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L'EMEUTE

C'est un des événements de ma toute enfance et qui m'est resté très confus. A côté de quelques visions nettes, il y a des espaces presque blancs, où flottent, à moitié effacées dans le vague du reflet, des esquisses composées de récits entendus bien des fois.

Nous babillons à cette époque au milieu d'une fabrique, dans un quartier populeux. Des marteaux, des rabots en mouvement, le bruit monotone de la scierie, le grand coup d'archet des machines à vapeur, formaient autour de nous une atmosphère , accoutumée. Beaucoup de lumière et d'air, un ciel mesuré aux hautes cheminées, des terrains libres, deux grands acacias plantés tout près des pavés, la vue de quelques toits pauvres aux fenêtres souvent ouvertes, encombrées de pots de fleurs, de linge étendu, animées par des enfants qui se penchaient là comme des oiseaux au bord d'un nid trop étroit, et après la cour tranquille où volaient des pigeons, le faubourg en pente, les ruisseaux ra-

pides, la rue agitée dans laquelle les vies circulaient bruyantes, à cause du manque d'espace, avec un bourdonnement de ruche. Au moment où nous nous endormions, j'entendais la retraite remonter jusqu'à la caserne; et tous les soirs, une petite voix d'enfant, jetée au rythme des pas, suivait en sifflant en mesure. Je ne sais pourquoi cette voix grêle qui nous venait de l'ombre à l'heure du sommeil et de la maison close, et qui dominait le bruit des clairons, s'est toujours trouvée mêlée à mes lointains souvenirs d'émeute.

Des premiers jours de trouble, je ne me rappelle rien. Si peu de la rue entre au cœur des maisons, dans ce coin ouaté de tendresse où s'abrite une vie d'enfant. Je sais seulement qu'une après-midi de soleil, nous sommes partis, la grande porte cochère étant fermée, par des cours intérieures, des petits jardins entourés de treillages, des portes basses, des couloirs d'atelier encombrés de copeaux, d'outils, d'établis abandonnés. Quelquefois on passait par la brèche d'un mur. Partout de l'affairement, du mystère. A coup sûr, je n'ai pas eu peur, je n'ai pas connu le danger; seulement cette émotion que les enfants sentent si bien trembler dans la voix qui'leur parle et le bras qui les porte. Plus tard, j'ai appris que nous nous étions sauvés, parce que, dans ce quartier séparé du reste de Paris par des barricades , le bruit courait

qu'on avait miné le faubourg pour le faire sauter.

Vers le soir, comme nous arrivions à la banlieue, il paraît que nous pûmes nous arrêter. Mon père et ma mère m'ont souvent raconté avoir eu là une des plus grandes émotions de leur vie, en trouvant à la fm de cette journée de désastres une chambre bien fermée, éloignée des fusillades, où les deux enfants s'endormirent après avoir bu une tasse de lait chaud... Les toutes jeunes mémoires, dans leurs limbes confus, ont de grands éclairs entourés de nuit, des apparitions de souvenirs bien plus que des souvenirs réels. Pourtant il me semble voir une salle basse très grande avec des volets peints ; et le dépaysement de ce logis inconnu tient tout entier pour moi dans un seul détail, Tétonnement, au matin, de ne plus trouver la lumière à sa place accoutumée, et les yeux pénétrés de jour, faisant tout le tour de la pièce avant de rencontrer leur vrai réveil, la fenêtre d'où viennent les bruits et les clartés.

Ensuite nous avons gagné la campagne. Tout près de Paris encore, au bord d'une grande route pavée au milieu, voici des prés verts à perte de vue, l'entrée d'un village, une avenue plantée de gros ormes dont l'ombre tremble à terre au mouvement des feuilles nombreuses. Quel beau jour d'été pour qu'il m'ait frappée ainsi! Et pourquoi cette émeute, dont j'ai oublié à jamais la terreur, ne

L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. i9

m'a-t-cllc vraiment laissé qu'un souvenir d'iiospitalité charmante : les parents paysans de quelque ouvrier de la fabrique nous accueillant avec cordialité? Petite maison grande ouverte à la route, vieux dressoir chargé d'assiettes bleues, soleil de juin pur de toute poussière de ville et de toute fumée de bataille, vous ai-je vus réellement ce jour-là, ou bien, image douce évoquée au souvenir de coin de feu, m'ètes-vous restés comme l'impression d'apaisement, de bonheur retrouvé, de vie sauve, qui dut suivre pour toute une famille cette fuite au milieu du sifflement des balles?

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