LES GRENIERS
Tout ce coin de la basse-cour était plein de greniers. Quand j'étais enfant, je n'avais pas de plus grand plaisir que de monter le petit escalier de bois tremblant sous les pieds où traînaient toujours des brins de paille, et de visiter l'une après l'autre ces grandes pièces blanchies à la chaux, traversées de poutres, grises de poussière et de toiles d'araignée. Aussitôt que les clefs grinçaient dans les serrures, on entendait un petit trot de souris et l'on entrait à temps pour voir deux yeux fixes comme des perles noires, un petit regard aigu, curieux et peureux disparaître dans une fissure du plancher ou de la muraille. Le grenier au foin était une immense rotonde, large comme un cirque, pleine jusqu'au faîte de gerbes amoncelées ; en dérangeant un peu la paille, on en faisait tout ce qu'on voulait : une chambre, une prison, un escalier; l'escalier, c'était charmant; les gerbes glissaient, les marches tombaient les unes sur les autres, et l'on toussait, on se secouait à cause de
la poussière, une poussière d'or qui sentait bon les fleurs sèches. Par la lucarne ouverte dans le toit, on voyait de là une longue route bordée de peupliers qui se rapetissaient en s'éloignant, des champs d'avoine et tout un coin de ciel. Dans l'étroit encadrement des vitres, vu de si haut, l'horizon m'étonnait comme un pays inconnu. A côté, c'était le fruitier. Quel bon parfum d'automne ! Sur les planches à claire-voie, les poires, les pommes achevaient de mûrir; les raisins, un peu flétris, pendaient au plafond ; par terre, sur des claies, séchaient les fruits cuits au four. 11 y avait là un demi-jour soigneux, un soleil mesuré entre les graTids volets comme par l'ombre de l'arbre absent, dont quelque fragment, bouquet de feuilles, brin d'écorce ou de mousse, laissait à chaque fruit cueilli la marque du verger. Ensuite on entrait dans une petite pièce où étaient rangés des monceaux de graines, des mannes, de la farine fraîchement moulue ; le parfum en était chaud comme une aprèsmidi de moisson, le blé avait déjà une saveur de pain, de pâte que l'on sort de four.
Mais de tous les greniers celui que je préférais encore, c'était le grenier aux hirondelles. On l'ouvrait au printemps, et ses poutres inondées de soleil, l'abri du toit, l'embrasure des fenêtres attiraient de loin les voyageuses ; les nids de pierres et de cailloux s'établissaient longuement, tranquille-
L'ENFAlNCE D'UNE PARISIEA.NE. 49
ment. Que de bonnes heures j'ai passées à guetter les allées et venues des petites ailes noires toujours actives, toujours pressées, à qui le mouvement sert d'équilibre et qui conservent, penchées sur le nid, vers les petits becs avides, le frétillement de leur vol.
De la fenêtre où jY'tais assise je voyais en même temps la familiarité de la ferme : la mare que connaissent toutes les ailes; l'étable vide, éclairée d'une petite lucarne où la vigne montant au mur découpait ses feuilles légères et ses grappes lourdes ; la laiterie que je devinais, de loin aux terrines rouges appuyées à la vitre et à son ruisseau blanc d'écume où les poules venaient boire; puis un troupeau qui rentrait, les hautes charrettes arrêtées au portail, la grange ouverte, où les fléaux battaient en mesure. Au milieu de cette intimité, les hirondelles mettaient l'imprévu de leur indépendance comme un campement de bohémiens à travers la vie régulière d'un village. Quand il devait pleuvoir, elles se réunissaient au bord de la gouttière en faisant entendre un gazouillement monotone et mélancolique autant que les nuages gris qui passaient alors un" à un, jetant leur ombre sur les noyers et les mûriers, alignés devant l'auge. A la fin du jour, elles suivaient le soleil; des ruisseaux où elles buvaient parmi les pigeons, elles montaient peu à peu avec le der-
oO IMPRESSIONS DE NATURE ET DART.
nier rayon aux rebords des croisées, aux saillies des toits, en saluant la lumière qui s'en allait mourant de gazouillements précipités , d'un redoublement d'enthousiasme et de vie. Mais c'est aux premiers froids surtout qu'elles étaient merveilleuses à observer ; elles s'appelaient, tournoyaient, attiraient les retardataires aux cercles de leur vol, dans lesquels elles les prenaient en passant, puis c'étaient de longs conciliabules. Et le vent qui soufflait plus fort, les rivières, où montaient déjà des brouillards, leur indiquaient les courants de leur route. Au-dessus des étables abritées de gros murs et de paille chaude, des crèches dont on fermait soigneusement les claires- voies, chaque soir, ces émigrantes, arrêtées le temps du soleil et de la chaleur dans l'angle d'une fenêtre ouverte, agitaient leurs apprêts de départ et de vie errante avec des cris joyeux et de grands vols tout au fond du ciel bleu. En y réfléchissant, c'est à propos des hirondelles que j'ai pour la première fois entendu parler de voyage.
L'ARBRE DE JUDEE
Au bord de la plaine , dans un massif d'arbustes hâtifs, ébéniers, genêts et lilas, l'arbre de Judée étalait ses hautes branches tapissées de fleurs roses qui s'ouvraient et palpitaient comme des ailes. Il y en avait tant, elles se pressaient si bien Tune contre l'autre, que l'écorce encore noire des pluies d'hiver, les bourgeons qui pointaient à peine en- restaient longtemps invisibles. Puis un matin, cette floraison précoce se mêlait aux trèfles du pré, ' et parmi les feuilles épanouies en parasol et marquant l'origine asiatique, de longues épines s'entrecroisaient en faisceaux de petits poignards. Elles avaient une légende que l'on m'avait contée; la couronne du Christ était faite d'épines semblables à celles-ci. Cela m'avait frappée, et comme j'épelais alors l'histoire de Judée, le grand arbre éveillait en moi des souvenirs d'étude, tels qu'ils peuvent nous venir en face du ciel bleu, imprégnés de nature. Les troupeaux paissant au bord de la clôture, les moissons étendues, le soleil blanc sur les murs du
parc et les cailloux du chemin m'aidaient à comprendre les scènes paisibles de mon livre. Du coin d'ombre où j'étais assise, j'ai vu passer devant moi les héroïnes familières de la Bible, Rébccca, Lia et Rachel ; Ruth chargée de gerbes ; la Vierge allant voir ÉHsabeth et Jacob gardant les troupeaux de Laban ; Joseph en route avec ses frères. Les champs déserts à cette heure chaude du jour, l'horizon assez étendu me faisaient rêver de la mélancolie des peuples nomades, de ces voyages, de ces migrations perpétuelles dont il est question dans la Bible, où des familles entières longent les chemins vers un pays inconnu sur l'ordre d'un Dieu errant dont la parole s'aide de paraboles champêtres rencontrées au détour d'un chemin, au bord d'un fleuve, à l'ombre d'un figuier sauvage ou près des ceps de vigne alignés. Chose singulière, jamais je n'ai vu passer là les femmes triomphantes : jamais DaUla, ni Judith, ni la reine de Saba, D'abord les détails simples m'avaient surtout saisie et le paysage familier était fait pour eux. Au delà du pré, des toits de chaume, des seuils de trois marches, un puits où les moissonneurs venaient boire, du linge étendu, des hangars pleins de charrues. Les figures à l'étroit dans mon livre se développaient en pleine nature, dans leurs attitudes tranquillement imposantes , et les détails mêmes de l'Écriture, les lis des champs qui ne filent pas, le
passereau au bord du toit, la colombe de l'arche, tous ces petits symboles qui posent en signets dans les pages des plumes d'oiseaux attardés et des feuilles d'arbres exotiques , m'apparaissaient familiers et vivants.