ANDRÉ THEURIET
Le Chemin des bois (2^ édition).
Ombres mêlées des bouleaux et des chênes, avenues tapissées de mousse et d'herbe, clairières silencieuses brusquement ouvertes entre les cimes, M. Theuriet a chanté dans ce livre toutes les bar-
monies de la forêt. Le grand attrait de ce talent distingué est dans ses frémissements contenus, dans une saveur cachée et pénétrante, dans un certain élan du rythme se reprenant au commencement de chaque vers et qui lui communique le mouvement dun souffle ému. Écoutez plutôt ces strophes prises dans les Chercheuses de muguet :
Elles iront le soir, quand l'ombre emplit les rues, Vendre leurs bouquets aux passants,
Et les garçons rêveurs et les filles émues Par les haleines du printemps
Sentiront tout à coup, dans leur cœur qui s'ignore,
De l'amour nouveau-né vibrer la voix sonore Au frais parfum des muguets blancs.
Les vieillards, à l'aspect de la fleur printanière. Croiront voir dans un bleu lointain
Les fantômes riants de leur jeunesse entière Passer en se donnant la main;
Et les penseurs épris des beautés éternelles
Retrouveront au fond de ces calices frêles Les empreintes du doigt divin.
Tous aux muguets de mai devront une belle heure.
Les paysages des bords de la Loire qui terminent le volume sont bien dans le ton de cette Tou-
raine tranquille et lumineuse qui garde, même aux heures tombantes du jour, la fraîcheur matinale de son réveil.
FRANÇOIS COPPEE
Olivier. — L'Exilée. — Les Mois.
Nous disions dernièrement qu'il y a dans toute bibliothèque un choix des livres que l'on peut lire à Paris et de ceux qu'il ne faut ouvrir qu'à la campagne. Parmi ces derniers, nous citerons tous les poèmes rustiques, depuis Jocelyn jusqu'à Mireille, les classiques dégagés du courant moderne, les mémoires trop longs en général pour le temps entrecoupé que nous laisse la vie parisienne. Nous avouons humblement n'avoir jamais compris et lu M"'° de Sévigné qu'aux champs; c'est ce qui arrive d'ailleurs pour tous les chroniqueurs d'époques disparues. Paris les démode trop, tandis que la nature, plus impersonnelle, par ses vastes horizons et son éternité d'aspect, laisse une étendue plus large aux déplacements de la pensée. Balzac, au contraire, fait partie de la bibliothèque citadine; on peut ouvrir n'importe laquelle de ses pages sous notre ciel d'hiver gris et terne, sous le jour mesuré qui tombe entre nos rues étroites, sans craindre que rien détonne dans son œuvre avec l'atmosphère environ-'
nante. Nous dirons même que, pour le bien comprendre, il faut un cadre un peu borné; autrement tous ses personnages si vivants et si vrais, mais auxquels il ne ménage ni les vices ni les mesquineries, risqueraient d'être amoindris devant un beau paysage.
Parmi les poètes, Sainte-Beuve, Théodore de Banville sont plus à l'aise aussi dans l'air rare et affaibli où nous vivons, l'intimité de l'inspiration ou son raffinement artistique la faisant ressembler à certaines femmes nerveuses qui ne respirent bien que dans l'encombrement des villes. Nous classerons le dernier poème de M. François Coppée, Olivier, dans cette série d'ouvrages délicats. La nature, pourtant vraie et saine, qu'il nous dépeint, semble regardée du lointain d'une fenêtre parisienne, ses arbres gardent toujours un peu de la poussière des banlieues ; ceci n'est pas un reproche, car peu de poètes ont comme M. Coppée idéalisé l'arôme subtil de Paris, saisi tous les parfums de violettes qui le traversent, et il faudrait retourner jusqu'à la prose pénétrante de MM. de Concourt pour trouver une pareille impressionnabilité à l'air de nos rues, changeant, agité, délétère, où les joues pâlissent, où les esprits s'affinent et, selon leurs qualités d'origine, se trempent de couleurs différentes, comme des plantes dans une composition chimique. Olivier, pour expliquer le sujet du
poème, est un poète heureux, adulé, comblé de succès de tous genres, mais qui finit par trouver trop facile celte existence triomphante et qui, par une matinée printanière, se prend à des aspirations tardives vers quelque honnête bonheur. Ceci est le prétexte à des pages charmantes sur lesquelles le printemps parisien secoue les branches chargées de pluie de ses lilas précoces.
Oh! quelle bonne odeur a la terre mouillée! L'averse avait rendu plus fraîche la feuillée, Plus blanches les maisons et les nids plus bavards.
Olivier regagna les quartiers élégants
Pour s'isoler parmi l'épaisseur de la foule;
Mais les nobles jardins, le vieux fleuve qui roule,
Là tout était encor plaisir, bonheur, repos.
En haut des monuments les grands plis des drapeaux
Se gonflaient dans le vent sur l'azur clair et libre.
Lorsque revenait l'heure où chaque clocher vibre,
L'espace s'emplissait d'un joyeux carillon.
L'arc de triomphe, au loin doré par un rayon.
Brillait, et dans le ciel se cabraient des statues.
Il est impossible de mieux dépeindre un de ces beaux dimanches d'avril où le soleil revenu attire au dehors tous les promeneurs, un de ces jours de fête et de boutiques closes, joyeux et pourtant mélancolique, oi!i la verdure point sur la terre encore
noire des neiges fondues. D'ailleurs toute la partie pittoresque de ce livre est parfaite; et quand le poète nous transporte en Touraine, au milieu de cette jolie nature élégante et coquette, la description qu'il nous en donne est très juste. Ce style familier convient bien aux pentes douces, aux plaines en fleurs, aux châteaux Renaissance des bords de la Loire. Il y a entre autres un paysage d'automne qu'on dirait saisi sur le vif vers Amboise ou vers Chenonceaux, dans un de ces couchants dorés qui tombent auprès du fleuve sur des tourelles historiques, comme un regret du jour disparu ou du passé évanoui.
Ils avaient décidé de monter à clieval. L'automne déployait un beau ciel triomphal Et son dernier soleil aux chaleurs mensongères. De grands vols tournoyants d'hirondelles légères Pour le prochain départ s'assemblaient dans l'azur, Et les feuillages d'or montaient parmi l'air pur, Balancés par le vent aux haleines moins douces.
Citons encore ce portrait de jeune fille :
Elle fixa sur moi son clair regard paisible Et sourit. Le soleil assez ardent encor Mettait dans ses cheveux une auréole d'or Et lui faisait un fond joyeux de paysage.
Mais, tourné du côté de l'ombre, son visage Dans ce rayonnement lumineux encadré M'apparaissait alors seulement éclairé Par la sombre lueur de ses yeux de pervenche.
La peinture elle-même aurait difficilement un relief aussi vif que cette simple évocation où chaque mot remplace un trait ou une teinte. C'est en cela qu'excelle M. Coppée. On n'a pas l'œil plus sûr, la main plus légère. Quant à l'intérêt du poème, à soa côté romanesque, l'histoire de ce cœur blasé qui ne peut plus se reprendre à aimer parce qu'il a gaspillé l'amour ne nous a paru qu'à demi touchante. En effet, l'irréparable existe aussi peu dans les sentiments que dans la nature, et la Suzanne du livre, la jeune fille, l'image blanche devant laquelle tous les anciens caprices, peut-être tous les remords du poète viennent se placer et lui nuire en lui ressemblant, aurait mérité qu'Olivier, transformé par un souffle d'amour pur, se lit pour elle un cœur tout neuf. Au contraire, il est des mots, des attitudes de cette enfant qui le reportent tout à coup à plusieurs années en arrière, qui deviennent les rappels, les échos persistants et implacables d'heures tombées bruyamment dans le tumulte de sa vie. Suzanne est bien inconsciente de cet effet rétrospectif; elle aime, ou plutôt elle va aimer, quand Olivier s'éloigne, désespérant d'étouffer les
souvenirs vivaces qui se dressent entre Suzanne et lui et lui dérobent jusqu'au visage naïf de la fiancée, pour mettre à sa place le fantôme attristant des amours disparues. Tel qu'il est, ce joli livre affirme encore la puissance poétique de l'auteur. Le vers est constamment rapide, bien fait, l'expression juste et la réalité toujours enveloppée d'un beau langage qui l'enlève avec lui vers ces régions tranquilles où, semblables aux angelots des tableaux d'église, qui n'ont qu'un visage et des ailes, les pensées planent dans leur pureté triomphante et souriante.
Avec VÉxllée, nous passons à une poésie plus subjective, préoccupée de sentiments intimes. C'est comme une suite rectificative, attendrie et croyante, du triste poème d'Olivier. Ici l'amour oublie d'être sceptique et, dégagé de ses agitations mauvaises, s'abandonne au prestige de la jeunesse en fleur et de l'espoir en nimbe d'or autour d'un front immaculé. Qu'il nous soit permis de citer en entier une page détachée de ce délicieux roman :