LA GLOIRE
Tout enfant, j'entendais souvent parler de gloire. C'était dans une grande chambre chaude, très chaude, une chambre de malade. Celui qui parlait, un beau vieux très droit et tout blanc, vivait là immobile dans un fauteuil, entouré de tapis et de fourrures, condamné à ne plus respirer l'air du dehors, à ne plus faire un pas sans appui. Il s'en consolait en racontant ses souvenirs de vieux soldat. J'étais très petite alors et impressionnée par la monotonie de cette voix tranquille, de ces récits toujours les mêmes, et aussi par la tristesse environnante. Des poutres au plafond, car c'était un ancien logis, des corridors voûtés où résonnait le bruit d'escaliers descendus, remontés marche à marche, lentement et continuellement ; et derrière les fenêtres hautes à vitres verdies, de larges cours pavées, sonores-, deux fois trop larges, puisque l'herbe y poussait partout, 'excepté dans le passage qui allait d'une porte à l'autre... Pendant que le front à la vitre, essayant de me distraire, je regar-
(lais passer quelque vieux chargé de pains et de gamelles, et que j'épelais là-bas, au-dessus d'un portail ouvert sur d'autres cours silencieuses, « COUR DU NORD », daus la chambre, derrière moi, j'entendais vaguement un long récit de bataille.
De la neige, beaucoup de neige, des grenadiers gelés, des chevaux morts, des traîneaux, des radeaux, une rivière glacée, un pont qui s'écroule... C'est tout ce que ma mémoire d'enfant a retenu de la retraite de Russie, et cela, pour moi, ne s'est jamais séparé de la cour dît Nord, si froide à traverser au vent d'hiver, et si triste, fermée par le ciel noir et bas des dimanches parisiens.
Que de longues heures j'ai passées sur ma petite chaise basse à écouter ainsi les histoires du vieil oncle. Comme dans leurs petits cerveaux pleins de miroirs les enfants se font des images de tout, cette époque glorieuse m'apparaissait parfois ainsi qu'un grand champ de bataille où tous les rois du monde traînaient leur manteau de cour. D'ailleurs la gloire du premier Empire défdait tout entière autour de la chambre dans de modestes cadres, depuis les cérémonies du sacre, les carrosses dorés, les panaches, les chamarrures, jusqu'aux Adieux de FontaineUeau. Le Passage du mont Saint-Bernard avec des manteaux flottants et des chevaux à l'escalade ; des apothéoses dominant les champs de bataille, et les héros morts, enlacés fraternelle-
ment, surveillant de loin, dans un nuage dépendre et de fumée, la mêlée sanglante qui continue. Les maréchaux étaient là aussi, tous les maréchaux ! Que de plumets, de broderies, d'attitudes et de titres ! Ils avaient tous au moins deux noms : « Berthier, prince de Wagram, » « Ney, duc d'Elchingen. » La tête relevée et fière, la bouche au commandement, ils entouraient le fauteuil de leur vieux soldat ; et toute cette grandeur un peu poussiéreuse étouffait dans la chambre remplie de vieilleries, au milieu de cette petite aisance faite de pensions, de croix et si régulièrement modeste. Des vases sous des globes, de beaux raisins en perles noires transparents et fragiles, des fleurs peintes, des tapisseries au petit point, usées et passées, qui vous faisaient rêver de petites vieilles à mitaines utilisant la vie et la chaleur de leurs mains tremblantes jusqu'à leurs derniers jours, comptés aux fils du canevas. Le moindre objet était là comme un souvenir de pays lointains et d'époques anciennes. Des chapelets bénits à Rome par un pape souffleté , des reliquaires venus d'Espagne. Encore une campagne que j'avais entendu raconter longuement. Les trahisons , les guets-apens , les femmes, les enfants, les prêtres, tous les inoffensifs acharnés contre le vainqueur, et au milieu du récit quelques mots espagnols brusques comme des décharges de pistolet ou des « qui-vive ? » féroces.
Quelquefois, immobile, lasse d'écouter, quand j'avais assez de la cour du Nord, des batailles, des maréchaux, je m'amusais à regarder, devant une porte condamnée, un grand devant de feu en papier peint, bien vieux, un peu passé. L'image en était naïve autant que la couleur : contre un petit mur couvert de vigne et de soleil, un pauvre vieux est assis, infirme, mendiant. La route passe devant lui , et, au tournant, sous un gros orme dont l'alignement du papier a coupé quelques branches, arrive un grand garçon qui porte un petit paquet au bout d'un bâton. Il a l'air de s'arrêter, de chercher dans une de ses poches, et, en même temps, il regarde le vieux pauvre avec étonnement. J'avais souvent demandé l'explication de cette image. C'est le retour du soldat. Il revient, il a fait son temps. Mais sa chaumière est vendue, sa mère morte, et dans le beau soleil du pays natal il retrouve son vieux père sans ressource, aveugle et qui mendie sur les chemins. Combien je me suis attendrie sur celte naïve histoire, et comme, en y pensant, c'était bien la moralité de ces longs récits qui me donnaient si grande envie de dormir!
Oui, c'est bien cela, la gloire, regardée de près ! Quand nous allions voir le vieil oncle, les dimanches, en traversant ces beaux ponts à noms de victoires où des chevaux se cabrent comme à la bataille, la grande esplanade, veillée par les canons
de l'entrée, en voyant le dùme d'or et ce Louis le Grand équestre de la porte principale, la Gloire me semblait quelque chose d'éblouissant, de magnifique, de gigantesque. Dans l'immobilité de la vieille chambre, ce n'était plus qu'une légende que les vieilles gens ont tout au fond de leur mémoire, une suite de récits monotones, mélancoliques et attristants comme le Retour dio soldat.