‹ Impressions de nature et d'artChapitre 50 sur 55 · LE PARNASSE CONTEMPORAIN · texte numérisé non relu

LE PARNASSE CONTEMPORAIN

On se souvient, parmi les lettrés, du premier recueil de ce genre qui parut, il y a dix ans, et fit connaître les noms, nouveaux alors, de toute la pléiade poétique actuelle. C'est une excellente idée q'ue celle de ce livre en nombreuse collaboration, quelque chose 'comme le Salon pour les peintres. Sans qu'il y ait de comparaisons possibles, car les inspirations sont trop diverses pour les mesurer entre elles à la longueur d'un poème ou d'un sonnet, on se rend mieux compte de la valeur des écrivains ainsi réunis; les contrastes se servent, les ressemblances s'éloignent dans ce plaisir de feuilleter qui repose le lecteur, le mène d'un paysage à une scène de genre, d'un portrait à un grand tableau d'histoire, lui donnant même la surprise dans les intervalles, au verso des pages lumineuses, de quelques menus dessins jetés d'insectes ou de feuillages comme les Japonais en sèment à l'intérieur de leurs coffrets , à l'envers des couver-

des richement laques d'arabesques el de dorures.

Il est curieux de retrouver dans le récent volume, celui qui nous occupe, la plupart des personnalités jadis assemblées dans ce groupe du Parnasse, et de se rendre compte des évolutions de pensée accomplies entre les deux publications. On ne peut pourtant pas dire qu'entre l'une et l'autre il y ait eu progrès : en poésie, on ne progresse pas, à peine se perfectionne-t-on ; la première inspiration de jeunesse décidant souvent de l'œuvre entière et gardant une fleur, une fraîcheur d'images que toute la science acquise plus tard ne remplace pas. Le plus grand effort poétique, à notre avis, c'est, une fois la pensée mûrie et plus solide, de savoir garder ce charme irrésistible et flottant, cette légèreté de surface qui maintient toujours l'idéal artistique bien au-dessus des mots qui l'ont évoqué.

Disons tout de suite que, parmi les auteurs du Parnasse contemjmrain, presque tous pourraient feuilleter leurs vers de 1866 sans ce regret poignant qui humilie le poète devant l'œuvre inrecommençable. L'ordre alphabétique ayant été employé dans le recueil, nous le suivrons aussi pour cette analyse , remettant d'ailleurs toute question de priorité au goût divers de nos lecteurs.

Le volume s'ouvre par le nom féminin bien connu de M'"<^ L. Ackermann : poésie austère, fortifiante

et philosophique. Qu'on en juge par cette page intitulée : Une Femme :

S'il arrivait un jour, en quelque lieu sur terre, Qu'une entre nous vraiment comprît sa "tâche austère; Si dans le sentier rude, avançant lentement, Cette âme s'arrêtait à quelque dévouement, Enviez-la. Qu'il souffre ou combatte, c'est elle Que l'homme à son secours incessamment appelle, Sa joie et son appui, son trésor sous les cieux, Qu'il pressentait de l'âme et qu'il cherchait des yeux, La colombe au cou blanc qu'un vent du ciel ramène Vers cette arche en danger de la famille humaine. Qui, des saintes hauteurs, en ce morne séjour, Pour branche d'olivier, a rapporté l'amour.

Joseph Âutran. — Toujours le même talent rustique, tranquille, le môme vers solide, un peu gris. Nous détachons de la pièce : Une meille Servante, les strophes finales qui donnent bien l'idée de la manière de ce poète estimé, à qui l'on désirerait parfois un peu plus de coloris.

De tout ce passé que je pleure, De l'âme même des parents.

En toi quelque chose demeure, Je le retrouve et le reprends.

Quand tu vas effleurant la dalle Près du foyer, soir et matin, Le bruit même de ta sandale Semble un écho du temps lointain.

Que d'imagination M. Théodore de Banville a dépensée dans ses jolis rondels, auxquels on ne peut reprocher qu'une légère monotonie causée par le rythme semblable, mais une monotonie traversée de vers délicieux ; voilà un poète qui a toujours conservé cette faculté, dont nous parlions tout à l'heure , d'élever son inspiration bien plus haut que sa plume, et de la fixer en caractères éblouissants qui défient toutes les impressions du monde. Nous n'en voulons pour preuve que cette Knit harmonieuse et sereine :

Nous bénissons la douce nuit, Dont le frais baiser nous délivre.

Sous ses voiles on se sent vivre Sans inquiétude et sans bruit.

Le souci dévorant s'enfuit, Le parfum de l'air nous enivre; Nous bénissons la douce nuit, Dont le frais baiser nous délivre.

Pâle songeur qu'un dieu poursuit.

Repose-toi, ferme toii livre; Dans les ciçux blancs comme du givre Un flot d'astres frissonne et luit.

Nous bénissons la douce nuit.

M. Emile Bergerat est un écrivain distingué dont les vers valent la prose, et, bien qu'ils les intitule :

Paroles dorées, semblent partis d'un cœur et d'une conscience.

J'ai reposé mon cœur avec tranquillité Dans l'asile très sûr d'un amour très honnête ; La lutte que je livre au sort est simple et nette, Et tout peut m'y trahir, non la virilité.

Telle est ma foi. Sans peur et sans espoir je vais, Après m'ètre creusé ma route, comme Alcide. Que la combinaison de mon astre décide Si je suis l'homme bon ou bien l'homme mauvais.

M"* A. -M. Blanchecotte a donné au Parnasse quelques vers douloureux, et M. Emile Blcmont la Chanson de Marthe, une charmante légende où il y a, comme dans les contes de fées, une mèregrand, un fils de roi et une jeune fille qui meurt d'amour.

Des rameaux du pommier tremblant S'est envolé le ramier blanc.

Si nous n'avions adopté cet ordre alphabétique, nous aurions préféré parler de M. de Bonnières, seulement après M. deHérédia; c'est la même préférence pour la forme concise du sonnet, la même recherche des mots brillants et des rimes riches, avec moins d'expérienco et de force. Le sonnet du

Meurtrier est pourtant complet, mais c'est le seul des quatre publiés.

Le meurtrier cosaque avait pour lent supplice D'être avec la victime enseveli vivant : — Près Kharkov une vierge aux portes d'un couvent, Fut tuée étant prête à vêtir le cilice.

Sur la bière on a peint dans l'or le blanc calice; Le jeune meurtrier pieds nus marche devant, Et les guerriers amis, graves en le suivant,

Sentent leur crxur faiblir sans que leur front pâlisse.

Dans la fosse encor vide il se couche, — et ses yeux Un moment ne voient plus du monde que les cieux; Puis sur l'homme on descend le cercueil, et la terre Tombe avec un bruit sourd ; — et les durs compagnons. Respectant cet amour sanglant et solitaire. Sur la pierre ont, selon ses vœux, inscrit deux noms.

En somme un nom nouveau et qui promet.

La pièce de M. Paul Bourget, intitulée : Zante, est écrite dans un style élégant oi^i se retrouve un peu de la facilité émue de Musset, pleine de rencontres heureuses et de vers d'inspiration à peine retouchés par la recherche moderne.

Quand le vaisseau bercé par la mer caressante S'arrête aux bords heureux de la terre de Zante, Que les Italiens namment « fleur du Levant, » Le voyageur vers lui voit voler cent nacelles, Toutes pleines de fleurs humides et nouvelles Dont l'àme errante flotte et parfume le vent.

Nous remarquons en passant que cette forme de la strophe redoublée sert singulièrement les poètes dont la pensée de longue haleine s'arrange mal des rythmes coupés. Soir d'été, le Sommeil sincère achèvent de marquer à M. Paul Bourget une place bien à part dans. le Parnasse.

Jules Breton. — Nous avons dit à cette même place toute l'intensité de ce talent sincère, fait pour chanter la campagne robuste et pour tracer à beaux traits des paysages primitifs ; ses vers intitulés la Moisson évoquent bien le silence, le désert, le repos brûlant de villages au mois d'août et les deux strophes de la fin ajoutent à cette description la note vivante et personnelle :

Mais voilà, comme un bruit confus de ruche folle, Qu'un fredon de jeunesse éveille l'écho sourd; Dans la noire maison de brique au cœur du bourg, Joyeusement murmure et bourdonne l'école.

Et ce bourdonnement, enfantine fraîcheur, Mêle son charme à l'air que brûle un feu lugubre; C'est comme un courant pur au désert insalubre, Une source bénie où va boire le cœur.

M. Léon Cladel, un romancier savant et pittoresque qui transporte dans la poésie les fermes qualités de sa prose, se présente ici avec trois son-

nets : Au coin dio feu, Effets d^ arpèges^ Mon âne. Nous détachons du dernier ces quelques touches vives où l'on sent frémir l'âme d'un passionné naturaliste :

Sa langue avec amour épile ma prairie,

Et son œil réfléchit les arbres, le gazon,

La broussaille et les feux sanglants de l'horizon.

Sa croupe maintenant n'est plus endolorie.

A mon approche, il a des rires d'ouragans.

Il chante, il danse, il dit des mots extravagants

Et me tend ses naseaux imprégnés de lavande.

Mon âne, sois tranquille, erre et dors, mange et bois, Et vis joyeux parmi mes prés, parmi mes bois. Va, je te comblerai d'honneurs et de provende 1

La série que M. François Coppée publie dans le Parnasse, sous le titre : Jeunes filles, nous repose un peu des tristesses à' Olivier ; c'est une suite de charmants tableaux, où se montrent, dans des cadres appropriés à leur beauté différente, de juvé^ niles figures, amazone élégante, pêcheuse gran^ villaise, blonde princesse du Nord ou novice prononçant ses vœux.

M. François Coppée, nous l'avons dit souvent, à le don de la familiarité heureuse, les mots qu'il assemble perdent leur signification vulgaire par la façon dont son vers distingué les prononce ; c'est

un charme infini aux moindres détails où le poète d'ailleurs s'arrête complaisamment, sûr qu'il est de les transformer, d'en faire autant de notea attendries ou vibrantes. Nous transcrirons la fin de la Prise de voile, un mouvement éloquent, bien gradué jusquau lyrisme, en regrettant que la place restreinte nous empêche de faire connaître entièrement ce beau poème.

Mais j'ai tort, ô ma sœur, mon âme peu chrétienne Ne sait pas s'élever au niveau de la tienne.

Dans la stricte balance, au dernier jugement,

Tu crois qu'il suffira peut-être seulement,

Pour voir se relever le plateau des scandales,

Du poids de tes cheveux répandus sur les dalles.

Tu vas veiller, jeûner, languir; mais tu le veux,

Dans toute leur rigueur accomplis donc tes vœux!

Le fardeau des péchés du monde est rude et grave,

Ma pauvre sœur. Pour tous les tyrans, sois esclave ;

Sois chaste, ô sainte enfant, pour tous les corrompus ;

Bonne pour les pervers, sobre pour les repus ;

Sois pauvre, l'on voit tant d'avarices vantées;

Soutïre, il est des heureux; prie, il est des athées.

Comme à Marie a dit l'archange Gabriel :

Sois bénie ! et quand même, — affreux soupçon ! — le ciel

Vers qui tu tends tes bras suppliants, serait vide,

Quand ce serait en vain, cœur d'idéal avide,

Que pour les égarés et les impénitents,

Étant belle, étant noble et riche, ayant vingt ans.

Tu viendrais d'accepter cette lente agonie, Pour ton erreur sublime, ô ma sœur, sois bénie !

M. Léon Dierx possède la préoccupation de la grande poésie, servie par une langue très imagée, où le travail se fait peut-être un peu sentir; cela même nuit à sa pensée toujours profonde et sincère, mais qui s'obscurcit parfois de la recherche des épithètes. Forêt dliUer, Matin, voilà ce qui nous plaît surtout dans la part de Léon Dierx avec les Chemins des Rîtines, dont nous voudrions faire sentir en trois strophes l'attrait intime et la couleur crépusculaire.

Quand Vénus au reflet d'opale Brillera de loin sur nos fronts, Quand viendra l'heure, nous irons.

Comme au hasard, dans le soir pâle.

Ensemble, par les deux versants.

Nous monterons sur la colline.

Moi, déchiré par chaque épine, Et toi parmi des vers luisants.

Et dans les ogives béantes.

Sur la transparence du soir.

En même temps nous pourrons voir

Surgir nos tètes souriantes.

Emmanuel des Essarts consacre de belles pages à Lanjuinais et à Danton.

Anatole France. Un André Chénier moderne, dont les jolis vers grecs trempés d'azur et de lumière mettent la grâce exquise dans le Pcmiasse de cette année; que nos lecteurs en jugent par ce dialogue qui a le murmure, la limpidité d'un flot très clair :

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