‹ Impressions de nature et d'artChapitre 7 sur 55 · DE MOUSSELINE BLANCHE · texte numérisé non relu

DE MOUSSELINE BLANCHE

C'est une après-midi de dimanche, à l'heure de vêpres et de la procession, que j'ai compris, pour la première fois, la solennité des fêtes religieuses, le charme des orgues invisibles et des cierges adoucis de jour. Ne me dites pas que l'cgiise était petite, le tapis du chœur usé, le velours des prie- Dieu froissé par les méditations un peu longues, les fleurs innombrables des chapelles en papier mince de toutes couleurs, je n'en croirai jamais rien. Le voile blanc étendu sur mes yeux a tout transformé pour moi ce jour-là. J'ai vio la prière. Les mystères m'ont paru compréhensibles, et les emblèmes vivants. Les épis de blé, les grappes de vigne brodées sur la nappe d'autel, l'agneau au milieu, avec sa toison traversée d'une croix, me frappaient comme la parole même de l'Évangile. De chaque côté du chœur des toilettes blanches s'affaissaient en longues files régulières. Comme les cierges qui

à travers mon voile n'étaient plus que des points brillants dépourvus de rayons, tous les yeux ouverts autour de moi avaient quelque chose de fixe et de doux, une pensée pareille dans mille regards dispersés.

Juliette, qui parliez toujours en classe, Marthe, si rieuse à l'heure des leçons, Amélie, traîtresse, moqueuse et méchante, d'où vient qu'à ce momentlà vous étiez toutes aussi douces, aussi calmes et appliquées. Jeunes filles depuis, femmes maintenant et mères, peut-être dans vos plus beaux jours de vertu, de résignation, de patience à toutes les larmes, n'avez-vous jamais retrouvé la minute fervente qui passait alors au-dessus de nos têtes inclinées, comme une étoile unique montant à l'horizon de nos vies, visible à nous seules.

La mousseline avait des reflets de lampes célestes, un floconnemcnt d'encens. Les chapelets roulés autour des bras, les croix miroitant sur les guimpes étaient bien des bijoux d'église, agrémentés d'argent, de nacre et de perles, bénits, confondus avec le vague des parures. On avait caché nos cheveux sous des petits bonnets à ruches monastiques , réguliers , et je me souviens avoir pleuré un peu parce ({ue ma mère voulait me friser ce matin-là , et que c'était contraire à l'uniforme, les petits bandeaux plats bien lissés, la ligne pure qui ouvre le front comme pour mettre à découvert

l'indifférence mondaine et la pensée toute sainte. Oh ! le doux assourdissement de la cérémonie entière, le velours où l'on marchait, les voiles frôlant à peine, le geste lent des mains gantées, la voix mate d'un enfant qui récitait des psaumes au milieu de l'église trop pleine, — un oiseau qui voudrait chanter dans un coffret de satin ouaté de cygne et couvert de dentelles. On n'entendait rien dans les rangs, excepté sur l'estrade, tout en haut de la nef où cette petite voix étouffée, arrivée à l'air léger de la voûte peinte en bleu ciel, retrouvait sa résonnance de cristal pur.

Le chœur s'éclaircit, défilé rang par rang pour la procession. Les cierges tremblent un peu dans les mains petites, tendues en dehors des voiles. Voici la haute bannière de soie raide bien loin devant nous. Celui qui la porte est invisible, perdu dans la foule, et elle a l'air de planer toute seule, élevée et soutenue par les accords de l'orgue, ces nappes d'atmosphère vibrante qui s'étendent en s'affaiblissant. Devant le portail entr'ouvert, un rayon de jour s'échappe sur les dorures, les satins flottants, léger, bleuâtre, surnaturel, dans la gloire dorée, éclatante des autels. Au bout, la procession, tout en noir avec nous tout en blanc, des vieilles femmes dont les voix hésitent , suivent les répons en chevrotant... Comme la chapelle m'a paru grande ce jour-là, vue lentement tout autour.

à petits pas, et comme tout m'y a semblé vrai, du vrai des images, des conventions, vu comme il faut voir les rêves, les religions et Dieu à travers un voile transparent, une apparence de réalité où se fond la trop vive lumière ! Au mouvement des plis de tulle, les tableaux s'animaient, les statues souriaient, le reflet compliqué des vitraux n'était plus que la clarté mystique tombant de ces ailes d'anges dont il est parlé dans les livres saints, irisées comme des plumes d'oiseau. Il faut avoir un nuage blanc sur les yeux pour regarder tout cela, et jamais je n'oublierai l'intimité charmante des pensées que Ton croit invisibles confondues sous l'abri du voile abaissé, avec les impressions pieuses du dehors. Cela m'a duré tout le jour; et la rue en rentrant, les passants, le ciel gris en ont été transformés, pendant qu'à notre porte je descendais de voiture avec précaution, tout émue de ce costume entièrement blanc , osant à peine mettre les pieds à terre et marchant comme dans une nuée, éblouie par les impressions flottantes , indécises , d'une après-midi entière de vêpres et de processions...

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