CATULLE MENDÈS
Poésies.
M. Catulle Mendès vient de publier à la librairie Sandoz et Fischbacher un beau volume in-octavo contenant toutes ses œuvres, depuis les premiers vers du poète, au rythme élégant, à la vive allure, légèrement inspiré de Th. de Banville, jusqu'aux Poèmes éj)iques d'un si fier langage, jusqu'à Iles- 2)énùs et au Soleil de minuit, où l'auteur donne complètement sa note originale. M. Catulle Mendès est un artiste merveilleux ; il possède la science du mot élevé et juste et sait toujours maintenir son inspiration à la hauteur où il la place ; il a trouvé surtout dans les Poèmes épiques des vers superbes et qui s'imposent à la mémoire, de ces vers qui semblent écrits dans le texte en caractères plus gros, tellement l'œil s'arrête sur eux, attiré par la forme des mots, leur arrangement, tout ce qui fait le dessin d'un beau vers avant que la musique en soit intelligible. La Femme acholtère., le Lion, la Fille clic damné, le Landgrate de fer sont d'admirables morceaux de poésie, et surtout le Consentement, d'un sentiment si nouveau, si bien rendu; nous choisirons -parmi ces pièces la Dernière aleille, parce que, brève et achevée, elle donne bien l'idée de cet esprit ingénieux, de cette per-
fection lyrique qui caractérisent les Poèmes épiques :
Vents, pluie, éclairs faisaient rage de telle sorte Qu'on n'avait jamais vu de tempête aussi forte. Sous l'épaisseur des bois par la bise ploj'és, Dans les nids les petits oiseaux mouraient noyés, Et l'ouragan broyait toutes les créatures Qui n'ont point pour abri de solides toitures, L'abeille dans la fleur brisée, et le grillon Transi sous le léger brin d'herbe du sillon. Or, Maria, qu'on nomme autrement Myrième, Vit, ce soir, un point d'or frôler sa vitre blême, Et c'était une abeille, hélas, près de mourir Qui frappait, espérant que l'on viendrait ouvrir. La mère du Sauveur entr'ouvrit la fenêtre. Elle prit dans ses doigts le pauvre petit être, Reconnut que c'était la reine d'un essaim, L'essuya d'un baiser et la mit dans son sein Pour qu'elle y récliauffàt ses deux ailes vermeilles. Sans cela les étés n'auraient plus eu d'abeilles.
N'est-ce pas le poète lui-même qui a recueilli, celte fois, au passage, l'abeille vibrante chargée de miel, en détresse à la fin d'un jour d'heureux labeur ? Mais la partie capitale du livre de M. Catulle Mendès, c'est le poème iïllespérus, écrit sur les doctrines swedenborgiennes ; il nous souvient d'avoir rencontré dans Balzac ce même paysage polaire et celte étreinte des âmes, l'une vers Tau-
tre attirées à travers le monde surnaturel et lumineux de la vision ; seulement la prose du grand écrivain, rompue, touffue, enchevêtrée, faite pour laisser entrevoir parmi ses rameaux nombreux les feintes, les détours, les recherches de l'esprit humain, ne nous avait pas procuré cette curiosité mystérieuse éprouvée à la lecture d'Hesjjéms. Les poètes seuls devraient toucher à la lettre des théories surnaturelles ; car ils disposent de ce charme flottant que le rythme et la rime communiquent à tout ce qu'ils traduisent. Qu'on lise seulement cette description des régions boréales :
Tout s'estompe et se fond dans la monotonie D'une blancheur immense, immuable, infinie. Forme sensible à peine en ce vaste unisson Du ciel froid, du désert blafard et du glaçon, S'élève au flanc des monts une antique demeure. Son tranquille escalier, que rarement effleure Le pas d'un serviteur pensif qui disparaît Sous une voûte, ainsi qu'un spectre s'en irait ; Ses arcades qu'au loin la neige continue Et le blêmissement de ses toits sous la nue. Forment un édifice étrange et solennel.
Un bassin de porphyre au rebord verglacé Courbe sa profondeur polie où l'onde gèle ; Le froid durcissement a poussé la margelle, Et le porphyre en plus d'un endroit s'est fendu ; Un jet d'eau qui montait n'est pas redescendu.
Et ceci :
Cependant à travers la déserte cité
Nous courions ; son manteau fuyait vers la clarté,
Plein du vent qui souffla dans la robe d'Élie!
Les autres divisions du volume, Intermèdes, Soirs moroses^ Philoméla, ne sont en rien inférieures et complètent bien l'œuvre dans son harmonieuse et grandiose variété.