T2 IMPRESSIONS DE GUERRE
matin, sur la terrasse de notre P. C. Après les premières courses, en attendant d'autres occupations, je respirais, j'admirais la mer de verdure qui se déroulait à mes pieds, et me laissais aller au grand calme qui montait de la nature tranquille.
Soudain, mon attention fut attirée par deux points qui se mouvaient sur le sentier dans le fond du ravin et semblaient se diriger vers nous.
Tout d'abord, je me désintéressai des nouveauxarrivants. Qui étaient-ils? Sans doute des agents de liaison, des liommes de corvée. Peu importait. Je me replongeai donc dans ma contemplation, sans plus me soucier d'eux.
Quelque temps après cependant, poussé par une curiosité aux abois, en quête du moindre incident, j'inspectai de nouveau le sentier : les deux hommes venaient décidément à nous. Ils étaient déjà suffisamment rapprochés pour quaux gestes, à la démarche, nous puissions conje('turer leur identité. Pendant quelques instants, nous nous efforçons de déchiffrer l'énigme. Quel est le premier? Il ne répond au signalement d'aucun homme du bataillon. « Mais c'est un renfort, » s écrie quelqu'un. « Voyez, il est en capote. Et puis, voyez donc, il a des cuirs jaunes tout neufs; })our sûr, il vient du dépôt! — Cest certain, ajoute un autre. Le second, c'est notre margis, qui revient de chez le colonel et le ramène. Regardez, il porte son sac. »
Les conjectures étaient justes. Dix minutes après, le renfort, suivi de son charitable compagnon, ù quelcjucs centaines de mètres de nous, achevait de grimper la pente raide. Triste renfort! Bien qu'allc'gé de son sac, il paraissait à bout : il escaladait les marches d'un pas lent, fatigué : à chaque instant, il s'arrêtait pour souffler, s'efforçait de redresser, mais en vain, sa taille voûtée. — « Dame! murmura quelqu'un, le dépôt a vidé son magasin ! »
Bientôt, l'arrivant débouchait sur notre terrasse et sa vue nous clouait sur place dans un véritable ahurissement : un vieillard à la tète blanche ! « Le malheureux! Que vient-il faire parmi nous? » Telle fut l'unique pensée qui occupa nos esprits. L'ancien semblait bien fatigué de sa rude montée : il était congestionné, il haletait. Il s'arrêta donc et, appuyé sur son fusil, sans parole, l'œil vague, il aspirait l'air à traits profonds. Nous mîmes ce temps à profit pour l'inspecter. Il paraissait usé ; mais, par contre, une âme de fer semblait animer son corps débile : sa figure maigre, à la peau flottante, aux rides profondes, laissait trans})araîtrc une énergie indomptable. Un brave assurément; du reste, il en portait la marque officielle : un galon de sergent rehaussait le bleu de sa manclic et, sur sa poitrine, se détachaient le vert d'une croix de guerre et le jaune de la médaille militaire. Mais qui était ce brave?
Pendant que le mystère tenait nos esprits en suspens, le sergent, ayant recouvré son souffle et sa présence d'esprit, avait remarqué, à quelques pas de lui, le capitaine, qui, en l'absence du commandant, dirigeait le bataillon et qui, intrigué, le dévisageait en silence.
Aussitôt l'ancien redressait, autant qu'il le pouvait, sa taille branlante et présentait les armes avec une conviction de conscrit, puis, encouragé par un sourire bienveillant, s'avançait et, avec une bonhomie parfaite, tendait la main à l'officier. « Mon capitaine, dit-il, c'est vous qui commandez le bataillon? Je suis bien heureux de faire votre connaissance. » Le geste et la démarche n'étaient guère conformes au protocole, mais le bon vieux était si touchant que le capitaine accepta de bonne grâce ces avances et y répondit par une poignée de main et par quelques franches paroles de cordiale bienvenue.
Nous considérions cette scène avec un étonnement amusé, lorsque le compagnon de route vint rompre le charme : « C'est un Lorrain 1 nous chuchota-t-il. Il a eu son père fusillé en 1870, et il vient pour le venger! »
Son père fusillé, le venger! Ces mots nous pion gèrent dans la stupeur. En un clin d'œil, les images, les sentiments se pressèrent et défilèrent en ordre serré devant notre esprit troublé. Le sombre drame se dressa, comme une féerie, de-
vant nos yeux. Nous vîmes un homme les yeux bandés; devant lui, une rangée de Prussiens, et, à l'arrière-plan, une femme, des enfants qui pleuraient.
Une vague de pitié immense, mêlée de sourde colère et de révolte, nous ébranla et nos cœurs se soulevèrent. Puis, nous suivîmes notre Lorrain le long' de sa triste carrière; nous le vîmes quitter son pays, vivre en France, attendre avec impatience le jour où il pourrait rentrer en maître chez lui et venger le forfait. Nous parcourûmes avec lui le long calvaire d'attente stérile; nous vîmes défiler les sombres années qui, une k une, emportaient un lambeau d'espoir. Nous le vîmes lutter contre l'abattement grandissant et, enfin, dans les dernières années, les années de lâche capitulation, j)leurer, la rage au cœur, la perte irrémédiable de sa chère Lorraine. En quelques instants, nous souiïrîines la gamme ascendante des douleurs qui, pendant un demi-siècle, avaient abreuvé ce cœur de leur amertume croissante. Nous étions remplis soudain d'un profond attendrissement pour cette victime; mais on même temps, la grandeur de son geste rélevait bien haut dans nos esprits et un sentiment de profond respect nous dominait.
Sous l'empire de ces impressions, nous nous étions approchés et, à notre tour, par des témoignages de ciiaude sympatiiie, nous nous cH'orcions de faire sentir au vieux sergent que son geste était
compris, qu'il n'avait parmi nous que des admirateurs; et que, dans notre rég-iment, il trouverait plus que des frères, des fils empressés et aimants.
Notre entrevue fut de courte durée. Aussitôt remis de son ascension, le sergent n'eut plus qu'une idée : « Je dois rejoindre ma compagnie. — A laquelle étes-vous affecté? lui demandai-je. — A la 6'. — Parfait; c'est la mienne. Nous aurons donc le plaisir de faire ample connaissance au prochain repos. » Je mis mon nouveau compagnon sur sa route ; il s'enfonça dans le boyau et je le perdis de vue pendant quelques jours.
Au prochain repos, je retrouvai mon vieux Lorrain à notre table de popote, où j'eus même la chance d'être son voisin. Comme je l'avais promis à notre première entrevue, je nouai une connaissance plus intime.
Dans son passé, un épisode entre tous excitait ma curiosité : le terrible drame de 1870. Je craignais, il est vrai, de réveiller des souvenirs douloureux et j'hésitais à aborder la question. Luimême, par hasard, me mit sur la voie. Je saisis l'occasion et laissai entrevoir à mon voisin l'intérêt que provoquait en moi son histoire. De bonne grâce, il me la conta dans tous ses détails. La voici.
« En 1870, nous habitions dans un faubourg de Metz, où, jusqu'alors, nous avions mené une vie tranquille et heureuse. Lorsque la guerre éclata,
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deux de mes frères s'engagèrent aussitôt; pour ma part, je n'avais que treize ans, j'étais donc condamné à être le témoin passif des horreurs de l'invasion. Bien vite les terribles nouvelles arrivèrent : les Français, vaincus, reculaient et les Prussiens, comme un flot menaçant, s'avançaient vers nous. Bientôt Bazaine s'enfermait dans notre ville et, pendant deux mois, nous vécûmes dans l'espoir angoissé de la délivrance. Puis ce fut la honteuse capitulation et aussitôt après l'entrée des Allemands. Ali! mon ami! Quelle liorreur que la lourde marche de ces sinistres soldats noirs! J'entends encore leurs pas marteler le pavé de notre rue, pendant que, pleurant de rage, je les considérais derrière nos rideaux tirés.
« Et ce n'était que l'avant-goût des horreurs de l'invasion! Dès le soir, une douzaine de Bavarois faisaient irruption chez nous et, sans façons, s'installaient en maîtres. La paille de l'étable ne leur suffisait pas; il leur fallait nos lits. Ils entrèrent donc chez nous et passèrent l'inspection des chambres. Ils y trouvèrent ma sœur qui venait de mettre au jour un enfant, la veille. Sa situation aurait dû exciter la pitié, sinon le respect de ces hommes. Mais ces Allemands étaient des brutes. Sans tenir aucun compte des réclamations de ma mère et des plaintes de la malade, ils arrachèrent celleci de son lit et la traînèrent dans la cuisine oîi ils la laissèrent évanouie sur le pavé froid. Puis
ils se partagèrent les chambres et s'installèrent. « A ce moment même, mon père rentrait et trouvait dans la cuisine sa fille étendue par terre, sa femme en pleurs essayant de la ranimer et, tout autour, les petits poussant des hurlements d'effroi. Mon père s'arrêta interdit sur le pas de la porte. Subitement, il était devenu pâle comme un mort. Il ne dit pas un mot, mais fixa sur ma mère un regard interrogateur. Celle-ci tendit le bras vers les chambres et d'une voix étouffée murmura : « Les Prussiens ! »
« Soudain, les yeux de mon père brillèrent d'un éclair de rage; le sang empourpra ses joues. Il sortit sans mot dire et quelques instants après, reparaissait armé d'un gourdin. Nous comprîmes ce qui allait se passer et, glacés de terreur, nous nous jetâmes sur lui. « Louis, pour tes enfants, reste tranquille, » criait ma mère! « Papa, papa, » implorions-nous tous. Mais aveuglé par la rage, mon père n'entendit rien. D'un pas de somnambule, il se dirigea vers les chambres, ouvrit la porte d'un geste brutal et disparut.
« Comment vous raconter cette scène épouvantable? L'horreur me fait encore dresser les cheveux au seul souvenir.
« Nous étions plongés dans une noire stupeur, dans l'attente d'une catastrophe, lorsque, tout à coup, dans les chambres, ce fut un bruit de lutte, des chocs, des cris; puis, comme un éclair, les
Bavarois défilèrent devant nous, poursuivis par mon père, qui frappait à tour de bras de son terrible gourdin.
« Ils n'étaient pas sortis tous! Quatre d'entre eux gisaient dans les chambres, le crâne fracassé.
« Mon père rentra bientôt, jeta son bâton au milieu de la cuisine. Il s'assit en face de sa fille encore inanimée et, sans un mot, plongé dans un sombre désespoir, la considéra, les yeux fixes.
« Ce ne fut pas long. Bientôt des pas cadencés faisaient sonner les pavés de la rue, et, quelques instants après, des crosses retentissaient à notre porte. C'était la garde! Les Bavarois entraient aussitôt; l'un d'eux, l'un de nos hôtes, désignait mon père d'un geste; les soldats se jetaient sur lui et l'entraînaient au milieu de nos cris de désespoir.
« Le lendemain matin, vers huit heures, la garde faisait de nouveau irruption ciiez nous et, sans un mot d'explication, nous emmenait tous, laissant la malade abandonnée.
« Et savez-vous où ces monstres nous menaient? A l'exécution de mon père! Voyez-vous, ils n'ont pas beaucoup changé depuis quarante-six ans, les sauvages î
« Nous fûmes donc conduits, comme des malfaiteurs, entre deux rangs de soldats, à travers les rues de la ville. Malgré notre effroi, nous poussions des cris pitoyables qui faisaient pleurer les
passants et qui de temps à autre nous valaient, de la part de notre escorte, des coups de pied, des coups de crosse.
« Nous parvînmes enfin à une place. Des soldats étaient alignés tout autour; le peloton était déjà disposé. Nos gardiens nous conduisirent tout auprès, afin que rien ne nous fût épargné de l'horrible spectacle. Mon père fut alors amené et collé au mur. Un officier s'approcha et lut la sentence de mort. Mes sanglots m'empêchèrent de comprendre; je me souviens seulement d'avoir saisi : « hospitalité violée, » et « ennemis sans défense! »
« Nous voulûmes nous jeter alors sur notre père et l'embrasser une dernière fois, mais les sauvages furent sans pitié ; ils nous rudoyèrent de coups et nous ne pûmes envoyer en guise d'adieu que des « papa, papa » déchirants.
« En même temps, les fusils furent armés, s'abaissèrent; un commandement rauque fut poussé; une détonation retentit et mon père alla frapper du front les pavés de la place.
« Aussitôt la troupe se retira; notre escorte nous laissa et nous nous jetâmes sur le corps de notre pauvre père que nous couvrions de baisers et de larmes et que, dans notre égarement, nous persistions à appeler de « papa » désespérés.
« J'étais fou de douleur et, pendant quelques instants, je m'abandonnai sans résistance, sans réaction, à une immense détresse. Mais mon ef-
fondrement dura peu : j'étais Lorrain; bien vite, je me cabrai devant le crime. Ma pensée se tourna vers ces brutes odieuses qui venaient de disparaître. Mon cœur bouillonna de colère, de rage. Je sentais dans toute sa hideur l'infamie de l'assassinat et je ne pouvais rien! Mais l'avenir était à moi. Je me redressai et, devant le cadavre de mon père, je jurai de le venger, de tuer, quand je le pourrais, ces infâmes Prussiens.
« Vous me croirez si vous voulez, jamais je n'ai oublié mon serment et, pendant quarante-fjuatre ans, j'ai attendu patiemment roccasioii de l'exécuter. Que ce fut long, mon ami, et que j'ai souffert, surtout ces dernières années, lorsque la France aveulie semblait nous avoir abandonnés! Mais enfin, l'heure est venue! »
— Votre serment est déjà rempli, au moins en grande partie; il me semble que ceci en est la preuve, lui dis-je en montrant ses décorations.
Je voulais ainsi l'amener au récit de ses exploits. Quelques anciens m'avaient fait à ce sujet des allusions pleines de promesses. Je désirais donc vivement en connaître les détails. Malheureusement, si notre brave consentait, dans l'intimité, à dévoiler ses souffrances, il n'aimait pas à étaler sa gloire. Avec douceur, mais avec fermeté, il détournait mes interrogations, mes allusions. Pour arriver à mes fins, j'usai donc de diplomatie. « Mon cher Chabrier, lui dis-je, j'ai besoin de votre livrot
pour le mettre à jour. Pourriez-vous me le confier? — Très volontiers ! » et aussitôt le vieux sergent me tendit le document, sans se douter qu'il me livrait son secret.
Je feuilletai les pages d'un air indifférent et bientôt j'arrivai aux états de services et aux citations. J'avais ma base d'enquête. Avec la ténacité d'un juge d'instruction, je poussai mon interrogatoire. Se voyant pris au piège, mon voisin esquissa un sourire bienveillant. « Puisque vous y tenez tant, me dit-il, allons-y. » Et il me fit de son passé militaire un récit que j'écoutai, rempli d'une profonde vénération.
Ce récit est une épopée de patriotisme et de courage.
Au début de la guerre, Chabrier paraissait peu appelé à une vie d'aventures. Mécanicien retraité de la Compagnie de l'Est, il jouissait d'une honnête aisance; une belle famille lui donnait tout le bonheur que l'on peut trouver en terre d'exil. Tout le retenait donc chez lui.
Mais Chabrier était Lorrain, et il n'avait pas répudié son serment. Aussi, dès qu'un vent d'invasion souffla sur notre pays, il sentit se rallumer dans son cœur la rage folle de sa treizième année. Résistant aux sages conseils de ses anciens chefs qui lui opposaient sa situation et ses cinquantesept ans, brisant les résistances des siens, il s'engageait à la mairie de Troyes; et quelques jours
après, les hommes du 310° avaient la stupéfaction de voir parmi eux une tète chenue et un corps hranlant.
Cliahrier était favorisé de la Providence : il arrivait pour un jour de victoire. L'on était alors à la veille de la hataille de la Marne, et le premier ordre (|u"il entendit lire à sa compagnie fut la proclamation où le général Joffre déclarait que l'heure était enfin venue de ne plus regarder en arrière.
Regarder en arrière, Chahrier n'y pensait certes pas. Il avait l'âme toute pleine des noirs souvenirs de l'Année terrihle et surtout il voyait toujours devant lui, sur une place de Metz, contre un mur, un corps étendu, immohile au milieu d'une mare de sang fumant. Il était donc prêt à faire face à l'ennemi et à se faire tuer plutôt que dclàciier pied.
Il ne fut pas réduit à cette extrémité; il eut la joie délirante demarclier en avant et de tailler des croupières aux Prussiens : il les poursuivit à travers les marais de Saint-Gond et les reconduisit jusqu'à Reims.
Hélas, la marche en avant était finie et son entliousiasme faisait hientot place à une austère énergie et à une longue patience. L'ennemi s'était ressaisi et, solidement établi sur les liauteurs environnantes, il résistait à nos assauts furieux.
Le régiment de Cliabrier, le 4 octobre, reçut l'ordre de s'emparer de Brimont. Afin d'éviter les surprises, le commandement décida tout d'abord de
reconnaître le terrain. Chabrier s'offrit pour la périlleuse mission et partit avec quelques camarades.
De leur hauteur, les Allemands suivaient tous les mouvements des nôtres et, avec une prodigalité insensée, arrosaient impitoyablement les endroits où ils découvraient quelque trace de vie. La situation était terrible, mais le courage de notre héros était indomptable. Il courait d'un trou d'obus à un autre, passait entre les marmites et toujours avançait. Tout à coup, il fut surpris dans un bond. Les fantassins boches, qui depuis quelque temps l'épiaient, lui tirèrent une salve. Trois coups de fouet le frappèrent en pleine chair : une balle avait traversé l'épaule, une autre le thorax, une autre le côté. Il se jeta dans un trou, se tàta, vit que rien n'était cassé et, sans calcul, contuma son exploration. Lorsqu'il fut en possession des renseignements attendus par ses chefs, il fit demitour. A son entrée dans la tranchée, ses habits dégouttaient de sang. Il fut évacué.
Il ne traîna guère dans les hôpitaux et le dépôt. A peine guéri de ses blessures et remis de son alTaibhssement, il demandait à reprendre son fusil et à rejoindre le front : cette fois ce fut le 8" qui le reçut.
Chabrier arrivait à point pour la grande offensive, au printemps de 1915. Il allait prendre part aux combats acharnés de Mesnil-les-Hurlus et, par sa
conduite héroïque, devait exercer une influence considérable autour de lui.
Dès le début, il se fit remarquer par son entrain, sa crànerie et, bien vite, il eut la joie farouche d'abattre un Prussien : « Vous ne sauriez croire, me disait-il, le soulagement que j'éprouvai en le voyant tomber. Tout d'un coup, la contraction qui avait serré mon cœur quarante-cinq ans auparavant se détendit et un contentement intense m'inonda : mon père était vengé enfin! Mais mon rôle n'était pas fini; il fallait aussi venger la France! »
Il continua donc à se battre comme un lion. Tous les jours, du 21 au 21 février, il monta à l'assaut à la baïonnette et enfila des Boches. Entre toutes, le 27 février fut sa journée de gloire. Il mérita, à cette occasion, une attestation officielle de bravoure de son commandant qui voulait, en attendant la citation et la médaille, rendre un hommage à sa vaillance. Je transcris le document :
« Sergent Chabrier, engagé volontaire pour la durée de la guerre et arrivé à mon bataillon, 1" du H' d'infanterie, fin décembre 1914. Par son entrain, sa vaillance extraordinaire, son mépris dvi danger et son adresse, a abattu un Allemand; a exercé la plus iieureuse influence sur le moral de ses camarades pendant les attaques de Champagne.
« S'est particulièrement distingué à l'attaque au nord de Mesnil-les-Hurlus, le 27 février .
« 1" A neuf heures, ayant aperçu un mouvement dans un boyau commun, est sorti de la tranchée, a abattu, en trois coups de feu, les trois premiers grenadiers allemands et mis les autres en fuite, sauvant ainsi toute sa section.
2° A quinze heures quinze, a chargé comme un démon à la tête de ses camarades. Blessé à la tète, a refusé de se laisser évacuer. A marché jusqu'au 5 mars, jour où ses forces l'ont trahi.
« Ajoutons que Chabrier est parti en campagne avec le 310' où il a reçu plusieurs blessures.
« Il mérite la croix de la Légion d'honneur.
« A. Ebernecht. »
De nouveau, Chabrier connut la vie insipide et la lourde impatience de l'hôpital et du dépôt. Mais son énergie le guérit vite et, sans perdre de temps, il reprenait sa place sur le front.
La nouvelle étape fut monotone : il mena la vie grise des tranchées. Cette existence était trop lourde pour lui. Ses dix mois de fatigues, les violents combats auxquels il avait pris part l'avaient épuisé : six semaines s'étaient à peine écoulées que ses forces l'abandonnaient. Terrassé par la maladie, de nouveau, la mort dans Fàme, il devait quitter ses compagnons et croupir à l'intérieur.
Cette fois le séjour fut long. Sa santé était délabrée. Malgré les soins les plus attentifs à l'hôpital,
et ensuite au dépôt, en dépit des ménagements de ses chefs attendris, il restait maladif. Sentait-il, durant quelques jours, un afflux de force, vite il courait à l'infirmerie et sollicitait la permission de partir : « Monsieur le major, regardez, disait-il en redressant sa taille voûtée, je suis comme un jeune homme de vingt ans! » Mais le major, saisi de compassion, restait inexorable : « Non, mon vieux Ciiabrier. Encore un peu de patience! »
Pendant presque un an, Chabrier lutta contre cette bienveillance et enfin l'emporta. Au début de juin, il revenait parmi nous, tout heureux de se retrouver face aux Prussiens exécrés.
Ce vieux brave nous arriva auréolé de mallieur et de gloire. En dépit de sa pudeur à étaler son infortune, malgré sa répugnance à chanter ses exploits, son passé fut bientôt percé à jour et pour tous il ne fut plus, au bout de quelques jours, que le martyr de Metz et le liéros de Mesnil.
Ces titres lui valurent aussitôt le respect général et une vénération profonde. En outre, il eut bientôt gagné tous les cœurs : il était si bon, si dévoué, si paternel; il savait montrer tant d'intérêt à ses camarades, à ses hommes, à ses enfants, comme il disait. De plus, sa belle âme resplendissait de l)atriotisme et d'énergie : il suffisait de lui entendre prononcer quelques mots pour comprendre qu'une seule chose au monde comptait pour lui : la vie-
toire et, en attendant, la lutte sans défaillance et sans merci. Et ce n'était certes pas un bluffeur. Son attitude aux tranchées était garante de la sincérité de ses paroles : là, pas de besogne mesquine pour lui; tout était sacré. Il ne tolérait aucune négligence autour de lui; mais, par contre, il payait d'exemple : de service, toujours il était sur le qui vive, toujours il épiait le Boche, comme si le salut de la France eût dépendu de lui seul.
Cette bonté, cette ardeur chez un vieillard débile avaient touché les hommes au cœur : ils l'admiraient, ils l'aimaient, ils l'imitaient.
Drapeau vivant, ce vieillard, en venant parmi nous, nous avait amené avec lui la force d'un bataillon.
PaulD...,
Sergent au N" de ligne.
Depuis que ces lignes ont été écrites, le sergent Chabrier nous a quittés. Il avait présumé de ses forces; en quelques semaines, la vie rude des tranchées avait vaincu sa superbe énergie. Malade, il a dû, avec un regret immense, dire adieu à ses compagnons plus jeunes et plus heureux.
Nous avons perdu notre drapeau, mais la grande leçon qu'il a préchée parmi nous reste gravée dans nos cœurs et y porte ses fruits.