FIN DE CARÊME
On vend du muguet blanc sous les portes cochères, Le soleil est doux comme une lune de miel. Les arbi'es reverdis font l'éloge du ciel, Et les prédicateurs descendent de leurs chaires. Il pleut de la gaîté. Tout le monde a vingt ans.
L'hiver s'en est allé rejoindre les banquises. Bon voyage 1 Déjà, loin des mornes salons, Dans la rue, on entend sonner les hauts talons Des dames de Paris, ces passantes exquises.
M. Georges Lafenestre. Un poète distingué qui figure discrètement dans le recueil avec un seul sonnet bien réussi.
Pour les maîtres comme M. de Laprade, cette publication du Parnasse n'est qu'une affirmation de leur talent. Aussi la critique n'a-t-elle ici d'autre emploi que d'admirer le constant effort de ces gloires reconnues, mais qui n'en persistent pas moins à se manisfester aussitôt qu'une idée généreuse passe dans l'air où ils ont tant de fois respiré le succès :
Soyons ainsi, nous tous, les fils de la Patrie, Humbles devant son Dieu, fiers devant l'étranger, Tenons-nous le cœur haut et la main aguerrie, Faisons-nous des vertus dignes de la venger.
Jeunes gens qui serez meilleurs que nous ne sommes,
Sous les drapeaux, le jour où vous devenez hommes. Avancez, la main haute, et prêtez ce serment !
Je jure devant Dieu, sur mon àmc immortelle. Sur les os de nos morts et de par leurs exploits. De vivre pour la France, et de mourir pour elle, D'honorer ses autels, d'obéir à ses lois.
Il en est de M. Leconte de Lisle comme de M. de Laprade. Le Parnasse n'ajoutera pas à l'enthousiasme respectueux qui anime toute la génération poétique en sa faveur. Son long poème de Hyéronimus a la perfection habituelle à son œuvre; il excelle, d'ailleurs, dans ces peintures de mœurs monacales, dont la couleur ancienne, le caractère
mystique et recueilli émeuvent son génie, préoccupé de grandeur. En le lisant, nous nous rappelons immédiatement un de ces cloîtres à demi ruinés, dont les cellules vides , les promenoirs déserts gardent sur leurs dalles usées la trace blanchie des processions silencieuses vêtues de bure. Entre les vers, voici les chapiteaux sculptés de saint Trophime d'Arles, et les mystères interprétés par l'art enfant du moyen âge. Voici le carré de gazon où tombe de haut le soleil mesuré, le puits des moines qui garde dans sa margelle l'entaille faite jadis par la corde remontante. On sent le passé, la tombe, le froid et la mort au contact de toutes ces pierres, arbres sans racines ; mais que par le petit escalier trébuchant on arrive au sommet, à la terrasse du cloître, on se trouve dans une région aérée et claire, que les cloches de l'église voisine sonnant les vêpres emplissent d'une atmosphère religieuse. Les moines, là, pouvaient toucher le ciel du doigt, tellement ils dominaient toute la ville, grandis encore par l'extase où s'élevaient leurs gestes tranquilles. M. Leconte de Lisle part de ces profondeurs, arrive à ces hauteurs, et l'expression ne fait jamais défaut à son élan; la courte citation suivante ne peut donner l'idée du grand poème qu'il publie aujourd'hui :
Et je partis. L'étoile éclairait mon chemin, Qui mena les trois rois au berceau surhumain.
Et je passai les monts, leurs neiges, leurs abîmes. J'allai, seul, nuit et jour, plein de songes sublimes, Sous la nue orageuse ou le ciel transparent, Mangeant le fruit sauvage et buvant au torrent. A travers les moissons florissantes des plaines, A travers les cités, ces ruches de bruit pleines Où chacun fait un miel dont le diable est friand, J'allai, j'allai toujours, mendiant et priant.
M. André Lemoyne, dont nous avons récemment analysé ici^Je dernier volume, n'a fourni à Tœuvre collective qu'un seul poème, les Bercemcx, qui contient de belles strophes très harmonieuses.
M. Paul Marrot, dans sa jolie fantaisie Assiettes peintes, se montre familier avec discrétion, ce qui est difficile, M. François Coppée ayant seul jusqu'ici conservé ce privilège.
Le poème de M. Catulle Mendès, long poème polaire, d'une couleur originale, affirme des facultés maîtresses, un soin artistique poussé à l'extrême. Le volume ^Hespérus avait déjà révélé cette prédilection pour les paysages étranges rendus dans leur féerie réelle par des mots appropriés à l'effet pittoresque de la pensée; la neige flottante, les glaces immobiles, et le ciel « cet Océan polaire suspendu » sont décrits avec une froideur tourmentée où toutes les secousses de l'eau, ses courants, ses colères se figent dans une lan-
gue irisée et solide que ne décourage aucune difficulté.
Là, l'espace est blafard sous les deuils persistants D'un long minuit! L'hiver a-t-il gelé le temps Dans le piège éternel d'une seule heure sombre? Blême à peine, vers l'Ouest, s'ébauche une pénombre , Sépulcre de brouillard où gît le soleil mort; Et la neige aux grands plis, linceul royal du Nord, De la cime des monts aux profondeurs s'épanche. L'île déroule au loin sa solitude blanche Que prolonge la morne et terne inclinaison Des glaces de la mer vers le gris horizon. . . .
Avec M. Albert Mérat nous revenons dans Paris et dans cette campagne des environs, connue, aimée, parcourue, qui réserve un cliarme si tendre aux yeux qui savent la regarder.
Je vous connais : vous êtes Sèvres, Vous avez des noms doux aux lèvres, * Et des sourires tentateurs.
Vous êtes Meudon; vous, Asnières, Et vous faites bien des manières Pour de si petites hauteurs.
C'est que vous êtes les collines, Chères, profondes et câlines,
Honneur charmant de notre été, Et que vous êtes très jolies Dans vos fines mélancolies Et vos caprices de gaîté.
Ce poète, malgré un talent réel, montre une tendance à amoindrir un peu ses images; mais il semble que ce soit pour les mieux tenir : elles n'en paraissent que plus délicates, plus persuasives. La Petite rivière, les Fleurs de yommier ont, dans leur fraîcheur, cette fièvre douce que communiquent les premiers soleils de printemps.
M. Frédéric Plessis disperse un peu trop ses inspirations, s'essaye dans beaucoup de genres, et parfois avec bonheur.
Saint-Cyr de Rayssac, qu'une note de l'éditeur nous apprenant à la fois son existence et sa mort nous fait connaître et regretter, est représenté dans le recueil par trois beaux morceaux poétiques, dont l'un, dédié à Musset, rappelle son rythme préféré.
Or, vous qui l'avez lu, vous saviez s'il l'adore Cette terre de France, et s'il s'en fait honneur. Rien que de la nommer sa strophe se colore Et son vers frémissant comme l'airain sonore Tremble tout aussitôt des élans de son cœur.
Après le long poème si éloquent de M. L. X. de Ricard, après M'^" Louisa Siefert qui sait relever son inspiration toujours triste par un style bien moderne, nous rencontrons M. Armand Silvestre dont les Fantaisies célestes attestent encore la puissante pensée enracinée au sol universel, mais qui tend sa cime vaporeuse, enchantée de rameaux fleuris et de cris d'oiseaux, jusqu'aux régions extrêmes imprégnées du bleu attirant des espaces. An Coucliant, tel est le titre de la première fantaisie, d'où nous détacherons quelques vers :
N'étant plus qu'un brouillard vermeil, L'horizon dans la nuit recule :
Je voudrais, comme le soleil, ]\Iourir dans l'or d'un crépuscule.
Sentir l'universel émoi Suivre au loin ma trace blanchie.
Et, d'une grande ombre, après moi, Laisser la terre rafraîchie ;
Emporter la vie et, pourtant, La laisser raj-onner encore ; Donner au monde palpitant Le gage sacré d'une aurore.
M. SuUy-Prudhomme dédie aux Victimes de V ascension du lallon Je Zénith une œuvre philosophique ,
dont chaque vers semble l'essence d'une lecture ou d'une méditation ; on n'étend pas plus loin la faculté du poète de tout dépeindre, d'être l'initiateur à des pensées encore inexprimées. C'est d'autant plus frappant chez M. Sully-Prudhomme que les tours qu'il emploie, très clairs mais compliqués, sa phrase savante et de ton sobre, se prêtent bien aux abstractions ; on dirait qu'avant d'écrire son vers, il en a regardé le méandre bien au delà de son esprit, d'où les mots sont montés ensuite très lentement et un par un :
Ils sont loin les rêveurs subtils d'Alexandrie Et ceux qui reniaient la terre pour patrie! Nous ne nous flattons plus de la fuir aujourd'hui. A quelque évasion que l'air pur nous invite. L'air même est notre geôle ; avec nous il gravite. Il est terrestre encore, et tout l'azur c'est lui.
M. André Theuriet traduit aussi des préoccupations élevées. Ses Étoiles ont un rayonnement mystérieux, une flamme émue et discrète, et leurs strophes s'accentuent avec ces résonances cristallines que prennent toutes les voix dans l'air transparent des nuits d'été :
Tout là-haut dans les champs d'azur du ciel immense, La riche floraison des étoiles commence.
Sur les fonds d'or pâli qu'estompe le coteau, Vesper épanoui tremble, comme un lis d'eau Bercé dans le courant limpide d'une source. Déjà, vers le zénith assombri, la Grande-Ourse Fait rouler lentement son char mystérieux; Cassiope, égrenant son collier radieux, La Chèvre et le Bouvier, les riéiades fleuries Disposent à l'cntour leurs calmes théories.
M. Antony Valabrègue possède un charme tranquille, une grâce de description qui le rapproche de MM. Mérat ctTheuriet; quant à M. LéonValade, par qui nous terminerons celle longue énumération, il garde dans le Parnasse, bien que sa part y soit restreinte, une des meilleures places, conquise par une habileté poéli({ue, une finesse d'inluilion incomparables.
Et nous n'avons parlé ni de M™° L. Colet, ni de MM. Gineste, Joséphin Soulary, Lacaussade, G. Vicaire, Dellhil, Cazalis, Armand Renaud, ni de M. de Fourcaud, ni de M. Claudius Popelin. Qu'ils nous pardonnent, et aussi MM. Eugène Manuel, Jean Aicard, Alcide Dusolicr. Ce Parnasse résume à lui seul toute une bibliothèque, et les noms qui s'y pressent, cela nous excuse de ne pas les avoir tous loués, se retrouvent heureusement pour la plupart sur une foule de volumes séparés, œuvres complètes des auteurs dont nous n'avons ici parcouru ({ue quelques pages.