LE LIVRE DES SONNETS
Nous ne sommes plus au temps où le sonnet di'Uranie et le sonnet de Job « partageaient la cour et la ville, » comme dit M. Charles Asselineau dans l'intéressante préface placée en tète du Livre des sonnets. La passion des vers n'est plus aussi répandue ; mais il se trouve encore des curieux littéraires heureux de rencontrer dans un recueil plusieurs spécimens d'une même forme de poésie, et de voir les progrès, les différences que des époques successives ont apportés avec elles. L'ouvrage dont nous avons à nous occuper aujourd'hui s'ouvre sur le nom de Ronsard et le magnifique « sonnet pour Hélène. «
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, dévidant et filant. Direz chantant mes vers, en vous esmerveillant, Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Déjà sous le labeur à demy sommeillant, Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant. Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je seray sous la terre et, fantôme sans os, Par les myrtes ombreux je prendrai mon repos ; Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant votre amour et votre fier dédain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain; Cueillez dès aujourd'liuy les roses de la vie.
Joachim du Bellay, Louise Labé ont ensuite des pièces charmantes, et Du Bartas, n'en déplaise à Boileau, de très beaux vers dans une langue encore incomplète, et qui en semblent encore plus beaux, taillés à grands coups au milieu d'une matière inachevée. Malherbe, lui, a l'inspiralion un peu molle et flottante faite pour la strophe continue, et se trouve gêné par cette combinaison savante de quatorze vers dont aucun ne doit être inutile ou insignifiant. Régnier, Saint-Amand sont dignement représentés; mais le sonnet d' Uranie et celui de Jol/, Benserade et Voiture, nous ont semblé aussi faibles l'un que l'autre, et nous craignons que la postérité ne juge ainsi d'une façon définitive ce différend fameux.
Maintenant nous nous étonnons que dans ce
livre qui, avec le commentaire de sa préface, est une sorte d'histoire du sonnet, on ait tenu à réunir non toutes les pièces parfaites ou seulement remarquables de ce genre de poésie, mais surtout des noms de poètes célèbres. Ainsi les sonnets de Corneille, de Molière, de La Fontaine, deBoileau, de Voltaire n'ajoutent rien à la gloire de leurs auteurs et étaient inutiles à reproduire. Précisément parce que le sonnet est une forme particulière, concise, restreinte, il ne peut convenir à tous les talents poétiques. Il demande une précision, une fermeté de pensée singulières ; avec peu de développements l'idée doit y être bien comprise et assez originale' pour qu'on ne s'étonne pas de la recherche, du soin apportés à sa composition. Un sonnet défectueux choque comme une statue sans proportion ; mais un sonnet banal change le poète en quelque maladroit ouvrier qui emploierait un marbre précieux pour une insignifiante image.
Il est remarquable que les génies très abondants, Lamartine, Hugo, ont négligé sinon dédaigné le sonnet, trop étroit pour leur inspiration incessamment ramifiée, continuée d'elle-même. Victor Hugo n'en a fait qu'un en sa vie, très ample de mots et d'idées, et qui dans le recueil de M. Lemerre porte ce titre : Ave, dea, moriturus te salutat. Alfred de Vigny a peu réussi dans ce genre, et ce n'est pas une critique que nous exprimons. Leconte de
Lisle, dont le nom se présente immédiatement quand il est question de grands poètes, a pu, par une rare perfection de forme, rester lui-même dans le sonnet. Son inspiration, toujours très élevée, se maintient en hauteur pour ainsi dire, s'énonce en peu de mots, abondante et grande surtout pour ce qui échappe d'elle en pensées, en images évoquées et non traduites. Le Livre des sonnets en contient trois de lui, tous trois parfaits; mais nous regrettons qu'on n'y ait pas mis la Mort du soleil, qui se trouve dans les Poèmes barbares. Le Sommeil deLéilah, dans un genre plus doux, rend bien la physionomie des pays exotiques, avec sa couleur chaude plutôt qu'éclatante :
Ni bruits d'aile, ni sons d'eau vive, ni murmures.
La cendre du soleil nage sur l'herbe en fleur,
Et, de son bec furtif, le bengali siffleur
Boit, comme un sang doré, le jus des mangues mûres.
Dans le verger royal où rougissent les mûres, Sous le ciel clair qui brûle et n'a plus de couleur, Léilah languissante et rose de chaleur Clùt ses yeux aux longs cils à l'ombre des ramures.
Son front ceint de rubis presse son bras charmant ; L'ambre de son pied nu colore doucement Le treillis emperlé de l'étroite babouche.
Elle rit et sommeille et songe au bien-aimé, Telle qu'un fruit de pourpre, ardent et parfumé Qui rafraîchit le cœur en altérant la bouche.
En somme, à part Musset, dont la merveilleuse facilité s'est appliquée avec bonheur à tous les genres, le sonnet a surtout tenté les poètes ciseleurs comme Théophile Gautier ou les poètes mystiques comme Baudelaire.
En effet, une pensée ingénieuse, un développement concis tiennent admirablement dans ces quatorze vers, de même qu'une description très fine et très profonde. Le contour est fixé, la ligne idéale donnée par cette contrainte même de la forme. La TulijJe, de Gautier, est un modèle de sonnet descriptif. La fleur montrée d'abord dans toute son ampleur soyeuse :
Je porte des blasons peints sur mon vêtement,
nous apparaît aux derniers vers, sculptée pour ainsi dire de la main savante du poète :
Mais la nature, hélas! n'a pas versé d'odeur Dans mon calice fait comme un vase de Chine.
Ce n'est plus la fleur fragile. Elle se dresse, solide comme une coupe, ses bords fins soudés en quelque sorte par le rythme qui l'enserre et la soutient. Théodore de Banville, André Lemoyne ont fait
de fort beaux sonnets en ce genre, ainsi que M. François Coppée. Le Musée de marine, de ce dernier, est une petite peinture parisienne achevée; tous ceux qui ont visité le dimanche ces salles du Louvre en sentiront la vérité particulière. Les Conquérants, de J.-M. de Hérédia, contiennent des vers magnifiques. Il est question de ces hardis compagnons de Pizarre sillonnant les mers à la recherche de quelque toison d'or :
Chaque soir, espérant des lendemains épiques. L'azur phosphorescent de la mer des tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré. Où, penchés à l'avant des blanches caravelles. Ils regardaient monter dans un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
Charles Baudelaire, le plus profond, le plus penseur des poètes, Gérard de Nerval, un mystique exquis, et M. Sully-Prudhomme ont tous des sonnets remarquables dans leur œuvre. On dirait que chez eux cela a été surtout le désir de donner des limites à la pensée, d'enfermer un élément fluide, comme on met des digues à un ruisseau pour le condenser en un lac uni et sans vagues. Ces sonnets philosophiques ont un grand charme. Tout s'y cristallise; les mots y sont fournis d'idées, chaque vers plein comme une strophe, et la page courte arrête longtemps l'esprit recueilli. Nous citerons
dans ce genre la Grande Ourse, M. de Sully-Prudhomme : ' '