l'improvisation. L'armement était conçu en vue de la lutte de boyaux : un pistolet automatique, un poignard, des grenades. Le costume était adapté aux circonstances : vareuse, ceinturon fortement serré, sans cartouchières, — pas de cravate; l'agrafe de la vareuse ouverte : il fallait n'offrir aucune prise à l'ennemi. La troupe était divisée en groupes, à chacun desquels était attribué un rôle spécial, simple, bien déterminé : occuper un boyau, y établir un barrage; — nettoyer la tranchée sur un parcours désigné; — enlever un poste d'écoute; — vider
un ;il)ri. Des photos d'avion avaient été remises aux officiers et ceux-ci, grâce à ce précieux document, avaient a réalisé » la situation. Parfaitement instruits, ils avaient dirigé sur un polygone d'exercices des répétitions qui avaient fixé les idées de chacun.
Tous les acteurs possédaient leur rôle à merveille et attendaient avec confiance le jour fixé.
Le grand jour, vers une heure, la séance commençait. Les 75 arrivaient i)ressés, coupaient l'air (le leurs sifllements aigus. Les gros oiseaux de tranciiées prenaient leur vol, montaient, fonçaient. Kn quehiues minutes, le plateau retentissait de craquements sinistres.
J'étais alors enterré dans le fond du P. C. de combat du bataillon. J'y perdais l'avantage du spectacle, mais la situation ne manquait pas d'inférét. L<\s vibrations arrivaient jusque dans nos [)rofondi'urs, les sons aussi, bien qu'étouffés : c'était un solo de grosse caisse, écrasant par la force des coups et leur martèlement continu.
Je suivis ainsi pendant un certain temps, à ma façon, les périj)éties du bombardement, puis tout à coup mon attention fut distraite et ramenée à l'intérieur de notre souterrain par un ton de voix nasillarde : le téléphone parlait. Le bavard! Je levai les yeux vers l'appareil. Le commandant était debout et, le o combiné » sur la bouche et sur l'oreille, il entretenait les quatre coins cardi-
naux. — « AUol compagnie ouest! Comment ça va-t-il? Le bombardement avance? Et la brèche? Le 75 tire trop court! Vous recevez de nos crapouillots! — Comment cela se fait-il? — Avezvous des blessés? — Vos tranchées sont abîmées? » Puis de nouveau un « allô » retentissait et la même conversation reprenait avec la compagnie est.
Et ce n'était pas tout, hélas! Le pauvre commandant n'avait pas seulement à se renseigner; il devait ensuite transmettre les informations : il devait se débattre successivement avec les étatsmajors étages qui tous voulaient s'informer directement. Qu'ils étaient avides et qu'ils étaient impatients. «Allô! colonel! bataillon nord écoute! — Allô! brigade! — Allô! division! » Ces exclamations revenaient à chaque instant et chaque fois le commandant, de son calme imperturbable, répétait, comme une leçon, la partie du dialogue que tout à l'heure nous avions devinée aux craquements du diaphragme. Nous avions la sensation très vive que de partout les attentions étaient tendues vers nous; nous sentions les états-majors, coiffés des oreillères, au bout de nos fils, comme à l'extrémité d'un nerf.
Pendant ces conversations animées, notre tir avait pris fin et celui des Boches, peu à peu, s'était assoupi. Les résultats nous arrivaient bientôt : les brèches étaient amorcées, loin d'être à point. L'ar-
IMAGES DI-: LA GRANDF: GUKRRE 261
lillcrie demandait donc un nouveau tir de ri^glage, afin de procc^der avec impeccabilité au grand bomhardernont du soir.
Il fallait pr«''vt'nir la compagnie que le lir allait reprendre, alin do mettre les hommes à l'abri. Cette mission me revenait, car un tel message ne pouvait être confié au lélrphono. parfois indiscret. « Courez, me dit le commandant; le tir reprend à deux heures cinquante ; vous avez un quart d'heure, juste de quoi faire la route. » C'était peu; je me hàto donc dans le dédale de boyaux et j'arrive sans encombre au souterrain de mon capitaine. Je lui fais part de la nouvelle et lui demande le détail des résultats obtenus. Pour être clair et précis, il veut les donner par écrit. Tranquille, il s'installe donc à sa table et je le vois rédiger, rédiger ! Le temps me paraissait plutôt long. Je regardais courir la plume, tout en pensant : « Le tir va recommencer! Kncore cinq minutes!... Encore deux minutes! Oh! paperasses! «
PiMidaiit que je peste intérieurement contre les ra|»ports écrits, voici des sifflements qui passent : « Ça y est; le tir est repris! .Me voici dans une jolie situation ! »
Aussitôt, du tac au tac, les Allemands s'étaient mis h répondie; au bout de (juel(|ues minutes la jduio d'acier tombait drue. A cluujue instant le houm d'une chute nous parvenait, puis après quelques secondes, écoulées lentement dans une
attente axieuse, un déchirement gigantesque se produisait. Et chaque fois c'était dans l'abri un choc, un contre-coup douloureux, un coup de bélier qui nous assommait. Les parois vacillaient, se déplaçaient dans le haut de 40 à 50 centimètres, tantôt à droite, tantôt à gauche; parfois le plafond s'abaissait et nous recevions sur la tête un véritable coup de massue. Nous étions dans un vaisseau, battu par des vagues furieuses, implacables, acharnées en meute. Pendant ce déchaînement, l'horreur s'était appesantie sur nous et dans un morne silence nous attendions.
Enfin, le rapport est terminé. C'est le moment critique. Je monte l'escalier et, avant de m'engager dans la fournaise, j'inspecte les abords : ils étaient battus à chaque instant ; impossible de passer. Au reste, le rapport n'était pas pressant et le tir ne devait pas durer. Je me résignai donc, et descendis quelques marches, attendant une éclaircie. Minutes longues I
Déjà, à plusieurs reprises, le ciel avait semblé se rasséréner, et chaque fois j'avais été contraint de rentrer prestement. Enfin, le calme parut se rétablir. Fatigué d'une longue indécision, je me décide à risquer le passage. Je monte l'escalier et, au moment où je vais déboucher du vestibule, j'entends à quelques pas, dans le boyau, un bruit mat, une chute. Qu'est-ce? Sans doute un débris, une motte de terre? Je ne m'émeus pas; pourtant
IMAGliS l)K LA GRANDE GUKKHli i03
une prudence instinctive me fait reculer d'un pas. J'attends cinq secondes, peut-être dix. Dc'îcidémcnt, il n'y a rien. J'allais émerger lorscjue je suis rejeté, plaqué dans l'escalier : le bolide était un 0 seau à charbon » ! Je me relève meurtri, les mend)res tremblants, sufToqué par des battements de ccrur désordonnés. L'aventure avait calmé ma bàtc. Je pris mon mal en patience et, lorsque l'averse eut cessé, je revins. Comme bien l'on pense, je « fis » vite.
A part ((uclques rares obus, jusqu'à sept heures, l'atmosphère l'ut calme. Cependant, nous pensions obstinément à nos camarades «jui attendaient l'heure d'entrer en scène.
En ce moment, ils étaient à l'arrière, aux cuisines, où un bon repas leur était préparé en vue de leur donner force et confiance. Mais les appétits étaient loin d'être à la hauteur du menu ; seul le café et la « gnole » reçurent (jucltiue accueil. C'est que ces braves depuis le matin avaient le trac — et qui oserait leur en faire un bhlme? — Ils ne pensaient à rien, ou plutôt une obsession les assiégeait, aveuglant le champ mental : « Ça approche; encore quatre heures, encore trois heures! » Parfois l'angoisse, changeant de pôle, s'intervertissait : « Mon Dieu, que c'est long! Vivement, que ça soit fini! » Angoisse sourde, profonde, ([ui paralysait le cœur. La tétc était brûlante, des fourmillements dans les doigts, les jand^es molles.
Nos hommes cependant réagissaient, et superbement. Les chants résonnaient; les plaisanteries, les bons mots fusaient. Un spectateur ignorant se fût cru, sans doute, en présence de joyeux excursionnistes.
L'après-midi se passa dans ce lancinement énervant. Enfin, a six heures et demie, la période d'attente prenait fin. On se mettait en marche vers les abris de première ligne, où, en deux groupes distincts, on devait passer la dernière heure de bombardement pour sauter ensuite chez les Boches.
Ce que fut cette dernière heure, on le conçoit aisément : l'angoisse pesait plus lourd, l'inquiétude physique était au paroxysme. Et la pensée hallucinante s'imposait, plus tyrannique : « Encore une demi-heure, encore dix minutes. Mon Dieu, que c'est longl » Pour maîtriser l'émotion, la gaieté s'affichait; quelques acharnés jouaient aux cartes.
Sept heures cinquante-cinq. Debout! L'action commence. Instantanément l'inquiétude les quitte; le calme est revenu. L'officier inspecte rapidement ses hommes, répète en quelques mots le rôle de chacun, donne les dernières recommandations et termine par ces mots : « Courage, confiance! » Tous vont occuper leur poste de départ.
L'officier prend sa montre en main : 7 h. 59... — 20 secondes... 30 secondes... 45... 50... 55... Attention! — En avant!
Au même instant précis, l'artillerie et les crapouillots abandonnent le terrain d'attaijue et dessinent, on avant et sur les côté des assaillants, une barrière protectrice.
Les deux groupes, d'un seul bond, surgissent au-dessus de la sape, à travers l'obscurité francbissont les brèclies et disparaissent dans la trancliée opposée. Aussitôt les fractions se séparent. Dans le groupe de gaucbe, l'une va à gauche à une cinquantaine de mètres et y établit un barrage; dans le groupe de droite, l'une s'en va à droite remplir le même office ; une autre s'enfonce à toute vitesse dans le boyau, en se faisant précéder de grenades, et s'installe à son poste. Pendant ce temps, de gauche et de droite, deux autres partis s'en viennent à la rencontre l'un de l'autre alin de nettoyer la Iraiichi'o; un ;iutre inspecte le boyau.
néce[)tion ! On ne trouve rien; pas l'ombre d'un Boche. Kn tout un fusil, celui d'un guetteur qui, sans doute, à l'apparition de cette troupe de démons, s'était enfui à toutes jambes. L'artillerie avait trop bien travaillé : la Iranciiée et le boyau étaient bouleversés de fond en comble ; pas moyen (le découvrir un poste d'abri. Çà et là, en première ligne, lies débris de poutres surgissaient de la terre dans un chaos inexprimable : c'étaient les vestiges de gourbis défoncés Leurs liabitants, s'il s'en trouvait, avaient leur comj)te ; il n'v avait pas lieu de s'en [>réoccuper. Pour tout butin, un fusil,
un périscope, quelques grenades, un manteau de guetteur. Maigre prise! Mais que faire? Il ne fallait pas songer à pousser en deuxième ligne où le gibier ne manquait certes pas. Le cas n'avait pas été prévu; comment improviser en quelques secondes une nouvelle tactique? Du reste, dans le boyau, les caillebotis résonnaient déjà sous des pas nombreux. L'ennemi s'était ressaisi et arrivait en force; il fallait déguerpir au plus tôt. L'officier donna un coup de corne; la troupe se rallia et en un clin d'œil disparaissait dans la tranchée d'en face. Le drame était joué.
Du fond du poste de commandement, anxieux, nous attendions. Comme eux, lors de la période d'attente, nous avions mesuré le lent écoulement du temps et, comme eux, nous avions senti l'inquiétude physique monter. A chaque intant les montres sortaient des poches. Enfin une voix s'écrie : « C'est l'heure! » et un silence de plomb s'appesantit sur nous. Plus fiévreux, quelques-uns montent dans le boyau, gravissent le parapet et écoutent. Rien! Pas de fusillade! Donc ça va bien!
Dix minutes se passent, sans un mot. Tout à coup l'avertisseur du téléphone brise le silence de son grincement énervant. C'est la première ligne qui parle. Ils sont rentrés, tous, mais ne ramènent pas de prisonniers 1 Les cœurs aussitôt se détendent, mais nous restons déçus.
Quelques minutes encore : une trombe se pré-
cipitc dans noire escalier. « Nous voilà! Nous voilât » Nos braves font irruption, nous assaillent, entourent le commandant qui s'efforce d'imjjoser un peu de calme et se défend en vain. Tous parlent à la fois, l'exaltation est extrême; ils s'agitent, dansent, brandissent le fusil, élèvent les grenades, déploient le manteau; ceux qui n'ont pas de butin font tournoyer leurs pistolets, leurs poignards. C'est une scène diabolicjue, un vrai sabbat. La situation est dangereuse, au milieu de ces armes et de ces explosifs ; nous sommes sur un volcan en travail. Il est urgent de trouver un dérivatif. Les faire remonter, il n'y faut pas songer : ils veulent voir le commandant, causer avec lui. Il n'y a qu'un moyen : les faire descendre encore. Le commandant, de toute la force de ses poumons, domine le tumulte : « Allons, mes amis, du calme et de la patience! Je vais voir d'abord votre officier; je vous écouterai ensuite » Médusés par cette décision, ils se laissent pousser et docilement descendent l'escalier. L'air froid du souterrain les rafraicbit soudain : l'exaltation tombe. Ils ne sont plus qu'énervés, fortement. Nous prolitons de leur sagesse subite pour les désarmer.
Quelque temps après, ils remontaient, recevaient du connnandant un bon mot de remerciement et, le cœur léger, allaient dormir.
Deux jours après, les braves partaient en permission. Le groupe s'éloigna joyeux, mais en
arrière, un caporal marchait en silence, l'air triste, la tête basse. Il était « envahi », et sans aucun doute la permission lui souriait moins qu'aux autres. Cependant sa tristesse était étrang-e. L'adjudant de bataillon, un « pays », l'appelle : « Qu'est-ce que tu as? On dirait que tu n'es pas content de partir? — Oh! si. — Où vas-tu? — A Paris ! — Où vas-tu loger? — Je ne sais pas 1 »
Ce caporal était un héros du devoir. Dépourvu de tout esprit d'intrigue, en tout il se laissait faire, sans jamais rien chercher, rien demander. On lui offrait une permission, il la prenait. Il n'avait aucun parent, aucun ami dans la France non envahie. Il irait donc à Paris, le refuge des épaves. Il n'avait pas d'argent : il se louerait dans un hôtel, comme plongeur. Le jour, il travaillerait, et la nuit, pour ne pas dépenser l'argent gagné, il coucherait sur un banc de boulevard, sous un pont. N'était-il pas habitué à la dure? Et ainsi, avec la somme économisée, il se payerait deux jours de vraie permission, à la fin.
Tel était le plan que ce simple avait échafaudé, et que, sans aucun calcul, il exposait à son « pays ».
Celui-ci ne l'entendit pas ainsi. Il lui donna l'adresse des Réfugiés du Nord, lui conseilla et, pour vaincre ses résistances, lui ordonna d'y demander un logement.
Arrivé à Paris, le caporal suivit cet avis et ce
fut miracle. L'œuvre lui donna l'adresse d'un colonel. Il y fut reçu et clioyé en fils de la famille. Il y vécut sans doute un peu gêné d'un luxe aucjuel il n'était [)as fait, mais rassuré par cette cordialité sans apprêts, de la part de personnes si riches et si distinguées. A son retour, il était confondu (ju'il pût y avoir des gens si bons pour lui, pauvre hère!
Parisiens au cœur généreux, allez donc quelquefois attendre les trains de permissionnaires. Vous y trouverez de pauvres épaves qui, malgré la charité immense des œuvres, en dépit de la sollicitude de leurs chefs, errent perdues, ne sachant que devenir. Si vous n'êtes pas là pour lui ouvrir un foyer, tel brave qui risque sa vie pour vous, vingt fois le jour, sans calcul et sans hésitalion, couchera près de votre logis, sur un banc ou sous une arche de ponl.
L'ennemi n'était pas encore suffisamment maté. Une nouvelle leçon devenait indispensable. Le 1" juin, la séance recommençait. La première épreuve avait fourni des enseignements, et cette fois les dispositions furent modifiées en conséquence.
La manœuvre réussit. Le tir île Tarlillerie fut moins violent et l'enquête, par contre, poussée plus à fond. Les explorateurs trouvèrent donc des abris. A la porte de l'un d'eux, ils crièrent: Ileraus! En réponse, des coups de feu. Aussitôt «les grenades sont lancées. Les explosions retentissent,
sourdes, dans les profondeurs. Un grouillement intense se produit. A travers la colonne épaisse qui s'élève, percent des cris atroces. Puis tout s'apaise, et le panache de fumée monte vers le ciel dans un silence de mort.
Un autre détacliement parvient à une seconde entrée. Un Boche surgit, tire un coup de fusil, puis décharge son revolver. Affolé, il ne touche personne : une grenade le couche par terre. Lès nôtres se précipitent; mais l'homme se relève et un corps à corps furieux s'engage. Pendant la lutte, d'autres soldats occupaient l'entrée du réduit allemand et des Heraus impératifs, absolus, retentissaient. Une salve de coups de feu part du fond : les malheureux ont prononcé leur sentence. Un assortiment de grenades est jeté et, de nouveau, fumée et cris; fumée et silence...
Les Allemands arrivaient nombreux. La corne retentit et la troupe regagne son point de départ.
Un homme avait disparu dans la confusion. Qu'était- il devenu? Personne ne le savait. La nuit se passa en vaines recherches. Le lendemain, les guetteurs aperçurent son corps accroché aux réseaux boches. Il faudra aller l'y chercher, mais comment faire? Les ennemis vont sans doute nous tendre une embuscade.
La nuit tombée, l'essai est tenté cependant. Une mitrailleuse, installée dans la journée, accueille nos hommes. Inutile, hélas 1 d'insister.
Mais les Boches n'auront pas le cadavre qu'ils ne veulent pas nous rendre! Une mitrailleuse française est aussitôt pointée en face et depuis, dans le silence de la nuit, au-dessus du pauvre cadavre immobile, les adversaires dialoguent.
Sur le haut plateau dévasté, la monotonie de nouveau règne, et le temps, minute par minute, s'égoutle. Domine, ad adjuvandum... festina.
PaulD...,
Sergent au N' de ligne.
Écrit sur les flancs du ravin de Trovon, dans un trou noir, à la lueur d'une lampe Lorgne, parmi le tumulte du gourbi et sous l'ébranlement des torpilles, le 1" juillet d916.