JEAN AICARD
La Chanson de l'enfant.
M. Jean Aicard s'adresse d'abord aux mères, ensuite aux enfants. Il n'est peut-être pas de sujet plus délicat, plus difficile, que celui qui a tenté ici le poète, la tendresse vibrant en poésie sur une corde dangereuse, plus flexible que les autres, plus facilement détendue et qui ne communique pas toujours au vers le ressort nerveux dont il a besoin. Disons tout de suite que M. Jean Aicard a su éviter ce danger. Quand il parle aux mères dans des piè-' ces diverses, le Nid, Éloignement, les Berceaux^ c'est avec une émotion élevée ; ni mièvreries, ni faiblesses, ni concessions à ce goût coquet qui rapetisse en général la pensée aussitôt qu'il s'agit des femmes ; les Berceaux, entre autres, contien-
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nent des strophes rythmées comme leur mouvement régulier :
Berceaux, frètes berceaux, vous êtes des nacelles Qui, sous un souffle calme et pur,
Venez en frémissant vers nous, ô barques frêles. Du fond de l'éternel azur.
Le rivage inconnu qui vers nous vous envoie,
Vous et vos petits passagers.
Est un monde idéal oi^i tout est rytlime et joie.
Où tout plane, ô berceaux légers !
Et plus loin :
Et vous êtes pareils à des barques venues D'un archipel céleste aux îles inconnues
Vers nos écueils et nos dangers.
Et nous tremblons toujours qu'en vos rideaux, vos voiles, A'ienne à souffler un vent qui remporte aux étoiles
Les berceaux et les passagers.
Parmi les poètes, Victor Ilugo et M"^"^ Desbordes- Valmore avaient seuls jusqu'ici bien parlé de l'enfant : Victor Hugo, en le transformant en petit dieu, en laissant tomber un atome de sa force sur l'image frêle ; M""' Valmore, en retrouvant au fond de sa mémoire, rajeunie par toutes les larmes versées, ce passé de petite fille qui reste à l'aurore de la vie des femmes, embaumé de fraîcheurs matinales et
de traditions de famille. Chose singulière ! les nouvelles que ce poète exquis a écrites pour les enfants sont d'un style très supérieur. Elle grandit ces petites âmes au niveau de la sienne, les entraîne sans crainte, et siïre qu'elles pourront la suivre en pleine poésie, en pleine passion. D'ailleurs, c'est une grande erreur de croire qu'il faille se baisser ou s'amoindrir pour parler aux enfants ; comme les peuples primitifs, ils ont, au contraire, le sens et la compréhension de tout ce qni est grand et vrai; si petits, leur oreille est juste, leur esprit droit et leur vue claire autant que leurs prunelles neuves ; et si, pour arriver à eux, on trouve la vie trop sévère, trop triste, c'est la légende alors qu'il faut employer, riche de parure et d'images, et non le petit conte anecdotique où leur esprit apprend à devenir mesquin. M. Jean Aicard a bien compris cette obligation ; car il a puisé, dans la féerie populaire et religieuse, des poèmes courts et charmants, d'un langage juste assez naïf pour être apprécié de ses jeunes lecteurs. La Légende du Chevrier raconte cette nuit de Noël, où l'enfant divin reçoit dans l'étable les bergers et les mages accourus pour le saluer :
Ils portent à l'enfant, couché sur de la paille Entre l'àno et le bœuf qui soufflent doucement. Des agneaux, du lait pur, du miel ou du froment. Tous les humbles trésors du pauvre qui travaille.
Le dernier venu dit : Plus pauvre, je n'ai rien Que la flûte en roseau pendue à ma ceinture, Dont je sonne la nuit quand le troupeau pâture; J'en veux offrir un air, si Jésus le veut bien.
Et tout à l'heure, malgré l'arrivée des mages d'Orient chargés d'or, d'encens et de myrrhe, l'humble berger soufflera dans son chalumeau
Comme s'il était seul dans la nuit étoilée.
Il y a là un simple tableau qui nous a rappelé ces crèches à personnages que les églises du Midi disposent dans un coin de chapelle, devant un Jésus de cire couché parmi des brins de paille étincelants et radieux sous les cierges.
En somme, voilà un livre bon et rare, un de ces livres qui prennent place dans tous les intérieurs, entre la corbeille à ouvrage et les cahiers d'étude, dans le petit coin d'idéal que toute femme garde en vue de l'enfant, ce qui s'appelle mysticisme pour quelques-unes et rêverie pure chez les autres.