‹ Impressions de nature et d'artChapitre 30 sur 55 · LIVRES D'ETRENNES · texte numérisé non relu

LIVRES D'ETRENNES

Promenades japonaises. Mumieur, Madame et Bébé.

Depuis dix ans, le Japon est à la mode ; mais nous ne le connaissions guère jusqu'ici que comme un pays chimérique, borné d'écrans de laque où sont tracés des collines riveraines et des ciels mesurés au vol d'un héron, un pays défendu par des mains armées d'éventails hiéroglyphiques et par l'attitude débonnaire, les larges gueules ouvertes en bâillement, les ongles de corail ou de bronze de ces monstres, enfants du rêve, dont la laideur n'est qu'artistique. Et nous ne nous doutions pas, dans nos vanités civilisées, que ces horizons esquissés étaient réels, que cette mer, où tombent des étoiles en pluie d'or, d'où monte la lune irisée et légère comme une bulle de savon, baignait vraiment des plages bordées de maisons en bambou , comme si l'art, chez n'importe quel peuple, n'était pas l'image de la nature reflétée par les yeux, image qui garde les couleurs, les séductions d'un climat plus ou moins net, selon les qualités de l'atmosphère.

Eh bien, parmi tout ce que nous avons appris du Japon vrai en feuilletant le livre de M. Guimet, si précieusement illustré, il est une chose qui nous a charmée, non surprise : il pleut au Japon. Le Japon n'est pas un de ces pays de soleil implacable, où la terre en est réduite à se fendre pour respirer, où les collines sèchent et s'enflamment comme de l'amadou. Il pleut au Japon, très fort même, et voici expliquée la rose floraison des aquarelles, ces buissons d'azalées épanouis, ces fleurs de pêcher en fusées sur l'étalement grêle de leurs branches ; aussi, l'éclat lavé des oiseaux et le regard mouillé, rêveur, entre les paupières finement retroussées des femmes. Mais, en dehors de cette impression toute parisienne, quelles surprises, quel charme dans le voyage facile, au coin du feu, le livre sur les genoux, que nous venons de faire en deux heures. Toutes les barrières dont nous parlions plus haut, toute cette vitrine d'obstacles, s'est écroulée, et, à la suite du conteur, nous avons navigué dans la baie d'Yeddo aux falaises blanches festonnées de verdure, couru par les rues d'Yokohama, peuplées de Chinois et de Japonais, de femmes presque toutes chargées d'un enfant sur les épaules ; nous sommes montée dans ces petits chariots dj'mrikesliat où s'attelle un homme en guise de cheval pour aller visiter le temple dans son bois sacré, la maison rustiquejaponaise entiè-

rement démontée pendant la saison chaude, ayant levé tous ses panneaux de papier peint sur lïntimité de l'intérieur, enfin le théâtre confusément éclairé, aux travestis barbares, aux drames longs de douze heures. Puis sont venues les excursions en pleine campagne ; et partout le dessinateur nous suivait dépliant la longue suite des illustrations, traçant un coin de paysage, un costume, un profil, une scène animée, corrigeant à peine le Japon, que nous connaissions déjà, du bout d'un crayon expérimenté ou d'un pinceau léger d'aquarelliste. La campagne japonaise est séduisante, paraît-il, et ne dément pas les aspects qui nous en étaient famihers. « Les pentes sont baissées, et les fonds garnis de rizières, disposés en escaliers, forment des gradins de gazon frais. Les maisons sont toujours placées de manière à faire paysage ; les hameaux, aux toits de chaume, ressortent en gris sombre au milieu des arbres. La culture, très divisée, est soignée comme celle d'un jardin; les récoltes variées sont en fleur et forment de vrais parterres. Je distingue l'indigo, le coton à la fleur pâle, l'ibicus aux cloches jaunes, l'aubergine aux cloches violettes, aux tiges noires et dont les fruits ressemblent à de grosses améthystes taillées en cabochon. Des melons d'arbre, des pois fleuris s'élancent sur les buissons, et le tabac élégant jette au passage le parfum pénétrant de sa fleur rose.

Des plantes que nous cultivons pour l'ornement de nos jardins sont ici l'ornement des champs et la ressource des cuisinières; les périlas sanguins aux feuilles pourpres servent à parfumer les sauces, et les patates à feuilles gigantesques, en forme de lance, donnent d'énormes tubercules succulents et nourrissants. »

Tout à coup la mer et les îles élargissent l'horizon de toute la vapeur bleue des lointains, et quand la pluie nous a surprise dans les sables mouvants, parmi le désordre pittoresque d'anciennes éruptions volcaniques, nous sommes retournée en hâte vers l'auberge aux servantes rieuses, pressée de nous étendre sur les nattes de bambou et de revoir notre voyage en rêve, pendant que le bruit de la mer montait dans les blancheurs de la lune et que le gong d'un temple voisin mugissait sans désemparer jusqu'au jour. Disons pour finir que ces Po'omenades japonaises, écrites dans un style simple, mais qui ne manque pas de modernité, sont ornées par M. Félix Régamey d'une quantité de gravures dans le texte et de quelques grandes aquarelles d'une touche hardie et spirituelle dans les figures, pleines de délicatesse poétique dans les paysages.

N'est-ce pas le plus grand charme du voyage que de nous faire trouver le nid plus chaud et le calme du Jiome délicieux après la houle du navire et les trépidations d'un parcours à grande vitesse?

Ce bien-être, ce repos, ce resserrement heureux des pensées et des sentiments, nous l'avons éprouvé en relisant le livre célèbre de M. Gustave Droz : Monsieur, Madame et BéM, en une nouvelle et luxueuse édition, encadrée, agrémentée par le plus parisien de nos dessinateurs, M. Edmond Morin, qui devait interpréter mieux que tout autre ces élégances mondaines, cette fantaisie aimable, ces petits bavardages de cœur qui arrivent au pur attendrissement, grâce à une raillerie de bon aloi rappelant cette moue souriante à l'aide de laquelle les enfants retiennent des larmes. Ici, le plus grand mérite de l'écrivain est d'avoir créé un genre à part, et prenant la famille dans ce qu'elle a de plus étroit, le père, la mère et l'enfant, d'avoir su composer, avec ces harmonies d'affections naturelles et d'incidents prévus , une suite de scènes vraiment exquises. Le style de M. Gustave Droz, — est-ce bien un style? n'est-ce pas plutôt l'expansion d'une nature heureuse et spirituelle, un langage écrit sans la moindre prétention , mais d'un tour si original et si vif, — le style de M. Gustave Droz convenait merveilleusement à cette littérature de genre. Nul ne dépeint comme lui l'intérieur capitonné et tiède, éclairé d'un feu de bois qui croule en cendres, avec des sièges coquets et commodes, d'où l'on peut suivre en rêvant le contour indécis de la peinture du plafond ; elles grâces,

les recherches, les supercheries d'une toilette féminine poussée jusqu'à l'art, jusqu'au poncif, soulignant le contour des yeux parce que le rose des joues le veut ainsi, et pour permettre aux lèvres de s'épanouir en fleur de grenade. Personne n'a touché avec pareille délicatesse toutes les chiffonneries précieuses, dévotes, tendres ou futiles qui diaprent un petit cerveau de mondaine ; le monde y coudoie l'église comme les dentelles d'une quêteuse le bois des prie-Dieu, le sentiment y discute presque en termes de grand couturier, et la famille, bien droite dans sa dignité, hasarde pourtant à travers le voile un coup d'œil vers les horizons défendus.

Mais qu'un berceau s'installe à la place de cette toilette duchesse, que Madame, loin du bal qui ne l'attire plus, passe ses soirées à tailler des brassières en face de Monsieur qui lui fait la lecture, tout se transforme, et le livre charmant et séduisant arrive à sa véritable éloquence. Mon premierné, le Joîir de l'an en famille, les Petites lottes. Bébés et papas. Vieux soumnirs, ces chapitres sont de réels petits chefs-d'œuvre, en ce sens que l'impression donnée est définitive. M. Gustave Droz possède une note particulièrement attendrissante qui surgit du naturel des phrases, d'un à-propos du cœur pleinement humain. C'est une chaleur d'émotion communicative.

De l'auteur aux lecteurs, il y a des affinités cachées éveillant mille sentiments artistiques exquis ou grandioses. Tel écrivain n'inspirera à travers son œuvre que le respect pour une puissance qui se révèle, tel autre qu'une admiration passionnée en dehors de toute vibration sensible. Ceux-là sont les génies objectifs, les plus grands selon nous , mais qui n'aspirent pas à la sympathie universelle. Les subjectifs, au contraire, tirent de la nature même de leurs études une force qui fait communiquer directement eux et leur public. Tout lecteur de M. Droz est un ami, avec les prédilections, les tendresses, les jalousies de l'amitié ; c'est ce qui explique le succès constant de ses œuvres, l'empressement déterminé par chacune d'elles. Cette fois, le dessinateur aura sa place dans l'enthousiasme général. Un crayon magique vient évoquer à chaque page la fantaisie du texte.

Ce sont de légers paysages, de rêveuses perspectives, des coins de table ou de foyer apaisés sous la lampe éclairant en veilleuse ; ici, la demi-ombre d'une chapelle faite d'encens refroidi et de chuchotements de pénitentes, ou l'éblouissement sacré d'un chœur de cathédrale, le jour d'un prédicateur en vogue. Et partout d'élégantes silhouettes de femmes ; la mode avec ses caprices de goût, ses diversités d'opinion, chiffonnages et retroussis, nattes, marteaux et boucles, petits pieds chaussés de

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mules, petites mains emprisonnées à luiit boutons, une telle profusion de volants, de fanfreluches distinguées que le bruit de chaque feuillet qu'on retourne semble le froissement, la promenade ondoyante, sur un tapis, de ces parures.

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