‹ Impressions de nature et d'artChapitre 44 sur 55 · ALBERT MÉRAT · texte numérisé non relu

ALBERT MÉRAT

Au fd de Veau. — Printemps passé.

En cette saison de fin d'hiver, si douce que le printemps s'y trahit déjà, la poésie fleurit aussi, abondante et hâtive ; il semble que tous les poètes se soient donné le mot pour remplacer aux vitrines la bibliothèque du jour de l'an, dorée, ouvragée, vraie bibliothèque d'hiver et de luxe, par une quantité de jolis volumes recouverts de couleur tendre, aux titres tentants et significatifs. Si la comparaison ne devait paraître trop frivole , nous dirions que ces rangées de livres de vers nous ont fait penser aux tissus légers, aux ombrelles tendues, aux éventails déployés que bien avant le beau temps les étalages arborent avec raillerie, quand la grêle des giboulées crépite sur le bleu.des toits.

Les poètes aussi devancent le soleil et l'annoncent. Au fil de Veau, Printemjjs passé, tels sont les titres des deux derniers recueils de M. Albert Mérat, dont l'un renferme exclusivement des petites pièces de quatorze vers, des paysages parisiens tracés d'une main légère, exacte, habile aux menus traits. Ces impressions, rencontrées au hasard d'une lecture ou d'une promenade, n'ont pas le mordant des poèmes analogues de M. Coppée, mais elles n'en sont pas moins traitées avec un sentiment très juste, sinon très large, du -pittoresque.

Au fil de Veau a plus d'importance; le poète s'est attaqué ici à un vaste sujet et l'a rendu d'une façon parfaite. La rivière, cette âme du paysage, changeante et toujours pareille, enserrée dans ses bords, mais ouverte à toutes les variations de la température, d'autant plus rapide qu'elle est mieux maintenue, la rivière avec son panorama de mariniers silencieux, de flotteurs, de lourds bateaux abandonnés au courant, défile sous nos yeux, dégageant ses odeurs fraîches de plantes aquatiques, de joncs coupés, de marnes remuées jusqu'au fond par les remous de l'eau active. Il faut féliciter ici M. Mérat, quand la vogue du réalisme atteint et défigure jusqu'aux rythmes les plus nobles, d'avoir cherché dans ses tableaux seulement la couleur vraie. Ce sont d'abord quelques strophes du moulin.

Un bruit frais d'écluses et d'eau

Monte derrière le rideau

De la ramure ensoleillée.

Quand on approche, il est plus clair;

Le barrage jette dans l'air

Comme une odeur vive et mouillée.

Pour arriver jusqu'à la cour On passe, chacun à son tour, Sur le moulin plein de farine, Où la mouture en s'envolant, Blanche et qui sent le bon pain blanc. Réjouit l'œil et la narine.

Lorsque vous passerez par là, Entrez dans le moulin. Il a Des horizons pleins de surprises, Un grand air d'aise et de bonté, Et contre la chaleur d'été De la piquette et des cerises.

VAulerge des mariniers, le Bon gîte, le Passeiir évoquent bien cette vie particulière des rives, toujours un peu mélancoliques de leur immobilité devant le constant mouvement des vagues. Mais le poète, après avoir chanté le fleuve courant parmi des reflets de moissons et de fleurs, ne l'abandonne pas lorsqu'il traverse la ville, tout assombri des toits reflétés, des ponts nombreux et des quais aux grands garde-fous. La théine, V Inondation ont mis

dans ce livre, qui ressemble vraiment à la descente en bateau d'une rivière ombragée et riante, la note vive d'opposition.

Les jolis affluents : l'Yonne, la Marne et l'Oise,

Ces rivières qui sont le cliarme et le souci

Du rêveur, ont parfois leurs embùclies aussi.

Ces flots gais et cliarmants, qui sont devenus graves.

Roulent obscurément de confuses épaves ;

Leurs vagues tourbillons doivent cacher des morts;

Car si l'on peut dompter la flamme, quels efforts,

Quelle ruse pourraient lasser la fuite immense

Du fleuve qui, la nuit, déchaîne sa démence?

Les ateliers atteints par l'eau ne fument plus,

Le chômage soudain rend les bras superflus,

Apportant la misère au logis qui s'effraye.

Nous trouvons encore dans le môme volume une l'oulc de pièces charmantes , les A2(,bépines , les Étangs, la Terrasse de Saint-Germain, Éjnnay, et le grand attrait de ces jolis vers, c'est la familiarité du pays qu'ils célèbrent et que nous traversons tous, l'été, en chemin de fer, des bois de Sénart aux coteaux de Champigny, des champs de roses de Fontenay à la châtaigneraie de Bougival, pays si bien borné aux détours de son fleuve, si plein de surprises dans, ses rives enchevêtrées et nombreuses, que M. Mérat aurait pu, sous un seul titre : la Seine, réunir tout son précieux bagage de poète

parisien et touriste. D'ailleurs, la grande qualité de l'auteur qui nous occupe, ce qui donne bien la mesure de. son vrai tempérament artistique, c'est celte aisance à chanter toujours ce qu'il a vu et à poursuivre ses chimères comme on chasse au papillon, droit devant lui, sur la route parcourue maintes fois.

Page 1