‹ Impressions de théâtre (volume 2)Chapitre 11 sur 14 · GYP AU THEATRE DES MARIONNETTES · texte numérisé non relu

GYP AU THEATRE DES MARIONNETTES

Salons du Heldee : Théâtre des Marionnettes françaises Tout à Végouty reTue en quatre tableaux, par Gyp.

14 janvier 1889.

Je crois bien que cette soirée du Uelder aura été la plus originale de la saison.

Le local : une longue salle de café, un boyau large de trois mètres; d'étroites tables de marbre courant de chaque côté ; des habits noirs serrés coude à coude sur les banquettes le long du mur; çà et là, une tache plus claire, chapeau, corsage ou frimousse de femme; entre les deux rangées de tables, d^autres habits noirs, pressés, entassés sur des chaises placées dans tous les sens ; beaucoup moins de chaises que d'habits ; une mêlée grouillante, inextricable et sombre, au-dessus de laquelle oscillent des plateaux chargés de verres et de flacons et portés à bout de bras par des garqons affolés ; un nuage de fumée qui va s'épaississant, de la fumée de réunion électorale, une atmosphère de salle GrafTard, aussi opaque et aussi fauve que si les messieurs empilés étaient des

citoyens. On était très mal. Il était impossible d^étre plus mal. On s'amusait beaucoup.

£t je ne parle que de Tendroit où on pouvait être assis I

Au fond, très loin, par delà la brume dorée, un petit théâtre flanqué aes masques de Dumas et de Sardou et portant à son fronton cette devise simple et profonde: « L* art est aisé, mais la critique est diiïicile ». Gomment résister à cela? Tout de suite je me sens vendu, corrompu, suborné, et, dès avant le lever du rideau, j^appartiens pieds et poings liés à l'auteur. Je crois de mon devoir de vous en prévenir.

La toile se lève. La scène représente les Champs- Elysées ; puis ce sera la place de la Bourse, puis les égouts, puis le sommet de la tour Eiffel. Les poupées sont amusantes : il y a Moïse, barbu et cornu ; Stendhal couronné de lauriers en papier doré; Claude Larcher et son monocle ; Rochefort et son toupet, Floquet et son chapeau ; le général et son cheval noir ; un ouverrier ; un décadent ; M. Jeman-Heff (qu'on m*affirme être Phonorable M. Andrieux); M Edouard Drumont; enfin Vénus et la France. Ces poupées sont articulées; les mâchoires de celles qui appartiennent au vilain sexe sont mobiles comme des castagnettes et menacent à chaque instant de se décrocher. Les amateurs distingués qui récitent les rôles dans la coulisse n'ont rien qui sente le Conservatoire et vous débitent cela à la bonne franquette. Us figoutent parfois au texte. A un moment, la jeune

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femme qui prèle à Ténvs sa t^:«x psre et chir:: irte, laisse échapper, entre dcox répliques, en « Fi:hez* moi la paix !b très nettement acœrtuê ; et IVs $e demande dans la salle qœi inodest mrsièrîeux a bien pu provoquer eette interpolation familière.

Et la pièce? Eh bien ! mais elle est exquise, très el.^ gamment incohérente, sans queae ni té!e. Ta comme je te pousse, d*nne renre aTentoreuse, d'une grâce toute spontanée, avec des enfantillages et des mots trouvés, quelque chose de gentil, de fou, de désor donné, de crâne et d^imprévu. On y sent circuler le caprice inépuisable d*une petite âme indépendante, audacieuse et vivace. Bref, c*est du Gyp. (Test mieux qu'une revue : c'est la revue de Loulou, c'est rabrôcré turbulent des goûts et des antipathies de cette délicieuse et inquiétante ponette, la préférée de Gyp. On dirait que cette revue a été improvisée par Loulou dtns les marges de son cahier d'histoire ou de géologie. Vc»yon8 donc ce qu'elle pense de la comédie et des « marionnettes » contemporaines, cette gamine râblée et garçonnière, née d'un sang illustre et chaud, aristocrate de goûts et démocrate de cœur, librement élevée, l'esprit singulièrement éveillé par l'éducation d'aujourd'hui, curieuse, irrévérente, révoltée et touche-à-tout ; mais bonne, franche, d'un naturel parfait ou, mieux, tout près de la nature encore, avec des parties de culture excessive et une expérience et une ironie de t fin de race ». Un tempérament, je vous dis I

D*abord Loulou déteste Stendhal. Elle le déteste parce que la personne de ce grand écrivain lui parait haïssable et ridicule, mais surtout par une irrésistible protestation de la nature contre Tesprit d'analyse et la manie da dédoublement, qui est en effet ce qu'il y a au monde de moins naturel et de moins spontané. Et c'est pourquoi elle nous présente l'auteur de Rouge et Noir comme un pur imbécile. Elle a trouvé ceci, de lui faire commencer toutes les âneriesqu'elleluipréte par cette formule: « Enmaqualité de psychologue, d'observateur et d'analyste...», ce qui est vraiment assez drôle la dixième fois.

Loulou déteste Stendhal an point de ne pouvoir souffrir Bourget. Et de cela, je ne lui fais pas mon compliment. Vénus traite Claude Larcher avec une désinvolture tout à fait désobligeante. « J'ai fait une remarque, dit à peu près Claude Larcher, c'est que la femme est menteuse. — Ta parole? * répond Vénus, en lui riant au nez. J'engage Bourget à ne pas trop s'affecter de ces libertés aristophanesques. Il peut, d'ailleurs, se consoler par d^assez bonnes raisons ; se dire que la femme est ici dans son droit de légitime défense ; qu'elle a horreur d^étre observée et définie ; que surtout elle n'aime pas qu'on se vante de la connaître, quand elle se connaît si peu elle-même ; se souvenir enfin du vers de Vigny sur Dalila, étonnée et furieuse

De se voir découverte ensemble et pardonnée.

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-^•^ n considérant qu'elle est

'Vy. • natnre qui se révolte

V ''^^^ ^ jnien ; car, d'analyser

"' 4» '*■ porte guère aimer, cela

. ^ , .8 d'aimer, et la nature a be-

• .^ '•• : vengera de Loulou en la défi-

' / ant et en l'étiquetant avec soin

les d'anatomie morale. Il songera

u entre Loulou et Larcher une antipa-

•jlible et foncière. N'est-ce pas Loulou qui

.i jour : c Moi, quand j'essaye de penser, ça

dort? » Or, c'est la seule chose qui éveille Lar-

jr. Gomment voulez- vous qu'ils s'entendent?

Loulou n'aime pas les poètes décadents. Elle nous en montre un qui ne paye pas de mine et qui a l'air d'un noyé très avancé sous son veston à carreaux. Ce jeune homme verdàlre nous parle de ses cnervmces et de ses froissitres, et nous chante, sur l'air de Marlborough, une petite chanson dont je n'ai pu retenir que le commencement :

Poète symboliste.

Que mon âm', que mon âme est donc tristei

Vous devinerez sans peine pourquoi Loulou déteste les décadents : ce n'est pas, cette fois, parce qu'ils pensent trop.

Loulou déteste aussi M. Floquet. Je ne vous en dirai pas les raisons, la politique n'étant point de mon domaine. Elles se ramèneraient toutes, je pense, à cet amour du naturel et de la simplicité qui persiste, à travers ses erreurs et ses illusions de gamine, dans Tâme très saine de la petite Loulou. M. Floquet l'a très heureusement inspirée. Lorsque •cet homme d'Etat, la tête éternellement renversée pour qu'elle soit mieux vue des étoiles , s'avance sur Vénus, et, d'une voix forte, lui jette : « Vive Monsieur Vulcain, Madame ! » il est évident que c'est là une variation géniale sur le thème fameux : « Vive la Pologne, Monsieur 1 » et qu'on ne «ait dans lequel de ces deux cris il y a le plus de ;grâce, de finesse et d'à-propos.

Enfin Loulou exècre les Beni-Israël et ne le leur •envoie pas dire. Elle nous fait voir un Moïse baragouinant comme un marchand de lorgnetles, et qui finit par faire un trou dans la lune (sans métaphore ; la lune est en papier). Ai-je besoin de vous dire que j'ai des sentiments moins jeunes, — ou moins vieux, — que ceux de M"« Loulou sur cette race si originale <;t dont les femmes sont si belles et ont tant d'esprit? Mais enfin, je conçois très bien les préjugés de cette adolescente. Elle hait les juifs parce qu^elle se figure sans doute qu'ils représentent exclusivement le culte •du veau d'or, et sa haine n'est ainsi qu'une générosité qui s'égare. Joignez à cela, si vous voulez, un rien de mode et de « chic • . Il était d'ailleurs fatal

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<iu*à l'heure où Tabsolue suprématie de Pargent serait définitivement établie, la race qui en délient, à proportion, la plus grande quantité devint suspecte, et que cette lutte d'intérêts réveillât les germes hérités, et depuis longtemps endormis, des haine? de race. A vrai dire, j'exagère l'importance de ce mouYement : mais ce que j'indique ici peut se vériQer du moins chez quelques individus. J'en sais en qui s'est rallumé, dans cette occasion, un feu qui semble venir des croisades. Je connais un gentilhomme catholique, noble comme Bragance, qui, ne pouvant supporter cette idée que Jésus fût un Juif, est parvenu à démontrer, par des arguments tirés d»^ l'étude des langues, que le Christ était d*origine relUque! Ce scrupule est d'une beauté qui dépasse tout : mais les préjugés de Loulou, moins bonne cath jlique, je crois, ne sont déjà pas sans noblesse.

Après les haines de Loulou, voyons ses sympathies.

Loulou, naturellement, aime M. Edouard Drumont. Elle lui prête des airs de paladin et fait fuir éperdument le baron Moïse devant sa bonne rapière. Mais, si elle exalte ce justicier, ce n'est point seulement en haine de ceux qu'il pourfend. M"* Loulou, avec toute sa blague, est fort sensible aux apparences de chevalerie et d'héroïsme. C'est ainsi qu'elle a pu prendre Drumont pour un chevalier errant. Au fait, l'aveuglement forcené de sa passion, sa conception simplifiée et apocalyptique du monde contemporain, même l'évidence de son injustice et la probabilité de

sa bonne foi, tout cela donne à ce journaliste un air de Croisé et, tour à tour, de moine ligueur, éminemment propre à séduire les imaginations de quinze ans. Et si, comme il le déclare, il a réellement fait le sacrifice de sa vie pour avoir la joie de soulager son cœur et de dire entièrement ce qu^il croit être la vérité, — y eût-il dans son fait un peu de cet involontaire cabotinage qui ne manque guère chez les fanatiques et chez les hommes de foi agissante, — son cas est assez particulier et suppose une énergie assez rare dans notre temps pour que nous hésitions à le juger et pour que Loulou n'hésite point à lui donner son cœur...

Loulou aime ensuite M. Henri Rochefort. Elle Tavoue en propres termes par la bouche de Vénus : tt Je le gobe, moi, cet homme-là. t Ce qui la ravit chez rhomme de la Lanterne et de Y Intransigeant^ c'est sa puissance de destruction. Elle lui fait chanter sur l'air de Méphisto *

Je suis Bochefort, le tombeur fidèle

De tout c*qui r*présent6 un gouvernement, etc.

Il faut considérer que Loulou est encore à l'âge ignorant, tumultueux et tourmenté par la croissance, où la révolte parait inévitablement une forme séduisante du sentiment de la justice. Elle est du reste enchantée de voir que Tindiscipline de M. Rochefort

THÉÂTRE DES MARIONNETTES. Ut

a gardé, jusque sous la neige des ans, les mômes allures que son insubordination d'écolière, et qu'il embête les ministères par les procédés dont elle use elle-même contre sa gouvernante anglaise. Et enfin (bien qu'il n'y ait qu'un vague rapport de destinée, — oh I combien vague I — entre le pamphlétaire à calembours et Tarrière-grand-oncle de M"® Loalou) peut-être qu'une sympathie secrète émeut son sang, — noble et révolutionnaire à la fois, — en faveur du très brillant et très funeste marquis démagogue, si expert à attiser le brasier des haines populaires, — de loin, avec des pincettes et des gants.

Loulou aime également M. Andrieux. Elle le trouve « chic ». Elle Taime en vertu du même instinct qui lui fait haïr M. Floquet. C'est que Loulou est bien de son temps, — de ce temps où Tironie et le «je-m'enfichisme » sont devenus endémiques, — et que M. Andrieux représente supérieurement la « blague » dans la politique, — une blague d'homme du monde parmi les croquants, froide, pincée et bien mise, avec des moments de débraillé volontaire et concerté comme le reste. Si je ne me trompe. Loulou est séduite aussi par la tenue extérieure du personnage, par ce qu'il y a en lui du bretteur etde l'aventurier élégant, lancé dans la politique à peu près comme Tétaient autrefois certains cadets de famille dans les aventures de guerre et d'amour, de la même allure, avec la même insolence et les mêmes ressour-

•ces... M. Ândrieux lui plaît, parce qu'il lui fait un peu l'effet d'un d'Artagnan très farceur. C'est ainsi qu'elle prenait tout à l'heure M. Drumont pour un Croisé. Très « ancien régime » au fond, M^^* Loulou.

Et pourtant Loulou aime le peuple. Vous vous souvenez qu'un jour (voir la Vie Parisienne) elle traîna son père sur la place de la Concorde, en pleine •cohue, pour voir passer le général en voiture, et que là, au grand scandale du digne gentilhomme, elle entra en conversation réglée avec un pâle voyou. €ette fois elle met en scène, avec une évidente sympathie, un ouverrier qui nous explique entre autres choses, que la manifestation Baudin l'a dégoûté, parce que « c'était rien que des bourgeois ». On sent que la sœur de Bob, opprimée dans sa famille par un tas de règles et de convenances, s'ébroue avec délices comme un poulain échappé et qu'elle prend un infini plaisir à parler Pargot des faubourgs. Elle jouit de .s'encanailler, sachant qu'elle s'encanaille, •et justement parce .qu'elle le sait. Je reconnais, <i'ailleurs, que M^^^ Loulou peut fort bien aimer le peuple par simple bonté d'âme, par un sentiment de justice, par dégoût des hypocrisies ou des « facticités » delà vie mondaine et riche... Mais ce goût pour le peuple peut être aussi un sentiment fort aristocratique, car il implique aisément un certain mépris des bourgeois... Loulou, que de complicalions dans vos enfantillages I

Loulou aime le général Boulanger. Elle le raille

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quelque peu, mais elle raime. Elle a quinze ans, ne l'oubliez pas. Elle doit goûter, en politique comme ailleurs, les conceptions simples (en apparence) et théâtrales. La politique du Journal des Débats doit être aussi odieuse à Loulou que la psychologie de Boorget.

Elle aime le général... peut-être pour rien et tout uniment parce qu'elle Taime; peut-être parce que les femmes, même en politique, veulent aimer, et que c'est toujours c quelqu'un » qu'elles aiment et que notre personnel d'hommes d'Etat (je parle de ceux qui sont au premier plan) n'oiïre vraiment pas grand choix à l'amour; enfin, parce que Loulou subit le prestige de son panache, de son sabre, même du cheval noir dont elle se moque; le prestige de la Force et roi ai de la Chance, le plus puissant de tous, parce que cotte chance, on l'augmente rien qu'en y croyant, iût-ce malgré soi et fût-ce en ennemi...

Je devrais essayer maintenant de ramener à quelque semblant d'unité les sentiments manifestés par Loulou dans sa capricieuse Revue. Mais elle me rirait au nez si, non content de m'étre livré sur sa mobile personne à de présomptueuses tentatives d'analyse, je prétendais maintenant la synthétiser! Je remarque seulement que cette moqueuse n'est point une mièvre ; que son esprit, que sa blague même est comme une fleur de santé; qu'elle pousse jusqu'à la plus gaillarde injustice l'amour du naturel, et que, vaillante et laborieuse, ivre de mouvement, toute

tortillée elle-même de la joie de vivre, toutes ses sympathies vont aux plus énergiques manifestations extérieures de la vie. Et ainsi (laissez-moi cette illusion), il m'a plu de retrouver dans cette mauviette parisienne Tâme héritée d'une famille d'hercules, et de reconnaître, à des signes inattendus et détournés, mais assez clairs pour qui sait voir, le sang toujours bouillonnant d^une forte race dans la dernière fantaisie écrite de la petite-fille de Mirabeau-Tonneau.

VIGTORINE DEMAY

Elle nous manquera beaucoup, surtout au printemps prochain, à l'heure où les honnêtes gens vont s'asseoir, aux Champs-Elysées, sous les feuillages délicieusement éclairés par des guirlandes de verres lumineux, et là, dans la douceur du soir, écoutent chanter des choses qui ne forcent point à penser.

Elle apparaissait, vaste et cordiale, opulente et gaie. Et tout de suite un frisson de plaisir parcourait la foule. Toute sa copieuse personne était pétrie de joie. Vous vous rappelez ces yeux luisants, cette houche élastique et généreuse, ce nez bon enfant, ce petit paquet de cheveux noirs frisottés si drôlement planté sur son front, et cette bonne figure ronde, toute ronde, si ronde qu'elle donnait envie de promener sa main dessus etdes*en emplir la paume. Vous vous rappelez cette voix si franche, si claire, qui vous entrait si nettement dans Toreille, cette articulation irréprochable, cette diction, enfin, si mordante et si juste.

Et vous vous rappelez les gestes de ces gros bras courts, et ces ardeurs, et ces pudeurs, et ces façons

de secouer la télé ou de sa la rentrer dans les épaules, et cette parfaite tranquillité, ce minimum de mouvement extérieur dans la plus irrésistible boufTonnerie. Par là, par cette sobriété de moyens et à la fois cetle puissance d'effet, Victorine Demay atteignait souvent au grand art, au « style. > Classique, elle Tétait, dans son ordre, autant en vérité que les plus docleâ sociétaires de la Comédie-Française.

Et savez VOUS pourquoi nous l'aimions? C'est qu'en face de Paulus , en face de l'art américain , de l'école de la diction brutale et sans nuances^ et de la chanson à demi-clownesque et acrobatique, elle représentait, elle, l'école et la tradition purement françaises. Et c'est ainsi que Victorine Demay était en train de devenir, comme autrefois Thérésa, une institution nationale.

Ce qu'elle chantait ? Oh ! n'importe quoi ! Elle nous conOait qu'elle cassait des noisettes en s'asseyant dessus, que son amoureux louchait, ou bien qu'elle adorait un charcutier, ou bien encore elle blaguait Ernest, ou lui donnait des conseils... Mais, ce qu'elle exprimait partout et toujours avec un naturel et une ampleur admirables, c'était (quelles que fussent d'ailleurs les paroles de la chanson) l'esprit et la gaieté des rues, l'ironie et plus encore la cordialité et la belle humeur du peuple de Paris.

Elle-même était une très bonne femme, très simple et très peuple. Permettez-moi ici l'innocente vanité d'un c souvenir personnel ». C'était un dimanche, et

VICTORINE DEMàY. 341

j'avais absolument besoin de lui parler (vous saurez pourquoi tout à Theure). Mais je ne la trouvai pas chez elle et ne pus la voir que dans la soirée, au café-concert, entre deux chansons. Elle déplora, avec beaucoup de bonne grâce, que je me fusse dérangé inutilement, et elle ajouta :

— C'est que, voyez-vous, tous les dimanches^ quand il l'ait beau, je vais manger une friture quelque part avec mon époux.

Mon Dieu ! je ne vous donne pas cela pour un propos d'une haute originalité. Mais, ce mot qui sent si bien le Paris populaire : « mon époux », elle ledit avec un naturel et un comique merveilleux, avec un accent où il y avait de la malice, de la blague, de la bonté d'âme aussi — et une grande joie d*être au monde... €e mot, dans cette bouche, devenait impayable. Elle avait un don.

Ne dites point que ce sont là bien des mystères^ et ne croyez pas qu*il y ait de Texcès ou de Taffec-^ tation et de la gageure dans mon admiration pour cette grosse et aimable créature qui chantait si drôlement. Ne vous scandalisez point non plus qu'une simple diseuse de chansons souvent ineptes ait été célébrée par plus d'articles nécrologiques que n'en obtiennent des hommes d'Etat même éminents et des lit|;érateurs même distingués. Ne tombez point

dans ce travers de vous indigner que des comédiens et des histrions soient plus glorieux de leur vivant, — et vingt-quatre heures après leur mort, — que la plupart des grands écrivains, des grands artistes ou des grands philosophes. Et n*ayez pas Tenfantillage de trouver de l'injustice dans cette différence de traitement.

Le talent de faire de beaux vers, de belle prose, de belles statues, et môme le talent de gouverner les hommes est, dans son principe, un don tout aussi gratuit que la souplesse du gosier, le charme de la voix, la force ou Tagilité du corps. En bonne logique, M. Renan ou M. Pasteur n'ont pas plus de mérite à avoir du génie qu'une femme à avoir de la beauté ou qu'un ténor à avoir un certain timbre de voix et un certain ut de poitrine. Tous ces dons étant pareillement involontaires chez ceux qui les possèdent, nous avons parfaitement le droit de les honorer dans la mesure où nous en jouissons, sans nous soucier du reste.

Que si peut-être nous sommes tentés de rendre aux talents tout extérieurs et physiques un hommage démesuré, rien de plus légitime encore. Nous sentons obscurément qu'une sorte de compensation lear est due. Il est absolument juste que la gloire soit plus bruyante et plus sensible lorsqu'elle n^est que viagère...

Oui, c'est vrai, la pauvre Demay n'était qu'une humble femme. Elle avait une voix, une tète et,

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