LA MÉMOIRE
Souvent lorsque, la main sur les yeux, je médite, Elle m'apparaît svelte et la tête petite Avec ses blonds cheveux coupés court sur le front. Trouverai-je jamais des mots qui la peindront,
La chère vision que, malgré moi, j'ai fuie?
Qu'est auprès de son teint la rose après la pluie?
Peut-on comparer même au chant du bengali
Son exotique accent, si clair et si joli?
Est-il une grenade entr'ouverte qui rende
L'incarnat de sa bouche adorablement grande?
Oui, les astres sont purs, mais aucun, dans les cieux,
Aucun n'est éclatant et pur comme ses yeux,
Et l'antilope errant sous le taillis humide
N'a pas ce long regard lumineux et timide.
Ah! devant tant de grâce et de charme innocent,
Le poète qui veut décrire est impuissant ;
Mais l'amant peut du moins s'écrier : « Sois bénie,
0 faculté sublime à l'égal du génie,
Mémoire, qui me rends son sourire et sa voix,
Et qui fais qu'exilé loin d'elle, je la vois ! »
Le poème entier respire une pareille tendresse, un renouveau de foi généreuse, et les vers qui le terminent, mélodieux, mais trempés de pleurs, comme des oiseaux chantant sous un orage, ont un si beau mouvement d'ailes vers les sentiments les plus hauts qu'on est tenté de féliciter le poète d'une peine aussi fortifiante.
A votre lampe, aux soirs d'été, Les papillons couleur de soufre Meurent pour avoir palpité.
Ainsi mon amour, comme un gouffre, M'entraîne et je vais m'engloutir :
Ne me plaignez pas si j'en souffre.
Car je ne puis me repentir, Et, dans la torture subie, J'ai la volupté du martyr;
Et s'il faut y laisser ma vie,
Ce sera sans lâches clameurs.
J'aime! j'aime! et veux qu'on m'envie :
Ne me plaignez pas, si j'en meurs!
Avant cette exquise Exilée, les Mois de M. Coppée avaient réuni ses lecteurs ordinaires autour de douze compositions pittoresques et charmantes, enguirlandées des illustrations de M. Giacomelli, et tout imprégnées de la poésie des saisons, du caprice nerveux et continuel de notre changeant climat. Rien n'est mieux fait d'ailleurs pour impressionner l'esprit que ces surprises du réveil parisien, la neige en duvet sur les toits, la pluie entremêlant ses mailles fines , ou ces grands coups de vent d'équinoxe qui passent subitement comme le souffle, le vertige môme d'une saison en voyage. En attendant que -la mode soit devenue générale de chiffrer les divisions de l'année, de désigner avril par un 4 ou juillet par un 7, il est heureux de voir
les poètes leur consacrer quelques strophes ou même tout un journal, comme M. Valade, par exemple, Ta fait au mois de mai dans son almanach en vers pour 1877.
Avril, à l'incarnat frêle et poudré de givre,
Nous tient encor troublés de son charme incertain.
Lorsque mai, couronné de roses, un matin.
Sort des brumes, tenant la coupe où tout s'enivre.
La belle au bois dormant qu'il réveille et délivre, L'idylle vers les monts, bleuissant au lointain, Court avec lui parmi la rosée et le thym. Mêlant le bien d'aimer à l'extase de vivre.