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LA MAISON D'ETE

Cette maison-là n'avait jamais vu l'hiver. Quand l'automne venait , quand le vent jetait par terre avec un grand bruit les branches mortes et les écorces des platanes, toutes les persiennes se fermaient, puis les croisées, les portes, et l'on tenait prisonniers dans les chambres les derniers rayons tièdes du soleil d'octobre.

Tout l'hiver la maison restait fermée, muette, comme endormie ; le dehors n'existait plus pour elle.

La grande pièce d'eau se gelait ; les feuilles mortes la frôlaient de leurs tourbillons ; les allées s'éclaircissaient, une lumière pâle emplissait les charmilles dont les bancs verdis et les vieux troncs moussus frissonnaient sous la bise; la pluie creusait des ravines dans le sable ; les chèvrefeuilles, les jasmins, les rosiers grimpants s'effeuillaient, laissant voir le vieux mur, et le parc, le grand parc ombreux et touffu, paraissait alors tout petit; car on le voyait tout entier d'un coup d'œil , les

hauts peupliers et les massifs de lilas n'étant plus qu'un mince réseau de branches grises.

La maison, elle, ne voyait pas tous ces désastres ; elle gardait l'été sous ses persiennes étroitement closes ; les couleurs gaies des meubles et des rideaux fleuris parlaient de soleil; dans toutes les armoires, les chapeaux de paille attendaient le printemps prochain en causant avec les petites robes claires des printemps derniers; au fond des tiroirs , il restait des roses sèches, des racines d'iris, des brins de lavande, des fleurs de tilleul.

En bas, dans la serre, le hamac immobile songeait aux chaudes après-midi ; les petites oranges vertes jaunissaient tout doucement sous les feuilles des orangers, et les plantes frileuses attendaient patiemment qu'on leur rendît la liberté.

Puis un matin, dans les grandes cheminées qui n'avaient jamais vu le feu, il tombait de la paille, du duvet, et des bruits d'ailes et des chants d'oiseaux; les moineaux bâtissaient leurs nids.

Alors les orangers se rangeaient tout droits devant le perron ; on entendait les râteaux traîner par les allées les branches mortes et les cailloux; les charmilles se festonnaient de pourpre , les persiennes se rouvraient toutes grandes et les vitres étincelaient.

Il fallait voir le soleil entrer dans la maison paisible et danser dans les glaces; il se nuançait de

rose aux claires tentures des chambres et réveillait les petites mouches de l'an passé endormies dans les coins.

Hélas! cette demeure si soigneusement close l'hiver s'est ouverte un jour de décembre froid et pluvieux. Ceux qui enfermaient là leur bonheur, pour retrouver au printemps sa tiède atmosphère et son parfum champêtre, sont partis bien loin ; d'autres hôtes sont venus et la destinée de la maison a changé tout à coup; on l'habite toute l'année maintenant ; les orangers qui fleurissaient en rond sous ses fenêtres sont morts de froid ; un grand mur blanc tout neuf la sépare de son parc qui lui donnait tant d'ombre et des grandes pièces d'eau oii l'on voyait frémir les sources vives.

La pauvre petite maison! elle a eu des étonnements de créole à la première tombée de neige ; elle.- frissonne tout entière quand le grand vent jette la grêle et la pluie contre les vitres; le jour gris de l'hiver attriste les chambres roses et le froid humide met de longues traces de pleurs à travers les bouquets qui fleurissent les murs.

La maison fragile, faite pour s'ouvrir au soleil seulement, est devenue bien vite une vieille maison triste. Et par les longues soirées, quand on voit ternes dans le brouillard des lumières à ses fenêtres, on dirait qu'elle regarde la campagne déserte et les nuages noirs avec des yeux pleins de larmes.

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