SUR
Franz Hais*, peint par VanDyck ! Quelque -chose comme Corneille analysé par Racine, ou encore Lamartine dissertant sur la Légende des Siècles!
Je me souviens qu'encore enfant, et errant au hasard des heures dans les galeries du Louvre, je m'arrêtai stupéfait devant un
* Il coHvient de rappeler ici à ceux qu'étonneraient le titre Petits maitres mis en tête de ces études que l'œuvre de Hais est double : l'une, incomparable et jalousement ^rdée dans Haarlem ; l'autre, plus spéciale, faite d'ébauches ou d'études et dont il sera seulement question dans les pages qui suivent.
PETFTS MAITRES
portrait d'homme, si sec de coloration et d'allure, si parfaitement raide et affirmalif que l'idée d'un théorème de géométrie surgit brusquement k mon esprit.
C'était lumineux et terne, monotone et attirant. Sous les chairs tendues, un feu couvait, et l'on devinait dans les yeux je ne sais quelles passions éteintes par une logique sans âme. Tout y était dur, voulu, absorbé : évidemment l'être représenté pensait orgueilleusement. Point de cœur, mais une raison ; aucune imagination sous le front, mais de l'algèbre, des signes menant ai! vraiavecdesjongleries d'écriture; — et ayant contemplé sans m'en douter l'image de Deseartes, décrite par Hais, je repartis prodigieusement troublé, attiré et r
tout à la fois par le souvenir de la vision énigmatique.
Plus tard — bien plus tard, — c'était à Amsterdam : je vis deux femmes vêtues de noir pareillement, ayant autour du cou la même collerette blanche à tuyauté raide; et elles étaient assises Tune et l'autre sur un fauteuil, demi-souriantes, rêveuses sans illusion, ménagères sans tache, bonnes sans doute, mais avec cet orgueil de la charité qui suffit à la rendre amère.
A chacune d'elles, le bonnet de tulle à oreillettes projetait sur la tempe une ombre en forme d'arc, grâce à laquelle la tête saillait.
Chez la première, cette ombre était à demi lumineuse, comme encore imprégnée
d'or, et, sur le bord de l'arcade sourcilière, elle se fondait sans heurt dans l'ivoire adouci des chairs, en même temps qu'un soleil sanséclat descendait sur les joues, la bouche, les mains elles-mêmes abandon- Dées dans un repos. Sur tout l'être, c'était une lumière inoubliable, épaissie, réchauffante ; seuls, les yeux du modèle sont restés dans le mystère et regardent sans livrer leur secret.
Chez la seconde, au contraire, l'ombre de la tempe marquaitbrutalement sa tache noire. Aucun effacement: près des bords lumineux, des plaques dures de brun faisant surgir les rides et vieillissant la face. Les mains aussi ont des nodosités trop accusées, et subitement, dans un plein jour
étincelant, sortait la blancheur de la guimpe et du bonnet, tandis que la toile paraissait plongée dans une lueur pâle qui aveuglait.
Hais et Rembrandt étaient là, face à face. Je crois bien que, cette fois, je préférai Hais.
Et depuis, j'ai vu le Fou^ ce grotesque à laideur géniale, le Pifferaro charbonneux dont les dents seules rient dans un éblouissement de blanc, et aussi les Archers de Samf-^dW^n, buveurs frénétiques aux costumes bariolés que des écharpes de soie recouvrent, tellement éclatantes qu'on les croirait frôler. Toujours j'ai retrouvé la même impression double éprouvée lorsque j'étais enfant.
Hais est le sublime inégal. Aujourd'hui sa fougue emporte le dessin, s'échappant en un délire de tonalités puissantes ou criardes : demain, il sera le peintre de Descartes auxintections profondes et aux traits resserrés. Dans son œuvre, tout est ordonné, bouleversé, éclatant, assombri, tantôt pensé, tantôt à fleur de lignes. Il est un grand, le plus grand peut-être : il étreint d'angoisse ou fait sourire ; de sa palette s'échappe la vie morose ou folle, toujours exubérante ; et c'est par-dessus tout le peintre mystérieux, car on ne sait plus s'il croit à ses pinceaux, s'il copie des modèles ou s'il ne s'absorbe pas, hanlé par je ne sais quels rêves de choses monstrueuses ou de grotesques lyriques.
Or, imaginez maintenant cet homme représenté par Van Dyck, Tartiste aux élégances raffinées, le mondain délicat qui, mieux que personne, s'attache à la distinction d'allures et aux discrétions de couleur: imaginez le hollandais le plus libre en son besoin de facture large et de visions d'ensemble, traduit par le flamand le plus correct en ses imaginations restreintes, mais exquises , d'autant plus parfaites qu'elles sont plus limitées : — n'aurez-vous point quelque chose de parfaitement inattendu et peut-être unique en l'histoire de l'art?
Au reste, je bénis l'aventure.
Un autre aurait mis plus de coquetterie à accentuer dans l'expression un caractère
dominant: peut-t^lre eût-il été tenté d'ajouter au visage du peintre un peu de la fougue et de l'ampleur d'images qui le hantaient:
Van Dyck le donnera vrai — sans doute moins étoffé et d'allure trop douce, ou bien encore trop élégamment souriant, — mais absolument sincère et réel.
Et voici que tout à coup ce Hais énigmatique, dont je rêvais, perd de son mystère!
A l'examiner au détail, il se pressent mieux, s'éclaire, est deviné.
Certes, il n'est point banal, cet homme si franchement posé sur la toile et dont la main repose, accrochée au vêlement en un mouvement de parfaite distinction. Rien de banal non plus dans l'assurance calme de son regard qui semble planer, rempli de
pii ue j
dédains. C'est un forl: cela se surprend dans le mouvement de l'épaule qui s'étale Irop, dans le développement inusité de la poitrine. C'est aussi un raffiné : il a les doigts effilés, charmants, presque soignés comme des doigts de femme ; quel délicat modelé dans les naissances des phalanges!
et comme son diamant brille, suprême recherche de riche I
Pourtant, il faut analyser le menu des traits pour savoir mieux.
Ce qui frappe dès l'abord, c'est la partie supérieure du visage. Le nez, de courbe su- ! perbe quoiqu'un peu brève, s'étale grassement. Dans le froissement des narines lé- I ^rement soulevées, une violence de pasf sions mal assouvies se découvre: il semble
que des fitntômes invisibles passent, très I
proches, en même temps qu'une volonté i
aveugle de les posséder s'éveille dans '
l'âme représentée. Et, au dessus, le front, ' d'ovale incertain, se montre têtu. Seules
les choses fortes, les brutalités de pensée '
et de vision peuvent provoquer des ré- j
sonances dans le cerveau qu'il recouvre. |
Mais alors, combien celles-ci seront-elles 1
profondes et lucides ! Tant de soleil entre ,
à flots dans les yeux largement ouverts ! i
Ne dirait-on point que l'arcade sourcilière '
s'est relevée au-dessus d'eux, comme pour '
laisser plus de place aux rayons qui 1
viennent, en même temps que sous l'ar- ,| dente fixité des prunelles se lit soudain un étrange besoin de simplification?
ion? J
Évidemment cet homme a eu la passion de la clarté quelle qu'elle soit. Il veut la lumière et il veut le simple. Son analyse est de celles qui réduisent les complexités en formules, et, s'il regarde, d'elles-mêmes les tonalités se grouperont en masses.
Puis, continuant l'examen, une expression nouvelle s'ajoute, contradictoire.
C'est la bouche un peu lourde : ce sont des lèvres un peu trop charnues, les joues un peu massives. Plus de raideur ni de volonté arrêtées. Le sourire à peine indiqué marque moins le dédain qu'un désir sensuel entrevu. Une trivialité se dégage des traits perdus dans l'empâtement des chairs.
Bouche d'amoureux, mais bouche d'amoureux auquel une nuit suffit et que toutes les
ivresses séduisent profondes.
Ain
pourvu qu'elles soient
1 Hais primitif, épris de lucidité tique, se superpose un Hais sans idéal, courtaud, et un peu brute, si bien que l'œuvre apparaît tout à coup comme la plus parfaite traduction de l'homme qui la créa.
A la dualité d'àme répondra cette dualité d'impression notée tout à l'heure. Un artiste de génie épris de grandiose accolé à.
un mâle épris de beuveries sans idéal, — et voici le joueur de viole, le buveur, la bohémienne, tout ce cortège fantasque, éuigmatique, d'allure si romantique, de réalisme si poignant.
.l'en dirai plus loin la genèse.
Dans une ivresse sans doute, des éclairs sont venus, sorte de vision suraiguë, formule trouvée subitement à des pensées déjà conçues et jusque-là non encore sorties de l'impression pure. La forme a eu Torgie pour occasion; mais que serait la pensée sans la forme, sinon un fleuve auquel on ne saurait puiser?
Cette forme dès lors a porté les traces originelles. Sa psychologie est de surface.
A rinverse des Hollandais et de Rembrandt -elle ne cherche point le caractère dans le trait, mais dans le geste. Que le joueur de viole cesse de rire, il n'est plus : Descartes n'étonne que parce qu'il demeure inerte, et l'âme n'est désormais décrite que par des mouvements. — Victor Hugo fit ainsi dans
ses drames. En cela git l'infériorité de son théâtre.
De ce que rarement les anomalies de l'àme s'extériorisent jusqu'au geste, l'œuvre revêt aussi un caractère d'exception. Les irréguliers ou les grotesques seuls tentent le peintre. La femme demeure pour lui une énigme: presque jamais son pinceau ne s'essaye à la décrire et, s'il s'y résout, le plus souvent il échoue.
Mais, grâce à la vision, à cette instantanéité d'impression qui fut l'origine de l'émotion, comme Hais recherchera la simplification du dessin, le faire libre et rapide!
Tout ce qui est du temps gagné lui convient: il veut rendre vite l'être entrevu, le donner uniquement dans ses lignes ma-
jeures. Il s'agit d'un ensemble évoqué :
qu'importeraient la nature, les infimes détails dont la vie journalière nous entoure !
Oui, visions d'ivresse, mais combien raisonnées aux heures de travail !
Tel, peut-être, fut Franz Hais, peut-être aussi fut-il différent ? Qui peut savoir ! La toile de Van Dyck est muette, et toute âme garde un secret.
A coup sûr, le beau de Hais n'est pas le beau classique, ni le beau mythologique auquel si sottement nos admirations s'attardent : mais il prend l'âme, l'angoisse, l'emporte en une féerie lumineuse, et je comprends aujourd'hui mes étonnements d'enfant, les retrouvant encore comme à la
première heure, en repassant son œuvre en rêve,..
Il se peut que l'invraisemblable soit une forme superlative du vrai, et ne Ta-t-il point prouvé, lui, cet évocateur dont chaque coup de pinceau était un jet de lumière, et •chaque masse posée, une idée simplifiée !
Ce soir-là — un soir d'automne, — jamais le ciel d'Afrique n'avait été plus féeriquement beau. Pareilles à de gros diamants ou à des yeux d'or qui luisent, les étoiles sertissaient l'immense voûte
bleuâtre, l'inondaient de clartés pâles, puis, saisies par un attrait mystérieux, atteignaient l'horizon et disparaissaient dans la ligne noire des sables.
Près de moi, sur un coin de place qu'entouraient des palmiers à branches immo-
biles, une fouie en burnous blancs faisait cercle autour d'Aissaourts jonglant au son monoloue des bengas.
Plus loin, dans une ruelle nègre, d'autres bengas résonnaientavecdes flûtes, scandant le rythme dos danses dans les cafés arabes.
Et subitement, tandis que dans ce décor saharien qui n"a point de rival toutes ces formes blanches et droites s'agitaient avec des rires silencieux, j'eus la vision renouvelée des personnages de Hais.
Ils revenaient, eux, déjà vus et connus, comme un complément de cet étrange milieu, retrouvaient leurs frères dans ces musiciens exotiques, dans ces saltimbanques loqueteux, dans ces spectateurs aux traits énigmatiques...
Ils accouraient, ces fils de la triste Hot lande aux nuits lourdes et noyées dans les brouillards, ils accouraient, évoqués par la grande nuit lumineuse du désert : parallèlement, ils jouaient aussi devant moi leur comédie, rivalisant avec leurs voisins de laideur idéale, de méchanceté sournoise.
Et j'éprouvai, en cette seconde, la joie des dépaysements infinis, tout le malaise des inconnus découverts et presque possédés...
La comédie de Hais !
Une comédie romantique et brutale, navrante en dépit du rire et des gaîtés qui voudraient l'éclairer : comédie où Don César est devenu misanthrope, où Marion achète
Didier et Pcrdiciin, Camille, où tous les RoméoileviennenlTurcaret, naturellement, par la simple loi des nécessités de la vie.
L'acteur rit, s'amuse, boit, chante : îi la place du rire ou de la chanson, vous percevez des cris de misère humaine, des lamentatioDS sur la vie perdue, sur les chimères qui ne serontjamais et les rêves qui ne sont plus.
Chaque geste d'un personnage évoque son double — ce double qui existe en tout être — soigneusement caché, parce qu'il est le seul sincère, étant seul à souffrir.
Discours et attitudes sont des masques. La pièce réside dans ce qu'on soupçonne, la thèse dans les sous-entendus.
Que les personnages de Molière raison-
nent, que ceux de Shakespeare se meuvent dans les idéales régions de la féerie, c'est bien. La comédie de Hais ne s'attarde ni à une prédication sociale ni au plaisir des contes bleus. Elle n'est ni si hardie, ni si indifférente ! mais cynique, elle rit, couvre ses rancœurs d'une impitoyable gouaillerie et insulte aux misères, leur niant tout remède.
A cause de cela, peut-être, le spectateur recule tout d'abord et se dérobe. Soudain, la toile levée, les répugnances sont culbutées : les hésitations s'envolent, et, curieux de cette curiosité malsaine qui attire chacun au spectacle des infamies compliquées, on savoure la cruauté du drame...
Chose bizarre, ce qui manque le plus à la pièce, c'est le cadre.
Où se déroulent les aventures ? dans quelle maison, en quel recoin borgne de grande ville ? Hais s'est tu. Dans ses toiles, les personnages se détachent sur un fond uniforme : aucun meuble, point d'accessoires...
N'importe ; au premier coup d'œil, il se devine, ce milieu.
Vous le découvririez presque intact, en parcourant telles ruelles étranglées d'Amsterdam ou encore les bas quartiers de Rotterdam : échoppes souterraines qu'enfument les fourneaux de pipe, — salles
puantes où la senteur aigre des bières se mêle à des relents de goudron et de genièvre, — cafés interlopes sans air ni lumière, aux bancs massifs, aux énormes tables de^ vieux chêne qu'ont tailladées les coups de canif, — cabarets, maisons de joie, et encore masures écartées où résident des vieilles suspectes, angles noirs où s'abritent les invalides du vice, demeures à judas dont les portes ne s'ouvrent qu'au signal convenu. — C'est le décor.
Une foule y passe : masse indifférente allant et venant, toujours semblable.
Ceux-ci formeront le chœur dans la comédie à laquelle Hais nous a conviés.
Avec quel soin le peintre n'a-t-il point retracé leurs attitudes, noté leurs habi-
tudes de penser et le détail de leur tenue !
C'est d'abord des soudards en congé :
grand chapeau sur l'oreille, cheveux emmêlés, barbiche sale et taillée au hasard.
Leur pourpoint fut jadis rouge; mais, années et aventures y aidant, le rouge s'est éclairci , l'écarlate s'est fait d'un rose tendre, un rose charmant, semé de pâleurs que la lumière caresse, — la lumière est ainsi sans répugnances, toujours heureuse !
Les plus luxueux portent pendus au cou, par-dessous la collerette chiffonnée, une chaîne d'or et un médaillon ciselé.
Chaîne et médaillon furent volés ou donnés :, qui peut savoir comment va la guerre et quels en sont les hasards ! Que nous fait au reste leur origine : ces bijoux sont vrais.
et cela suffit. Grâce à eux, l'hôtesse a fait crédit. Le verre qu'on va vider ne coûtera rien, pas plus que les suivants jusqu'à ce qu'arrive l'heure de saisir en gage de pareilles splendeurs :
— Un souvenir de famille ! dira alors le reltre d'un ton mélancolique.
— Bah ! tu en retrouveras d'autres à la campagne prochaine, répondra l'hôtesse prudente en suspendant les avances...
Encore, en ce milieu, le soldat est-il prince. Autour de lui d'autres se pressent, travailleurs à vie dure, souffre-douleurs et mange-misères !
Ah ! ce n'est point sur eux qu'on retrouverait les pourpoints de vieille soie ! A quoi bon les manchettes, les dentelles blanches.
les collerettes empesées, tout ce faux luxe que transpercent les pluies?
Ils sont pêcheurs, débardeurs, gens de peine toujours corvéables et piteux. A eux les souquenilles de rude toile noire, puant la houe et la marée. A eux les nuits de hasard, sous les arches de pont ou au milieu des ballots débarqués sur le port. Point méchants au surplus ; les plus jeunes narguent la vie, bras croisés, dents blanches découvertes par le rire insoucieux. Une grande dame les employa jadis à porter un message anonyme, et depuis lors, sur son passage, ils songent voluptueusement h ce secret surpris. Les plus vieux boivent, boivent encore. Piquette ou genièvre, c'est l'oubli, la porte toujours entr'ouverte sur le rêve...
Petites gens, plèbe ignorée...
Le peintre les choie, les illumine de brusques taches lumineuses et, grâce à lui, nous voici loin des seigneurs à vêtements graves, des prudes matrones à bonnet tuyauté et raides comme leur âme, loin de tous ces fortunés que seuls l'histoire semble retenir : nous sommes en pleine multitude déshéritée, en pleine souffrance, dans la foule dont on sait seulement qu'elle doit peiner et devant laquelle le cœur reste indifférent, trop petit pour pouvoir tout comprendre, trop étroit pour pouvoir tout plaindre !
Là, perdus, insoupçonnés, apparaissent alors les héros de la Comédie.
Ils sont trois : la bohémienne, le joueur de flûte, Y entremettettse .
La Bohémienne !
L'ayant une fois contemplée, vainement chercherait-on à oublier son image. Elle passait : on regarde, et c'est l'inoubliable.
Jeune ? peut-être seize ans, peut-être trente. L'àme est vieille si le corps ne l'est point.
Jolie? peut-être non : simplement adorable, d'un charme pervers, attirante et malsaine comme le vice inconnu.
Tout en elle est promesse. Ses yeux ont des lueurs de désirs qui incendient, et toujours ils regardent en dessous, malignement, en solliciteurs mauvais. Le front est d'exquise forme, légèrement bombé, maïs
tenace et marquant des volontés implacables. Les cheveux, des cheveux fous et tout autour de la tête se dressant en auréole — une auréole d'ange déchu, — paraissent déjà lâchés pour recevoir mieux les caresses. Les joues ont des méplats trop saillants, presque masculins, marque de race, exotisme qui achève la séduction. Et, quand enfin les lèvres entr'ouvertes laissent échapper leur rire aigu, ne senteî^-vous point une pénétrante ironie glacer vos épaules, et ne dirait-on pas que quelque part s'égrènent les pièces d'or destinées au payement ?
Ah ! ce rire sardonique, léger, presque murmuré ! ce rire qui blasphème l'amour, Taccueille comme des propositions faites
en UQ coin de rue dans les nuits équivoques ! rire de femme si certaine de garder sa victoire, si résolue à donner l'éternelle illusion d'un accueil sans lendemain !
11 suffit qu'on l'approche, en vérité on la jurerait à soi. Les lèvres quêtent le baiser, les regards quémandent le rendez-vous, la chemise s'est entr'ouverte découvrant des seins de vierge.
Sans doute, enfant, elle se livrait déjà ; cependant elle paraît virginale !
Si elle s'offre, c'est, croirait-on, que le printemps cette fois a eu des nuits plus douces, des aubes plus rosées, des parfums pleins de langueur. L'amoureux lit l'angoisse d'un début dans ses reculs timides, dans ses paupières à demi voilées, jusque
LA comédie; de hals 95
dans le désarroi de sa robe rouge, et quand, fou de désir, il joint ses lèvres aux siennes, la comédie est si bonne qu'aux ivresses défendues semble s'ajouter l'incroyable joie d'une innocence violée.
Ne dites point qu'elle ment, elle est la femme, toute la femme. Son rôle est de duper. L'amour est son champ de bataille^ l'homme son ennemi! Elle trompe, elle désole, elle tue, comme d'autres vivent et méprisent. Et quand, radieuse, elle a passée le cœur est mort, l'esprit est mort ! . . .
Or, un soir, ce fut un enfant qu'elle rencontra.
Sans désirs, sans inquiétudes, il souriait à la vie, aux branches vertes dont le feuillage a des chansons suaves, aux fleurs
épanouies qui le long des haies embaument— .
Toute son existence se passait ù cliante i** l'immuable rêve.
Parfois des mélancolies le surprirent et, ignorant l'amour, il le balbutiait dans des vers. Il eut aussi, ô l'innocent! des désirs de gloire, croyant aux mélodies sorties de sa flûte, et certain jour, dans une église, crut entendre les violes et les harpes qu'éternellement autour de TÉternel des anges font retentir.
Regardez-le : il est la poésie, l'inconnu des espérances naïves. A sa toque une grande plume se balance cavalièrement.
Ses yeux n'ont ni regrets ni mystère. Les lèvres, vierges de tout duvet, sourient.
Sans aucun doute, s'il n'eût passé aujour-
d'hui dans ce quartier, il n'aurait jamais rencontré cette femme, et vous l'auriez connu grand poète ou musicien.
Il y passa, ce fut le malheur ; et, ayant vu cette bohémienne, il l'aima.
Amoureux naïf tout d'abord et plus timide qu'un page aux pieds d'une reine.
Désormais, il la suit de loin, erre à sa poursuite dans les rues voilées d'ombre, court la nuit les impasses, avec l'espoir fou d'apercevoir ici ou là sa robe rouge.
S'il chante, c'est pour elle! s'il rêve, c'est de son image ! A chérir une inconnue, il croit vivre un roman. Plus il attend, plus il s'éprend. Enfin il ose, s'approche, pousse un grand cri d'amour... Elle
s'étonne, se refuse, s'ipdigne et disparaît : c'est le premier acte, Tidylle.
l'abominable, l'horrible réveil quand il la vit au bras d'un autre, d'un autre...
Être jaloux d'un bien jamais possédé et que tous possèdent, se découvrir dupé,, bafoué, et puis, sans se lasser, vouloir tout savoir pour encore plus souffrir, encore plus désespérer!
Maintenant le poète entre dans les cabarets, descend aux promiscuités répugnantes, interroge, espionne. Tout son cœur se révolte : il hait cette femme... et l'adore ! Il voudrait tuer ses rivaux... et les envie !
Ah ! certes, il ne songe plus guère à la divine musique ! Adieu, rêves ailés, songeries indécises et délicieuses ! plus de vers, plus de chansons, il souffre...
Et voici qu'une fois quelqu'un très charitable le renseigne :
— Adressez-vous là-bas I on vous répondra certainement.
— Là-bas !
Vaguement, il sent peser sur son âme une nuit triste. Son idéal n'est plus. Il hésite à peine, cependant.
Là-bas, c'est la demeure de la vieille. — demeure noire, sorte d'antre mystérieux autour duquel dorment des craintes superstitieuses et troublantes.
De longtemps, il connaissait cette mai-
son. Lorsqu'il était enfunt, sa mère, peutêtre — ironie de la destinée I — le menaçait déjà de la Sorcière. Les marins ont baptisé celle-ci la feiwme au hibou à cause de son oiseau favori; et des histoires courent sur elle, très sataniques, compliquées d'horreurs et de maléfices. Elle jette des sorts, provoque des maladies, et, moyennant le salaire le plus juste, prédit l'avenir d'après la fantaisie des cartes.
Tous la redoutent, chacun s'en sert. En lui demandant aide, on soupçonne toujours les métiers qu'elle pourrait faire. Son souinre a d'horribles sous-entendus qu'on n'ose deviner; et la consultant pour son propre vice, on s'aperçoit avec stupeur qu'elle est sans spécialité.
là
Sur le seuil, une crainte dernière arrête l'amoureux.
Décidément, son roman s'assombrit.
Devant lui, s'ouvre un fossé noir, et c'est comme s'il allait y jeter d'un seul coup ses espérances, ses poèmes, tout ce cortège innocent dont les magiques voix l'escortaient jusqu'alors.
Hésitation d'une seconde, instinct plutôt que raison. Il aimait d'ailleurs: donc il entra.
Assise sur un escabeau, son hibou sur l'épaule et prête à accomplir je ne sais quelle besogne sinistre, la vieille lève la tête. Subitement, son visage se contracte, ses yeux se ferment et, le broc encore en main, elle éclate d'un rire ignoble qui
résonoe dans la pièce comme la grêle tombant sur les vitres, un soir d'orage.
Ainsi riante, la gueule ouverte et brèchedent, elle apparaît, évocation terrifiante de l'abominable Au-delà. Tout le vice est écrit sur sa face, les lèvres sont lubriques, les bajoues tombantes marquent Tépuisement des jouissances lamentables, les yeux flambent d'avarice cupide...
Ce jour-là, surtout, à la vue du gibier si longtemps convoité elle a sursauté de joie :
elle s'anime, elle parie:
— Enfin, te voilà!
Et rapidement le colloque s'établit;
— Tout ce que j'ai pour elle I
— Rien que cela!
Quoi! tout, n'est-ce point assez? Encore
oublie-t-il de compter là torture qui depuis longtemps le dévore, son génie déjà paresseux, sa verve perdue, accrochée aux ronces .'de Tattente. N'importe, la sorcière sera .bonne: marché conclu.