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LA ROUGEOLE

Il y a du soleil dans ce souvenir-là. Un grand soleil d'avril, attendri par les rideaux bleus de ma petite chambre. Je vois sur des nappes blanches — comme dans une infirmerie — des fioles étiquetées, et tout près, des bonbons. J'entends quelque chose qui bout devant le feu, la pendule qui fait tic tac bien fort, une petite cuiller agitée dans un verre, ou bien, là-bas près de la fenêtre, le froissement d'un livre feuilleté, le petit bruit métallique des ciseaux reposés sur la table. La maison a un silence inaccoutumé que je trouve délicieux, les yeux fermés, tout étourdie de fièvre. Quelquefois la porte s'ouvre doucement. Des chuchotements de voix et d'étoffes arrivent jusqu'à moi, avec un peu de l'air, de la vie du dehors. Jamais d'enfants, par exemple, à cause de la contagion. On s'approche de mon lit. Je rêve de joujoux nouveaux vaguement entrevus; mais, emprisonnée de torpeur, je n'ouvre pas les yeux, je n'étends pas la main.

Vers cinq heures, au moment où le jour tombe,

j'écoute sur le pavé de la cour les pas des enfants qui reviennent de l'école. Une minute, dans la vision nette de ce retour bruyant de toute une aprèsmidi d'étude, plein de petits doigts tachés d'encre et de nattes ébourifîées, il me semble que moi-même je monte l'escalier avec des livres à la main. On dirait que la rampe n'est pas solide, les marches non plus, et qu'il fait noir, noir... Puis le rêve qui m'avait emportée me ramène dans ma chambre de malade d'un coup d'aile qui me secoue, me fait rouvrir les yeux tout grands. La lampe est allumée, soigneusement abritée sous son abat-jour vert. Dans l'immobilité forcée, je vois tout autour de moi mieux que jamais.

Le papier de tenture a des roses blanches rattachées par des tiges flexibles qui se rejoignent dans un nœud de rubans. Ça m'est un plaisir machinal de regarder la combinaison du dessin, de remonter ces guirlandes jusqu'au bouquet de fleurs, et de suivre ensuite le feuillage léger qui descend, pour retrouver ce nœud correct où le dessin s'arrête en même temps que la pensée. Elles sont bien jolies aussi, les colonnes de la pendule couronnées de cuivre ; mais je voudrais savoir pourquoi entre les deux branches du balancier il y a ces deux petites cordes de métal. Je ris aujourd'hui de penser que pendant dix ans de ma vie cette pendule m'a fait réfléchir.

Les enfants gardent ainsi tout au fond de leur petite tète des pourquoi inarticulés, je ne sais quel entêtement de l'intelligence à vouloir déchiffrer elle-même, à son heure, des énigmes très simples.

On dîne maintenant dans la pièce à côté, j'entends les fourchettes, les assiettes, les voix connues, aimées, qui se font basses et m'arrivent plus distinctes, habituée que je suis au silence où tous les bruits se concentrent... La nuit on dort mal. Au plafond, que la lumière du foyer emplit d'ombres très allongées, la veilleuse fait un petit ciel que ses ronds lumineux parsèment de larges étoiles tournoyant au moindre souffle. Un peu de terreur dans la chambre, aux angles obscurs, aux longs pUs des rideaux. Puis l'ennui de sentir endormis ceux qu'on aime, comme si leur protection s'éloignait, s'arrêtait un instant. On s'agite, on se plaint, pour s'apaiser ensuite, calmée par la tiédeur enveloppante d'une main soigneuse et tendre.

... Un matin, les rideaux ouverts enfin sur le jour de la fenêtre, je me sentis subitement une grande envie de jouer et de courir. J'aurais voulu me lever à l'instant même, trompée par cette légèreté de tout l'être qui est une faiblesse, et où il semble que des ailes vous poussent pour voler, quand on est encore incapable de se tenir debout. Ces temps de convalescence, de gâterie, m'ont laissé une impression charmante ; depuis la première

heure de jeu vite achevée dans un sommeil de lassitude que partageaient sur l'édredon de soie les poupées délaissées, les moutons pêle-mêle avec les arbres de leur bergerie, jusqu'au moment où, bravement, toute seule, je pus faire quelques pas sur le tapis de la chambre.

Tout avait changé dans la maison pendant ces quinze jours de maladie. Les arbres de la cour s'étaient couverts de feuilles, les serins encore au nid voletaient maintenant dans la cage. Le soleil était bien plus chaud. Cela me parut singulier de voir que rien n'avait arrêté sa vie autour de la chambre si muette, si calfeutrée ; et voilà qu'en passant devant la glace, qui me reflétait tout entière, je m'aperçus que moi-même, immobile dans mon petit lit, j'avais grandi beaucoup sans y prendre garde et qu'il faudrait au moins tout l'ourlet de ma robe pour la rallonger suffisamment.

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