MUSIQUE
A mon père et à ma mère.
Le piano est bien éclairé, la page éclatante, le lustre étincelle, et les ors du plafond, les prismes des girandoles se renvoient les lumières. C'est Rossini qu'il faut jouer : les notes en roulades monteront au bord des glaces, travaillées comme leurs cadres à mille facettes, comme les pendeloques des lustres ; je ne sais quoi de factice : c'est bien le théâtre; la Patti vêtue de rose et Tétourdissement de la joie ou de la douleur en mille notes sonores, éblouies, jetées comme les étoiles d'un bouquet d'artifice dont rien ne reste, pas même un peu de cendre.
Une grande ombre en travers couvre la page ouverte sur le piano, une page de Meyerbeer. La fenêtre ouverte lai-sse entrer le souffle de la nuit qui , passant sur les bougies , les lampes , les abaisse, les éteint presque, y creuse des vides où passe l'effroi nocturne. La lumière paraît solen-
nelle, entourée, avivée d'ombre, et dans le fond de la pièce agrandie, noire aux angles, on croit voir monter à la fm les flammes du Prophète.
Tout s'éteint. La clarté maintenant vient du dehors, fantastique, bleuâtre, tombant des étoiles, avec un grand rayon de lune glissant sur le piano ouvert. On entend frémir les arbres. Les glaces ressemblent à des lacs mystérieux gardant des lueurs endormies au profond de leur gouffre. C'est par là que viendront les sylphes de Robin Hood et le cygne de Lohengrin. f
Mais, pour jouer du Gluck, il faut attendre le jour, les malins doux, les midis aveuglants. Il y a de l'allégresse, de la sérénité presque à toutes ces pages; les péplum blancs des chœurs ^Ori^éc, Iphigénie couronnée de roses pour mourir, traversent les vallées antiques, la Grèce aride, ensoleillée sous un ciel d'azur implacable.
eê.
Je vôudi'ais écouter les sons, voir les clartés, Au hasard du grand air qui flotte, luit et vibre, Sans les croire, un seul jour, dans l'espace arrêtés: Que toute leur magie immortelle fût libre !
Que la chaleur nous vînt d'astres inaperçus; Je voudrais ignorer les oiseaux et les roses. Car les couchants éteints laissent les yeux déeus ; L'effet succombe à la fragilité des causes.
0 court printemps , formé de tous les infinis, L'encens que tu répands a des coupes trop frôles ; Ton chant triomphal tient aux pailles de tes nids ; Tes rayons ont l'éclair vif et fuyant des ailes.
Et je sais d'où nous vient ce regret solennel De jours furtifs, d'étés finis, de fleurs fanées, La lumière, le son, le parfum éternel A ce qui meurt ayant livré leurs destinées 1
J'aurais voulu être peintre tantôt : les plaines fauchées, remplies de petites fleurs et de ces herbes courtes qui pointent entre les tiges de paille, l'horizon rose de soleil, blanc de brume. Au fond, des groupes d'arbres et des maisons étagées, massées, vagues et qui semblaient l'entrée d'une ville lointaine. Dans la plaine, un vieux noyer dont l'ombre tourmentée restait immobile; j'aurais mis là une sainte Famille, tellement tout était calme, grand et pur dans ce paysage : le soleil lui-même, un soleil au déclin rougeoyant, sans rayons, posé là dans la fourche des branches, comme sur un tableau naïf. Cela me faisait l'effet d'un Orient à part, doré, vague, voilé de mystère, tel que nous pouvons le rêver dans le Nord, à travers une page de la Bible.
Les nuits d'insomnie, il semble qu'on ait sur les yeux, en guise du voile épais de l'ombre, une gaze claire à grands trous par lesquels les visions, les souvenirs, les inquiétudes, tout ce qui subsiste de la vie dans le rêve entre avec des clartés gênantes.