Sur la frontière grecque
NE VOlS-TU RIEN VENIR.'
Au bas du village dont les murs d'argile rouge se détachent sur le tapis vert du sol, sur le fond souvent violet des montagnes proches, il est un ravin où poussent les mûriers et les vignes redevenues sauvages. Deux lilets d'eau s'y précipitent,
affectant des allures de torrents sur des cascades en miniature. Autour d'une petite place, posée dans un élargissement du fossé, des tentes recouvertes de feuillage, des tonnelles, un pont rustique. Quelques chevaux, quelques mulets sont attachés aux arbres, une poule avec sa couvée de poussins cherchant sa pitance. Est-ce un village suisse comme on en montre parfois aux expositions parisiennes? Non, nous sommes en Macédoine grecque, les ruisselets déversent leurs eaux dans le Vardar qui coule au bas de la pente, le campement est celui des Français, nomades par devoir, venus en ces régions lointaines pour combattre les Barbares.
Pourquoi ces combattants en expectative ont-ils planté leur tente dans ce ravin peut-être pittoresque, mais sûrement inconfortable, où présentement la pluie les inonde à moins que le soleil ne les grille? Ce n'est point affaire de goûts bucoliques maintenus même au milieu des heures belliqueuses, mais il est à cette résidence plus d'une raison valable. D'abord le village voisin est en piteux état, comme presque tous ses semblables de cette région macédonienne. Les guerres d'il y a trois ans n'ont pas eu besoin d'engins perfectionnés pour jeter bas nombre des mauvaises masures qui formaient les agglomérations campagnardes. Aujourd'hui, toutes ces petites localités sont aux trois quarts en ruines. Il en est une, par exemple, non
loin d'ici, où l'on chercherait en vain une toiture en place, seuls des pans de murs délimitent encore la surface des maisons d'autrefois. Les habitants ont fui ces demeures trop incomplètes pour être encore hospitalières, mais d'autres habitués du village n'ont point voulu céder la place. Les cigognes ont bâti leurs nids dans les arbres qui bordent la petite rivière ; placides et familières, elles accueillent dans leur domaine le troupier émigré. D'ailleurs un trait au moins de leurs mœurs s'accorde, de façon fortuite, avec le cadre de guerre : rien ne ressemble au bruit de la mitrailleuse homicide comme le claquement de bec habituel à ces oiseaux de la paix.
Mais revenons à notre village, ou plutôt au village qui pourrait être nôtre si nous ne nous en étions écartés. Chez lui quelques maisons subsistent encore, capables d'offrir un abri, surtout à des gens qui n'ont plus connu, depuis six mois, le luxe d'une bâtisse à peu près stable.
Seulement les villages sont endroits malsains dans ce pays où ne passent point seulement les cigognes en un grand vol plané. D'autres oiseaux, d'humeur plus farouche, circulent fréquemment, de jour et même de nuit. Icare, l'ancêtre des aviateurs eut, dit-on, en cette région, des expériences malheureuses qui finirent par un plongeon dans une mer voisine. Ses descendants, les hommes volants d'aujourd'hui, passent et repassent, au
contraire, sous le ciel de la Grèce et jettent un coup (l'œil inquisiteur sur la région qu'ils dominent. C'est pourquoi mieux vaut se tapir pour ne point faciliter les choses à l'artillerie d'en face, ni servir d'objectif à quelques bombes descendues du ciel bleu.
D'ailleurs même les indigènes ont abandonné la place et se sont retirés, pour la plupart, en des zones plus calmes que celles des armées. Nous avons assisté à leur exode pitoyable comme celui des fugitifs de France devant l'invasion des premiers mois. Eux aussi, les partants de Macédoine^ avaient entassé leurs trésors hétéroclites sur leurs charrettes de culture. Mais les charrettes étaient seulement de forme plus mérovingienne etl' attelage des petits bœufs gris s'en allait lentement, comme à regret, conduit par leur guide aux haillons bariolés. Ces partants n'avaient point pourtant d'attaches bien profondes dans le pays même. Il y a seulement trois ans, quand les Grecs se firent adjuger cette portion de terre macédonienne, X..., le petit village qui domine notre ravin, était habité de Turcs et de Bulgares. Soit qu'ils aient fui, sans esprit de retour, lors des luttes qui ont eu leurs vallons pour théâtre, soit que les nouveaux maîtres leur aient signifié un définitif congé, tous ces indigènes ont disparu. Alors la Grèce fit appel, pour repeupler son nouveau domaine, à des éléments de race hellénique qui avaient quitté la mère
patrie. Elle leur fît sans doute un tableau st'^duisant des provinces offertes à leur zèle colonisateur. Les émigrés revinrent, ils revinrent de Thrace, d'Asie Mineure, des régions caucasiennes; pendant trois ans, ils s'applaudirent (encore n'est-ce pas très sûr) d'être entrés dans la terre promise. Mais aujourd'hui un nouveau départ s'impose à ces déracinés Les Français ne sont pourtant pas les seuls à occuper actuellement cette région frontière, le bleu horizon et le kaki n'ont pas le monopole des vêtements qui se portent ici. Toute une phalange d'ouvriers a été recrutée pour la confection des routes et quand ces cantonniers partent au travail, la pelle ou la pioche sur l'épaule, c'est une variété de costumes qui défilent avec le bataillon. Les larges ceintures rouges, les immenses fonds de culottes, les fez ou les bonnets, les sandales, les gilets bizarres et la peau des visages tannés, tout cela demanderait les nuances d'une palette assortie et tout cela désespère nos photographes dont les plaques se refusent à enregistrer les couleurs.
Ces travailleurs sont, nous l'avons dit, des étrangers au pays. Dans le village à peu près vide de ses habitants normaux, un peu à l'écart et en contre-bas, l'église est demeurée intacte, si les paroissiens et le pasteur se sont éloignés. C'est une église bulgare, puisque le pays était naguère encore partiellement occupé par des Bulgares, tandis que les Turcs avaient, sur la j)lace même du
village, leur mosquée restée maintenant sans affectation. Mais depuis trois ans, les Grecs orthodoxes installés à X .. avaient naturellement utilisé l'église pour leur culte. Du temple lui-même, il n'y a rien à dire. On y retrouve la disposition ordinaire, beaucoup de bariolage sur les piliers de bois et le plafond. Dans le bas, séparé du reste par une cloison à claire-voie, se trouve l'espace réservé aux femmes, espace surmonté lui-même d'une tribune. Le chœur est évidemment séparé aussi de la nef par la paroi de l'iconostase qui porte toutes les figures de saints devant lesquelles brûlent de nombreuses lampes. Au centre de cette paroi un espace libre permet d'apercevoir l'autel, mais un voile cache cet autel, suivant la coutume grecque, au moment le plus solennel de la messe. L'église était vide ; nous y avons installé une table, bien en évidence, au milieu de la nef, devant l'iconostase.
C'est là que, le jour de Pâques notamment, sur un autel garni de feuillages et de fleurs champêtres, la messe a été célébrée, avec cette simplicité que veulent les circonstances, mais qui ne détruit pas la solennité religieuse. Et tous les paroissiens d'un jour de cette paroisse d'occasion, par cette matinée radieuse et chaude, songeaient, sans doute, aux cloches de Pâques qui sonnaient, malgré la tristesse, dans leurs clochers de France et qui, de loin, leur donnaient rendez-vous pour
l'ail procliain à pareille date... au plus tard. Celte cérémonie presque régulière, dans une église véritable, n'était pas uni(jue pour la région.
Ici, plus que partout ailleurs, c'est l'exception qui devient la règle, la voftte du ciel est à peu près la seule que connaissent nos cérémonies religieuses, à moins qu'une toile de tente ne protège des atteintes directes du soleil heureusement presque toujours fidèle à nos fêtes, du vent qui soufUe les lumières. Pâques surtout vit s'improviser plus d'un autel, au creux des rociiers, dans le fond des ravins, et nombre de soldats vinrent s agenouiller sur le sol pour recevoir leur Dieu.
Mais la guerre, oîi est-elle en tout ceci et quelles en sont les manifestations? La guerre n'est pas ici évidemment à l'état aigu. Les Allemands sont devant nous, pas très loin, flanqués de leurs amis les Bulgares. On sait (jue même ils sont en Grèce, puiscju'en ces derniers temps ils ont franchi la frontière qu'ils avaient respectée trois mois, après la conquête de la Macédoine serbe et la retraite de l'armée française. Maintenant ils ont pénétré de quelques kilomètres et c'est peut-être (nous ne sommes pas dans les secrets stratégiques) pour empêcher le progrès de cette marche en avant que nos troupes sont en partie venues du camp relranciié de Salonique occuper des positions aussi plus avancées.
Depuis que les adversaires se sont ainsi rappro-
chés, il y a ce que nos communiqués pourraient définir « activité moyenne de l'artillerie ». 11 y a même une activité intense de nos avions. Les autres, ceux de l'ennemi, viennent bien aussi nous rendre visite et se font réaccompagner jusqu'à leurs lignes par des obus souvent fort bien pointés. C'est tout un art, et un art difficile que le tir à l'aéroplane. Les artilleurs avouent y rencontrer des problèmes ardus et ne disposent souvent, pour les résoudre, que de moyens de fortune. Mais ici (et, sans doute, ailleurs) se trouvent des spécialistes et des instruments spéciaux. La poursuite de l'ennemi dans les airs devient un spectacle qu'on admire d'en bas, en oubliant, plus ou moins volontairement, que malgré tout l'ennemi est un homme. Depuis nombre de semaines, alors même que les troupes françaises étaient toutes encore retranchées dans leur camp, les avions, de part et d'autre, firent leur besogne. Les nôtres partaient quelquefois, en bandes, comme des oiseaux migrateurs, et les échos lointains nous apportaient le bruit des bombes lancées sur les campements de l'adversaire. Les Allemands rendaient la politesse, mais avec moins d'envergure. Les journaux, même français, ont signalé leurs raids sur Salonique et les environs, avec accompagnement de zeppelins. Une nuit, l'une de ces lourdes machines, par un ciel assez nuageux, vint ronronner autour de notre campement personnel. On entendait très distinc-
tement le moteur, on ne pouvait distinguer l'appareil lui-même. Les bombes dont il gratifia la campagne eurent moins d'effets meurtriers que celles dont ses congénères arrosèrent la ville en d'autres circonstances. Seul, un pauvre canonnier succomba, au moins indirectement, sous leurs coups, écrasé par l'éboulement (ju'un projectile avait provo({ué.
Ces expéditions aériennes amènent des combats entre avions. Les nôtres comptent plus de victimes à leur actif (|u'ils n'ont subi de pertes. Tout à l'heure nous exagérions tout de même la supériorité des temps nouveaux sur l'antiquité, quand nous parlions des progrès accomplis depuis le vol d'Icare. Par deux fois, les légers appareils, l'un français, l'autre allemand, vinrent s'abattre, eux aussi, dans les eaux d'un lac, tuant, hélas! les passagers dans leur cimtc. Il est vrai que, dans les deux cas, l'adversaire leur avait, plus ou moins directement, brisé les ailes.
Tout ne se passe plus en l'air, maintenant que les lignes sont en face l'une de l'autre. Le bombardement réciproque a conunencé,il se continue quand l'un des adversaires aperçoit ou croit apercevoir un objectif de choix. Et parfois les lourdes marmites arrivent, hurlantes, pour s'écraser avec fracas. Parfois aussi, dans la nuit, les patrouilles avancées en viennent aux mains, y laissent qucl- (jues-uns des leurs ou ramènent quelques-uns des