CHARLES BLANC
L'Art dans la parure et dans le vêtement.
Depuis longtemps, les femmes élégantes savent bien que l'art n'est pas étranger à la toilette, et qu'on éprouve à regarder un ajustement gracieux, assorti de couleur, heureux de forme, un peu de ce plaisir qui vous retient devant un joli tableau ou une statue bien proportionnée; mais si quelquesunes ont cet instinct naturel, si leur sentiment du goût est assez exercé pour qu'elles apprécient une parure dans la grâce de son ensemble et la finesse du détail, combien quelquefois, par un excès même de coquetterie, assemblent tant bien que mal, et seulement pour l'effet, les ornements et les nuances.
Et pourtant, c'est l'auteur du livre qui nous l'apprend, la parure la plus riche, la mieux choisie même, peut transformer la personne qui la porte, changer le caractère de sa physionomie ou de son allure. L'unité est sévère, la diversité piquante ; il
faut savoir cela avant tout. L'une sied aux visages animés chez qui l'irrégularité est une grâce et le sourire une beauté ; l'autre convient seulement à ces types graves, d'un sentiment immuable, qui frappent par leur vue seule, sans le secours de l'expression. M. Charles Blanc nous dit aussi quelle coiffure étoffera un profil trop mince ou rétablira l'ovale dans une figure un peu ronde, et comment d'une mode universelle chaque femme peut se faire une appropriation seyante.
Pour tout cela, on doit remonter aux lois les plus antiques, les plus sévères de l'ornement. Songez que la figure humaine, par ses proportions, a l'air d'avoir été mise au carreau. Oui, madame, que vous vous penchiez à la portière d'une voiture ou au balcon d'une loge, si vif, si gracieux qu'ait été votre mouvement, sitôt qu'il cesse vous rentrez dans ces lignes idéales qui vous divisent et vous maintiennent ni plus ni moins qu'une sainte de vitrail dans son treillis de plomb ; et il le faut pour la proportion, qui est la première condition de la grâce. Méditez ce joli livre écrit pour vous, et qui vous servira à rectifier, au nom de l'art suprême, les inventions de votre couturière et de votre modiste ; l'art, c'est un bien grand mot quand il est question de chiffons, mais nous vous étonnerons plus encore en vous disant que la science s'en mêle aussi. Il faut invoquer la physique et la chimie pour vous
parler des couleurs, et c'est ce que fait M. Charles Blanc ; il vous dit leurs sympathies, leurs ressemblances, et pourquoi, sans le savoir, la parure fait se nuire et se combattre entre elles des teintes mal assorties. Ici, nous le trouvons un peu sévère ; il existe des règles générales du bon goût ; mais de là à produire certains assemblages de ton, à vouloir donner aux couleurs leurs comjjlémentalres sur un biais de jupe ou une bride de chapeau, il y a loin. Par exemple, la mode, qui ne peut supporter ensemble deux rouges différents , admettra très bien le rose et le grenat, le marron et le bleu : c'est même de ces ignorances voulues qu'elle fait parfois sa distinction.
Un des chapitres intéressants du livre traite des rapports qui doivent exister entre les tons de l'ajustement et les nuances des visages, du teint, des yeux, des cheveux. Non seulement nous apprendrons là ce qui convient aux brunes, aux rousses, mais encore aux châtaines, à cette race indécise d'yeux gris, de cheveux nuancés, si commune à Paris et si facile à vêtir peut-être à cause de son insignifiance. «.
M. Charles Blanc, avec une complaisance d'artiste, déplie les velours, les failles, le crêpe de Chine si souple et discrètement soyeux, les lainages, le cachemire, le drap ; il nous explique la grâce des vêtements chauds sous les premiers soleils, et des
étoffes encore claires assombries d'un mantelet d'automne, l'intimité de certaines toilettes et la grande lumière, l'apparat que voudront les autres. Il ouvre le tiroir aux rubans, le sachet aux dentelles : la dentelle ! le plus charmant luxe des femmes, ni pesçint ni encombrant, exempt de la richesse voyante du bijou et de l'étalage exotique du cachemire de l'Inde ; c'est avec la dentelle et les plumes que l'ajustement fait toute sa légèreté, « compose ces ornements flottants qui, en se prêtant au courant d'air de la marche, ajoutent à son élégance, à sa rapidité. »
M. Charles Blanc choisit aussi les fleurs pour le bal, les fleurs printanières qui parent les jeunes filles, les couronnes pour les fronts sévères, et ces guirlandes dont le caprice s'accorde avec un regard mutin ; il nous fait entrer dans le salon éclairé que possèdent maintenant toutes les maisons de soieries. Nous savons qu'aux lumières « le rubis s'exalte particulièrement dans les étoff'es pelucheuses, le nacarat s'éclaircit ; la cerise monte au ponceau, le ponceau se rapproche du ton capucine qui, à son tour, se rapproche de l'orangé, l'orangé prend la couleur feu. »
Mais la couleur n'est pas tout. L'auteur nous l'a bien appris dans la première partie de son livre, si artistique, si intéressante et qui concerne l'ornement, l'ordre, la ligne, le rythme; c'est de là qu'il
descend aux détails menus des échappes drapées, des basques, des châles, des relevés. Il indique comment on peut se grandir, s'élargir, en déterminant une illusion optique causée par les dispositions, les rayures, les carreaux des corsages et des jupes ; et le volant, le pUssé, la ruche passent devant nous, chiffonnés, biaises, piqués, avec leur caractère, leur expression, ce qu'ils crient aux yeux, même quand une femme simple ou inhabile les laisse coudre indifféremment au bord de son peignoir à traîne ou de son costume de courses.
Où cet ouvrage remarquable et rare devient surtout précieux, c'est quand il entre dans l'esprit caché de la parure, quand il nous révèle le charme des vêlements un peu gros, drap ou laine, la délicatesse du visage augmentée par la hardiesse d'un chapeau de feutre, la main plus fine sous un gant trop large, et toute la femme féminisée encore dans un costume demi-masculin par la loi puissante des contrastes.
« Qui ne voit qu'un petit col uni et rabattu a une physionomie de franchise, et que s'il est cassé comme celui des garçons ou qu'il tombe sur une cravate de collégien, il prête à la toilette d'une jeune femme un air mutin qui donne du piquant à sa grâce? « Et plus loin : « Qui ne sent combien un volant haut et plissé a un air de sagesse, et que dans sa régularité intentionnelle il affirme un sen-
timeiit d'ordre, un esprit rangé , parce qu'il ressemble aux draperies que portent dans la sculpture antique les prêtresses, les canéphores et les jeunes filles qui suivent la procession des Panathénées, draperies dont les plis compassés et rigides annoncent qu'aucune main ne les a touchées ! »
N'est-ce pas que voilà une façon bien nouvelle de traiter la parure, ennoblie désormais par ce beau langage de poète et de philosophe? Cette entente du détail, c'est l'art raffiné, c'est la distinction ; cela tient au fin bout des doigts des adroites et dans le regard des élégantes ; cela se sent et fait l'aplomb tranquille des femmes du monde. Elles savent que chez elles rien n'étonne ni ne choque, et que si la moindre dissonance se trouvait dans leur toilette, elles en seraient averties les premières par un tact exercé.
Nous arrivons à une question délicate et qui rattache à cet art discret du vêtement beaucoup de femmes qui l'ignorent presque toujours ; nous voulons parler des étrangères. « Étant donné un type, faut-il l'exagérer ou l'amoindrir? » Les artistes seront pour l'exagération de ce type, l'entoureront de tout ce qui peut le compléter et l'exalter. C'est à propos des couleurs que M. Charles Blanc soulève cette question ; il nous apprend là que les Jaunes éclatants, les rouges fiers, à cause de la lu-
mière qu'ils font autour d'eux, ne conviennent qu'à l'extrême jeunesse où les traits s'accentuent sans danger, ou justement à ces visages dont le type reste éternellement jeune par sa pureté et son ancienneté même.
Au contraire, les physionomies ordinaires un peu fatiguées ou flétries s'accommoderont seulement des tons pâles, s'effaceront dans les reflets doux du bleu clair, du maïs, du rose tendre ; et cette théorie des couleurs se termine sur une hardiesse charmante ainsi exprimée : « La coquetterie peut être traitée comme une maladie du sentiment aussi bien par les semblables que par les contraires, » d'où l'auteur conclut en permettant aux blondes des robes et des draperies bouton d'or, des colliers detopazes et d'ambre jaune, des rubans de même teinte, « pourvu toutefois qu'ils s'assortissent au ton le plus clair des cheveux. »
Quand nous vous dirons que l'ombrelle, les gants, l'éventail, les bijoux, tout le détail de la toilette prend place dans ce livre exquis, vous saurez qu'il est aussi complet, aussi rempli que ces meubles Louis XV, ces chiffonniers de bois de rose, où tous les menus objets de coquetterie féminine ne sont pas ceux qui tiennent la moindre place.
Qu'on nous permette un regret ; nous aurions désiré un chapitre tout entier consacré au voile si varié, si divers de nos jours et si généralement
porté, enveloppant comme une mantille, court aux lèvres comme un masque de domino, flottant, drape, serré, fixé enfin parmi les boucles légères ou les nattes lisses par quelque grosse épingle de jais qui semble retenir à elle seule les fleurs, les plumes, les rubans, les cheveux, tout l'édifice croulant d'une coifîure à la mode.
Toutes les femmes voudront connaître l'ouvrage de M. Charles Blanc et le remercieront, la lecture faite. On n'est pas plus ingénieux à parler d'art, à dissimuler le fond sérieux de sa pensée sous une profusion d'agréments frivoles ; nous pensions en le lisant à ces beaux satins blancs aux plis droits que l'on recouvre pour le bal d'une étofl'e légère transparente, bouillonnante, qui semble posée sur de la lumière et soutenue par quelque métal.