S50 IMPRESSIONS DE GUERRE
Surpris par cette riposte soudaine, les assaillants se sont ralliés et déjà disparaissent dans leurs réseaux. Malheureusement, ils ont fait prisonniers quelques isolés qu'ils emmènent dans leurs lignes. L'un de ces prisonniers, confié aux soins de deux kamerads, grâce à la confusion du départ précipité, était resté en arrière de la bande. Lorsque le trio fut parvenu sur le terre-plein, l'un des Allemands fut atteint par un éclat de 75; hurlant de surprise et de douleur, il s'enfuit vers sa tranchée sans plus s'occuper de sa mission. L'autre cependant conserve soigneusement sa capture; mais comprenant que désormais la persuasion vaut mieux que la force, il prodigue les attentions touchantes. Il indique le chemin avec des gestes délicats ; dès qu'une fusée s'allume, il fait coucher son homme d'une tape amicale, puis le fait relever de même. Inais notre Français n'est pas séduit par ces bons procédés; la captivité ne lui sourit nullement. Il étudie la situation et cherche un moyen rapide de fausser poliment compagnie à son tendre gardien. Tout à coup, une nouvelle fusée éclaire le plateau ; entre les herbes, à quelques pas devant lui, il aperçoit un énorme trou d'obus. Son plan est vite mûri. Au signal du kamerad, il se lève, se met en marche et, au moment où son compagnon passe sur le bord de l'entonnoir, lui lance un coup de tête formidable dans la poitrine et l'envoie rouler au fond du trou. Le Boche furieux se relève péniblement
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et du revolver clierclio l'ingrat Franrais. D»'jà celui-ci t'tait rentré chez nous. L'ordre est rctaldi. Les hommes occupent la liizno des tranciiées. Les visages sont redevenus calmes, et les cœurs battent leur rythme accoutumé.
Deux jours après, les Allemands, peu satisfaits sans doute de leur j»remier essai, rccommenraient et le bombardement re[)renait encore selon le même rite. Cette fois, l'ennemi n'obtint qu'un résultat insigniliant : il enlève à notre droite un seul isolé, mais, par contre, laisse entre nos mains le cadavre de l'officier qui dirig-cait l'attaijue. Cet insuccès était dû à une vigilance plus étroite de notre part. Instruits par la première affaire, nous a\ ions pris les dispositions nécessaires pour é\iter la surprise. Dès (jue le moment critique lut arrivé, les hommes sortirent et occupèrent leurs postes de combat. Cette mesure était terrible, mais elle s'imposait: nos défenses n'étaient pas encore suffisantes, et, par ailleurs, il était préférable de courir les risques <lu bombardement que de s'exposer à être massacrés, sans défense, au fond d'un abri.
Cette précaution nous évita une catastrophe; cUe nous coûta cher cependant. Deivv" torpilles tombèrent en jtlein milieu de l'une de nos tranchées; elles nous tuèrent cinq hommes et en blessèrent plusieurs autres.
Vers dix heures, le bombardement s'espa\;a et,
peu à peu, le calme se rétablit. Dans le silence de la nuit, les nerfs se détendirent et tombèrent à plat : nous étions usés. Nous dormîmes d'un lourd sommeiJ, indifférents à tout.
Le lendemain, nous ne reprîmes conscience que pour sentir douloureusement le grand vide creusé parmi nous : la veille encore, moins de douze heures auparavant, nos camarades vivaient dans une heureuse tranquillité, à cent lieues de penser au sort qui les attendait. Et tout à coup la mort avait passé parmi nous et nos amis étaient disparus 1 C'était fini.
La journée se passa dans l'accablement qui comprimait les esprits et les cœurs. Les heures s'écoulèrent avec une lenteur désespérante, en attendant le moment de rendre aux victimes nos derniers devoirs.
La cérémonie était fixée pour la soirée. Vers six heures trente, les hommes de service et les amis étaient rassemblés au poste de secours, et pendant que s'accomplissaient les préparatifs du départ, ils contemplaient les restes sanglants. Le triste spectacle! Des corps étendus, des membres figés dans une dernière contraction, des vêtements en lambeaux, souillés de terre, et le sang coulant par d'horribles blessures! Mais ce qui pardessus tout absorbait l'attention, c'étaient les pauvres tètes; les visages crispés étaient noirs de
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pouilio. maculés de houe jxHric de sangf, les cheveux en désordre. Des yeux ouverts, sans reg^ard, roflélaicnt encore l'horreur suprême; des i)ouches héantes scnihlaient proférer encore le dernier cri d'angoisse éperdue.
Lentement le cort^g^e s'éhranle, encadré par le jiiquet (jui marche le fusil has, la tète hasse aussi. JjCs amis, en foule j»ressée, suivent, les fronts courbés, dans un silence poignant, li\r<'s à de sombres pensées. Sous une imj)ression de tristesse navrante, la funèbre troupe défile, dans le jour qui baisse, sur le tortueux sentier qui court au flanc du ravin et, après une marche longue et monotone, arrive enfin au cimetière.
Il est grand déjà, ce cimetière! Lentement, jour par jour, les tombes se sont alignées et peu à peu ont envahi le champ qu'elles recouvrent à présent de leur glorieuse moisson de croix. Sur les inscriptions, nous suivons la j)rogression inexorable de la mort; voici tout d'abord des Anglais qui, les premiers, ont reconquis ce coin <le notre France; leurs croix s'alignent avec cette brève mention : X..., dead in the action. Puis voici les Français, et le défilé des régiments commence. Enfin voici le nôtre: déjà nous avons pavé notre tribut. Grand cimetière! Et combien d'autres pareils jalonnent la longue ligne du front!
Mais bientôt une impression de sérénité monte du cimetière, et dépasse les noires pensées. C'est
qu'il est bien touchant, dans sa simplicité, ce cimetière. Pas de ces monuments encombrants et laids où s'étale la vanité des survivants, pas de chaos discordant dans lequel se survivent les inégalités de la vie. Les tombes sont toutes pareilles, et dans leur rusticité elles sont belles : de pauvres croix de bois aux inscriptions uniformes, des encadrements modestes, et sur la terre quelques fleurs, dernier témoignage d'un ami vigilant. De cette simplicité, un sentiment intense de paix religieuse se dégage : nous sentons que nous sommes entrés dans le champ du repos, sous les yeux de Celui qui fait justice au cœur.
Nous avançons, et voici que devant nous s'ouvre un vaste trou béant : la tombe commune de nos cinq braves. Ses dimensions insolites évoquent derechef le drame dans sa tragique horreur.
Les brancardiers s'approchent, déposent les corps et les alignent sur le bord de la tombe, pendant que la foule se groupe en un morne demicercle. Aussitôt les belles prières commencent et se déroulent : les corps sont descendus et la dernière bénédiction leur est donnée.
Mais ce n'est pas tout. Les assistants n'ont pas pénétré tout le sens des formules liturgiques; ils n'ont pas saisi les touchantes implorations, les demandes de pardon et de paix. Alors ils veulent prier encore, prier à leur manière. Soulager leur eœur si plein d'affection pour leurs pauvres amis 1
Afin (le permettre à co désir île se satisfaire, je les invite donc à réciter une dizaine de cliapolct. L'ajipel est entendu et accepté avec joie. Aussitôt, tous se mettent à genoux sur la terre remuée, et (lu hord (le la lomhc, en présence des corps immobiles, une pricrc ardente monte vers le ciel. Les cœurs sont étroinls par le spectacle navrant; l'émotion se communi(iue, grandit, éclate : des sanglots entrecoupent les paroles. Mais chacun se raidit et la pricre se j)0ursuit, empreinte d'une foi profonde et d'une intense imploration.
La prière est finie. A présent pèse le silence lourd, tragique. Les esprits se livrent aux pensées qui se dégagent de cette tombe immense. Ils \oient celte belle jeunesse fauchée, d'un coup brutal. Ils sentent, plus que jamais, le vide irréparable, les nobles amitiés brisées. Ils revoient le passé, les jours atroces supportés dans des souffrances communes, les heures de paix vécues dans une douce intimité. C'est fini! Mais surtout, les pauvres familles! Les imaginations se transportent au loin, se représentent les fovers atteints : vieux parents, é[»ouse entourée de beaux eid'ants, sœurs et fiancées. Nous les voyons recevoir, demain, la dernière lettre, la lire avec amour et puis, pleins de confiance, attendre la suivante, c(dle (|ui ne viendra j)lus...
Cependant les brancardiers ont commencé leur ♦uiicbrc besogne. La terre tombe, glisse, coule et.