‹ Impressions de nature et d'artChapitre 29 sur 55 · EDMOND ET JULES DE GONCOURT · texte numérisé non relu

EDMOND ET JULES DE GONCOURT

Sœur Philomènc, 1 vol. ;

Renée Maupeiin, 1 vol. ; Charles Demaillt/, 1 vol. ;

Manette Salomon, 1 vol.;

Madame Gervaùais, 1 vol.; Germinie Lacerteux, 1 vol.

A cette époque où les études réalistes sont en pleine vogue, il est peut-être curieux de relire cette série de romans si attachants et si humains, auxquels avant tout autre on a imposé une épithète qui nous paraît très difficile à comprendre. Le réalisme en art, est-ce la préoccupation constante de la nature, l'exagération de ses erreurs? ou bien, ce qui semble impossible, en est-ce la copie rigoureuse? Sur dix peintres qui interpréteront le môme aspect, Fun le rendra en tons éclatants, l'autre le fondra dans des demi-teintes, la plupart appliqueront à la nature complaisante leurs procédés et aussi leurs moyens visuels différents. Qui se proclamera le réaliste parmi ces peintres? Nous ne pouvons pen-

ÉTUDES LITTÉRAIRES. Ib7

ser que ce soit le plus habile à reproduire sèchement le paysage apparu, mais celui qui saura faire monter de sa toile la réalité transformée par toute sa fantaisie de spectateur et d'interprète ; et ce sera la vérité pour tous les esprits pareils au sien, seulement la vérité relative, car l'art ne prétend jamais à cette exactitude que la photographie même n'atteint pas, à cause de la difficulté de mettre tous les"plans en égale lumière et de leur conserver leur valeur.

C'est bien dans la vie réelle que MM. de Concourt ont pris l'inspiration de leurs romans, c'est-à-dire le type ou l'action qui domine chacun d'eux ; et de même qu'un curieux d'histoire naturelle, découvrant une plante parfaite ou non classée, ne se contente pas de la cueillir, mais emporte autour d'elle une bonne portion du terrain où elle croît, avec ses mousses, ses germes, ses insectes, tout un morceau de forêt pour un brin d'herbe, de même les romanciers enlèvent autour de leurs héros toute une masse solide et composite |qui contient leurs origines et explique leurs développements. Dans Sœur Philomène, lisez l'enfance triste, cette vie de couvent au début, que résument l'uniforme des orphelins, le parloir orné de fleurs d'autel et les longues promenades dans les jardins publics; ensuite cette description superbe de l'hospice parisien, noir au dehors, mais éclairé au dedans par la blancheur

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de ses rideaux et des voiles monastiques et tout ce que la tendresse de la femme a de plus pur : la charité. Puis ouvrez Renée Mauperin, pénétrez dans cet intérieur bourgeois et riche oii le luxe a un chiffre exact, l'honneur, des mots convenus, dans cet intérieur traversé par les ambitions de la mère et du fils, égayé d'un courant artistique où s'affinera, pour l'excentricité élégante, l'indépendance et la douleur silencieuse, l'esprit lumineux de Renée. Certes, c'est en plein Paris que MM. de Concourt ont découpé cela ; mais au-dessus de ce que le hasard a pu leur fournir, des effets pittoresques dépeints et reconnaissables, flotte une poésie qui est particulière à ces écrivains, poésie de l'arrangement et des mots, où le détail vulgaire, par sa netteté, sa place prise, devient souvent le trait vif, un pur triomphe d'art. Et ce n'est rien encore. Prenons G-erminie Lacerteux, avançons dans celte ombre où se débat désespérément ce qu'il reste de la femme dans une créature tombée; révoltonsnous à chaque page, suivons les romanciers en essayant de fermer nos yeux et de boucher nos oreilles partout où ils nous entraînent avec eux, et, le livre fermé, nous serons surpris de n'éprouver qu'une immense pitié , de n'avoir gardé de l'horreur du gouffre que le sentiment de sa profondeur si superbement découverte. Et pourtant les auteurs ont été implacables; ils ne nous

ont fait grâce d'aucun détail révoltant ou terrible; mais leur pensée est montée toujours plus haut à chacun de ses heurts contre les bassesses de l'existence. Est-ce réalisme qu'il faut dire, ou transliguration? Et le lecteur, dans tout ceci, ne serait-il pas une sorte de traducteur direct des œuvres qu'il admire et auxquelles il prête ses facultés plus ou moins sereines et élevées ?

La grande originalité de MM. de Concourt, ce sera surtout d'avoir su mêler à presque tous leurs romans une atmosphère intellectuelle émanant du livre , du tableau , d'un pittoresque particulier. Dans Charles Demailly, l'histoire triste d'un écrivain marié à une ingénue de théâtre, des intérieurs de journaux, des coulisses, des ménages d'artistes, mêlent leur public remuant et fiévreux. Manette Saïomon nous ouvre des ateliers de peinture et tous les horizons infinis de l'art parlé, discuté, décrit; la forêt de Fontainebleau fait un fond bruissant et aéré à cette étude d'un monde peu connu parce qu'on ne le regarde en général qu'à travers l'illusion du talent et par tous ses côtés factices. Le roman qui a pour titre Madame Gervaisals est peut-être le plus complet, le plus fort de tous ; c'est l'étude d'un esprit livré à lui-même dans l'énervement religieux de la Rome moderne. Si nous avions à faire connaître le style de MM. de Concourt, nous chercherions là des citations et des exemples. Rare-

ment on est allé aussi loin dans la science curieusement raffinée de la langue française ; jamais le dictionnaire éparpillé n'a laissé tomber de ses lignes régulières et serrées plus d'acceptions, de subtilités précieuses et exquises.

Toutes ces admirables œuvres, pensées, mûries, menées par l'analyse à un haut degré d'intérêt, sont remplies de descriptions d'un fouillé vraiment prodigieux ; le dialogue en est spirituel souvent, toujours profond. Quand les auteurs font parler des êtres ordinaires, c'est en les animant de quelque émotion qui les sort de leur habitude de langage ; il n'est pas chez eux de causeries vulgaires, mais ils excellent surtout à faire parler des artistes, et il fallait leur sûreté de main, leur hardiesse de novateurs, pour arriver à traduire ces conversations rompues, espacées de silences éloquents, d'idées inexprimées, que les hommes de travail ont entre eux dans la franc-maçonnerie de l'art et du talent ; nous ne parlons pas ici de l'argot du métier, mais de ces envolements par-dessus les choses faites et convenues, de ces rêveries causées si difficiles à rendre sans les alourdir, logiques et intelligibles. La forme des petits chapitres adoptée par MM. de Goncourt sert merveilleusement leur curiosité de détail : jamais d'énumérations fatigantes , de phrases inutiles et prolixes. Qui n'a senti l'ennui des pages compactes se suivant sans

un espace qui arrête l'esprit et lui donne un temps de repos? Les mots s'enchevêtrent les uns aux autres, les lignes se mêlent. Comment suivre quelqu'un qui ne se fatigue jamais et qui ne connaît pas cette rêverie de la halte, où reviennent toutes les magies du chemin ? Rien de pareil à craindre dans les romans qui nous occupent. Après un court chapitre où se marque une des évolutions du roman, un autre chapitre aussi court contiendra toute une conversation concluante sur le caractère ou la mission des personnages ; l'action s'enchaîne ainsi de la façon la plus claire, la plus variée du monde, et comme ce sont là des livres auxquels on aime à revenir, le lecteur en feuilletant retrouve vite son plaisir à la place où il l'a laissé. D'ailleurs, il est superflu de tout dire en art ; il y a toujours dans la peinture un trait délimitant qui doit s'affirmer moins que les autres parce que, dans la nature, l'air ambiant l'atténue; il faut que cela tremble aux yeux pour être exact; le style, avant d'être parfait, attend que la poésie le touche, l'allège, l'emporte tout au bord de l'infini de la pensée; c'est là que MM. de Concourt deviennent poètes, et ils sont poètes bien plus que peintres, quoi qu'on en ait dit, car s'ils savent donner la nuance vraie d'un ciel d'autoriine, ou d'un coin de Seine traversé d'eaux courantes, ou d'une allée qui fuit, toute verte, dans l'or d'un couchant, c'est pour déduire

de l'aspect une image autrement intense qui reste, malgré son coloris, marquée à l'encre pure et d'une plume inexorable.

De même que, dans les romans de MM. de Concourt, une page se résout souvent par un mot net, concis- et qui reste , de même les physionomies qu'ils créent survivent d'un trait dans la mémoire de leurs lecteurs.

Comment fais-tu les grands amours, Petite ligne de la bouche ?

C'est un poète qui parle, Sully Prudhomme. Eh bien, les héroïnes de nos deux romanciers n'ont souvent pour nous charmer que ce pli imperceptible, cette expression raffinée, réduite, qui fait le sourire des visages et des œuvres. Le portrait physique est à peine tracé ; deux lignes y suffisent, qui ne cherchent pas toujours la beauté idéale. Mais M'"° Cervaisais existerait-elle sans ce grand front mystique où les veines bleuissent dans la pâleur des maladies de poitrine? et le visage de servante de Cerminie Lacerteux, cette physionomie de chatte amoureuse, comme lui dit sa maîtresse, et l'expression mauvaise de la jolie figure de Manette, la juive modèle d'atelier, n'en disent-ils pas long sur la fatalité des types? La bonne mine de sœur Philomène, dont le teint a « cet éclat virginal et di-

vin qui fait penser à la gloire d'un corps ressuscité, » la tête spirituelle de Renée Mauperin, si bien aperçue à un détour du livre, ombragée de ses cheveux châtains et d'une coiffure de bal à herbes tombantes, complètent la galerie de ces figures de femmes modernes, telles que l'exagération d'une pensée ou d'un sentiment les a faites.

Nous avons dit l'intérêt puissant des romans de MM. de Goncourt, si vivants, si logiquement terminés ; mais il est une de leurs œuvres qui réunit toutes leurs quaUtés maîtresses, les particularités de la langue qu'ils emploient : c'est Idées et sensations, des notes jetées, des esquisses, ce que les heures d'étude, les journées parisiennes laissent d'impressions résumées, ce qui surgit tout à coup entre les lignes du livre qu'on est en train de faire, cet au jour le jour de l'homme de lettres qui, par profession et par goût, ne peut s'empêcher d'écrire comme il ne peut s'empêcher de penser. Nous citerons quelques-unes de ces observations pénétrantes, attendries ou spirituelles, bien imprégnées de la philosophie de notre temps qui n'emploie guère de tours abstraits ou convenus, mais jaillit partout des plumes expérimentées dans leur moindre choc avec le mot :

« Les antipathies sont un premier mouvement et une seconde vue. »

« A mesure qu'on avance dans la vie, l'amour

de la société croît en nous avec le mépris des hommes. »

« Le pas d'un mendiant auquel on n'a pas donné et qui s'en va vous laisse son bruit mourant dans le cœur. »

Et pour finir sur deux notes exquises et colorées :

« Il semble que le matin, à la campagne, il y ait de l'air neuf... »

« Les langues gazouillent en s'approchant du soleil... »

Histoire de Marie-Antoinetle .

Des historiens romanciers apportant dans l'étude d'un temps écoulé cette recherche du document humain et vivant, cette poésie d'intuition ou d'évocation qui fait leur œuvre entière si passionnément, si profondément vraie, voilà ce que MM. de Goncourt furent pour le xvm'^ siècle, qu'ils ont peint d'un bout de sa société à l'autre, des modes de ses femmes à l'esprit de ses philosophes, dans une série d'ouvrages exquis, maintenant presque tous réédités avec luxe, intéressants à étudier comme des cahiers d'archives authentiques enrichies entre les lignes, du style fin d'épiderme, riche

en colorations neuves, et de si ferme tempérament artistique qui a rendu célèbre la collaboration des deux frères.

La librairie Charpentier met en vente à son tour une Histoire de Marie- Antoinette, un splendide volume qui aura bientôt sa place dans ce petit sanctuaire des lectures intimes où les femmes , j'entends celles d'esprit curieux et distingué, aiment à trouver quelque noble et séduisante figure de leur sexe, qu'elle leur apparaisse voilée de mysticisme et d'ombres de cloître comme une sainte Thérèse, ou parée d'abord de sa jeunesse éclatante , des splendeurs de la première cour d'Europe, ensuite de ses maternités douloureuses et de la grâce horrible d'une mort exceptionnelle. C'est que ce livre, pour charmer ses lectrices, n'a pas seulement l'attrait du récit, des notes, du roman, car le roman existe partout dans l'histoire quand les événements s'y résolvent en larmes, quand les femmes y mêlent leurs passions, leurs faiblesses, amollissent un moment les durs chaînons des dates politiques par des liens de rubans et de fleurs ; il contient encore, et c'est une coquetterie à leur adresse, de curieuses illustrations, la plupart tirées d'estampes ou de tableaux du temps, montrant la reine dans sa gloire ou dans ses misères, toute rose, poudrée à la française, le corsage ouvert, velouté de fourrure, en archidu-

chesse de quinze ans qui va devenir Dauphine, ou dans le noir d'une lanterne éteinte dont se voit la corde d'attache, blanche et fanée, un profil vieilli par la haine de tout un peuple et qui s'accentue en dédain comme pour braver le pamphlet écrit au bas. Mais que d'étapes entre les ovations de Strasbourg et de Nancy et la place de la Révolution ! quelle vie complète, quel épuisement de toutes joies, de tous triomphes, et de tortures surhumaines ! Voici l'enfant étrangère au milieu de la famille hostile et de la cour corrompue de Louis XV, astreinte à l'étiquette impitoyable qui seule maintenait un peu de majesté dans cet écroulement. La voici riant avec son mari, ses beaux-frères, enjouée, un peu railleuse, élevée d'avance à toutes nos finesses, allant comme une pensionnaire à des amitiés de femmes qui la trahiront plus tard, après que la reine, exclue des affaires, gardée en tutelle parmi les futilités, les flatteries, les menues distractions du pouvoir, la comédie, le bal, se sera retirée enfin à Trianon : Trianon, la folie de Marie- Antoinette, sa revanche aux froides cérémonies de la cour, à la contrainte des réceptions, à cet esclavage qui fait d'une de ses matinées de Versailles, décrite par MM. de Concourt, une succession d'heures longues et vides, passées en changements de toilettes, en audiences des grandes ou petites entrées, sans une minute de liberté, de solitude seulement.

Le Brun l'a peinte alors en habit de cérémonie bouffant sur des paniers, relevé par des cordelières; le corsage allongé, bouillonné de ruches et de nœuds, la tête et une partie du buste sortant de là comme d'une fleur, les cheveux ornés d'une aigrette et de plumes, frisés, poudrés, estompant encore des traits de blonde aux yeux tendres, des traits vifs d'arète, mais de molle expression. Le fac-similé d'un dessin de Boquet pour un bal travesti reproduit plus loin le costume de la reine ainsi décrit : « Fond blanc tamponné d'une gaze très claire, draperie de satin bleu, nuages en gaze d'Italie, le tout orné d'argent et de plumes de paon. » Une planche coloriée très curieuse complète ces détails sur la beauté, le luxe de Marie-Antoinette. Ce sont des échantillons de grands habits ou de lévites, des spécimens de taffetas ombrés et mouchetés sur fond clair, dans cette harmonie de tons chatoyants, tissés et fondus qui habilla toute une époque, reculée loin de nous et du noir de nos ajustements comme un été disparu, un temps plus jeune, plus fleuri que le nôtre dans la succession des siècles. C'est de ces splendeurs que la reine allait se reposer à Trianon, jardinière, bergère et laitière, non plus souveraine, mais simple maîtresse d'une habitation champêtre remplie de merveilles.

Avec une prédilection d'amateur, un goût savant du détail, MM. de Concourt ont décrit ce petit

palais, un caprice d'art parmi tant de caprices et de plaisirs étourdis. C'est qu'il manquait la mère chez la femme, et chez la reine la gloire d'un héritier pour le trône. Il faut bien le dire, c'est là le fond, le motif de cette vie dissipée, de ces expansions imprudentes qui vont se fixer, se calmer, se répandre dans l'amour maternel le plus dévoué, le plus ardent. La reine ne se séparera jamais de ses enfants groupés sans cesse autour d'elle; voyez-la dans le tableau de M"^'' Le Brun entre Marie-Thérèse de France et le premier Dauphin, le duc de Normandie sur ses genoux, et tout près le berceau vide de la princesse Béatrix, morte à un an. Quand, chassée de Versailles aux Tuileries, elle attendra toute tremblante le dénouement de l'orage qui gronde aux Feuillants, ses enfants seront ses seuls compagnons, ses seuls amis, et les heures les plus courtes de sa captivité elle les consacrera à leur instruction à l'aide d'une Histoire de France et de la petite table de chiffres retrouvée parmi les reliques de la dernière heure.

Mais les pages de ce livre magnifique, d'abord encadrées par M. Giacomelli de fleurs printanières, narcisses droits sur leurs tiges, liserons et tubéreuses, parées de roses en bouquets et de fraîches perspectives, vont s'assombrissant à la fin jusqu'au voile déroulé des veuves, en travers parmi des plantes épineuses, amères ou teintées de deuil,

des houblons aux vrilles enlaçantes, des scabieuses , des passiflores. Entre -les dernières se trouve le fac-similé d'une image grossièrement coloriée comme les feuilles d'Épinal, et retraçant l'exécution avec une sorte de brutalité primitive, ce manque de perspective et de proportion dont se contentent les yeux inexercés des enfants.

En finissant celte courte analyse, nous remarquons que nous n'avons rien cité de ce beau livre, comme si la seule signature de MM. de Concourt devait être pour nos lecteurs une garantie de goût suprême et de distinction raffinée. Nous avons craint, en effet, de détacher une page parmi toutes ces pages charmantes, de toucher à l'unité de cette œuvre qui, lue tout entière, vous laisse l'impression artistique et mélancolique d'une visite dans un château royal où la mort et la solitude sont errantes entre des murs remplis d'échos de fête, fleuris de chiffres et de symboles.

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