II
autres. Notre petit cimetière à X... contient une douzaine de tombes fraîches, marquées, sur le tertre même, d'une croix de cailloux blancs, et bordées de gazon. Une autre croix de bois porte le nom de celui qui est venu jusqu'ici tomber pour la patrie lointaine.
Ces épisodes de guerre, tristes ou mouvementés, nous rappelleraient, s'il en était besoin, le grand drame où nous jouons un rôle momentanément effacé. Durant trois mois, au camp retranché de Salonique, la guerre active nous apparaissait plus lointaine encore et les soldats maniaient la pelle beaucoup plus souvent que le fusil. Les fossés se creusaient dans un enchevêtrement calculé, les uns parallèles à ce grand fossé plein d'eau, le Vardar, la dernière des lignes défensives, les autres s'en allant en zigzags multiples, le tout abondamment muni de fils de fer. Derrière ces enceintes rébarbatives, le camp dans l'immense plaine vallonnée s'aménageait presque pour le confort. On y creusait des puits, on y délimitait des jardins • où déjà poussaient les radis roses, où les salades donnaient bon espoir. Plus d'un soldat même avait abandonné les armes pour la houlette et quelques bergers bleu horizon promenaient par la plaine le troupeau de leur régiment. Les habitations affectaient toutes les formes, tentes oblongues ou marabouts ronds et pointus, cabanes de roseaux,
DR BRUXF.LLRS A SALONIQUR 403
huttes en terre, cavernes au liane d'un ravin, quelcjues maisons môme en vrai ciment, en pierres autlientiques. Un Decau ville aidait au ravitaillement ordinaire des unités plus lointaines, en attendant de servir au ravitaillement éventuel de la grosse artillerie. Il avait fallu travailler ferme pour mener à bien ces travaux de la guerre et, de la paix, le troupier d'Orient n'a pas connu beaucoup de loisirs.
Maintenant la plupart des auteurs de ces merveilles ont dû laisser derrière eux et à des successeurs le fruit de leur travail ; ils ont avancé, comme nous l'avons dit. Le camp apparaît comme la citadelle formidable où l'on reviendrait s'enfermer en cas de besoin. Mais l'on songe plutôt à partir plus en avant encore. L'on songe surtout, sans regret pour cette terre, étrangère remuée au prix d'un constant labeur, à l'autre terre quittée depuis six mois et vers laquelle se tendent la pensée et les vœux. Périodiquement circule, par ici, le bruit du retour en France, et les moins naïfs se défendent mal de s'y laisser prendre, parce qu'on est toujours un peu dupe de ses propres désirs. Quand le courrier se fait attendre, la poste recueille une ample moisson de malédictions et Verdun nous intéresse plus que tous les hameaux grecs de la région frontière. Presque tous les soldats d'ici ont connu le front français ou celui des Dardanelles; dans l'attente d'un avenir incertain.
ils s'amusent, un instant, du spectacle exotique que les hasards de la guerre leur ont montré. Mais le spectacle est monotone, les comparaisons concluent à l'avantage du vieux pays que l'on aspire à retrouver. L'herbe verdoie, les pistes poudroient et l'on ne voit rien venir, tandis que le soleil monte plus chaud à l'horizon. Les Serbes peutêtre? ou les Russes encore? Pâques est passé, la Trinité s'approche. N'importe, si l'on grogne parfois, l'on est prêt à marcher toujours, par le chemin que l'on ignore, qui sera bon dès lors qu'il mène à la victoire.
Henri du P..., Aumônier de la N* division.
Mai 1916.