‹ Impressions de nature et d'artChapitre 26 sur 55 · L'AUTEUR DES HORIZONS PROCHAINS · texte numérisé non relu

L'AUTEUR DES HORIZONS PROCHAINS

{Œuvres complètes.)

L'Auteur des Horizons prochains! Sous celle signature qui serait anonyme sans le succès du premier livre, un écrivain rare s'est fait connaître à demi, il y a quelques années. Depuis, le mystère a été éclairci, le vrai nom révélé, mais encore avec une telle réserve que nous nous demandons s'il n'y aurait pas quelque indiscrétion à l'écrire ici.

Ce reste d'incognito sied bien à l'Auteur des Horizons célestes, de Vesper, d'une foule de livres de voyages, d'une œuvre complète enfin où se révèle sous tous ses aspects un esprit serein, chercheur, poétique et prime-sautier. Ce bagage littéraire renferme un seul roman, philosophique encore, composé bien moins de faits que d'analyses du cœur et des sentiments. Pas d'aventures, pas d'incidents romanesques.

Parmi les écrivains féminins nous ne connais-

sons, avec l'Auteur des Horizons prochains , qu'Eugénie de Guérin qui ait dédaigne à ce point l'élément passionné pour s'attacher surtout à ce que la vie présente de simple, de touchant, de vulgaire, pour ainsi parler, en ôtant à ce mot toute acception désagréable; ce sont bien là des livres de femmes, pleins des soucis ou des occupations de tous les jours , éclairés d'un regard au paysage familier, aux abeilles de la ruche, aux fleurs du jardin, et d'une pensée constante vers l'influence divine. De tout cela se dégage une grande et saine poésie.

Eugénie de Guérin, dont nous parlions tout à l'heure, plus naïve avec un esprit moins cultivé, une imagination de prisonnière ardente et inquiète, a jeté dans son œuvre beaucoup de cris personnels ; l'Auteur des Horizons irrochains , aidé de toutes les ressources d'un style très particulier, concis, clair, aisé de tour, est un auteur moins subjectif, complet et qui se possède. Des souvenirs, des pensées, des paysages, voilà ce qui compose ses livres. Il semble que tous les loisirs d'une heureuse vie y soient disséminés , accompagnés toujours de hautes réflexions. Le volume intitulé : les Tristesses huriiaines, est l'œuvre d'une àme qui s'est écoutée vivre sans s'apitoyer sur elle-même, que l'on sent sûre de sa force et compatissante aux. faibles. Rien que les titres des chapitres donne-

12'. niPRËSSIONS DE NATURE ET D'ART.

ront une idée de cette suite de tristesses ; remarquez qu'il n'est pas question ici de grandes douleurs. Ce sont les Oppressions : « Lorsque se lève un jour terne, lorsqu'un matelas de brume emplit l'espace, lorsque nous ne distinguons même plus, à travers ces obscurités atténuées çà et là d'une clarté blafarde, ni le squelette des arbres dépouillés par l'hiver, ni ce vieux mur où verdit un lierre, lorsqu'il n'y a plus ni montagnes pour nous relever l'àme, in ciel pour nous parler d'éternité, oui, c'est vrai, il faut le confesser à notre honte, nous sommes oppressés. »

Puis viennent les Méprises, VAccaNement, les Destructions, une succession d'études profondes dont les Méprises sont la plus belle partie : « Toutes les méprises ne viennent pas de nous-mêmes ; le monde se méprend à son tour. De grands malentendus planent sur les idées et sur les hommes... ; le monde n'a pas de temps à perdre, il vous rencontre, vous toise et vous juge : un procédé sommaire qui lui réussit parfaitement... » De là toutes les souffrances qui résultent pour des êtres classés, jugés, de ces erreurs, de ces appréciations de surface. Certes, c'est un beau livre comme on en écrit peu, creusé, raisonné, analytique sans la moindre fatigue, impersonnel malgré une parfaite connaissance de l'esprit humain. La langue a quelque rapport avec celle'de Michelet : c'est le même système

de phrases courtes, l'une par l'autre complétées et se concluant à chaque période. Un grand charme de concision et de clarté s'en dégage à la lecture ; et comme le mot est trouvé, comme il arrive plutôt de lui-même, juste, distingué sans préciosité, ou profond !

Les Horizons iwocliains^ Vesper se composent de nouvelles détachées. Les êtres y sont bien vivants et surtout bien compris dans leurs moindres particularités : un geste, un regard, et l'artiste a saisi quel chagrin agitait celui-là, quelle joie possédait cet autre.

Nous avouons n'avoir jamais éprouvé en lisant un roman le plaisir que nous ressentons à ces épisodes rapides, pris comme des scènes détachées dans le grand drame d'une vie. L'auteur sait bien tout le parti qu'on peut tirer de ces minutes tragiques, et qu'on peut y faire tenir la substance de plusieurs volumes. Il y a telles de ses nouvelles, les Sources, Un paume garçon, qui vous amènent aux larmes par un mélange d'espoir divin et de grandes soufîrances, et aussi par leur rapidité où l'émotion se précipite, sans qu'on ait eu le temps de s'y préparer ou de la combattre. La pensée de Dieu se présente à chaque page comme elle doit toujours arriver, sollicitée par quelque immense chagrin ou quelque spectacle admirable de la nature ; c'est tour à tour une plainte résignée ou un

cri d'enthousiasme, en tout cas un perpétuel rappel de confiance.

Les héros nombreux et divers des Hoo'izons prochains croient ou ne croient pas ; tel est le drame intime qui se joue dans leur cœur, et le poète, avec une délicatesse féminine, nous fait partager les angoisses, les joies causées par ces divers états de l'âme.

Prenons par exemple le Songe de Lisette, quelques pages toutes parfumées de cire vierge et de menthe sauvage et que le rucher d'abord entrevu et dépeint précède familièrement : « Il y avait encore les abeilles... Ah! que j'en ai sauvé de ces imprudentes, que j'en ai repêché dans le remous du ruisseau, en ces anses que forme une large feuille, en ces baies qui tiendraient dans le creux de ma main. » Lisette est, nous dit l'auteur, « une bonne vieille facile aux autres, paisible, souriante, aux enfants surtout... En dedans tout émue d'idées, le grand problème de l'éternité restait immobile devant elle, une face éclairée par la foi, l'autre assombrie par le doute. Je suis triste, me dit Lisette; écoutez, vous rirez. J'ai fait un songe. » Lisette a vu deux routes, l'une large, commode, c'est celle qu'elle a prise ; l'autre tournante et difficultueuse, montant « au paradis de Dieu, une maison d'or reluisante comme le soleil en plein midi. Derrière une des fenêtres, — c'est Lisette qui parle, — der-

rière les vitres claires une vieille femme, comme moi vêtue de soie noire avec des cheveux blancs, un air sévère et pourtant doux, se tenait assise et tricotait. Elle tricotait sans me voir, elle avait l'air bien heureux. Je criai, il me le sembla du moins... Vous vous êtes trompée, me dit-elle, vous n'entrerez pas, ma fille ; vous n'avez pas pris le bon chemin. Puis, elle reprit son tricot d'un visage tranquille, et moi je tombai morte. »

Tout n'est-il pas charmant dans ce conte naïf, jusqu'à cet idéal de vie paisible, cette dame tricotant à sa fenêtre, dont l'image traverse le rêve de la paysanne aux durs labeurs. L'Auteur des Horizons prochains excelle à décrire les humbles comme quelqu'un qui les a vus de haut, dégagés des trivialités de leur vie, transfigurés par un rayon de grâce ou la poésie de la douleur. Laissez-nous vous raconter encore le Pigeo7inier, l'histoire d'un vieux tapissier et de sa femme : « L'infortune leur avait donné pareille vie, mais la paix siégeait au cœur débonnaire de la femme, le rongement d'esprit dévorait le pauvre homme. » Et nous les voyons se débattant contre la misère, lui soutenu par elle, elle fortifiée par l'admiration qu'elle garde pour lui. Alors, de jolis tableaux d'intérieur, des détails touchants ; cet homme faible s'appuie au bras de la femme au lieu de lui offrir le sien ; il cherche de l'ouvrage ; puis, quand il en obtient, qu'il re-

prend la dignité, la fierté de sa vie, sa compagne de misère meurt tout à coup, et le malheureux ne songe plus qu'à lui élever , dans un coin de la chambre, une sorte de catafalque : « Il entasse là tous les souvenirs de la pauvre morte... Voici sa montre; elle s'est arrêtée depuis le jour... Voici sa bague, son châle, son pauvre châle... »

Sans doute tout cela est simple, infime. Chaque jour il se passe à Paris des scènes semblables ou plus terribles ; mais le charme du récit, l'ardeur émue , et le style réfléchi , riche en-dessous de toutes les pensées qu'il enferme , pour les bien comprendre il faut avoir le livre en main. Et qu'on ne pense pas que les larmes, l'idée de mort souvent présente donnent à ces petits chefs-d'œuvre un tour universellement triste; il y a des traits d'une indulgente ironie, d'une gaieté spirituelle, et surtout une constante sérénité due à l'élévation des pensées et du style.

Comme on le voit, ce sont moins des nouvelles qu'une série de tableaux où tout est si bien à son plan que l'effet ménagé est toujours et sûrement obtenu. Vous trouverez là dedans du réalisme souvent, un réalisme délicat qui s'arrête juste à sa mission de vérité, beaucoup de poésie extérieure. Cette plume savante s'applique aux descriptions ; chacun de ces épisodes est encadré entre les murs gris d'un quartier populaire ou dans les giroflées

d'une fenêtre ouverte ; mais que l'air y arrive des hautes montagnes jurassiennes ou de la rue étroite et sombre, on le respire toujours vivifiant et reconnaissable. C'est que le paysagiste ne s'en tient pas aux contours ni aux couleurs, mais qu'il se pénètre de l'esprit de la nature. Bourdonnements d'insectes, bruits d'ailes, parfums de foins coupés ou de roses entr'ouvertes , on entend, on respire avec lui ces harmonies de vie errante, universelle. On devine là toute une éducation champêtre; et comme les yeux des marins bleuissent au reflet continu des vagues changeantes, nous pensons que le regard s'agrandit, devient plus clair et plus profond, ouvert constamment sur de larges étendues.

En analysant dans la première partie de cette étude un de nos plus purs talents féminins, nous disions à quel point l'Auteur des Horizons prochains s'imprégnait de l'atmosphère environnante, quelle divination singulière il avait de la joie, de la douleur. Dans ses livres de voyage, nous retrouvons la même faculté d'assimilation, et combien agrandie par la variété des coutumes , des paysages et des climats. Non seulement la mer, la montagne, les fleuves traversés donnent à la plume

du paysagiste l'occasion de s'exercer à chaque page; mais, par une sorte de curiosité rétrospec^ tive, les peuples qui ont vécu là, les grands événements qui s'y sont accomplis arrivent aussitôt à la mémoire de l'écrivain, se lèvent du sol avec les maïs en épi ou les grands cèdres étalés. II s'ensuit une foule de réminiscences historiques et religieuses. L'Auteur des Horizons procMins use à l'égard de la nature du procédé pénétrant qu'il emploie à l'égard des êtres. Il les voit, mais il veut les connaître à fond, et que nous les connaissions aussi. Les personnages quïl fait parler, les vallons qu'il décrit ne passeront pas sous nos yeux avec cette optique de convention, cet à peu près de la scène que les faiseurs de romans empruntent aux faiseurs de théâtre. La terre a pour lui des parfums différents ; il sait les plantes qui germent au creux des fossés, celles qui poussent sur la montagne à tous ses degrés de hauteur. Telle herbe entrevue en Egypte lui fera faire tout à coup un brusque retour de pensée vers les montagnes de Suisse. Ces ressemblances, ces assimilations sont la philosophie du paysage écrit, ce qui le distingue du paysage peint, car ils sont tous deux bien différents de procédé et d'effet. Pourvu que la toile mette à son plan, dans leurs proportions visuelles, les objets qu'elle représente, bois, rivière ou plaine, pourvu que, par un effet de lumière ou de brume,

elle nous indique llieure, la saison, non d'une façon précise, mais avec ce vague inhérent à la nature que chaque minute métamorphose, &on but est rempli. Dans le livre, il en est autrement. Pendant que l'auteur écrit il pense, et cette participation de lui-même, de son esprit, il faut qu'il nous la fasse sentir en traduisant en mots connus des tons de vert, de bleu ou de vermillon. Nous savons tous la magie du soleil couchant passant de ses intensités de flammes vives à toutes les décroissances d'un rayon mourant ; après la pourpre éclatante viennent des couleurs aurore, jaunes, dorées, puis une prodigalité de lueurs roses, douces, éta~ lées, persistantes, accrochées enfin à quelque vitre quand dès longtemps le soleil a disparu et que la nuit monte. C'est cela que nous admirons tous les soirs; mais combien nous serons plus touchés, si dans cet éblouissement et ce rapide déclin nous entrevoyons la fin d'un jour et cet adorable repos qui est à lui seul un recueillement.

La série des volumes de voyage commence par une longue tournée en Grèce, en Egypte, en Nubie, dans le désert et en Syrie. Beaucoup de livres ont été écrits sur l'Orient : Lamartine, Gérard de Nerval, Gautier, Fromentin, et sans parler des littérateurs, une foule de touristes enthousiastes, de ceux qui inscrivent leur nom minuscule sur la plus haute pyramide, ont communiqué au public leurs

notes de voyage; aucun ne nous a procuré l'impression grandiose et intime, familière et savante, causée par ce Journal d'un wyage au Levant.

La Grèce est, de toutes ces merveilles entrevues, la moins appréciée , la moins heureusement décrite, et nous voyons dans cette négligence la marque d'un esprit original. On sent que, le guide en main, l'admiration de commande gêne la voyageuse, et aussi le côté excessivement classique et professoral de la Grèce, parcourue et dépeinte tant de fois; peut-être trouverait-on, en cherchant bien, au fond de ce dédain féminin, l'absence, nous ne dirons pas l'ignorance, des langues mortes. Toujours est-il que sur cette terre tant chantée, l'Auteur des Horizons iwocliains éprouve de nombreuses déceptions et qu'il se joint à cela, pour lui, la tristesse d'un pays trop ensoleillé, sec, brûlé, fatigant à des yeux habitués aux puissances de vert des régions du Nord. Mais le récit est naturel, intéressant, le pittoresque du sol et des gens bien saisi, avec des souvenirs de l'antiquité et de jolies remarques comme preuve de ces antipathies de climat dont nous parlions tout à l'heure : « Homère était d'un pays où il y a du vert. Il était de Smyrne, de l'Asie Mineure aux grands arbres, aux belles fontaines, aux épaisses feuillées ; voilà pourquoi Homère a écrit les Adieux d'Andromaque, X'Entrevîce de Priam et d'Achille. »

En somme, ce premier livre est comme une préparation, une porte ouverte; il semble que la vue, le style s'y exercent aux magnificences des deux autres.

Quant au voyage en Egypte, nous le faisons avec l'auteur en lisant ces pages tour à tour émues, admiratrices ou descriptives ; nous nous installons avec lui dans le daWieli aux longues vergues pour monter et descendre le Nil ; nous ressentons comme lui le calme, la sérénité que les fleuves, non la mer sans limites, gardent aux remous de leurs vagues et communiquent à la fertilité de leurs bords. Ici, les citations sont difficiles, tellement le livre est uniformément beau. Cela a la couleur d'un ciel inaltéré. Ce voyage ressemble à un rêve, à une de ces suspensions entre l'existence vécue et celle qui vous reste à vivre ; il a dû être écrit dans une rare disposition d'esprit, heureuse et poétique. « Il y a, dit la voyageuse, dans ce cours majestueux du Nil, dans ce limpide chemin tout éclatant de lumière, quelque chose qui attire avec une invincible puissance. On ne comprend pas pourquoi l'on rétrograde, puisque la route monte toujours, transparente et profonde au travers des sables à perte de vue, entre des temples au fronton surchargé d'hiéroglyphes... toujours cet étonnant aspect; des montagnes pointues, noires, quelques-unes à cône tronqué; des blocs de syénile qu'on dirait tombés

du ciel, des coulées de sable jaune orangé, une mince lisière de culture et de palmiers, le grincement mélancolique des sacMiehs tournés par un bœuf avec le conducteur sur le train. » Et les rives se déroulent, riches de souvenirs et d'aspects, sans que l'admiration se lasse de s'exprimer. Ce sont des descriptions de temples , de tombeaux , de sites. Puis quand, au cours de cette navigation paisible qui suit le fleuve et ses hasards, la nature se présente seule, sans trace des siècles écoulés ni des splendeurs disparues, ce sont des tableaux familiers, saisis dans leur vérité toute simple : « Nous mettons pied à terre au milieu des pois en fleur; nous voilà dans un village nubien : petites masures de terre, vie en plein air, les vaches, les chèvres, les brebis avec leurs agneaux sous les palmiers... Les fils d'un métier à tisser s'étendent de ce côté, là une jeune fille dort sur la terre enveloppée dans son tapis. »

Le voyage à Jérusalem est plus serré, moins rêveur ; ici les souvenirs, tout en se perdant dans la nuit des temps, se rattachent tous à une préoccupation religieuse; à notre avis, la note est môme un peu forcée de ce côté, mais c'est la faute de cet admirable pays, où les lacs, les montagnes, chaque nom prononcé évoque quelque scène de la Bible.

« L'histoire du peuple juif passe et repasse sans cesse le Jourdain, le fleuve est pour ainsi dire

tressé avec elle, » Ainsi s'exprime l'auteur, et c'est presque une excuse à cet envahissement de son esprit. L'histoire du peuple juif passe et repasse aussi dans son livre. Cette femme qui glane dans les champs, c'est Ruth ou Noémi. Il aperçoit Abraham et Jacob à la tête de tous les troupeaux, de même qu'au désert quand il écrivait sous la tente, et dans le désordre pittoresque du campement, il croyait voir grandir sur le sable l'ombre d'Agar et de son fils à la recherche de quelque puits.

Après ces magnifiques voyages , l'auteur des Horizons liroclialns se repose, et le lecteur avec lui, dans des excursions plus familières, en Suisse, en Italie, en Espagne. La nature disparaît alors un peu devant l'art. Dans f espace restreint des musées l'œil s'exerce à d'autres admirations; mais quel que soit le charme de ces derniers volumes, charme de gaieté spirituelle et d'enthousiasme artistique , ils n'ont pas la valeur littéraire des autres.

Plus le pays s'éloigne, plus les horizons s'élargissent, plus la pensée de l'écrivain s'ouvre avec eux ; la mer, le désert, le lointain l'inspirent, dirait-on, car dans le livre intitulé : A Constaiitino])le, il retrouve, tout à coup cette hauteur de vue, cette abondance de style descriptif qui distinguent les premiers voyages. Toutes les richesses de l'Orient, climat, ciel, costumes, sont senties, ana-

lysées toujours avec la même bonne humeur, et ce regard de peintre et de poète qui s'émeut d'un elîet d'ombre, des teintes d'un tapis persan, des plis savants du faradjeli. C'est un papillotage de couleurs vives, de descriptions brillantes, pas si serrées pourtant qu'on n'aperçoive à chaque page une échappée bleue du Bosphore où glisse quelque caïque, où s'estompe le souffle d'un steamer. Et cela suffit pour bien donner le caractère de ces grands caravansérails, de ces ports gigantesques, pleins de départs et d'arrivées, qu'une foule de nationalités traversent sans se confondre.

Mais où l'on reconnaît l'auteur féminin, c'est à la compassion curieuse qu'il ressent pour les harems. Chaque fois qu'il rencontre dans la rue un de ces visages rosés, drapés du yachmak, il le suit en idée jusqu'en ces pièces aux fenêtres grillées, aux larges divans où le harem se tient dans les longues heures du jour, énervé d'inactivité, de chaleur et d'ennui. L'Européenne, l'artiste, la femme intelligente et religieuse n'a pas assez de pitiés et de plaintes pour ces tristes créatures privées de liberté et de devoirs, prisonnières, sans intérieur, sans aucune de ces conditions qui rendent le home attrayant et cher.

Des salles silencieuses et calmes, si bien gardées du dehors, que l'air et la lumière n'y arrivent qu'à travers les barreaux des hafes^ des femmes assises

sur des coussins, avec des physionomies immobiles, assoupies, concentrées, tel est le spectacle qui s'offre aux yeux de la visiteuse quand elle a pu se faire ouvrir enfin la porte du logis des femmes. « Le clair-obscur règne partout, » dit-elle. Mais bientôt à l'influence, au charme communicatif de cette nature ouverte et vive, tout le harem se réveille ; sous ces amas d'étoffe blanche ou jaune, les poses alanguies se redressent ; on cause, on s'agite, et la voyageuse est initiée aux peines, aux joies, aux intrigues de ces captives; on parcourt ensemble le palais.

« Une porte fermée nous arrête dans notre promenade; elle sépare le harem du Sélamlik, le pacha en a la clef; aucune femme n'a franchi ce seuil, pas même la princesse. Jamais elle n'a pénétré dans les appartements de son mari. La division profonde et hautaine des deux existences s'exprime avec une dure éloquence par ces deux battants hermétiquement clos. La vie de ton seigneur n'est pas ta vie, ton maître t'échappe par ces grands côtés de l'action et de l'intelligence qui font sa valeur. S'il te donne ses loisirs à distraire, et ses ennuis à tromper... si tu es son délassement, tu n'es pas sa compagne. »

Alors se suivent de tristes anecdotes où la dépendance de la femme dans ces harems parfumés et clos se révèle avec ses désenchantements et ses

larmes. Ce n'est pas trop en effet de tout l'abrutissement de l'ignorance et de l'esclavage pour dompter les intelligences , endormir les passions jalouses, et nous voyons que souvent, dans ces palais muets, le drame éclate, inconnu, déchirant comme un cri d'angoisse étouffé par de hautes murailles et des tentures épaisses.

C'est cette compassion toujours en éveil, cette recherche au delà du connu, qui fait de l'auteur des Horizons prochains un écrivain avant tout sympathique. Dans son œuvre rien que de sincère ou de grand; et comme on lui sait gré, étant femme, de ne rien revendiquer ni prétendre, et, bien que célèbre, de rester anonyme, enveloppée dans l'ampleur de son beau talent.

Page 1