LA CAMPAGNE
Nous parlions au printemps, lorsque, sous les bois encore grêles, les violeltes poussent, toutes pâles du soleil de mars. L'ombre antique des charmilles espacées de bancs moussus, la fraîcheur murmurante des sources, la houle des grandes plaines, j'ai connu tout cela entre les murs rongés d'herbe et les haies vives d'une grande et vieille propriété où nous passions huit mois chaque année. La maison d'enfance où l'on a grandi n'est pas faite de pierres, mais de souvenirs.
Dès l'entrée, en arrivant, c'était un grand bonheur de revoir les gazons semés de fleurs jaunes, la volière sous les platanes, le grand catalpa encore frileux dans son écorce d'hiver. A la grille de la basse-cour, les terre-neuve jappaient bien fort au roulement des roues sur le sable, les chiens familiers accouraient à notre rencontre, humbles et caressants. En une minute nos impressions de Tan passé étaient ressaisies aux mêmes places : le coucou continuait à la cuisine, spacieuse comme une
salle de ferme, son tic tac régulier ; près des balances de l'office, dans le parfum de farine de la huche, le chat ronronnait, les yeux clos, et, sur les dalles du vestibule, nos pelles, nos brouettes, nos râteaux gardaient encore des grains de sable du dernier été.
Oh ! notre première nuit de campagne sous l'abri de nos rideaux blancs, dans la chambre tapissée de bluets un peu passés à certains angles; la fraîcheur du logis longtemps inhabité derrière ses volets clos, le parfum des draps lessivés dans l'étang ; cela se confond pour moi avec le silence de la nature endormie, le murmure des hautes cimes des peupliers abaissés l'un vers l'autre au-dessus des pièces d'eau, les plaintes, les hurlements prolongés d'un chien de chasse qu'on enfermait le soir tout au fond du parc, sous un chenil de chaume.
Avec une précision de souvenir, une sûreté d'habitude, nous allions dès le lendemain reconnaître la maison coin par coin ; je savais où trouver un nid de moineaux installé dans l'abri étroit des persiennes, chaud de paille et de plume, juste assez ouvert pour qu'une main d'enfant pût y saisir deux petits œufs bleuâtres, transparents et fragiles. Je connaissais la place des moindres fleurs, si bien que dans l'espace très étendu j'aurais pu aller toute seule, les yeux bandés,' longeant les allées, tournant les massifs et suivant le bord do l'eau, guidée
par le parfum des lilas, des tilleuls ou des menthes sauvages, fleuris partout à leur place accoutumée. Mais le grand charme pour moi de la maison spacieuse, c'était son isolement entre les grandes plaines de hlé et de luzerne, l'atmosphère de vraie campagne que l'on y respirait, puis des rappels de vie champêtre, des traditions provinciales conservées à dix lieues de Paris au cercle étroit de la famille ; un rouet immobile dans l'ombre du corridor, qu'une souris curieuse faisait tourner tout à coup par un saut effrayé ; la laiterie, avec de petits fromages blancs, s'égouttant sur la pierre froide, et les lessives minutieuses, le bruit des battoirs activés, les draps étendus là-bas entre les vieux pommiers, et que l'on pliait en plein air avec un fracas de toile pour chasser les insectes, attirés par leur blancheur.
Je me souviens de l'intimité charmante que j'avais dans ce temps-là avec le sable et l'herbe, de journées passées à regarder ce petit monde que nous écrasions en marchant, les fourmis transportant des proies plus grosses qu'elles ! un cadavre de papillon aux ailes pâles et dépoudrées, des plumes tombées, des fragments de nid, d'œufs brisés, puis en creusant un peu une graine de platane en train de planter un petit arbre au milieu de l'allée et mille racines toutes blanches entre-croisées comme des fils. Un jour, je trouvai ainsi une
pierre bleue, d'un bleu doux turquoise arrondie et taillée. Je me la figurai très précieuse, détachée de quelque bijou perdu, et, comme la demeure était ancienne, le parc dessiné depuis un siècle, je pensais à cette petite pierre errant parmi le sable pendant de longues, longues années, sans que rien eût pu la ternir ; à ses mélancolies dans la terre humide, les amas de feuilles sèches, les bordures de buis, où le râteau qui traînait par les allées tous les dimanches matin avait dû la saisir et la rejeter bien des fois.
C'est là seulement que j'ai connu la pluie, le vent et le soleil, si fugitifs dans Paris ; l'ondée où les arbres enchevêtraient leurs branches, bondissant sur la pierre des perrons et les cailloux luisants, avec un jaillissement, une poussière humide, où la nuée éclaircie sur ses bords, le sol tout fumant du soleil éteint se joignaient une minute dans un voile de brouillard et d'eau ; le grand vent d'automne soufflant de l'horizon, menant les nuages, les feuilles, les écorces, les branches sèches, faisant grincer la girouette dont le petit chasseur à l'affût changeait de direction à tout coup, comme s'il poursuivait dans ses brusques mouvements le tyran qui l'agitait sans cesse.
Quant au soleil, comme les paysans, j'aurais pu dire l'heure qu'il était, non à sa hauteur dans le ciel, mais à la dispersion de sa lumière. Le matin.
quand nous descendions, un large pan d'ombre s'étalait devant la maison ; puis peu à peu cette ombre oi^i le toit italien découpait ses balustres, se rapprochait des perrons, des caisses d'orangers alignées devant eux, disparaissait au bord des marches ; alors les rayons entre-croisés couvraient le jardin entièrement, effeuillés par les charmilles, réunis au-dessus de l'étang comme un bouquet lumineux, dont les parcelles tombées brûlaient sous les saules dans des profondeurs vertes. A mesure que la journée s'avance, je vois les grandes rayures de la grille d'entrée étendues sur les massifs de géraniums, de plus en plus allongées et flottantes ; et vers le soir, pendant que le jardinier arrose les parterres, qu'on sent un parfum de terre mouillée, de fleurs fraîches, l'ombre, des gazons où elle traîne, s'enlève vers les cimes d'arbres, les toits du pigeonnier, l'oiseau du faîte, qui garde sur ses plumes de métal la dernière lueur du couchant.