DEUXIÈME PARTIE
LA BELGIQUE SU US LE JOUd
Zij zuUen hem niel (einmen Den fieren vlaamsehen Lcenw.
« Ils no le dompteront pas, le lier lion de Flandre! »
Lorsque, après de longs mois passés sous le joug allemand, l'on se retrouve en pays libre, on est étonné des idées fausses que se font les neutres et les amis sur l'état réel de la Belgique après dixhuit mois d'occupation. Si l'on exagère paifois la situation matérielle, nul ne soupt^onne le martyre intérieur.
C'est que les reporters postés à Taffùt des nouvelles, le long des frontières, n'ont bien souvent à enregistrer (|ue les bruits fantaisistes colportés par les fuyards ou les jeunes volontciires. Le reporter neutre obtient-il un passeport, il sentira l'indignation lui monter au cœur devant les ruines de nos Nieillcs cités... Mjiis il ne verra pas tout : les lues ont été déblayées; les nécessités de la vie ont fait
surgir des reconstructions provisoires. La désolation en est diminuée d'autant. Ce n'est pas par les Belges qu'il aura la vérité complète. Pudeur naturelle qui empêche de livrer ses douleurs à un inconnu, hantise de l'espionnage allemand, ils ne confieront pas à l'étranger le secret de leur cœur. Bien moins encore faut-il compter sur les révélations de l'envahisseur. Le gouverneur général avouait que pour lui nous étions une « énigme psychologique » : il n'a jamais dit si vrai... Resterait donc pour le voyageur la chance — mais elle est rare — d'assister à quelque explosion spontanée du sentiment national. Il verrait alors que notre peuple, soumis pour l'extérieur aux maîtres du moment, a compris le mot d'ordre de son grand cardinal : « A l'envahisseur vous ne devez ni ohéissance vraie, ni estime, ni respect : vous ne connaissez qu'un seul roi, le roi-chevalier 1 »
Les pages qui suivent ont pour objet de faire connaître Tàme belge pendant l'occupation. Le tableau est imparfait : certaines sont peut-être trop détaillées, d'autres restent volontairement incomplètes. Il y a des héroïsmes sur lesquels il n'est pas temps encore de faire pleine lumière... Les situations décrites s^appliquent plus spécialement à Bruxelles, oii d'heureuses circonstances me mirent, pendant assez longtemps, à même de suivre l'évolution des esprits dans les diverses classes de la
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société. Inutile de dire (ju'il a fallu de-ci et de-là démarquer certains accessoires...
Mais avant détudicr l'àme belge elle-même, il faut voir (juelle situation lui est faite. Donc, tout d'abord, l'Allemand.
Sa fat^on de comprendre roccupaliou j)eut se résumer ainsi. Absence du tact le plus élémentaire, manie de liarceler la population par des règlements mesquins qui, à la longue, exaspèrent, création d'une atmospbère indéfinissable de malaise et de défiance par un incessant espionnage.
Pas l'ombre de psychologie. Ils sont incapables de comprendre que nous ne leur sachions aucun gré de l'Iionneur qu'ils nous ont fait de nous envahir. Pjt cela, même chez les plus intelligents et les mieux disposés.
Un savant qui, au moment de la guerre, travaillait depuis des années dans nos vieilles bibliothèques, revint l'été dernier et s'empressa d'aller rendre visite à ses anciens amis. Au cours de l'entrevue, très cordiale de sa part, il fit cette confidence : « Avant de revenir, j'ai chcrclié à vous apporter de bonnes nouvelles et, entre nous, voici ce (pion m'a dit de bonne source : le gouverne-
ment allemand est très bien disposé envers la Belgique, il consentira à lui pardonner son alliance avec la France et l'Angleterre et lui fera parmi les États de l'Union germanique une place meilleure encore qu'à l'Alsace et à la Lorraine. Évidemment, le roi Albert, qui s'est rendu impossible par sa folle intransigeance, sera remplacé par un prince allemand, mais à part ce détail la Belgique verra combien l'Allemagne ouvrira larges pour elle les bienfaits de la germanisation. »
A la lumière de ces déclarations, il y a peut-être moyen de concilier les appréciations divergentes émises sur le gouverneur général Freiherr von Bissing. Ceux qui l'approchent de manière suivie estiment qu'il pourrait être plus mauvais. D'après eux, son manque de doigté vient de ce que, en bon adorateur de la Deutschland iiber ailes! disciple en politique de Nietzsche, l'article premier de son credo s'énonce ainsi : la raison d'être de la Belgique, comme de tout autre État, est de graviter autour de la Germanie, tout comme les simples mortels ne servent qu'à mettre en plein relief les qualités deVUebermensch.
Très logiquement dès lors s'est opérée la mainmise sur tous les organes de la vie nationale. Tous nos monuments, nos musées, les chambres législatives, les ministères, le palais du roi, l'hôtel de ville, la Bourse, le Palais de justice, et même la place des Martyrs où reposent les héros de l'Indé-
pendance, tout est attristé par le drapeau allemand. Partout des sentinelles allemandes, partout, même au cimetière d'E. .., auprès du monument de soldats prussiens morts en 1870!
Au Palais de justice, la salle d'audience, les cours d'assises et de cassation sont envahies. La magistrature et le barreau sont encore tolérés dans les petites salles où tous les services ont été relég;ués. Quel symbole! Il n'est pas rare que les avocats, pour se rendre chez eux, doivent passer dans le corridor au milieu de soldats alignés... pour la visite médicale.
Le parc est fermé aux Belges; les officiers y chevauchent sur les plates-bandes et dans les allées, et près du palais de la nation se trouve le grand garage des autobus qui vont et viennent, emportant les accusés et condamnés politiques vers les diverses prisons.
Ajoutons cependant que quelque chose a changé dans l'altitude des envahisseurs. D'abord il n'y a presque plus de défilés de troupes, ni de parade marsch. Arrivées et départs se font à la dérobée, surtout la nuit. Non sans raison : les soldats arrivent généralement bien dépenaillés, et les Bruxellois, gens malins, pourraient se demander d'où vient leur peu d'entrain à voler vers ces victoires décisives (jui se remportent chaque jour... sur les communiqvié.s. (Juclipiefois encore, ils se payent le bluft' innocent d'étaler leur butin. En un jour,
j'ai rencontré quatre cortèges de mitrailleuses montées sur mulets. Cette abondance m'aurait fait impression si, en queue des quatre défilés, je n'avais remarqué le même mulet blanc conduit par le même gros Allemand... Le même jeu se renouvelle parfois avec les cortèges de prisonniers, mais plus rarement, car invariablement, à chaque « exhibition )),le nombre des prisonniers baissait.
Les officiers maintenant ont moins de morgue. Ils exigent de leurs hommes plus de tenue. Les trams sont, à ce point de vue, un excellent terrain d'observation. A Bruxelles, dix soldats ont droit dans chaque voiture au parcours gratuit. Quand ils sont onze, le receveur n'arrive presque jamais à percevoir le billet du voyageur supplémentaire, cliacun prétendant ne pas être le « onzième »... Souvent le receveur juge prudent de ne pas insister. Mais qu'un officier paraisse, et on assiste à un changement à vue : le « onzième » vient spontanément payer son billet.
J'étais un soir sur un des derniers trams qui vont de la Bourse à la porte de Tervueren. Le receveur n'avait pu s'opposer au chargement d'un soldat ivre que des kamarades complaisants amenaient à la caserne. A la hauteur de la colonne du Congrès monte un officier, le receveur expose le cas. L'officier fait aussitôt arrêter le tram, donne ordre aux kamarades d'empoigner notre homme, qui est jeté à bas du tram. Comme il ne tenait plus
debout, on le prend à bras le corps, et on le traîne sur le trottoir jusqu'au poste de Treurenberg. Les soldats reviennent, le tram repart, et l'officier, très digne : « Je tiens à ce que nos soldats se conduisent bien! »
On ne saurait s'y méprendre, les chefs obéissent à un mot d'ordre supérieur, dont on ne distingue pas nettement Je mobile. Veulent-ils faire oublier les exploits du début? Sentent-ils la victoire leur échapper? ou bien, au contraire, sûrs (subjectivement) de la victoire (1), veulent-ils préparer les civils à la germanisation méthodique de notre pays? Il est difficile de savoir; mais qu'on ne se laisse pas tromper parles apparences. Le trait suivant, dont Texactilude m'est garantie par un témoin hors pair, rend bien le fond de ma pensée :
A X..., un détachement allemand occupe un château, le pro[)riétaire possède des serres splendides, et prie l'ofllcier qu'on veuille ne pas les saccager : si on désire dos raisins, il se fera un plaisir de les cueillir lui-même : l'officier donne des ordres en conséquence.... Deux jours après, le
(1) Ceci n'est pas une plaisanterie. Je t^uis persuadé que chez l)on nombre de ces automates vivants, qui acliôtent chaque matin, pour 5 ou 10 pl'ennigs. aux aubctles de journau.x, leur nu'ulalitù (juotidionue, rùgin- l'a^surarice subjective du succès final. Le cuntiaire étonnerait quand on voit avec (juelie bonne volonté moutonnière ils avalent les communications .savanuncnt cuisinées par li' W. T, B. (cesl-à-diro, d'après les Anversois : Weinig Te Betrouweu, comme qui dirait : •< Ne vous y liez pas »).
châtelain, surprenant un soldat dans la serre, en fait la remarque au feldvvebel, qui fait comparaître le pauvre homme, et lui strie la figure de quelques coups de cravache bien appliqués. Discipline allemande!... Après quelques jours, le détachement va quitter le château; le soldat maraudeur s'approche du châtelain et lui présente sa carte : « Monsieur, en temps de paix j'étais avocat à N... et suis homme du monde; ma conduite vous aura étonné; sachez ceci : si j'ai dévasté votre serre, c'est sur l'ordre formel du feldwebel; en cas de refus, j'aurais encore été puni davantage. »
Les Belges ont saisi le manège. Les politesses teutonnes restent sans réponses. A leur grand étonnement, ils ne sont invités ni même reçus nulle part. Dans la rue, on les ignore. Ils n'ont qu'un terrain où ils puissent essayer leur galanterie, les trams ; là encore, ils en sont pour leurs frais. On refuse de s'asseoir à côté d'eux, ou d'accepter la place qu'ils cèdent aimablement. On se brosse ostensiblement quand on les a frôlés. Une petite scène vécue : le tram est comble, une dame monte. Un gros major se lève, fait une large place : « Merci, Monsieur, je resterai debout. » Là- dessus, un abbé bien connu à Bruxelles se lève : « Bien aimable, Monsieur l'abbé, je me ferai un plaisir d'accepter. » Parfois, sur les plates-formes, pour obtenir qu'on fasse un peu attention à lui, un officier demande du feu à un Belge. Il faut s'exécuter.
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mais lorsque l'Allemand rend le cigare avec un sourire, on le jette, et gravement on en tire un autre de son étui.
Malgré ces désagréments, ils se plaisent à Bruxelles, où ils viennent oublier les mauvais jours de l'Yser, Brussel, schoene Stadt, répètent-ils. Pendant ces jours de repos, beaucoup reçoivent la visite de leurs familles; d'autres en grand nombre vont s'engouffrer dans leurs ignobles cafés-concerts, (jui sont arrivés d'Allemagne avec personnel complet.
Pour (jui se rappelle leur indignation pharisaïque contre la corruption des races latines, il est écûHirant de voir l'impudeur affichée qui organise « les plaisirs des soldats avec toutes les précautions » voulues. On m'excusera de ne pas préciser.
Il faut, par contre, rendre justice aux sentiments profondément religieux des soldats catholiques. Leur livre de prières à la main, ils sont très recueillis pendant les offices, et sipendant la journée ils passent devant une église, ils y entrent quelques minutes. Ce que l'on peut noter ce[)er.dant, c'est que, même dans l'exercice de leur religion, l'autorité a des procédés qui choquent nos idées les plus rudimentaires sur la liberté de conscience. Un jour j'ai assisté à des confessions militaires à Sainte-Gudule. Les soldats arrivaient par paquets d'une trentaine environ et se partageaient entre les six ou huit aumôniers militaires. Dans la nef.
un feldwebel se promenait, et de temps en temps faisait signe à quelques soldats, qui attendaient leur tour, d'aller à tel confessionnal moins achalandé. Et ils paraissaient trouver cela tout naturel.
Cette esquisse d'ensemble devrait être précisée sur beaucoup de points. Bornons-nous à quelques traits saillants.
D'abord l'organisation. Elle est admirable. — Qu'on veuille bien ne pas attribuer h cet adjectif un « jugement de valeur ». On peut constater chez des criminels des qualités de sang-froid et de prévoyance, sans rien abdiquer de Ihorreur qu'on a pour le crime. Sous ce rapport, certains Belges, emportés par leur juste indignation, perdent parfois de vue les droits de la vérité, et ne veulent voir dans leurs adversaires que des déficiences. Pour avoir fait l'éloge de l'organisation allemande, je me suis un jour attiré cette réponse lyrique d'un bourgeois, très calme à l'ordinaire : « Monsieur, quant à moi, je ne saurais reconnaître aucune qualité au revolver qui a blessé à mort la patrie, ma mère! »
Mais précisément, c'est la perfection de cette organisation qui rend inexcusables les excès sans nom des premiers mois. Lorsque, en haut lieu, on eut constaté que les cruautés avaient assez
duré, on chang-ea le fusil d'épaule et, comme par enchantement, on vit surgir d'Allemagne les rouages tout {)réparés de leur organisation cjui systématiquement, pas à pas, sans dévier d'une ligne, se déroule méthodiquement. Ils la compléteront par une réglementation de plus en plus ahsorhanle, ils retendront à toutes les hranches de notre activité, à toutes les communes de notre territoire : vrai travail de pieuvre, enserrant progressivement ses victimes dans ses monstrueux tentacules, les étouffant sans qu'elles aient presque poussé un cri.
Nous ne parlons pas ici de la zone des armées, Y Etappegebiet (Gand, Bruges, Tournai), mais de la « Belgique occupée ». A sa tête est le gouverneur général, et sous lui, un gouverneur civil, les gouverneurs militaires de Bruxelles, du Brabant, des diverses Kommandanturs, assistés eux-mêmes de tout un essaim de Kreischefs, de Pass-centrale, de Pass-bùros, do Mehlamt de tout calibre. Les Meldamt sont les bureaux où les étrangers, les cidevant gardes civicjues, les jeunes gens en àg:e de milice, etc., doivent à jour fixe se porter présents (1).
La police bruxelloise est restée en fonctions. Elle doit saluer les ofliciers allemands... quand il
(1) Lo Meldamt tor (îross Bruuel (c'eal-&-dirc raR^lomération bruxelloise) t si établi rue du Méridien, dirriète l'anciin Observatoire.
n'y a pas moyen de ne pas les voir. Les vides causés par la mobilisation ont été comblés par des citoyens de bonne volonté, pas méchants pour un sou, la « garde bourgeoise », populaire comme l'arrière-ban de la « garde civique ». Des policiers sont venus d'Allemagne. Ils portent, suspendue au cou par une chaîne, une plaque de cuivre avec l'inscription Polizei. On les voit déambuler, graves, partout où l'animation est plus grande. Ils sont inoffensifs.
Nous n'en disons pas autant des nombreux commissaires généraux groupés autour du gouverneur. Ce sont des hommes mûrs, ayant dépassé l'âge de porter les armes, qui, chacun dans sa branche, ont acquis une réelle compétence. On a ainsi les commissaires des banques, des usines métallurgiques, des charbonnages, des verreries, des grains, des fabriques de cigares, etc. Ces commissaires, ayant eux-mêmes en Allemagne de grands intérêts dans la partie, sont enchantés de ce mandat, qui leur ouvre — au nom de la loi I — toutes les portes chez leurs concurrents belges, leur permettent sous prétexte d'inventaire de pénétrer tous les secrets de fabrication, d' « éclairer » le gouverneur général sur les mesures les plus efficaces pour mettre l'industrie belge en coupe réglée, et la ruiner pour de longues années.
La manière cauteleuse dont s'opère ce banditisme officiel le rend plus cruel encore à nos indus-
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triels. Les loups s'introduisent dans la bergerie avec une telle bonhomie, alfectant de parler de « nos intérêts communs », l'avenir de « notre » l)ranche, sans paraître remarquer la froide réserve qui accueille leur intrusion (1).
Comment faire parvenir cette réglementation à outrance à la connaissance des « chers administrés »'/ Un « Recueil officiel des lois, arrêtés, communiqués... du gouvernement général » a bien remplacé le Moniteur belge, mais personne ne le lit. C'est alors que M. von Bissing con(;ut l'idée de génie qui lui assure dès à présent une notoriété mondiale : l'affichage sur tous les murs de Bruxelles. Tous les genres s'y mêlent en un agencement kaléidoscopique; il y en a de toutes les couleurs, de tous les formats, de tous les styles aussi. Condamnations à mort, prix maximum de la farine ou de la viande, règlements sur la fréquentation scolaire, le nettoyage des étahles, le moratorium, l'échenillage, le respect de l'occupant, admonestations paternelles ou philippiques; tout cela pêle-mêle. Et ce n'est j)a8 la variété qui manque. Par o.\emi)le, sur la circulation des bicy-
(1) Un iiidusliicl me disait qu'au lours d'une de ces enlrevue;!, le conimis8;iire tira tout à coup de son porlefeuiilo une plioto- Ktapliie : • Ceii vous intéressera, cher colU''giie : ma femme et ma petite fille. Dilos! ne les trc'uvez-vous pas gentilles'?. . » Et mon ami ajoutait : « Combien volontiers je lui aurais luncc sa |iliologrujihio à la fdfv, mais il fallait me contenir... Ce cambrioleur-lionime du monde aurait pu d'un Irait do plume former mon usine, et mettre mon personnel sur le pavé I... •
dettes : en dix jours, j'ai vu le règlement changer trois fois. Premier arrêté : « A partir de demain, toute circulation de bicyclettes est interdite »; deuxième arrêté : « A partir d'aujourd'hui, peuvent seuls rouler en bicyclette, les ouvriers qui se rendent à leur travail » ; troisième arrêté : « Dorénavant, personne ne pourra circuler en vélo que dans un rayon de 6 kilomètres du lieu de son domicile. »
M. von Bissing sait que le ridicule ne tue pas et s'en donne à cœur joie. Il paraît ignorer parfois que les enfants peuvent lire ses affiches et que, chez nous, pueris debetur reverentia.
Organisation savante, mais qui n'est pas aussi efficace qu'on le voudrait chez nos maîtres. Ainsi pour ces bureaux où les gens d'âge militaire devraient se présenter à jour fixe : des quantités de jeunes Belges ont refusé de se soumettre à ces formalités qu'ils jugent déshonorantes, et beaucoup même ont échappé aux lourdes pénalités auxquelles les expose leur noble attitude. Cet accroc au prestige organisateur des Allemands ne laisse pas de leur être sensible.
Les Allemands n'ignorent pas l'omnipotence de la presse, ils en ont fait un levier puissant de prussification. Un coup de cravaciie, et, nouveau
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Moïse, von I3issing fit couler sur les plaines de Belgifiue les sources de la KuHur... A Bruxelles on compte une dizaine de ces « mares à canards allemands » : Le ïiruxdlois, la Belgique, le Quotidien, Gazet van Brussel, le Messager, l'Écho de la Presse internationale (?), etc. Tous ces journaux doivent insérer les communi(jucs WollT, sans préjudice des nouvelles qui doivent nous mettre dans la mentalité voulue; les Alliés n'y peuvent remporter de succès qu'après approbation de la Kommandantur; plusieurs de ces journaux — leU'immonde Bruxellois — ont comme chef de rédaction un officier allemand.
Deux circonstances rendent l'influence de cette presse particulièrement pernicieuse : d'abord la difficulté do s'en passer. Dans le désert où l'on vit, on peut se contenter des eaux saumàtres qu'ils offrent pour étancbcr un peu la soif des nouvelles. . . et bien rare est celui qui ne se sent pas un peu plus dé[)rimé, un peu moins confiant, lorsqu'il replie le journal.
En outre, plusieurs de ces journaux font preuve de j)hilantliropie réelle. La Belgique, par exemple, a sa chronique (juotitiiennc où chaque infortune peut solliciter des lecteurs le secours dont elle a besoin. Sans aucun doute, ce journal a rendu de vrais services matériels. iMais les patriotes avertis se déliiMit des intentions...
On peut passer sous silence les nombreux quo
tidiens d'outre-Rhin, dont la clientèle est presque exclusivement allemande; mais il faut regretter que tant de Belges achètent les illustrés germains, surtout Vlllustrierte Kriegskurier. Le document par l'image est alléchant, je le sais bien; mais on oublie que c'est là soutenir l'ennemi, que les documents reproduits sont fort peu objectifs, quand ils ne sont pas honteusement truqués. Mais ils viennent du pays de Haeckel, l'homme aux licences scientifiques. Exemple : le Kriegskurier reproduisit à quelques mois de distance deux fois le même cliché : des mariniers anglais regagnarit précipitamment le rivage. L'en-tête seul avait varié : le premier échec était censé se passer près de Zeebrugge, l'autre aux Dardanelles. Au choix! Ou plutôt non : un patient fureteur, en parcourant les anciennes collections de la revue allemande Die Woche, y découvrit vers l'année 1908 un article largement illustré sur « les récentes manœuvres navales en Angleterre ». La fin des manœuvres, au moment où le parti vainqueur oblige les assaillants à une retraite précipitée vers leurs navires, était illustrée... avec le cliché qui deviendrait plus tard Zeebrugge et Gallipoli.
Ce qui rend la vie plus pénible encore, c'est la perfidie de l'espionnage, l'arbitraire de la procé-
dure, le mépris de toutes les règles du droit, quand elles n'entrent pas dans les cadres du Deutschland ûber ailes.
Une nuée d'espions s'est infiltrée partout. On , sait que ces gens-là n'ont égard à rien pour arriver à leurs fins, qu'il n'est sentiment sacré d'honnêteté naturelle ([u'ils ne profanent : ce point a été mis assez souvent en lumière pour me dispenser d'y insister. Un détail moins connu peut-être est l'heureux hasard qui mit un hon patriote en possession d'un groupe photographié! Une trentaine d'espions allemands, dont plusieurs femmes. Inutile de dire que le précieux document fut reproduit à des centaines d'exemplaires, et qu'il a rendu des services signalés : un homme averti en vaut deux.
La plupart de ces espions ont été identifiés, à la grande fureur de leurs patrons, qui aiment l'ombre ; plusieurs, hélas, sont des Belges, on y compte même, dit-on, deux ou trois soldats!... Heure viendra, (jui tout payera! Les Allemands avaient aussi réussi à corrompre quelques receveurs des tramways bruxellois : ils épiaient discrètement les voyageurs, qui ne soupçonnaient rien, et « passaient » ensuite leurs victimes aux détectives allemands. La direclion dos trams a eu vent de l'affaire : actuellement, dans le personnel comme dans le public, presque tout le monde connaît le numéro dos brebis galeuses.
Plus répugnante encore est l'action des agents
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provocateurs, des hommes parlant parfaitement le français ou le flamand, qui se mêlent aux groupes, lient conversation dans les trams, où ils disent pis que pendre des Allemands. Malheur au naïf bourgeois qui donne dans le panneau : au premier arrêt du tram, l'agent provocateur hèle deux ou trois soldats, le pauvre Belge est arrêté, conduit à la Kommandantur, envoyé à Saint-Gilles, où il attend parfois très longtemps que l'on instruise son affaire.
Ce mot instruction a ici pour eux une signification toute spéciale : les avocats ne reçoivent qu'exceptionnellement l'autorisation de voir leurs clients, et encore toujours en présence d'un « confrère » teuton. Jamais ils ne reçoivent communication du dossier, et peuvent s'attendre aux plus invraisemblables « surprises d'audience » : il arrive que la lecture de l'acte d'accusation à l'audience diffère en tous points de ce qui avait paru motiver l'arrestation. Comment veut-on qu'un avocat défende son client ainsi ex abrupto, alors qu'il n'a pu discuter avec lui le système de défense, qu'il ignore même les charges précises, et ne sait rien des pièces à conviction tombées entre les mains de la police impériale? Le Conseil de l'Ordre s'est élevé à plusieurs reprises contre des atteintes aussi flagrantes à la dignité du barreau. Réponse : M" Théodor, bâtonnier, plusieurs membres des plus éminents du Conseil de l'Ordre,
ont été envoyés en Allemagne. D'autres avocats ont reçu défense de se présenter encore à la barre, et c'est ainsi, par exemple, que M' Théodore Braun n'a pu défendre la malheureuse miss Cavell.
Tout ce qui précède n'est guère qu'une toile de fond, le décor de la scène sur laquelle les Belges restés au pays jouent un acte — non le moins héroïque — de la terrible tragédie qui se déroule en ce moment.
A l'avant-plan, bien en évidence, se dresse la noble figure du cardinal Mercier, toute nimbée du respect que tous les Belges, sans distinction d'opinions, lui ont voué. Il est actuellement sans conteste le premier citoyen de la Belgique, le reflet de notre auguste souverain, dont il partage la cfievaleresque attitude. On a pu dire de lui : ce vaincu se sait et se montre un juge; nulle faiblesse ne paralyse l'indépendance de son verdict, nulle colère n'en altère la majesté. Est-il étonnant que les Allemands le détestent? Ils n'osent pourtant s'atta- (juer à sa personne : n'est-il pas prince de cette <our jtontilicale dont la diplomatie allemande doit reconnaître l'inmiense autorité morale?
Fortifiés par l'exemple de leur primat, nos popu-
lations continuent à porter l'épreuve avec une constance héroïque. Ce sentiment se manifeste au dehors de façons très variées. D'après les pays d'abord : un oflicier allemand disait : « A Liège, on nous ignore; à Namur, on nous craint ; à Bruxelles,
on se de nous. » Puis, d'après le flux et le
reflux d'espoir qui passent sur ces provinces, d'après les mille autres circonstances qui influent sur les âmes Quoi qu'il en soit de ces nuances, on peut résumer comme il suit les sentiments des Belges « envahis » : mépris et haine de l'envahisseur, attitude ferme de résistance passive, confiance inébranlable en une restauration complète.
A l'origine surtout le contraste était nettement tranché! Allemands et Belges vivaient côte à côte en s'ignorant. Entre gens comme il faut il n'était pas reçu de s'écrire par l'intermédiaire de la kaiserliclie deutsche Post; les volets ou stores restaient baissés; on ne sortait qu'en toilette sobre et de couleur foncée; les pâtisseries étaient désertes... La longueur de l'épreuve et les nécessités de la vie ont forcément amené un certain fléchissement dans certaines manifestations de cette réserve digne, mais cuisante pour les occupants.
Cette reprise partielle du tourbillon de la vie a malheureusement une autre cause : le retour au pays, vers le mois de novembre 1914, de cette partie frivole de la population qui, en août, avait fui vers la côte, où sa légèreté insouciante avait
indigné nos sol3ats, pendant la retraite sur l'Yser. Au mois de mars, la taxe sur les absents fit rentrer également des éléments moins désirables pour la dignité nationale. 11 serait injuste de blâmer tous ceux qui sont rentrés alors, mais il est hors de doute qu'à ces deux époques on a remarqué une diminution dans la « mentalité de guerre ». Comme les personnages en question sont très remuants, qu'on les voit le malin au bois, à midi sur la terrasse des cafés, l'après-midi aux terrains de football ou de tennis, de là dans les pâtisseries, pour passer ensuite leur soirée dans un music-hall quelconque, on comprendra que la présence de quelques-uns de ces bourdons suffise à modifier défavorablement l'impression que l'étranger rapporte d'une visite en pays occupé.
Les « vrais Belges » ont gardé fidèlement la dignité de leur attitude. Dans telle famille, qui porte un des noms les plus anciens de notre armoriai, plus de fleurs sur la table de travail, plus de palmiers dans le hall ou les escaliers ; dans le jardin, les parterres n'ont pas été renouvelés; à table on a supprimé le plat de douceur, sauf les rares occasions où l'on admet un intime ; les réunions des « Petites Abeilles » (1) ont remplacé les Five o'clock fm joyeux et mondains; le soir, après le
(1) Œuvre pour les tout petits jusqu'à trois ans. La discrète et materoelle charité des c abeilles » a sauvû des cnfaots par miliiiTs.
dîner, on se rend au salut, ou bien, comme je l'ai vu, on va en famille, bourgeoisement, humer l'air frais au square voisin. C'est la guerre, dit-on, il faut montrer que l'on comprend la gravité de l'heure présente.
Dans les classes populaires, le même sentiment se fait jour plus spontanément peut-être, en tout cas avec plus d'exubérance. Passez, le soir, dans la rue Haute ou la rue Blaes, surprenez au passage les conversations sur le pas des portes, et vous serez édifié : il n'est question que de notre roi — « pour un fameux, ça en est une fois un, savezvous! » — de nos braves petits soldats, d'une lettre du front reçue par une voisine, d'une victoire nouvelle que les Alliés « auraient » remportée, des dernières « bêtises a des communiqués, de ce que les Boclies viennent encore d'inventer pour... ennuyer le monde, et de la dernière zivanze (moquerie, farce) par où il leur a été répondu.
L'homme du peuple passe vite des paroles aux actes. Les Allemands le savent; et si l'on voit parfois défiler dans ces quartiers des patrouilles on nombre, un « singulier soldat » n'osera jamais s'y aventurer. (Allusion à une affiche célèbre : « Défense formelle de se moquer encore non seulement des troupes qui défilent, mais aussi des singuliers soldats qui se promènent en ville. »)
Une lettre venue du front, disions-nous. Il en arrive, en effet, et, pour bien des familles, c'est
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le seul rayon de soleil qui éclaire la vie. Pendant des semaines, on ira retirer chaque jour le précieux document de la cachette où il repose. On le relira les larmes aux yeux... après avoir hien fermé la porte; car si les Allemands savaient!... Malheureusement, un trafic scandaleux exploite trop souvent des sentiments aussi respectables, et fait payer 2, 3, jusqu'à 5 francs, un mot de l'absent. J'ai connu une brave femme oblif^ée de demander ù son mari d'espacer davantage ses correspondances, qu'en un mois elle avait payées 35 francs. VA\e avait dû emprunter pour retirer la dernière lettre des mains d'un porteur sans compassion. N'est-ce pas à pleurer? Sans doute, il existe des organismes qui, par patriotisme pur, renouent les liens entre les soldats et leurs familles, et leur <-ourageux dévouement m('rite notre reconnaissance; mais la majorité des porteurs sont des gens sans aveu pour qui un paquet de lettres n'est (|u'une marchandise lucrative. Une fois la frontière passée, ils la vendront par lots régionaux au plus oQVant; celui-ci clierclicra à écouler, avec le plus de bénéfice possible, le stock de cluujue ville ou comnmne; le dernier porteur tiendra la dragée haute devant la famille, heureuse de paver n'im- [)orte quel j)rix une lettre du cher absent.
Dans la bourgeoisie aussi, une mentalité nouvelle s'est manifestée. On est fier maintenant d'avoir un fils soldat. Les parents aiment à racon-
ter les actes de vaillance de leurs enfants. Ils les encouragent dans leurs lettres à faire tout leur devoir. Bien rares ceux qui s'opposent à ce que leurs jeunes gens partent comme volontaires, et pourtant ils savent ce qu'une pareille décision implique de dangers pour leur fils, de désagréments possibles pour eux-mêmes. Il est clair que les « embusqués » jouissent d'une réputation plus qu'équivoque. Le boycottage de tout ce qui sent l'allemand est en honneur, à tel point que le Freiherr von Bissing a cru devoir menacer d'une amende de 10 000 marks — excusez du peul — tous ceux qui chercheraient à enrayer la prospérité des maisons allemandes.
Parmi les relations qui sont dues à l'occupation, notons en passant les gens du monde qui ont fait connaissance pour avoir passé quelques semaines ensemble dans les prisons de la Kommandantur. On finira par montrer du doigt ceux qui n'y ont pas fait un petit séjour.
On comprendra aussi que la crainte continuelle de l'espion rende la vie insupportable. On ne peut respirer à l'aise : les murs ont des oreilles ; il faut être continuellement sur ses gardes. Et il arrive que cette « espionnite » donne lieu à des quiproquos amusants. Un jour, je reçois d'un de mes cousins le billet suivant : « Mon cher, une aventure désagréable arrive à un de mes meilleurs amis : son fils, qui allait s'engager, a été pris non
loin (le la frontière. La famille est persuadée de la parfaite honorabilité du Monsieur qui est venu chez eux « tuyauter » leur (ils, et qui leur a fait très bonne impression; pour moi, je ne puis me défendre de l'idée qu'ils ont eu affaire à un vulgaire espion. J'ai promis à la famille de les mettre en rapport avec une personne de toute confiance,. . . et je le serais bien obligé de tirer l'afTaire au clair. Si tu veux, retrouve-moi demain, à cinq heures, au coin de telle rue... De là, je te présenterai à la famille, qui te donnera tous les renseignements... » — Heureux de rendre service à mon cousin, je fus exact au rendez-vous. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il me conduit dans une maison... où j'avais été moi-même quelques jours auparavant sans me nommer. Là tout s'expliqua dans un formidable éclat de rire : l'espion présumé n'était autre que votre serviteur. J'avais, en effet, donné au jeune homme quelques renseignements utiles, mais il avait eu un malheur en cours de route.
Il serait intéressant de parler plus au long des événements qui, périodiquement, viennent rallumer l'enthousiasme populaire : l'arrivée au-dessus de la ville d'anons alliés, porteurs de proclamations (1);
(1) Si nos aviateurs gavaient quel réconrort ils apportent aux populations, nul doute ([u'ils ne multiplieraient beaucoup leurs
la destruction du hangar et des zeppelins à Evere ou Mont-Saint-Amand, les magnifiques manifestations, pleines de dignité fîère, du 21 juillet et du 4 août, mais cela me mènerait trop loin.
Parlons plutôt de ce qui maintient si efficacement le moral des Belges; et, ici encore, il faut se borner au principal.
Tout d'abord, la zwanze bruxelloise ne perd jamais ses droits. La Libre Belgique résumait très bien la situation dans une caricature : un gros Allemand piétine un pauvre ketje (Bruxellois); le malheureux est écrasé, mais, la mine narquoise, il lance à son Goliath : « Je me ....de toi quand même! » Quelques exemples à l'appui.
Rue Neuve : les cuirassiers de la garde impériale s'exhibent en un cortège impeccable. Immédiatement, au fur et à mesure que le cortège s'avance, les passants font demi-tour, tournent le dos aux Allemands, et s'absorbent dans la contemplation des vitrines. — L'arrêté paraît ordonnant d'employer partout l'heure allemande; on enlève simplement la petite aiguille. L'aiguille des minutes suffira : la diflférence étant d'une Iieure, on saura toujours distinguer 11 h. 25 et 12 h. 25.
Quelle joie de faire insérer dans les journaux vendus aux Allemands, des articles où l'on se moque d'eux, mais bien et dûment approuvés par
randonnées en pays occupé. Pour les Belges restés au pays, c'est comme un trait d'union, par-dessus la ligne de feu.
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la censure! Par exemple une po«5sie parfaitement insignifiante, mais formant acrosticlie, et Tacrosticiie... comment dire? eût été signé du général Cambronnc. A Anvers on vit se promener (1) pendant toute une après-midi, de l'air le plus sérieux du monde, trois grandes jeunes filles, habillées respectivement de rouge, de jaune et de noir. Les passants saluaient avec gravité... Les autorités allemandes curent-elles la jolie ironie du vieux gouverneur danois dont parlaient récemment les Études {'2)1
Mais voici qui dépasse la portée d'une simple zwanze. La fJbre Belgique aura une place de choix dans l'histoire de la résistance. C'est un épisode qui tient du merveilleux. Pas un hameau perdu (jui n'ait entendu parler du journal fantôme. Il j)énètre dans tous les centres; il a un cercle immense de lecteurs, car chaque exeinj)laire passe par vingt, trente, quarante mains. Quand il est en lambeaux, la province le réclame encore, et il
(1) Sous le litre Chronique économique. Marché aux porcs, un JDurnal gerriianophile pubriail sérieusement à peu près ceci : (Nous gazons.) « Le n)arcli6 est très menacé. Au commencement do la guerre, les arrivages itaieut nombreux et do bonne (jualilé. . Mais la consommation a dupasse tontes les piévisions... Kn Flandre surtout, on eu a abattu des masses. A ce compte, les réserves des étables seroul bieiilôt épuisées. Actuellement d'ailleurs on les envoie trop jeunes à l'abattoir, etc. » Kt l'impitoyable allégorie se poursuivait durant deux longues colonnes.
(i) Une Alsace danoise, le Slesvig du \nrd: Etudes du 20 janvier iKii), p. 252. Un arrête sur la mode serait beaucoup plus dans le goût du jour.
continue à y faire du bien. Les Belges les mieux renseignés, les plus fins limiers venus de Berlin n'arrivent pas à savoir le secret. Où s'imprime-t-il? Qui le rédige? La question est sur toutes les bouclies... Une prime de 20 000 marks a été promise à qui découvrirait l'imprimeur. Un homme portant soutane s'est informé avec bienveillance en divers couvents. Au confessionnal, un « bon patriote » a voulu remettre au prêtre 10 000 francs à faire remettre au directeur du vaillant journal... Souvent le bruit court : l'imprimeur est arrêté!... Mais au bout de quelques jours, le mystérieux mais ardent patriote nargue de nouveau la police du kaiser, un nouveau numéro a paru, merveilleusement adapté aux nécessités du moment : encourageant les déprimés, calmant les ardeurs intempestives, aussi digne que cinglant.
On a beaucoup parlé de renouveau religieux. Que faut-il en penser? Y a-t-il eu vraiment accroissement de sens chrétien? Un profane a ici doublement le droit de se taire : les événements sont récents, et ils sont d'ordre intime. Ils échappent à la perception du public. Tout au plus pouvonsnous enregistrer quelques manifestations extérieures de piété, en y ajoutant des indications qui en rendront peut-être l'interprétation plus exacte.
En général les offices divins sont suivis avec beaucoup plus d'assiduité; le noml)rc des communions a beaucoup augmenté. On pourrait citer telle cliapelle où, en trois mois, on en a distribué autant qu'en une année normale. On a multiplié les pieux pèlerinages : et, comme les voyages au loin ne sont guère faisables, les madones locales sont plus honorées que jamais. Dans beaucoup d'églises, il y a tous les jours un salut où l'on prie pour la Belgi(jue meurtrie. Presque partout, on célèbre une fois la semaine une messe pour nos héros tombés au champ d'honneur. Mais c'est surtout aux services funèbres plus solennels que les églises sont combles. Ces cérémonies deviennent parfois de petites manifestations nationalistes. Tels, par exemple, les services funèbres pour le repos de ràmc de l'architecte Baucq, fusillé avec miss Cavell, de MM. Bacckclmans et Franck; la foule obligée de rester dans la rue était trois fois plus nombreuse que celle qui avait pu entrer dans l'église. On y distribua des souvenirs pieux et patriotiques... Un moment d'angoisse à la fin de l'office : on savait que dans l'assistance se trouvaient des mouchards de la kommandantur. Qu'allait faire l'organiste?... L'anxiété ne dura qu'un instant... Tout à coup les grands jeux de l'orgue entonnèrent les premières notes de la lirabançonue, reprise par une foule enthousiaste. Elle pleurait ses héros sans doute, mais non
« comme un peuple qui n'a plus d'espérance ». Des minutes pareilles font oublier des semaines d'agonie... On a, je le sais, cherché à énerver la portée de ces manifestalions de foi chrétienne, on a dit : que de gens n'ont rien à faire! Plus de visites mondaines, plus de bals^ de concerts ni de fêtes : les cérémonies religieuses sont un passetemps, un trompe-l' ennui, qu'on délaissera dès que la vie normale renaîtra. — Les églises, ajoutet-on, sont les derniers asiles, les catacombes du patriotisme opprimé. A l'ombre de leurs voûtes, retentit encore une parole apostoliquement belge, l'hymne national couronne encore plusieurs de nos cérémonies, et réconforte des cœurs brisés sous l'épreuve. Le clergé, dit-on encore, jouit à bon droit d'une popularité sans précédent. Son attitude crâne et digne vis-à-vis de l'oppresseur, son dévouement complet à soulager la misère populaire dans toutes les œuvres d'assistance lui ont acquis une sympathie qui explique peut-être un peu l'assiduité aux offices. — Enfin, fait-on remarquer, que de plaintes, que de murmures ne surprend-on pas sur certaines lèvres soi-disant catholiques t . . . Quand donc justice sera-t-elle faite? N'avons-nous pas assez souffert? Qu'avons-nous fait pour mériter un tel châtiment?
Ces objections prouvent tout au plus, ce me semble, que des facteurs naturels ont aidé le renouveau religieux, et, quant au dernier grief.
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gardons-nous d'exagérer le nombre et la portée de ces plaintes : je crois que le bon Dieu se montrera indulgent pour un cri de douleur écbappé au milieu de si dures épreuves. Celui qui connaît notre caractère national sait suffisamment qu'il ne faut pas prendre au tragique tous nos murmures et nos critiques : au moment décisif nous savons nous montrer ce que nous sommes : bons clirétiens et bons patriotes.
Assurer la vie matérielle, dans les circonstances présentes, est un problème d'une rare complexité. Les pouvoirs publics se sont vus tout à coup devant des situations inextricables. Presque partout les ressources étaient coupées; le numéraire manquait, et même parfois les objets de première nécessité, et même le pain. Ce (jui manquait encore, c'était, quand on pouvait distribuer des secours, le moyen de discerner entre misère et misère, exploiteurs et vrais malheureux. Il y a des situalion.s si anormales! Des familles aisées réduites à la mendicité, des ménages modestes qui n'ont presque pas souffert. Puis, comment surveiller l'usage des distributions faites, empêcher le gaspillage, ou encore raccaparemcnl par II. u
ceux qui ne sont pas dans le besoin? Ce tour de force a été réalisé, et il l'a été sous les yeux, presque sous le contrôle, d'un ennemi peu scrupuleux. Il fallait spécialement empêcher que les secours ne fussent, sous une forme déguisée, réquisitionnés pour les besoins des troupes allemandes.
Telle est la tâche ingrate à laquelle s'est dépensée l'élite de la charité et de la philanthropie, sous le haut patronage des ambassadeurs d'Espagne et des États-Unis. Jamais la Belgique ne sera assez reconnaissante envers ces deux diploïîiates et envers les gouvernements qu'ils représentent. Grâce à eux, notre pays n'a pas été livré à merci. Les envahisseurs savent qu'il y a sur place des diplomates de puissances neutres dont le témoignage pourrait être aussi gênant qu'écouté. Grâce à ces concours éclairés, le problème fut résolu, — non pas adéquatement (1), c'eût été
(1) Que penser, par exemple, de ces « indigents « qui prennent le train pour aller chercher la soupe gratuite, ou des cinémas populaires, qui depuis leur réouverture, l'été dernier, font régulièrement salle comble? On ne peut évidemment approuver ces illogismes, et c'est à bon droit que les autorités communales retirent les secours à ceux qui fréquentent habituellement les séances. Mais qu'on ne condamne pas à l'aveugle, et qu'on veuille au moins avoir égard dans son jugement aux circonstances atténuantes : l'épreuve est si longue, l'atmosphère en pays occupé si déprimante, l'esprit sent le besoin d'une diversion à cette obsession qui dure depuis seize mois! Notons aussi que les cinémas font généralement des prix si alléchants, 50 pour 100 du prix de paix... Tout comprendre, c'est beaucoup excuser!
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impossible, — «la moins de façon aussi satisfaisante (juc possible.
Tàciiotis de donner une idée densemhle de ce ravitaillement dans la Belgique « occupée ». L'objectif est double : l'entrée des secours, leur distribution.
Le premier service est assuré par le C. R. B. (Commission of Relief for lieUjium), le second est dirigé par le Comité national de secours et d'alimentation, avec ses quatre miUe comités locaux, autour desquels gravitent, dans un lien de dépendance plus ou moins étroit, les œuvres diverses, dues à l'initiative communale ou privée.
L'action du C. U. B. ne toucbe qu'indirectement à notre sujet. Bornons-nous à enregistrer le magnifique résultat obtenu pendant la première année : 251 navires ont décbargé à Hotterdam plus de 710 millions de kilos de vivres (1) à destination de la Belgique, ce qui fait une moz/é-n^é? journalière d'environ 2 millions de kilos, soit le chargement de 1 200 wagons de clieniin de fer. Ces secours proviennent, soit de dons spontanés olFerts par les États de 1 Union, soit d'achats faits au moyen des sommes recueillies à l'étranger pour la « B('lgi(jue martyre ». Une des tâches les plus ardues du C. R. B., c'est de faire parvenir ces mar-
(1) Bl<', riz, niaïa, i»ois, lèves, lard, salaisons. On regietto quo l'accord n'ait pu se réaliser, permettant l'introduction d'autres ^irticles.
cliandises à pied d'œuvre, c'est-à-dire aux centres principaux d'où la distribution se fera par les soins du Comité national. Les chemins de fer sont presque entièrement affectés aux services militaires; seuls les canaux sont à peu près utilisables, encore faudrait-il en réfectionner un grand nombre.
Là s'arrête la tâche du C. R. B. Seul un comité de contrôle parcourt le pays pour veiller à ce que la distribution se fasse réellement d'après les conventions arrêtées de commun accord. Ces commissaires — une trentaine environ — sont en partie des universitaires américains, qui ont là une occasion exceptionnelle de s'initier pratiquement à la vie économique. Détail qui m'a frappé : plusieurs parmi eux sont germanophiles, mais cela n'entrave en rien leur admirable dévouement. Ils estiment que la victime de la parole donnée mérite protection et respect, et qu'un ennemi se déshonore, qui ne respecte pas ces titres.
Voilà donc le Comité national en possession des secours. Comment les répartir? Un premier partage consiste à les distribuer entre les diverses provinces, arrondissements, communes. Les bases de cette allocation sont entre autres le chiffre de la population, le degré des privations et des dévastations causées par la guerre.
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Passons aux organismes créés par les communes : soupes communales, mag^asins communaux, restaurants économitjues. Pour bénéficier <le ces institutions, il faut posséder une « carte de ménage » délivrée à la maison communale, se fournir aux locaux désignés et dans les limites lixécs d'après le nombre des personnes et leur degré dindigence.
Les « soupes » sont installées dans les locaux d'écoles, les tbéàtres, les cercles, etc. Le matin, vers onze iicures, on voit aux portes une (ilc pittoresque de gens de toute condition attendant leur « tour de soupe ». La ration, qui revient à 15 ou 20 centimes, en coûte 5, et même est donnée gratuitement aux plus indigents. J'en ai goûté plusieurs fois et l'ai trouvée excellente. Chaque jour, la composition cliange, mais toujours elle contient (pielques bons morceaux de viande. S'il en est qui réclament, ce sont généralement ceux qui, en temps de paix, étaient moins bien servis. A certains jours fixes, on peut se procurer au même endroit diverses autres denrées, pommes de terre, sel, café, légumes, à des prix d'aumône déguisée.
A côté des « soupes », fonctionne l'institution originale des « restaurants économiques », dont à Bruxelles plus de douze mille personnes usent chacpie jour. Ces établissements — actuellement au nombre de cinquante-sept dans l'agglomération bruxelloise — sont des restaurants ou des
hôtels qui, pour 45 ou 7S centimes, offrent aux porteurs de cartes communales d'excellents repas d'une valeur respective de 1 franc et 1 fr. 50. La différence est payée par les comités d'alimentation.
Les « magasins communaux » répondent à un autre besoin. Beaucoup n'en sont pas réduits à la nécessité d' « aller à la soupe ». Certain respect iiumain, le rang à garder les en empêcherait. Mais tout le monde tient à diminuer le plus possible les dépenses du ménage. Comment éviter l'accaparement et la maladie chère aux ménagères, la « provisionnite? » Voici. Les administrations communales achètent au Comité national les marchandises de nécessité courante (café, sucre, riz, confiture, sel, savon, etc..) et créent les magasins communaux, où chaque semaine les administrés peuvent se procurer à un prix abordable les diverses denrées en quantité raisonnable, d'après le nombre de personnes constituant le ménage. Chaque fois, l'employé oblitère sur la carte de ménage la case correspondant à l'achat pour la semaine en cours. On paye, soit en argent, soit au moyen de « bons » émis par les communes et par les divers comités de chômage ou d'assistance. Désire-t-on certaines denrées en plus grande quantité, on s'adresse aux magasins ordinaires. Notons que les prix des magasins communaux ne sont pas de beaucoup inférieurs à ceux des autres maisons, et par suite ne
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causent pas trop de préjudice au petit commerce, tout en mettant un frein efficace à une majoration arbitrairo des prix. Le produit de la vente sert au réapprovisionnement, tandis que le gain — très léger — concourt à alimenter les œuvres communales de secours.
Quant au pain, on est rationné; chaque boulanger reçoit sa farine en proportion du nombre de clients ; des mesures sont prises pour qu'on ne puisse s'inscrire à la fois chez deux boulangers. Changer de boulanger constitue, sous le régime allemand, un acte important de la vie civile, que les autorités doivent approuver, qui exige pas mal de formalités et de démarches !... Où est la liberté si chère aux Belges? Le boulanger qui enfreint le règlement se voit supprimer les matières premières.
Dans les derniers mois, bon nombre de communes ont obtenu de faire venir de Hollande une provision supplémentaire de pains. Ils se vendent assez cher. Des journaux hollandais ont assuré que d'une seule ville (Maestricht) 2 500 000 pains entraient ainsi chaque semaine en Belgique : je donne l'information pour ce qu'elle vaut.
Un autre signe des temps, c'est l'utilisation pour la culture (surtout des pommes de terre) de ter-
rains vagues, même en pleine ville. C'est ainsi que dans le quartier du Cinquantenaire, à l'avenue de Tervueren, ou près de l'avenue Louise, tous les espaces non bâtis sont devenus des jardinets. L'approvisionnement des communes a été ainsi augmenté dans des proportions variables, mais le grand avantage moral de cette initiative est d'avoir donné de l'ouvrage aux sans-travail, dont la longue inaction forcée coûte cher aux communes, pourrait créer un jour un danger pour la paix publique, et préparer pour l'avenir des désœuvrés incorrigibles.
Le problème du chômage est des plus délicats. Le nombre des sans-travail est estimé à sept cent cinquante mille. Le secours ne peut évidemment être refusé à ceux que la guerre prive de leur gagne-pain, mais doit cesser dès que l'ouvrier trouve du travail : aussi exige-t-on que le chômeur vienne chaque jour se porter présent à la caisse de chômage. Or, qu'arrive-t-il? Lorsqu'un chef d'industrie a par bonheur un peu de besogne, il ne trouve qu'à grand'peine des ouvriers qui veuillent échanger les allocations de chômage contre un salaire qui peut n'être que de courte durée. Un directeur de fabrique me disait qu'il devait refuser toute commande pressée, et ne travailler que trois ou quatre heures par jour : ainsi les ouvriers avaient continuellement de la besogne, et officiellement restaient « chômeurs » .
Ce qui rend le problème particulièrement ardu,
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c'est l'intrusion du gouverneur allemand, qui, sous prétexte d'enrayer la paresse, mère de tous les vices, olFre de la besogne aux Belges : par exemple, la confection de sacs, l'entretien des routes, la réparation de locomotives, et défend aux autorités communales de soutenir en quoi que ce soit les familles des récalcitrants, parce que « sans-travail » volontaires. On voit assez pourquoi ces sacs et ces réparations. Cliaque Belge employé à ces travaux indispensables permet à un Allemand de reprendre le fusil. C'est avec fierté (|u'on enregistre l'attitude de l'ouvrier belge en face de cette brutale mise en demeure.
Les événements de Malines et de Luttre ont été particulièrement suggestifs à cet égard. A Malines, von Bissiiig mit la ville aux arrêts (c "est-à-dire régime de terreur, défense d'entrer et de sortir, etc.) jusqu'à ce que cinq cents ouvriers se soient présentés. La menace fut publiée urbi et orhi sous forme d'afliciies comminatoires. Sic rolo, sic jubeo... En tout et pour tout, trente ouvriers s'inscrivirent, des congédiés en grande partie ou des incapables, La situation devenait intenable, et devant l'indignation [)opulairc le gouverneur général dut céder au bout de six jours. Cela ne l'empccba j)a3 de lancer une nouvelle proclamation triompbante, annon(;ant (ju'un noml)re... « suffisant » — remar- »|iio/. le tour de pbrasc! — s'était présenté et qu'il levait l'interdit jeté sur la ville archiépiscopale!
A Luttre — atelier de réparations pour les chemins de fer — se trouvaient, à la date du 23 mai, deux cent trente locomotives à réparer. Sur les mille deux cent cinquante ouvriers de l'arsenal, vingt seulement acceptèrent le travail. Les autres refusèrent malgré toutes les réquisitions. Plus de deux cents furent déportés en Allemagne, leurs familles privées de secours, mais cet exemple n'eut pas l'effet escompté, et les Allemands durent renoncer à aller jusqu'au bout.
Ces misères, ce cliômage ont eu pour résultat de mettre en relief la charité des classes aisées. On l'a dit avec justesse : jamais les pauvres n'ont été mieux secourus que pendant la guerre, tant la charité officielle et privée s'est ingéniée à atténuer tous leurs besoins. Et entre temps, les riches — en particulier la noblesse — n'ont pas hésité à payer courageusement de leurs personnes. A Bruxelles, il n'est pas rare de voir en rue deux dames ou demoiselles du grand monde, un panier sous le bras, mendiant de porte en porte pour l'œuvre des pauvres honteux, ou les « Petites Abeilles ». Et lorsque les dames quêteuses ploient sous l'abondance des dons, quelque passant inconnu, souvent un homme du monde, s'offre à les aider. Il porte le fardeau jusqu'au local de l'œuvre, où les dames
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(le roffice et de la cuisine s'empresseront de préparer le repas des malheureux.
Au commencement de la guerre l'élan de générosité s'est donné libre cours, un peu à l'aveugle. Depuis lors, le besoin s'est fait sentir de canaliser les largesses. Actuellement, dans chaque quartier existe 1' « Œuvre du sou » qui recueille chez les particuliers une cotisation mensuelle, à charge de faire entre les nécessiteux du quartier la meilleure répartition possible. Aussi voit-on sur presque foutes les portes une petite affiche : « Les habitants sont affiliés à l'Œuvre du sou; inutile de mendier. » Les secours en espèces sont donnés sous forme de bons d'une valeur variable, avec lesquels les pauvres peuvent acheter dans les magasins communaux les objets de première nécessité.
On le voit, la situation matérielle, au moins dans les grands centres, n'est pas aussi mauvaise que d'aucuns se l'imaginent, et pourtant le danger est toujours là : que l'Amérique — pour une raison ou pour une autre — vienne ;i suspendre sa généreuse mission, et c'est la famine. On s'en aper(;oit parfois, lorscjue le stock hebdomadaire n'arrive pas à temps : pendant quelques jours on est privé de pain, on se contente de pommes de terre.
Et les magasins, demandera-t-on, le commerce?
Impossible de donner ici une appréciation unique. Certaines branches n'ont jamais connu de meilleurs temps, tels les charcutiers et les'autres marchands de « delikatessen », g-ràce à leur nouvelle clientèle, dont l'appétit est proverbial. Les lampes à acétylène également font furie : leur lumière économique remplace le pétrole qui est hors de prix.
D'autres ont souffert du calme plat pendant les premiers mois de la guerre, mais ont vu revenir leur clientèle sous l'étreinte de la nécessité, tels les magasins de blanc, d'aunages, les tailleurs, les cordonniers, etc. ; on peut user jusqu'à la corde des vêtements, qui, en des temps meilleurs, auraient été déclassés depuis longtemps ; on peut faire ressemeler une ou deux fois de plus ses vieilles paires de souliers : un jour arrive où les réserves de la garderobe sont épuisées, il faut acheter du neuf. Un grand marcliand de chaussures me faisait remarquer à ce sujet que le gain ne correspondait pas à la recrudescence du commerce. Les gens n'achètent que de la camelote à bon marché. Résultat : bénéfice minime pour la maison, sans compter que le client se souviendra que l'article était de mauvaise qualité et oubliera qu'il l'a payé un prix dérisoire.
Pour d'autres, c'est, ce sera probablement jusqu'à la fin (le la guerre, la cessation de toutes aflaircs : tels les magasins de dentelles, de bijouterie, d'ameublement, en g'énéral tous les articles de luxe. C'est non seulement l'arrôt, mais le recul, car il faut continuer à faire face à des frais généraux considérables.
A côté de tout cela, les « métiers de guerre » ont surgi, et sans parler de tous les magasins qui « retapent » les objets usagés (par exemple, teinture et remise à neuf de vêtements défraîcliis, retournage de vieux habits, stoppage et mise de pièces invisibles), on ne peut laisser sans mention le j)ullulement des gagne-petits. Un jour, j'ai compté plus de vingt-cinq camelots autour de la porte centrale. Quel savoureux passe-temps que d'aller flâner devant ces charrettes à bras chargées de fonds de boutique ou d'inventions sensationnelles ; poudre ;i enlever les taches de graisse, crayon pour reproduire instan-la-nément. Messieurs et Dames! n'importe quel imprimé, attache-col inusable, parapluies incassables, la guérison par les plantes de n'importe (juelle maladie,... j'en oublie, et des plus intéressants. Les boniments de ces brocanteurs et charlatans étaient souvent des clicfs-d'œuvre, et la séance était agrémentée parfois de tours originaux par des professionnels de cirque, actuellement sans ouvrage.
Et l'on voit quelle contre-vérité énonçait le