Scène terrible
« Ne vous représentez jamais devant mes yeux ! que de ma vie je ne vous revoie !... »
Il part désespéré. J'ai dit plus haut qu'il a vingt ans. Le soir même, il reviendra, et encore demain, jusqu'à ce qu'il obtienne son pardon, ne se doutant guère de son bonheur!
Car, tandis qu'il a la mort dans l'âme, elle a déjà passé dans un boudoir, s*est assise sur un siège près^d'une table et a, comme lui tout à l'heure, repris la romance, cause de tant d'éclat.
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— Allons, venez vite, il faut chanter !
La suivante accourt, prend la mandoline, accompagne debout les couplets et dit les répliques»
Combien douces à savourer, ces déclarations si discrètes et brûlantes, et comme elle songe à lui, maintenant qu'il ne reviendra plus avant demain. Tout son visage s'est animé, tant elle revit au grand jour le bonheur inavoué de tout à l'heure*
Pourtant la suivante possède un sourire de raillerie délicieux. Le sérieux de sa maîtresse lui semble si peu sérieux ! et elle n'egt point la seule à croire que tout cela est beaucoup de bruit pour rien. Derrière elle, le domestique, somptueusement vêtu à la mode espagnole, entre apportant le
rafraîchissement demandé : tout à coup, il a reconnu la romance, éclate de rire et risque de renverser le plateau.
Telle est la comédie de Tamour, chez Terburg. Elle possède une saveur délicate, ne donnant jamais que les irrésolutions et les inconséquences du cœur, faisant de la vie galante la plus amusante et la plus inoffensive des diplomaties.
Il arrive parfois que le peintre descend d'un degré. Mais là encore ce ne sont point les brutalités qui le tentent, seulement les curiosités psychologiques auxquelles elles donnent lieu. Ainsi du Galant militaire.
Il est d'âge mûr, le teint rouge, les cheveux défaits, la chemise bâillant sous le ceinturon : il digère.
TERBUR6 MORALISTE 59
• Un bon dîner est cause du désordre.
Sur la table recouverte d'un tapis rouge, s'aperçoivent encore les corbeilles de fruits, pèches et raisins noirs, et, sur l'assiette, des grappes laissées par lui, tant il s'est rassasié.
Quelle joie de vivre, et d'être si bien assis I Je le vois cependant très tourmenté* Il a tiré sa bourse pour payer Técot — une bourse qui n'est point grosse, certes ! tenant tout entière dans la main fermée — et je lis tout à coup sur son visage, dans son regard hésitant, dans le sourire niaisement engageant qui s'est. suspendu à ses lèvres, qu'un autre désir lui est venu*
A coup, sûr, la somme qu'il offre est trop considérable pour un dîner*
H La femme qui allait lui servir uue der-
H nière rasade a brusquemenllaissé retomber
H l'aiguière et oublie le verre qu'elle tient à
■ la main. Elle a rougi. Au fond, l'alcôve
B. entr'ouverte apparaît. Acceptera-t-on ?
Peut-être.
- Visage étrange de femme, du charmant eurieusement alourdi par de la vulgarité :
cela se reconnaît dans le nez, dans la bouche hésitante et sensuelle, dans la coiffure déjà défaite et surchargée de bijoux sans valeur, dans l'hermine du corsage qui descend trop bas. Ce n'est certes pas sa première aventure. Pourtant elle se tait, prise d» honte, et lui, interroge sans parler, rien qu'avec les yeux... Tout le drame est là, dans l'incertain et cette mi-
nute précise, où leurs désirs pourraient se rencontrer.
A analyser ce Terburg charmeur, on oublié involontairement qu'il fut un peintre, le plus grand sans doute parmi les peintres de genre, et, chose inattendue 1 très voisin de Rembrandt.
A quoi bon s'attarder au surplus ? Auraitil ainsi donné cette intense impression d'un des côtés de la vie les plus séduisants et les plus fugitifs, s'il eût été moins délicat -dans ses tons et moins vrai dans sa facture? Il importe peii qu'il ait merveilleusement rendu les froissements du satin puisque, fermant les yeux, je ne saurais revoir les
femmes qu'il a peintes autrement vêtues qu'en robes de satin blanc.
Il eut à un intense degré le sens de la passion subtile, et subit toujours une iavincîble attirance vers les perplexités. Ce fut un sceptique, mais un sceptique sans ironie et qui ne crut pas aux blessures profondes de l'âme.
A ses yeux, toute rose est bonne à respirer, et quelquefois à cueillir. Il fut aimé sans doute : si jamais on réconduisît, il dut cependant partir sans maugréer, disant : « A une autre fotsi tout cœur de femme ne vit que d'inconséquences! »
Son œuvre est un marivaudage un peu pervers et délicat; et c'est pour moi un
étonnement profond de songer à cette comédie d'amour sî peu amoureuse, sî pimpante, sortie du pinceau d'un puritain, en plein cœur de Hollande et du XVII* siècle !