‹ Impressions de théâtre (volume 2)Chapitre 3 sur 14 · RUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

RUE BONAPARTE

ToQt droit de reproduction et de traduction réaerTé,

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s IMPRESSIONS DE THËÀTRE.

des Perses, et ce Cynégîre, qui, ses deux mains cou pées, s'accrochait par les dents à la nef ennemie Lui-même se battit à Marathon, à Salamine et à Platée. 11 mourut en Sicile, exilé (on ne sait pourquoi). Il s*était composé cette épitaphe :

« Ce monument couvre Eschyle, fils dTuphorîon. Né Athénien, il mourut dans les plaines fécondes de Gela. Le bois tant renommé de Marathon et le Mède aux longs cheveux diront s*il fut brave : ils Font bien vu. »

Il oublie de nous apprendre qu*il avait écrit quatrevingt-dix tragédies et qu*il avait été couronné cinquante-deux fois. Vous voyez qu'il n'est nullement « homme de lettres. » C'est qu'il est né à une époque de vie complète, de développement intégral et harmonieux de Tétre humain. 11 ne fut point confiné dans une tâche ; il n'eut rien du mandarin cloître dans son cabinet. Il n'écrivait point par métier, mais pour soulager son cœur. On pouvait, dans ce temps-là, avoir du génie, d'abord parce que la production avait quelque chose d'involontaire et d'inspiré ; puis parce que les idées et les sentiments n'étaient point ressassés, étaient presque vierges encore.

Eschyle fut initié aux mystères d'Eleusis. Ces mystères recouvraient la philosophie la plus pure. Dans la religion chrétienne, le simple d'esprit et Thomme intelligent, quand ils croient, ne croient pas sans doute tout à fait de la même manière, mais enfin ils

ESCaYLE. 3

croient Tun et Tautre à des dogmes qui excluent toute interprétation individuelle. Les religions antiques, qui n'avaient point de credo^ se prêtaient avec une bienfaisante souplesse aux exigences des esprits les plus divers. Il y avait plus d'une façon de concevoir et d'adorer Zeus, Athéné, lacchos et Perséphoné. Les mystères d'Eleusis étaient la religion des âmes tendres et des intelligences épurées. Leurs rites étaient des symboles d'expiation, de purification progressive par l'épreuve et la douleur, de renaissance et d'immortalité. C'est la morale des mystères que les trois tragiques grecs ont mise dans leur théâtre. Et vraiment nous n'avons pas trouvé grand'chose de mieux.

Le grand poète Eschyle fut donc, par surcroît, un sage éminent. L'Orestie est un plus riche trésor que le fameux « trésor des Atrides. » Il n'est besoin d'aucune complaisance pour y découvrir tout ce qu'on veut. Qu'y chercherons-nous aujourd'hui ? Si vous le voulez bien, nous démêlerons, dans les trois parties dont l'Orestie se compose, les types des principales espèces de drame qui se sont ensuite dévelop pées au cours des âges : drame de passion, ou de fatalité intérieure ; drame d'aventures, ou de fatalité extérieure ; enfin, drame philosophique et religieux.

Tout cela s'y trouve, mais n'éclate peut-être pas . toujours au premier regard. Le drame s'y débat sous^ une enveloppe encore à moitié lyrique et épique.

C'est que nous sommes, ici, tout près des origines delà tragédie. Vous n'ignorez pas que le théâtre est le dernier en date des genres littéraires. Les hommes ont commencé par les chants et par le récit. Ce n'est que sur le lard qu'ils ont songé à représenter directement la vie humaine par l'action et par le dialogue.

Mais cette représentation est, nécessairement, très conventionnelle. Les anciens Grecs prirent leur parti de ces conventions et les firent très larges. Sans doute, ils savaient bien que, dans la vie réelle, on ne chante pas en parlant, qu'on ne parle pas en vers, etc.. Mais ils savaient aussi que, le théâtre ne pouvant jamais donner Fillusion complète de la réalité^ il est puéril de trop rechercher cette illusion. La vérité du fond, la vérité des caractères et des sentiments leur paraissait seule belle et seule intéressante. Ils n'auraient pas compris du tout nos soucis de réalisme. Et, en effet, c'est nous qui sommes des enfants et des barbares, de tant tenir à une imitation matérielle, — qui d'abord est impossible et qui, si elle était possible, serait assez peu intéressante.

Ce n'est qu'avec la comédie de Ménandre que le théâtre grec deviendra une peinture un peu plus approchée de l'extérieur de la vie. Quant à la tragédie grecque, c'est quelque chose d'intermédiaire entre ce que sera la tragédie française et ce que sera

i»î grand opéra. VOrestie n*est pas encore entièrement dégagée du « dithyrambe » originel. Les chants lyriques et les monologues narratifs en occupent la plus grande part. Mais pourtant, comme j'ai dit, tout le théâtre futur s'y agite, déjà reconnaissable.

Et, d'abord, VAgamemnon (où nous voyons le roî des rois, à son retour dans Argos, assassiné par sa femme) est le prototype du drame passionnel.

Car notez que c'est bien parce qu'elle aime Égisthe que Clytemnestre tue son mari. Elle dit qu'elle venge la mort de sa fille Iphigénie. Mais ce n'est qu'un prétexte. Si elle était une bonne mère, elle ne maltraiterait point Electre, son autre fille, et elle ne se serait pas débarrassée de son fils Oreste. Son vrai mobile, c'est sa passion adultère. Le chœur nous le dit. Et quand elle triomphe sur le cadavre d'Agamemnon, on sent bien que ce n*est pas le cri d'une mère vengée, mais l'explosion de haine d'une femme qui aime un autre homme :

... Enfin, j'ai réussi 1 Je suis debout, il est à terre, c'est chose faite... Il râle, le sang sort en sifHant de sa blessure, le flot noir rejaillit sur moi, véritable rosée du meurtre, plus douce pour moi que la pluie de Zeus au calice des plantes en travail. Voici ce qu'il en est, vieillards d'Argos. Que la chose TOUS plaise ou non, moi je m'en fais gloire...

Et plus loin :

... Écoute ce serment solennel. Par la Tengeance de ma fille, par Até, par Erinnys, à qui j*ai sacrifié cet homme, non, je l'espère, jamais on ne me verra mettre les pieds dans le temple de la Crainte, tant que sur mon autel domestique le feu brûlera entretenu par Égisthe, toujours^ comme par le poêsi^ plein éC amour pour moi, (Test là le solide bouclier où s'appuie mon audace.

C'est donc bien Thistoire d'une femme qui tue son mari pour garder son amant. Le trio étant donné (une femme entre deux hommes ou un homme entre deux femmes), les combinaisons sont infinies (chacun pouvant tuer les deux autres, ou un des deux autres, ou se tuer soi-même). Mais Eschyle nous présente du premier coup une des plus farouches. Et ainsi Ton peut dire, en un sens, que tout le théâtre de Racine, la moitié de celui de Shakspeare et une partie de celui de Dumas fils sont déjà dans VAgamemnnn,

Seulement, n'y cherchez point de subtiles analyses, à la façon des modernes. L'amour dont il s'agit ici, c'est l'amour brutal et fatal, sans nuances de sentiments ; c'est l'amour physique dans toute sa fureur — tel que le définit le chœur des Choéphores : « ... Qui dira les passions éperdues de la femme, les amours que rien n'arrête, source de tant de douleurs ici-bas ? Quand il tient une femelle, cet amour qui n'est plus l'amour, il brise, il dévore tout, parmi les bêtes comme parmi les hommes. »

A cause de cela, on noas le montre ^iirUiiit dun» ses conséqaences. Pris en luUmérae. il «Ht tïtitm étrange simplicité. Ne nous étonnons donc poi«t que, dans celte sanglante tragédie d'aifioiif, Vamouf soit à peine nommé trois ou quatre fo\h. A J'éj^^^jM^^ d'Eschyle, ^ 5ort/:ulâ Tépoque âla^^u^-jk rt-utou^ tent les léguez: Sç« c^T*:Ic»ppée* par i^^ lr<>î^ q u< >î ;^fM^i^, Tanioor tk-x.! r»^a;i-t-:re aulaut d^ pl4i/j>? '^u *u./>^Mr* d^hai dans >s$ ^^^z^^iik^jAi iiumalut» — tt^^-it if^o.]^ coop moîxks caos J4S di5»c'jîirfc..-

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reconnaissance du frère et de la sœur se fait très brièvement et très naïvement. Electre reconnaît Oresle à la trace de ses pas et à la mèche de cheveux qu'il a déposée sur le tombeau d'Agamemnon ; et, comme les pieds d'Oreste ont dû grandir et ses cheveux changer de couleur depuis vingt ans qu'elle ne Fa vu, on comprend que de tels indices aient paru insuffisants, même aux anciens, et qu'Euripide s'en soit moqué dans son Electre à lui. Depuis on a inventé la a croix de ma mère. » Il faut aussi remarquer (ceci tout à l'avantage du vieux poète) que la « reconnaissance » n'est point, dans les Choe'phoreSy ce qu'elle est devenue de nos jours : un moyen romanesque, presque toujours invraisemblable. Les longues séparations et, par ^uite, les retours imprévus, n'étaient point rares en ces temps lointains, dans un pays où les communications étaient difficiles, chez un petit peuple aventureux, un peuple de navigateurs...

Quoi qu'il en soit, les « reconnaissances, » c'est la moitié du théâtre de Voltaire. 11 y en a dans Mérope^ dans Zaïre ^ dans Alzire^ dans Sémiramis.., Les reconnaissances suivies de la punition des méchants par un vengeur subitement revenu, c'est tout le théâtre de M. d'Ennery.

Au fait, vous savez que le mélodrame moderne, — non dans sa forme, hélas! mais dans son fond, -r- est ce qui se rapproche le plus de la tragédie grecque ; et que plus d'une fois, dans sa Poétique^

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10 IMPRESSIONS D£ THl^ATRE.

entrés dans leur âme, leurs plus simples démarches et presque leurs moindres gestes deviennent souverainement expressifs. Lorsque Clytemnestre, dans Agamemnon. surgit, après le meurtre, au haut des marches de sa maison et y reste un moment immobile, cela n'est rien : mais, comme nous savons ce qu'elle est, ce qu'elle vient de faire et pourquoi elle Ta fait, cette rentrée et cette attitude nous paraissent plus tragiques que les rencontres subtilement préparées et combinées où tel de nos grands ouvriers de théâtre fait se heurter des fantoches. ••

Enfin VOreslie dans son ensemble et en particulier les Euménides sont le premier type, et le plus parfait, du drame philosophique et religieux. Je ne pense pas qu'il y ait énormément plus de philosophie dans le Faust lui-même.

Les Euménides (qui figurent le remords et le châtiment) poursuivent Oreste. Protégé par Apollon, il en appelle à Athéné. Celle-ci le fait juger par TAréopage et, les voix s'étant partagées, prononce l'absolution.

Il y a donc, dans YOrestiet un conflit de devoirs» Un a cas de conscience s y est débattu — comme dans la plupart des tragédies de Corneille.

Il y a aussi une thèse morale (comme dans les

irames «le "Damas fils, si vous voulez). Ans circoo ^ Uace& a.\.\.énua.ntes qui plaident pour Oresle fji j^-.. fait qu'obéir à. l'ombre de son père et à l'oracle ci* Delphes, et il y a été encouragé par l'opinion publi que, que représente le chœur des Choéphorex) Apollon ajoute un argument original :

« Voici m» réponse, regarde si c'est bien raisoDOet- Vooa êtes mère ; maîa votre enfant, comme l'on dit, q^ n'est pas vous qui lui avez donné véritablement la vie. Voug D'êtes que la nourrice du nonvean-né. Le vrai générateur c'est celui qui donne l'aaaaut. La mère, étrangère à l'hftto qu'elle a reçu, abrite l'eufant juaqa'ai bout, si le ciel qq vient à. la traverse, Voili mon opinion, et je la pronve. Pour être père, en effet, on pent eie passer de la femme." Voyez plutôt devant nous cette fille de l'Oljmpîen Zeua' EUo n'a jamais vécu aux ténèbrea de la matrice, et pourtant quelle déesse eût pn mettre an monde un pareil enfant?... •

Et Albéné est de cet avis :

4L Je donnerai ma voix & Oreste, car moi, ponr t» mettre au jour, je n'ai pas en de mère, Anaei, au marîT** près, les mâles ont-ils toute ma sympathie. . ^^

On sent dans toute cette scène un

mépris

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dUsimulé de la femme, mépris que beauco ^^^ Krands bommes ont éprouvé. Eschyle. f»,„ "^ ^'

nie

grands bommes ont éprouvé. Eschyle, com

sait, fut un franc misogyne. Mais ce qu'il ^"^ ^^

li, ce n'est qu'âne opinion personnelle fori''^'^''^«

à discussion. Voici qui est moins contestable et qui implique une conception des choses éminemment spiritualiste. Oreste dit aux Furies : « Vous me poursuivez : pourquoi n'avez-vous pas poursuivi ma mère?» Elles répondent (et par deux fois): « C'est que celui qu'elle a tué n'était pas de son sang. » Écoutez la réponse d'Apollon :

Oui, ce n'est rien à vos yeux, c'est chose vile quo la promesse garantie par la déesse des noces, par Héra et par Zeus avec elle. De Cypris aussi vos prétentions font bon marché, Cypris, d'où vient aux mortels tout le charme de la vie. Pourtant ce lit commun à l'homme et à la femme est sacré, et le serment veille autour. Que des époux s'égorgent entre eux, vous vous tenez tranquilles. II n'y a pas là de quoi éveiller vos colères. Mais alors, je vous le dis, vous avez tort de poursuivre Oreste...

En d'autres termes, le lien du sang n'est rien par lui-même ; le fils n'est plus obligé envers une mère dénaturée. Le lien volontaire du mariage, désiré ou accepté, nous tient beaucoup plus étroitement. Clytemnestre a été plus coupable en tuant son mari qu'Oreste en tuant sa mère.

. Cela est assez audacieux. Vous voyez que si, par certains côtés, ÏOrestie est proche de nos mélodrames, elle s'en éloigne passablement par l'esprit, et que la a voix du sang » n'est pas tout à fait pour Eschyle ce qu'elle est pour M. d'Ennery... Je n'ai pas le temps de vous montrer combien Shakspeare est plus timide dans Hamlet (sans doute à cause du

christianisme et de toute Teau qui a passé sous les ponts). Pour Hamlet, il ne s'agit pas un instant de tuer sa mère : il n'ose même pas tuer son oncle!

Mais surtout nous assistons, dans VOrestie, à Tavènement d'une morale nouvelle, déjà presque évangélique. Le dénouement du drame, c'est la substitution d'une loi clairvoyante et miséricordieuse à la loi aveugle et impitoyable du talion.

Car la morale ne s'est pas faite en un jour. Elle a été fort grossière à l'origine. Par exemple, les anciens hommes plaçaient la faute dans l'acte, dans le fait matériel. Sophocle a écrit deux tragédies {Œdipe-Roi et Œdipe à Colone) pour montrer que la faute est dans la volonté, dans l'intention.

VOrestie renferme un enseignement du même genre. Nous sommes dans une petite société très intelligente, mais très brutale encore, où sévit la vendetta, 11 y a, dans certaines familles, des séries de représailles et de meurtres, et ces meurtres, le crime initial étant donné, paraissent légitimes. Car sans doute celui qui venge la première victime semble dans son droit ; mais par la nature même des choses et en vertu de la complexité des relations humaines, la seconde victime, justement odieuse à celui qui l'immole, est chère à quelque parent : elle lui laissera donc le devoir de la venger, et ainsi de suite. Oreste avait peut-être ou se croyait le droit de tuer sa mère et Égisthe. Mais sup-

posez qu'Ëgislhe ait un fils : ce fils n'aura-t-il pas le droit et même le devoir de venger son père ? Et alors oCi s'arrêter?

Pour les anciens dieux, représentants de Tancienne morale, il n*y a pas de raison pour que cela finisse. Le meurtre engendre nécessairement le meurtre ; cela est dit vingt fois. « Qui tue doit périr, et le sang expie le sang. C'est la loi éternelle, éternelle comme Zeus, que ce fatal talion qui poursuit le coupable. » — Pour les nouveaux dieux, il faut que cela ait un terme. Gela aurait même dû s'arrêter avant Oreste. Notez que l'Aréopage ne déclare pas Oreste innocent. Il lui fait grâce, ce qui est très différent, et il ne lui fait grâce que parce qu'il s*est purifié par des rites qui sont des signes de repentir.

« Inextricable difficulté ! Comment en sortir ? » dit le chœur des vieillards dans VAgamemnon.

Comment ? Par un coup d'État de la raison sur un instinct longtemps irrésistible, et de la charité (qui est la justice supérieure, la justice envers toute l'humanité) sur l'aveugle besoin d'une étroite et fausse justice individuelle. Oui, de quelque façon qu'on s'y prenne, il n'y a de terme à la violence que le pardon. 11 faut que Thomme lésé consente à ne pas rendre le mal pour le mal : car, en usant de ce qu'il croit être son droit, toujours il le dépassera. Toujours, en rendant le mal à quelqu'un qui lui a fait du mal, il en fera par surcroît et sans le vouloir

à quelqu'un qui ne lui en avait point fait. Bref, la justice ne peut être exercée par les individus en leur nom propre, sous peine d'être injuste par quelque point.

Gela est très fortement senti et marqué par Eschyle. Et comme une pareille réforme du droit humain ne pouvait alors s'accomplir que par une révolution religieuse, il suppose que les dieux se sont moralises en même temps que les hommes.

L'ancienne loi est personnifiée par les Erinnyes, et la nouvelle par Apollon et Athéné. Entendez le poète parler aux « anciens dieux » (c'est lui qui les appelle ainsi) :

Dehors, je le veux 1... Débarrassez le sanctuaire, ou gare au serpent d'argent, au trait ailé de mon arc d'orl... Ce ne sont point là les demeures qu'il vous faut. Allez dans d'autres pays, là où les têtes tombent, où la justice crève les yeux, où le fer tarit dans sa source le germe des générations, où tout est jonché de supplices et de. membres pantelants. Les cris aigus des lapidés, les lamentations sans fin des malheureux cloués au pal, voilà vos orgies, vos airs de fêtes, vos voluptés à vous, misérables rebuts des immortels...

Il y a donc, dans VOrestie, autre chose que l'absolution d'Oreste : la révélation d'une loi de douceur. Une profonde humanité y respire «- avec la grâce du génie athénien.

Et il y a bien autre chose encore doinsV Orestie : Le fantastique le plus naturel, si je puis parler

ainsi, et le plus terrible (assurément les Euménides

valent les sorcières de Macbeth).

Le réalisme même, comme nous l'entendons aujourd'hui : « Ah ! dit la vieille nourrice Gilissa, mon Oreste, ma seule pensée, Oreste, que j'ai nourri, que j'ai reçu au sortir du sein de sa mère ! La nuit, à ses moindres cris, j'étais debout. • . C'est que, tant que ça n'a pas plus de raison qu'une bcte, il faut bien songer à ses besoins... Cane sait rien dire, un enfant au berceau. Ça a faim, ça a soif, ça pisse tout seul, car à cet âge le ventre n'attend pas chez les enfants : il fallait tout deviner. Souvent je ni'y laissais prendre. Alors c'était des langes à laver, car blanchisseuse et nourrice, c'est tout un... » (Or, ce comique familier venant après le tragique, et l'absence des unités de temps et de lieu, n'est-ce pas tout justement ce qu'on a appelé le drame romantique ?)

Une conception du monde, si grandiose et si triste, que nous n'y avons guère ajouté. En somme, le pessimisme avec le besoin et le goût de Taction. Des lamentations comme celle-ci : « Le bonheur, une ombre suffit à le détruire ; le malheur, un coup d'épongé humide, comme d'un trait, en efface le souvenir : amer oubli, plus amer que le malheur même ; » et des chants d'espérance et de joie comme ceux qui terminent les Euménides.

La plus forte poésie, la plus inspirée, la plus

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Ig IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

Peut-être ne rétro uverez-vous point tout cela au complet dans le drame qu'on va jouer devant vous. Mais vous y retrouverez (avec des vers si beaux qu'il n'y en a guère de supérieurs dans notre littérature) rimplacable génie de M. Leçon te de Lisle, beaucoup plus inhumain qu'Eschyle. Heureusement M. Massenet y mêlera sa musique, qui n>st que grâce, douceur et volupté. Et ainsi vous ne perdrez rien.

Màtikées olasstqueb db l*Odéon : Conférence de M. Ferdinand BTunetiére SUT rUcole des Femmes et le Malade ima^ ffinairê. — Mort de Gondinet.

26 novembre 1888.

Je TOUS ai déjà dit que M. Ferdinand Brunetière était un orateur. Un orateur énergique et impérieux, qui frappe et qui convainc plus qu'il ne persuade et qu'il n'enlace. La voix est étoffée et grave ; la prononciation insiste sur les mots et les rend tous considérables, ce pendant que son index levémenace des plus effroyables supplices ceux qui ne le croiraient pas sur parole. On n'a pas un moment l'idée que des mots prononcés ainsi, et appuyés de ce geste, puissent être sans importance. M. Brunetière improvise ; et, ce qui est merveilleux, sa phrase parlée a l'ampleur, les vastes proportions et tout le poids de sa phrase écrite. Il n'inspire pas seulement la confiance : il l'impose. Quelquefois sa parole s'émeut et s^échauffe, mais c'est encore, si je puis dire, d'une chaleur tout intellectuelle. Ce qui com-

munique alors à son discours une vibration particulière, c'est le plaisir que donne à Torateur quelque vérité fortement saisie et démontrée qu'il se sait gré d'avoir découverte et de nous rendre subitement évidente. C'est comme l'allégresse contagieuse delà certitude acquise. La raison a aussi ses émotions, et c'est par frissons que se propage la lumière...

M. Brunetière a eu, l'autre jour, plusieurs de ces moments-là. Je n'en retiendrai qu'un ; et encore je suis incapable de vous rapporter avec quelque exactitude les paroles dont il s'est servi. La phrase de M. Brunetière est, je ne sais pourquoi, beaucoup plus difficile à reproduire ou à imiter que celle de M. Francisque Sarcey.

L'orateur venait de nous expliquer quelle a été la pensée de Molière dans V Ecole des Femmes. Elle est bien simple, cette pensée : c'est qu'il faut des époux assortis. Mais elle va pourtant assez loin, parce seul fait que, de toutes les disconvenances qu'il peut y avoir entre Arnolphe et Agnès, Molière n'en considère et n'en développe qu'une seule : la disconvenance des âges. Agnès a seize ans, Arnolphe en avoue quarante -deux. Rien de plus. Cela suffît pour qu'Arnolphe, qui est sans doute un homme à systèmes, mais qui n'est point un sot et qui aime profondément. Boit ridicule et même odieux, d'un bout à l'aulra : et pour qu'Agnès, avec son petit cœur de pierre, srm égoïsme aussi parfait que celui de son tuteur, A

la naïve cruauté de ses répliques, traîne cependant toutes les sympathies après soi. Ce n'est point qu'Horace ait rien d'extraordinaire : il est sémillant, il est geiitil, — fort insignifiant, en somme ; mais il:i vingt ai. s. C'est sa jeunesse toute seule qui triomphe. Et nous applaudissons parce que nous sentons là une loi naturelle et sacrée. Oui, c'est la nature, c'est l'instinct qui agit chez Agnès et Horace, et à cause de cela nous sommes avec eux.

(On pourrait ici examiner si la Nature agit exactement de la même façon chez les Agnès de tous les temps, .et si, au jugement même de l'Instinct qui les guide, l'âge de la jeunesse chez l'homme ne s'est pas un peu déplacé depuis Molière. Et, par exemple, ne peut-on pas dire que c'est encore la Nature et rinslinct qui, dans /a Sowm, poussent l'innocente Marthe dans les bras de Max de Simiers, lequel a tout justement Tâge d'Arnophe ? Oui, on peut le dire, à condition d'ajouter que les petites filles d'à présent, tout en suivant la « nature », suivent aussi ia « coutume » qui dépend du temps et du milieu, et qui, chez nous, a prolongé pour les hommes l'âge normal de l'amour et du mariage ; mais que, du reste, la coutume devient une autre nature et qu'il se fait continuellement en nous des mélanges secrets dei'une et de l'autre. Et ainsi, pour que la vérité de Œcole des Femmes garde toute son évidence, il suffit aujourd'hui de vieillir un peu Ar- , nolphe : ce que les comédiens ne manquent jaoiais

<!2 IBiPRESSIONS DE THÉÂTRE.

de faire, sans qu*OD le leur dise et parce qu'ils sentent d'eux-mêmes que cela est indispensable.)

Arrivé à ce point de son discours, M. Ferdinand Brunetière a été superbe. Cet homme sévère, qui passe pour le plus rigoureux des orthodoxes en littérature et qui Test en effet, mais qui lest avec des audaces d'hérésiarque et qui ne connaît pas de plus grand plaisir que de bousculer la tradition et de prêter à la raison même le langage insolent du paradoxe, a eu tout à coup un de ces mouvements oratoires auxquels les foules ne résistent pas. Et, ce qui me comble de joie, c'est que c^élait bien un mouvement de « réunion publique ; » que beaucoup d^auditeurs, par ignorance ou inattention, ont dû «e méprendre sur le fond de la pensée de M. Brunetière, et que, s'il y avait dans la salle quelque antidéiste des BatignoUes, il a certainement pris pour un frère, un « vieux frère, » un vrai, un bon, le critique de la Revue des Deux-Mondes !

Voici à peu près, et très en abrégé, comment s^est exprimé M. Brunetière :

« Ainsi, ce qu'il y a dans V Ecole des Femmes ^ il ne faut pas s'y tromper, c'est bien un amoureux et complet acquiescement à la nature, à la bonne loi naturelle. Molière nous dit, par la bouche de son ingénue, qu'il ne saurait y avoir de péché dans ce qui fait plaisir. Et vous vous rendrez plus clairement compte de sa pensée, si vous songez que, à l'époque où il écrivait ses comédies, de grands chrétiens

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26 IMPRESSIONS DE TQÉATnE.

objecté qu'on peut • aider » la nature : « Mon Dieu mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimoL à nous repaître... Lorsqu'un médecin vous par. d'aider, de secourir, de soulager la nature..., il voi dit justement le roman de la médecine, t Cela e assez explicite. En forçant quelque peu les mots, ne serait pas malaisé de découvrir un rien c. mysticisme dans cette forme imprévue et extrên du a respect de la nature ; » et c'est ici qi M. Homais se séparerait décidément de l'auteur c Tartuffe.

Edmond Gondinet est mort la semaine dernière Je Tavais assez connu pour l'aimer. Sa vie et se caractère pourraient être proposés en exemple au gens de lettres, et particulièrement à ceux qui écr vent pour le théâtre. Ils y trouveraient des leçor de patience, de persévérance, de modestie et d bonté. Gondinet attendit jusqu'à trente-cinq ar son premier succès. Il eut pour le moins autant d chutes que de triomphes. Or, sa douceur rest inaltérable. Il aimait la campagne et y vivait beai^ coup. Il cachait sa vie, et il ne lui était point néce? saire, pour être heureux, d'encombrer de son nor et de ses faits et gestes les Echos ni les Courriers de théâtres. Il était très bon, — avec un ppu defai blesse, j'imagine, et une peur excessive défaire d la peine aux gens. Et c'est ainsi qu'il était devenu voilà quelques années, le grand rebouteurde pièce

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is dernière asïïrrrt,-

Odéok : Conférence de M. Henri Chantavoîno sur Georges Dandin. — La boulangerie parisienne à TAmbigu.

25 février i839.

Il s'agissait de parler de Georges Dandin, le € mari confondu, » ou, si vous voulez, le mari biscornu et mécontent (encore bis est-il trop peu dire), devant des collégiens et des fillettes, toute une délicieuse marmaille que nous avons le devoir de supposer ingénue, et à qui nous n*avons le droit d'ouvrir les idées que nous avons sur la littérature. Gela n'était point commode. (Car, au surplus, la littérature, c'est la vie interprétée, et la vie n'est pas toujours innocente.) M. Henri Ghantavoine s'en est tiré à miracle, à la fois en excellent père de famille et en artiste subtil, avec la plus souple prudence et la dextérité la plus hardie. Vous n'imaginez pas laquantité de litotes, de prétentions et de périphrases par lesquelles il a su exprimerle cas de Georges Dandin, — tranquillement et en douceur, mais avec des sourires plein la moustache.

M. Ghantavoine nous a expliqué qu'il y avait dans Georges Dandin : !<> une farce qui, par l'intermé-

diaire de la Jalousie du Barbouillé^ so rattache à la farce du Cuvier et au théâtre comique du moyen âge ; 2» une comédie de mœurs ; 3® un fond de sérieux et de philosophie. Je voudrais vous rendre quelque chose, au moins, des développements ingénieux où s'est diverti Chantavoine, et, s'il se pouvait, un peu de la grâce de sa parole. Je vais essayer de le faire pour la troisième partie : mais je sens bien d'avance tout ce que j'en retirerai malgré moi. Je ne vous donnerai qu'un résumé fort sec, où manqueront les a mots » et la façon de les dire.

c .... Dans les pièces de Molière les plus sérieuses par le fond, ses contemporains affectaient de voir surtout des bouffonneries : dans ses pièces les plus bouffonnes, nous affectons de flairer des drames. C'est un autre travers. Pourtant il est certain qu^a- ,)rès avoir fait rire à la manière d'une farce et presque d'une parade, Georges Dandin peut donner à penser.

« Le sujet est un de ceux qui ont le plus défrayé le théâtre de notre temps et que nous avons pris le plus au tragique : j'entends la mésalliance et ses suites inévitables.

fl Je vois trois espèces de mésalliances :

• io Celle des âges, quand un jeune homme épouse une vieille femme, ou quand une jeune femme est livrée à un vieux mari.

c 2° La mésalliance des tempéraments... Les inconvénients, je ne sais comment vous les faire

MOLlËaE. 31

pressentir... Je serai très superficiel et me servirai de deux titres de romans... Imaginez que rHomme de neige soit marié à la Femme de feu.

« 3"^ La mésalliance des classes, des conditions ou des éducations. Ce cas, vous le rencontrez dans quelques-uns des premiers romans de George Sand ; vous le retrouvez dans Madame Bovary, Emma est de plus fine essence que le pauvre Charles ; elle a été élevée autrement ; elle a des goûts plus « distingués »... De là ce que nous appellerons, si vous le voulez bien, des tiraillements dans le ménage.

« De même Angélique, outre qu'elle appartient à une autre classe sociale, semble pétrie d'une autre pâte que son balourd de mari ; elle est plus intelligente, plus délicate, plus fine d*esprit et de corps

Oh ! qu'ils auront de peine à s'entendre et quels malheurs je prévois !... Arrive le joli Clitandre. U est, lui, de même race qu'elle. Le compte de Georges Dandin est sûr. Clitandre, c'est la fatalité qui passe.

« Que va faire ce pauvre Georges? Ah I s'il osait la battre ! Son bâton de paysan, ce bâton dont les politiques primitifs ont fait le sceptre, ce serait encore le meilleur remède s'il n'avait épousé qu'une paysanne Car rien n'est meilleur pour assouplir les caractères, sinon pour les adoucir Mais il n'ose pas. Quoi qu'il en ait, Angélique est une demoiselle et lui en impose.

3î IMPRESSIONS DE TnÉATRE.

« Pourtant, les coups de bâton sont une solution. Nous Tavons gardée, en la poussant au noir. Au lieu de dire : « Tape dessus 1 • nous avons dit : • Tuela I i» Le couteau de Pierre Clemenceau, le pistolet du comte de Lys et le fusil de Claude ont remplacé le jovial bâton de nos pères. Solution médiocre • elle défait les choses, mais ne les arrange point.

« Il y en aune seconde : c'est le pardon. Celle-là aussi, elle est de tous les temps. Mais, comme la première, nous l'avons dramatisée. Aujourd'hui, le pardon s'appelle réhabilitation et rédemption. Tandis que la femme se traîne à ses genoux, le mari se recueille, prend un temps, étend les deux mains comme un évoque, et lentement : « Relève-toi, créature de Dieu... Et de quel droit te jugerais-je^ etc. » C'est la solution mystique. Elle fait un peu trop beau jeu à la délicieuse coquinerie de a l'enfant malade et douze fois impure. »

tt Entre ces deux solutions, — celle du revolver et celle du bénitier, — il y en a une troisième : la résignation. C'est où s'arrête Georges Dandin. Non tout de suite, il est vrai. Il songe d'abord à se jeter à l'eau : il n'en fera rien. Il se résignera en ronchonnant, mais il se résignera. Et le ménage ira tant bien que mal, jusqu'aux premiers chevedx blancs d'Angélique, t Vous l'avez voulu, Georges Dandin, « vous l'avez voulu ! » Et, en effet, sa vanité et sa sottise sont cause de tout. Ceux qui sortent de la nature sont punis par la nature : telle est, ici comme

ailleurs, la conclusion de Molière. Georges Dandin lui-même le comprend vaguement. Il se soumet à l'inévitable, se réservant seulement le droit d'en grogner à part soi et d'y romédier dans le détail et au jour le jour. On ne supprime pas les suites d'un manquemeilt aux lois de la nature. Ces lois se vengent toutes seuleg. Tout remède radical est ici pire que le mal lui-même. La meilleure sagesse, quand on a manqué de sagesse et qu'il vous en cuit, c'est la patience... un peu armée. »

Il y a encore une autre solution, celle que Molière nous indique en ces termes dans Sganarelie :

Voir cajoler sa femme et n'en témoigner rien. Se pratique aujourd'hui par force gens de bien.

(Cela est traduit de deux vers d'Euripide dans Hippolyte porte-couronne (rôle de la nourrice). Je ne suis pas fà-ché de vous en avertir en passant; car je suis peut-être seul à le savoir.)

Et il y a, enfin, la solution de Tamant de M'"* Guichard, de l'homme qui pense que « la femme, c'est de l'argent. » (En anglais : Titine is money.)

Mais M. Chantavoine ne pouvait dire ces choses à ces enfants. Par un prodige de son art, il a été à la fois élincelant — et circonspect.

Une lutte tragique s'est livrée Tautre soir, dans l'âme de M. Francisque Sarcey, entre le sentiment

U nPRKSSIOlS DE TStATEI.

dn devoir et les instmets de sociabflité. Cette lotte^ Diea seul Fa vue. mais je Faî tout aa moins soupçonnée - ToicL les £uts.

5oas étions â FAmbîga. ^excellent directeur, M. Roeiiard. araît loué tonte la salle à la boulangerie parisienne. Cétait fort ^. Tous boulangers, gindres, mitrons, portesrs et porteuses de paio. Très élégante, d*ailleiffs^ la « boulange > de Paris. A Forehestre et an balcon, beaucoup de plastrons, phis blancs que âirine, et çà et là, de jolies petites boulangères, blanches comme la mie des petits pains de gruau, arec des rondeurs de miches et des che- Teux dorés comme des brioches. Aux galeries supérieures, les ouvriers du pétrin, tous exultants devant la scène illuminée, comme le boulanger de la légende chrétienne devant l'ouverture du four ardent oti chantaient les petits martyrs condamnés aux flammes par le méchant roi païen. Un soufQe chaud, un souffle d'irrésistible sympathie emportait tout l'auditoire ; les comédiens, transfigurés, jouaient dans une fièvre, ne touchaient plus les planches ; tous les effets étaient décuplés ; on riait pour rire ; on était parfaitement heureux...

Pendant un entr'acte, un inconnu (qu*il soit bénil) me saisit, m*entratne par des passages mystérieux, et me dépose au foyer des artistes. Ce foyer, je dois le dire, est sans luxe; un tuyau de poêle le traverse et quelques chaises en composent rameubletnent. Mais Forgie y flambait. Sur une

table, chargée de verres et de bouteilles de Champagne, s'étalait un gâteau-monstre, un gâteau « maman Lison, • une a création » d'un boulanger da quartier, Ihonorable M. Lacome. (Ce gâteau offre 1 aspect d^nn pain de ménage ; mais il est fait d'une pfite délicate et savoureuse, et de larges coulées de tr s bonne crème se dissimulent dans ses flancs rugueux.) On mange, on trinque, on se congratale.

Tool à coup quelqu'un me dit : « Allez donc chercher Sarcey ! — Oh ! répondis-je, je connais les principes du vieux maitre. Soyez sûr qu'il ne viendra pas. Il a, sur ce point, V t âme atroce » de Caton lloi, je bois à Toccasion le Champagne des diredeurs. Aussi je n'ai pas d'autorité... Tout ce qaoD poorrait tenter, ajoutai-je diaboliquement, te serait d*oiIirir à M. Sarcey une tranche de cet eicelleot gâteau, b Sur quoi M** Leron en coupa n::e fort belle part, proportionnée à l'importance da destlDalaire. Raoul Toché enveloppa l'objet C1Z& an morceau de journal ; je le suivis, et d'=a air insmoant, nous Toffrimes à Téminent cri-

sne fois, j'ignore ce qui se passa alors ^usTiiA^d? M. Sarcey. Sans doute, le critique et izi.oLmi «îcliaiigèreat de rapides arguments. Le ^-iiçie iisaît : « \e va pas démentir en un jour :rta^ las d'ineorraptibililé. Repousse les présents cirzidrsis. — Us sont modestes, répondait

l'homme. — C'est pour mieux te tenter, reprenait le critique. On commence pa% accepter un morceau de galette sans y attacher d'importance : on finit par se laisser entretenir. — Mais, songeait l'homme (qui est un brave homme), si je refuse cette innocente friandise, je ferai de la peine à de bonnes filles et au plus courtois des directeurs. Au reste, j'ai le droit d'ignorer d'où vient ce gâteau. Je ne le reçois pas directement, de la main à la main. Ce détour qu'on emploie pour me l'offrir est un hommage rendu à mon austérité ; il signifie que dans la pensée même des généreux amphitryons je puis accepter leur cadeau sans m'engager en aucune façon. — Sophismes ! restriction mentale! direction d'intention ! escobarderie ! grondait le critique indigné. — Et l'homme répliquait au critique : « Orgueil ! dureté ! ridicule entêtement ! Eh ! va donc, Robespierre du feuilleton !... »

Tout ce dialogue ne dura qu'une seconde. Telle est, comme vous savez, la rapidité des phénomènes psycholoii;i:jues. J observais mon maître avec angoisse. 11 eut un sourire indeTinissable et mit le morceau de galette dans son chapeau. Il était déshonoré î Et, comme je l'étais aussi, cela me fît plaisir.

CoMÉDiQ-FiiANgAiSB : Beprésentation de retraite de

M. Coquelin aîné.

20 mai 1S89.

. . . . Enfin M. Coquelin a réalisé un de ses rêves les plus chers : il nous a joué Tartuffe (le troisième acte); ce qu il n'avait pu faire jusqu'ici que sur des scènes de province.

Il Ta fort bien joué, cela va sens dire. L'a-t-il joué comme il faut ? La question est peut-être insoluble. Sauf erreur, il y a dans la comédie de Molière deux Tartuffes d'aspect notablement différent. Il a dû dessiner d'abord le premier, en haine des cagots. Puis les nécessites ou les vraisemblances de sa fable Tout sans doute amené insensiblement à concevoir le second.

Donc, le premier Tartuffe est une espèce de grossier bedeau, de rat d'église, aux façons vulgaires et basses. Pétant de santé avec cela :

Il a Toreille rouge et le teint bien fleuri.

C'est un goinfre. Il mange tout seul, à son soup

« deux perdrix, avec une moitié de gigot en hachis. » Il « rote • à table. Il est laid, il est physiquement ignoble et répugnant. Sans cela on ne comprendrait pas les propos de Dorine :

Parlons de sa perdonne....

Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d^ennui,

D*UDe fille comme elle, un homme comme lui ?

Il est bien difficile enfin d'être fidèle

A de certains maris faiU d'un certain modèle.

Et plus loin :

Oui, c'est un beau musean !

Et encore (ironiquement) :

Il est noble chez lui, bien fait de sa personne /

Et enfin, à Marianne :

Non, il faut qu'une fille obéisse à son père. Voulût-il lui donner un singe pour époux.

Bref, Tartuffe nous apparaît, surtout dans les deux premiers actes, comme un truand de sacristie, une trogne à la Callot, un pourceau béat, qui, au fond, ne doit pas être bien dangereux, qui ne demande qu*à manger, boire et dormir son soûl entre ses prières, et dont le fait est plutôt mômerie machinale et gri-

maces dliabitiideqalijpocriaie prafeode et perrerse. Même les traits par lesqods se manifeste sadêrcK tion, fausse oa Traie (par exemple:* Laurent, serrei ma haireaTec ma discipline »), et la confegion qn'il

fait

D'avoir pris une paœ ea fusant ea prière^ Et de l'aToir taée avec trop de

ces traits ont une sorte de nalreté presque imbécile et ne nous le présentent que comme un grotesque de la dévotion, inunonde à considérer, mais probablement assez inoffensif.

Voilà qui va bien, et le c libertin » Molière a dû être fort satisfait de cette caricature, très belle et très haute en couleur, de la canaille dévote. Il y a évidemment dans ce premier et large crayon un ressouvenir de la moinaillerie des fabliaux.

Oui, mais un plat sacristain, un cuistre sordide et sans éducation, n aurait jamais pu s'introduire, comme Tartuffe, dans la maison d'Orgon. Ce bourgeois d'esprit simple, mais qui est un homme riche et même considérable, puisque sa conduite pendant la Fronde a pu être utile au roi et lui être particulièrement signalée (voir le dernier acte) ; ce bourgeois, qui doit avoir, après tout, les préjugés de sa classe et de son rang, n'aurait jamais recueilli chez lui et traité comme un égal un marmileux de la cagoterie. Ge marmiteux n^aurait jamais amené Or-

40 IMPRESSIONS D£ THËÂTRE.

gon à lui offrir la main de sa fille (car ce n'est pas un effet très ordinaire de la dévotion que de détourner les bourgeois opulents du souci de marier richement leurs enfants) ; et jamais il n^aurait exercé sur Orgon et sur M"* Pernelle une séduction qui implique chez le séducteur quelque grâce, quelque autorité, une supériorité intellectuelle.

Et c'est pourquoi Molière a conçu, chemin faisant, un second Tartuffe, sans trop se soucier de le mettre d'accord avec le premier. Ce second Tartuffe n'est plus un bedeau ridicule. Celui qui tout à l'heure « rotait » devant les gens et qui racontait l'histoire de ses puces est maintenant un homme fort bien élevé, — pauvre, mais de bonne tenue, et qui a conservé un valet. 11 peut se dire gentilhomme sans trop d'invraisemblance. Donne elle-même, dans le couplet où elle raille Marianne, admet que TartuflFe est tout au moins de bonne bourgeoisie et qu'il tiendrait dans sa province un rang honorable :

Voua irez parle coche en sa petite ville...

D'abord chez le beau monde on vous fera venir ; Vous irez visiter, pour votre bienvenue, Madame la baillive et madame Télue, Qui d'un siège pliant vous feront honorer.

Ce n'est pas que Thypocrisie de Tartuffe ne soit encore grossière et maladroite dans deux ou trois passages. Et, par exemple, c^est une assez forte sottise que de dire à Ëlmire :

Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable.

Que cette passion peut rC être pas coupable^ Que je puis V ajuster avecque la pudeur ;

car un hypocrite un peu raffiné n'afïiche pas ainsi son hypocrisie. Il doit savoir, d'ailleurs, qu'Elmire est très intelligente et fort peu dévote; que, par suite, ce n'est pas le « péché » qui Farrêtera dans cette affaire, ou que, si elle apeur delà faute, ce n'est point par de grosses malices de casuiste qu'il décidera cette femme, saine et éminemment « laïque,» à passer outre. Mais les arguments et les mouvements qui conviennent ici, il les trouve tout de suite après. Tout le reste de la scène de la déclaration est d'une merveilleuse justesse et d'une grande beauté. Si Tartuffe y abuse un peu (par habitude et pour soutenir son rôle) du vocabulaire de la dévotion, cela même peut le servir, et cela est piquant plutôt que ridicule ; c'est à la fois un peu hizarre et très éloquent, avec un léger ragoût, un peu inquiétant, de sacrilège. C'est comme si ces paroles mystiques des manuels de dévotion restaient chaudes de la chaleur des lèvres et des cœurs pieux qui les ont tant de millions de fois prononcées... Et cela se rapproche déjà, par endroits, de la langue qui devait se parler cent cinquante ans après Molière dans les poésies et les romans idéalistes et romanesques :

n a snr votre face épanché des beautés

Dont les yeux sont surpris et les cœurs transportés

Et je n'ai pu vovs voir, parfaite créature,

SaDs admirer en Toas Tauteurde la nature.

Et d*une ardente amour sentir mon cœur atteint

Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint.

Parole d*honneur, cela sonne presque comme du Lamartine. Que dis -je ? lorsque Tartuffe murmure ces vers :

Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne Les tribulations de votre esclave indigne, S'il faut que vos bontés veuillent me consoler Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler, J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille, Une dévotion à nulle autre pareille ;

Tartuffe, en donnant ainsi une expression religieuse et quasi liturgique à une passion charnelle, ne fait-il pas déjà ce que Baudelaire fera (oh 1 dans un autre esprit), en écrivant ses vers A une Madone^ les célèbres stances latines : Franciscœ meœ laudes j ou la Chanson d'Après-midi :

Je t'adore, ô ma frivole. Ma terrible passion !

Avec la dévotion Du prêtre pour son idole.

Ce rapprochement me, suffoque, quoique je Taie trouvé tout seul. Il se pourrait bien, après cela, que la déclaration de Tartuffe ne fût pas seulement un

des plus beaux morceaux de notre théâtre, mais que, prise en elle-même, elle fût une des plus rares et des plus singulières pages de poésie pure, de poésie lyrique, de toute la littérature française. J*ai presque envie de Taffirmer.

Mais d'ailleurs, outre que Tartuffe est ici un étonnant poète baudelairien (ô Molière, vous en doutiez-vous?), il a, par endroits, des finesses, des ironies presque imperceptibles, des airs détachés qui ne sont plus d'un vulgaire sacristain, mais qui sentent leur homme du monde et leur homme d'esprit:

Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme, etc.

Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ;... Votre honneur avec moi ne court pas de hasard, etc.

Tout cela est excellent. Ce n'est plus un plat Basile qui parle, mais un homme d'une sensualité ardente et délicate, et d'une très souple intelligence. Ici, en vérité. Tartuffe est dangereux, môme pour Elmire,

qui est, vous vous en souvenez, lu très jeune

femme d'un vieux mari complètement idiot...

Les deux Tartuffes que j'ai cru discerner dans la comédie de Molière sont-ils incompatibles ? Je ne sais. Ce qui est sûr, c'est que jamais aucun acteur n'a réussi à les fondre en un seul personnage. C'est le second Tartuffe, élégant et redoutable, l'aventurier

AJ^ IMPRESSIONS DE TIIÉ^TRIi:.

subtil, le « fourbe renommé » que Ton découvre au cinquième acte, c'est celui-là que M.Frédéric Pebvre avait coutume de jouer : c^est le bedeau grotesque que nous a montré M. Goquelin.

J'ai peur, à dire vrai, que ce ne soit M. Goquelin qui traduise le mieux ilntention de Molière, et qui rende le plus fidèlement Tallure et tout l'extérieur du personnage, tel que Molière lui-même se le représentait avec une complaisance haineuse. Sans doute, voulant le montrer profondément méchant et funeste etfaire.de lui. une puissance, Molière a été obligé de lui donner de Tintelligence, de la finesse et quelques manières ; mais ce qu'il a continué, jusqu'au bout, à avoir devant les yeux, c'est bien le Tartuffe grossier, ledévot ridicule et de bas étage quinous est décrit au premier acte. Là est, non seulement pour les croyants, mais pour les personnes qui ont l'âme douce et timide, l'incontestable crime de Molière. Je m'explique.

Si Tartuffe avait de tout point les façons et l'aspect' qui conviennent au rôle qu'il joue dans la pièce, il ne serait pas « le dévot », il ne serait qu' « un dévot » ou, mieux, un intrigant d'assez haut vol, qui fait servir la dévotion à ses desseins. Son hypocrisie lui serait personnelle, et il n'en pourrait rejaillir aucun ridicule sur les sentiments et les habitudes dont elle est la contrefaçon. Au reste, cette hypocrisie s'exprimerait avec une sorte de discrétion et de distinction, et non plus par d'épaisses mômeries, d'un caractèro

. irivial et lourd. Il serait enfin, par bien des points^ pareil à cet Onuphre dont La Bruyère a tracé un por-

, trait si vrai et si exactement nuancé. (On a dit, je le / sais, que La Bruyère écrit en moraliste, et Molière en auteur dramatique ; on a parlé de Y o optique du théâtre », on a affirmé qu'Onuphre ne serait pas possible sur la scène. Je n'en suis nullement convaincu, et l'une de mes raisons, c'est que je ne trouve Jamais Tartuffe meilleur que dans les endroits où il se rapproche d'Onuphre.)

Tartuffe, alors, pourrait faire rire des autres, mai» non de lui-même. Ilya une chose qui condamne Molière (je continue à parler au nom des âmes pieuses) : c'est que Tartuffe est ridicule. Or qu'est-ce qu'il peut bien y avoir de risible dans Tartuffe, je vous prie ? Ce n'est certes pas son hypocrisie ellemême (elle serait plutôt tragique). Ce n'est pas non plus sa façon d'être hypocrite, lorsque cette façon est bien celle qui convient à sa condition sociale et à son éducation. Non, ce qui est ridicule en lui, c'est ce qui ne lui appartient pas en propre, c'est même ce qu'on n'attendait pas de lui, ce qui lui est postiche, ce que Molière a voulu absolument qu'il eût de commun avec tous les dévols, vrais ou faux^ d'esprit un peu simple. Certes, on ne rirait pas de Tartuffe, on n'en aurait nulle envie, si on ne riait que de Tartuffe.

Oui, ce que Molière hait, ce qu'il livre à nos risées, ce sont certaines formes naïves et exagérées de la

dévotion, — considérées en dehors des âmes qui les emploient, et toute question de sincérité écartée. Ce qu'il raille, cen'estpas seulement Tafireuxcagot blotti dans la dévotion comme dans un fromage: c'est aussi (qu'il y ait consenti ou non) Thumble créature, ignorante, têtue et toute pleine d'ineptes préjugés^ mais sincère et de cœur pur, qui a besoin, dans sa grossièreté ingénue, de formules, de rites, de c mômerîes », et qui, par suite, prie de la même manière et parait aussi ridicule que le plus méprisable et le plus faux des rats d'église. Il n'a pas fait attention que telle pauvre vieille fille, de vie vraiment sainte et héroïque, a pourtant l'extérieur et le langage d'une bigote et n'en saurait avoir d'autres. II Q^apas pris garde que ce qu'il ridiculisait, en somme, c'était l'appareil même de la piété, et plus particulièrement de la piété populaire et monastique. Et le peuple, qui ne croit plus, ne s'y est pas trompé; Tartuffe, pour lui, c'est tout prêtre, tout moine, tout frère ignorantin qui passe dans la rue... Et je crains bien maintenant que, pour Molière aussi, ce ne soit cela, Tartuffe. J'avais tort de dire tout à Theure : « Il n'a pas pris garde. » Je suis tout près de penser qu'il a réellement voulu, en bafouant les « gestes » de la piété, atteindre la piété même, et, pour tout dire, la religion. Il était assez peu chrétien, il avait assez le culte à la fois instinctif et réûéchi de la < nature • pour aller jusque-là et pour se l'avouer, du moins dans son for intérieur... J'attends que

M. Ferdinand Brunetière nous le démontre quelque jour, comme il nous a promis naguère à TOdéon qu'il le ferait.

Mais déjà j'entrevois assez nettement que, dans la conception de son Tartuffe, Molière s'est volontairement arrangé de façon que le ridicule ne pût être limité à une seule catégorie de dévots, et que c'est même à ce dessein qu'il a sacrifié Tunité de son prin^ cipal personnage. (Remarquez, en passant, que Orgon, qui n'est pas un hypocrite, n'est guère moins odieux e: est beaucoup plus ridicule que TartuiTe ; que M"« Pernelle, qui est une dévote sincère, est la plus acariâtre et la plus grotesque des vieilles femmes, et que, visiblement, Elmire, quiestle personnage sympathique, n'a pas pour un sou de religion.) Et, après l'effort de réflexion que je viens de faire, je crois mieux entendre ce passage de Bourdaloue, auquel j'avais coutume d'opposer jadis les sophismes qu^on m'avait enseignés :

€ Gomme la vraie et la fausse dévotion ont je ne Bais combien d^actions qui leur sont communes, comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tous semblables, il est non seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque l'une intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là ; et voilà ce qui est arrivé lorsque des esprits profanes ont entrepris de censurer l'hypocrisie en faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété, par de

iS IMPRESSIONS DE TnÊATRC.

malignes interprétations de la fausse : voilà ce qu'ils ont prétendu en exposant sur le théâtre, à la risée publique, un hypocrite imaginaire, en tournant en sa personne les choses les plus saintes en ridicule, etc. »

Laissez-moi vous citer encore, à ce propos, un passage de Geoffroy, qui ne me paraît pas non plus dépourvu de sens. Après avoir dit que le Tartuffe n*a jamais guéri un seul hypocrite (car « la vieillesse de Louis XIV, la faveur de M"* de Maintenon multiplièrent les faux dévots, en dépit du Tartuffe ; et depuis, la jeunesse, l'impiété, les débauches du rident gué' rirent beaucoup plus d^hypocrites que n'auraient jamais pu faire vingt comédies comme le Tartuffe »), Geoffroy ajoute :

« Si le Tartuffe n'avait été qu'inutile, on ne pourrait en faire un reproche à Molière ; il lui était impossible d'aller au delà de la nature de son art ; c'est assez qu'il en ait atteint le plus haut degré ; mais il y a une ci grande affinité entre la religion et l'abus qu'on en peut faire, que sa pièce a dû réjouir les impies beaucoup plus qu'elle n'affligeait les hypocrites. La honte de l'hypocrisie rejaillit directement sur la religion, et lui est, en quelque sorte, plus personnelle que l'infamie des autres vices... »

Je dois dire en finissant que j'ai entendu rechercher la pensée de Molière, mais non pas la juger. Et si j'ai paru lui faire un procès de tendance, c'est qu'il n'y a plus guère d'amusant, aujourd'hui, dans lec classiques, que ce qu'ils n'ont pas dit expressément.

MA.TINÉES CLASSIQUES DE l'Odéon '. Conférence de M. Francisque Saroej snr Athalie,

22 octobre 183S.

Eh bien, oui, je vais encore résumer pour vous la dernière conférence de M. Francisque Sarcey à rOdéon. El, tant que M. Francisque Sarcey fera des conférences à l'Odéon, je m'attacherai aux pas de cet homme sagace et jovial, et je recueillerai la manne abondante de sa parole. Parce que, voyezvous, c'est trop amusant !

«... Mesdames et Messieurs, on a écrit un tas d'excellentes choses sur Atlialie, Je vous y renvoie. Mais Athalie a été composée pour le théâtre, nous sommes au théâtre, je suis un homme de théâtre, je ne vous parlerai donc d' Athalie qu'au point de vue du théâtre... Je vous montrerai comme c'est vivant, comme c'est « en scène », et que c'est aussi bien fait que le Courrier de Lyon ou Roger la Honte.., Et c'est peut-être mieux écrit.

« Je ne vous raconterai pas les événements an té-

rieurs à Taction de la pièce. Au temps de Racine, on savait très bien son histoire sainte ; à présent, on ne la sait plus; mais ça n'est pas du tout nécessaire pour comprendre i4^^a/ie. La pièce elle-même nous apprend, à mesure, ce que nous avons besoin •de savoir.

& Deux royaumes rivaux : Israël et Juda. La vieille Athalie, qui est dlsraël, mais qui a épousé un roi de Juda (mort depuis), a fait massacrer, par -vengeance et par politique, tous les princes ses petits- fils. Bref, elle a fait son Deux Décembre. Elle règne sur Jérusalem. Elle a cependant laissé vivre les prêtres, partisans de Juda, à condition qu'ils restent dans leur temple.

« Elle ne sait pas qu'un des petits princes a été sauvé du massacre, et que le grand prêtre Joad d'élève dans l'ombre du sanctuaire.

« En réalité, ce sanctuaire est un énorme palais où vivent des régiments de lévites, — et des femmes, naturellement. Le temple de Jérusalem, c'est comme qui dirait un Vatican, plus vaste encore, en face •d'un tout petit royaume d'Italie.

« Depuis longtemps, Joad guette le moment favorable. Il a attendu que le petit prince eût fait sa première communion et qu'il fût capable de monter à cheval. Car qu'est-ce qu'un prétendant qui ne monte pas à cheval ?

c Joad a songé à tout. Quand on conspire, il est important de savoir si on aura Tarmée pour soi, si

les soldats sortiront de leurs casernes. Il a donc con îervé des intelligences avec le général Abner,

' — lequel en manque totalement, d'intelligence. Mais c'est ce qu'il faut. Au moment du coup d Etat,

^ Abner a laissé faire et a gardé son commandement. Il n*a pas donné sa démission, car on ne donne sa démission que pour avoir mieux que ce qu'on a. Mais le brave homme est un peu clérical. Il garde à la race de David la fidélité du souvenir. Et de temps en temps, il vient causer avec le grand prêtre. « Justement, le voici qui arrive :

— Oui^ je viens dans son temple adorer l'Etemel, etc.

Car Abner est un soldat qui parle très bien. Pendant toute la pièce, vous l'en tendrez faire de grandes phrases sur des lieux communs. Au fond, voici ce qu il y a. En le voyant venir, dès avant Taurore, Joadlui dit :

c — Gomment I vous ici, général ! A quatre heures du matin 1 Qu'est-ce qui se passe donc ?

« Là-dessus, le brave militaire sort son développement : a Oui je viens dans son temple... » Et quand il a terminé :

a — Ça va mal, vous savez? Ça va très mal.

Depuis quelque temps, la reine est très montée contre vous.

« Joad répond par un peu de rhétorique sacerdotale:

« — Celui qui met un frein à la fureur des flots, etc.

Puis, il tâle le général. Il lui reproche son oisive vertu ; il lui rappelle que Dieu demande des actes. « — Vous me la baillez belle I réplique Abner. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse ? Ah ! c'est fini, allez I bien fini 1 Dieu même ne veut plus rien faire pour nous.

« Joad riposte par une liste de miracles. Cela ne prend pas.

a — Vous n'avez pas de prétendant, fait remarquer le général. Ah ! si vous aviez un prétendant !... « —Eh bien?* « — Ahl alors!...

« Et, comme il croit que ça ne l'engage à rien, il se répand en protestations d'amour et de dévouement. Joad se garde bien de confier son secret à cet imbécile qui bavarderait et qui ferait tout manquer. Il se contente de lui dire :

« — Général, ces sentimens vous honorent. Revenez me voir tantôt, j'aurai quelque chose à vous dire.

« Et le général sort, sans avoir rien compris. «Entre alors Josabeth. Josabeth, c'est la grâce, la tendresse, le sourire mouillé de cette sombre et inhumaine tragédie. C'est M^^® Antonia Laurent qui joue Josabeth. Ah ! mes enfants, qu'elle est jolie dans ses voiles blancs et lilas ! Et quels beaux yeux! Vous verrez ! non, mais vous verrez ! •

( J'ajoute, pour mon compte, que M^^* Antonia Laurent est, en effet, la plus ravissante abbesse de

Jouarre qu'on puisse voir et qu'elle dit ce rôle de la femme du grand prêtre avec beaucoup de charme et de sensibilité.)

« — Le moment est venu, lui dit Joad, il faut parler, il faut agir. — Et, comme Josabeth est le seul personnage de la pièce à qui il dise à peu près sa pensée, il ne lui cache pas que si le coup réussit, il espère bien que le gouvernement de Joas sera le gouvernement des curés :

Il faut que sur le trône un roi soit élevé

Qui ee souvienne un jour qu'au rang de set ancêtres

Dieu Va fait remonter par les mains de ses prêtres.

c Et en avant les chœurs et la musique ! Ces chœurs d'Athalie, on nous disait dans le temps et on vous dit peut-être encore que c'est le chefd'œuvre de la poésie lyrique. Ça n'est pas vrai I C'est ce que Racine a jamais écrit de plus faible. Mais la musique! ah! la musique! cette musique de Mendelssohn I Ce n'est pas qu'elle soit très exactement appropriée à ce terrible drame. Mais elle est charmante en elle-même, elle est printanière, c'est la musique d'un homme bien portant. Et les solistes ! vous les entendrez. 11 y en a une, M"° Montaland, qui vousa une de ces voix!... Et Lamoureux! quel chef d'orchestre I

c Cela, c'est l'exposition, très belle, mais un peu en discours. A partir d'ici, tout est « en scène »,

«comme disent les hommes dethéàtre. C'est-à-dire •qae les caractères et tous les sentiments des personnages se tradaisent par des mouTements exté- TÎearSy parlent aux yeax. Us se font connaître en agissant.

« Le petit Zacharîe arrive, tout éperdu, tout frémissant d'indignation et de colère, et conte -qu^Athalie elle-même est entrée dans le temple au beau milieu de la cérémonie. Vous entendrez M*^' Weber. Elle dit tout ce récit avec une énergie et une vivacité remarquables. »

(Je m'associe à cet éloge. Avec ses grands yeux ardents, sa maigreur fine de jeune Arabe, sa mimique rapide et singulièrement expressive, M^^* Weber a bien Taîr d'un petit fanatique de là-bas, d'un joli Madhi adolescent. )

« Tout à coup, elle parait, elle, l'ennemie, le monstre... Cette entrée est une des plus belles •choses qui soient au théâtre. La terrible reine descend les marches, fardée, couverte de bijoux barbares, lourde d'étoffes précieuses, — majestueuse •et sinistre, telle enfin que vous verrez M"' Tessandîer. Seulement, elle n'est pas assez nerveuse, assez hagarde... Porel devrait lui dire... Rachel était plus troublée, plus en désordre ; elle laissait -s'échapper de son diadème une grande mèche grise «qui flottait. Elle avait raison.

a Que vient donc faire Athalie?...

« Ah ! Quelle admirable figure que celle de cette

vieille reine ! Athalîe est une sceptique et une politique. (Ici, je ne me rappelle plus bien les développements. } Mais voilà I elle est arrivée à la période critique où se perdent presque toujours les auteurs de coups d*Etat. Au début, ça va très bien. Le peuple, à qui Ton a apporté la paix et tous les bienfaits d'un gouvernement fort, est content et ne demande rien avec. Mais peu à peu une nouvelle génération grandit, animée d'un esprit différent. Les biens dont on jouit, on n'en sent plus si bien le prix, et on désire ceux qu'on n'a pas. Une opposition se forme... C'est justement l'heure où les gouvernements qui se sont établis par la violence lâchent un peu les rênes, n'ont plus l'énergie des commencements. Tout à l'heure, Athalie fera dire aux prêtres par Mathan :

Vivez, solennisez vos fêtes sans ombrage.

Bref, c'est le moment où l'empire se fait libéral et accorde la liberté de la presse.

c Pourtant, Athalie a des inquiétudes. Elle est bien à peu près sûre d'avoir supprimé tous les c neveux de David » : mais elle craint un faux Louis XVIL

c Cet état d'esprit, Racine l'a exprimé, selon la poétique du temps, par le Songe d' Athalie.

« Donc,la reine se méfie. Mais elle n^aplus la décision d'autrefois... Ah 1 si elle en croyaU Mathan 1...

•»o IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

« Ce Mathan a été autrefois du parti de Jada. Tl y était le rival de Joad. Joad ayant été nommé grand prêtre, Mathan a reconnu qu'il n'y avait plus d'avenir pour lui dans l'opposition et a passé au gouvernement , armes et bagages. Mais tandis qu'Athalie et ses complices, un peu vieillis et fali^ gués, hésitent, mollissent, inclinent à des concessions, Mathan, tout chaud de son apostasie, apporte avec lui, dans toute sa pureté, l'ancien esprit de l'empire autoritaire. Mathan, c'est Clément Duvernoy. 11 est pour les moyens prompts et radicaux. Il propose de supprimer l'enfant suspect»

c Sur quoi Abner fait des phrases selon sa coutume. Il parle d'humanité. 11 s'étonne naïvement qu'un prêtre, un ministre de paix n'ait pas horreur du sang et que ce soit lui^ un vieux soldat npurri; dans les carnages, qui prête sa voix aux malheureux. .. Athalie envoie cet imbécile chercher l'enfant. Puis elle charge Mathan du soin de faire consigner les régiments dans leurs casernes.

« Josabeth, toute tremblante, amène Ëliacin et* Zacbarie ; Abner ne manque pas cette occasion de placer encore une sottise :

Princesse, assurez-vous, je les prends sous ma garde,

dit-il à Josabeth avec un geste avantageux. « Sous ma garde ?» Et si Athalielui donnait l'ordre d'arrêter Joas et Joad et toute la prêtraille, que ferait-il?

U les arrêterait parfaitement bien, soyez-en sûrs, — avec quelques belles phrases sur les devoirs du soldat. Ça rappelle tout à fait Ghangarnier qui, le matin, disait avec noblesse: « Représentants, délibérez en paix, • et qui, le soir, couchait à Mazas.

« Interrogatoire d'Eliacin. Joad écoute, caché derrière un rideau. Au fond, il est assez tranquille, car le petit prince ignore sa naissance, et on ne lui a appris que des phrases de catéchisme et quelques pieux axiomes, de ces choses vagues qu'il devra débiter plus tard, quand il jouera son rôle de roi très chrétien.

« Mais l'enfant est gentil. La vieille reine est touchée de sa grâce. Une idée lui vient ; elle n'a pas d'héritier : si elle prenait ce petit chez elle ? Ce serait une solution...

« Voltaire ne comprend pas que Joad ne saisisse pas au bond la proposition d'Athalie. Car que veut Joad? Que Joas règne. Eh bien, il régnerait après sa grand'mère : cela arrangerait tout. — Mais la vérité, c'est que Joad ne tient pas précisément à ce que Joas règne : il tient à régner lui-même comme premier ministre du petit roi, ce qui est un peu différent.

« Le petit fanatique repousse avec horreur les offres de l'ennemie. U a des réponses de catéchisme qui se trouvent être des affronts sanglants à la vieille reine... Elle s'en va furieuse, en criant :

a — Vous aurez bientôt de mes nouvelles.

« El Abner, — qui d'ailleurs n'a pas eu à bouger ni à dire un mot, et k qui personne n'a fait attention, — Abner, très digne et se rengorgeant comme sH avait sauvé le Capitole, dit à Josabeth :

Je vous l'avais promis ; Je vous rends le dépôt que vous m'aviez commis»

Gela est impayable. »

Je passe (car la place me manquerait) le commentaire très gai et très fin de M. Sarcey sur la série de scènes où Mathan, envoyé par Athalîe, essaye de faire parler la candide et sincère Josabeth et oCi Joad, survenant fort à propos, le met à la porte avec d'abominables imprécations.

c Dès lors, continue M. Sarcey, il n'y a plus à reculer, Joad a distribué des armes à ses bataillons de lévites ; il a fait fermer les portes du temple (souvenez-vous que le temple est une espèce de forteresse). Il demande à Tun de ses lieutenants ce que fait le peuple pendant ce temps-là.

« ^ Disparu, le peuple ! répond Azarias. Il a vvêur^ il se cache dans ses maisons.

4, Muis Joad sait bien, en grand politique qu'il est, v^ti^ U foule sera pour le plus fort :

'Vmi*»v 'i'iohe, en effet, et né pour l'esclavage,

.Uv^«i yNMiti** Dieu seuil Poursuivons notre ouvrage. -

t Est-ce beau, ce Poursuivons notre ouvrage I «Donc les lévites sont là, tout prêts. Ils savent, très bien qu'ils peuvent tous y laisser leur peau. Il s'agit, pour les faire marcher jusqu'au bout, de^ leur frapper Timagination. Et c'est pourquoi Joad se met à prophétiser.

c Mon Dieu ! je ne dis pas que Joad soit de mauvaise foi ni qu'il joue la comédie. Sait-on d'ailleurs, chez ces grands politiques, où finit la sincérité et où commence l'artifice ? S'il vaticine, c'est qu'à ce moment solennel il se sent réellement inspiré de Dieu. Seulement, soyez sûrs que, s'il ne l'était pas, il vaticinerait tout de même. Ce qu'il dit dans S09. délire, ce sont des choses vagues et sonores, parexemple :

Cieux ! répandez votre rosée Et que la terre enfante son Sauveur I

Cane veut rien dire....

(Ici, j'éprouve le besoin de vous rappeler que jerapporte fidèlement les propos audacieux de M. Sarcey.)

« Ça ne veut rien dire, ça n'a pas plus de sens que le mot fameux : a Du haut de ces Pyramides, quarante siècles vous contemplent ! d Mais c'est avec ces grands mots qui ne signifient rien qu'on a toujours conduit les hommes.

« Et il faut aussi frapper leurs yeux... Il faut cou-

ronncr Joas. Pour graver profondément ces choses dans l'esprit du petit prince, Joad, très solennel, s*assure une dernière fois de ses bons sentiments : « — Quels sont les devoirs d'un roi? — Joas récite sa petite leçon. — Très bien, mon enfant. — A quel roi voudriez-vous ressembler? — A David. — Très bien, mon enfant. — Ainsi vous n'imiteriez pas Joram ni l'impie Ochosias ? (notez qu'Ochosias est le propre père du petit). — Oh! — Très bien, mon enfant. » El il le couronne, et il appelle les lévites. Coup de théâtre. Discours du trône. Harangue aux lévites. C'est superbe !

« Et le petit roi, très bien dressé, dit des choses gracieuses à tout le monde et distribue des poignées do main...

u Tout à coup arrive Abner. La vieille Athalie (elle baisse décidément !), après avoir fait mettre à Mazas Téloquent général, s'est ravisée. Elle l'envoie porter ses dernière propositions. Qu'on lui livre Eliacin et les trésors qu'elle croit amassés dans le temple, et elle laissera les prêtres tranquilles.

c Alors le grand prêtre a une idée, une idée d'une oanaillerie magnifique. (Je vous rappelle de nouveau que ce n'est pas moi qui parle. )

«... Il dit à Abner, avec bonhomie:

« — Voyons ! qu'est-ce que vous me conseillez, vous ?

« — Dame I il n'y a pas à hésiter. Si vous refusez, elle mot tout à feu et à sang... Au reste, qui

RACINE. 6i

sait?... ça sera peut-être le boDheur ae cet enfant.

t — C'est votre avis ? Eh bi:n, je le suivrai. Que la reine vienne ici, et on lui montrera ce fameux trésor de Notre-Dame... Qu'elle vienne... avec une petite escorte... Cen*estpas la peine, n'est-ce pas ? d'amener ici un régiment et d'effrayer ces jeunes filles et ces sacristains inoffensifs ? Enfin, arrangez ça. J*ai confiance en vous... Et quant à l'enfant. . . vous me direz vous-même s'il faut le lui livrer.

« — A. pas peur ! répond le général qui éprouve continuellement le besoin de rassurer les gens. Il s'en va, très content de lui. Nous devinons ce qu'il va dire à Athalie : « C'est arrangé. Ça a marché tout seul. Quand je vous le disais ! Ils vous attendent, ils vous livreront tout ce que vous voudrez... Prenez une petite escorte... pour la forme, car ils ne sont pas dangereux, les pauvres gens... jd, bref, ce qu'il disait à Josabeth :

Princesse, assarez-vous, je vous prends sous ma garde I

« Ce pendant que Joad pousse ce cri superbe et terrible :

Grand Dieu, voici ton heure, on t'amène ta proie !

Athalie vient, en effet, la menace à la bouche. On lire le rideau. Suprême coup de théâtre. Le roi Joas

apparaît sur son trône. « — Lâche I tu m'as trahi ! » dit Athalie à Abner. Le pauvre homme bafouille. « — Alors, si tû ne m'as pas trahi, venge-moi ! — Sur qui? Sur Joas! Sur mon maître 1 » L'armée a levé la crosse, la révolution est faite.

Ce que je ne puis rendre, c'est l'accent, le ton, le geste. Qui n'a pas entendu M. Francisque Sarcey, ne le connaît pas. Il déborde d'allégresse et de force. Cet homme d'un si rare bon sens est aussi un homme d^imagination hardie et d'inépuisable humour. Tous ces personnages lointains du théâtre classique, il les repétrit de ses gros doigts, il les déforme peut-être : mais comme il les fait vivre !

Seulement... ô Racine, âme pieuse et si profondément chrétienne, doux janséniste, toi qui traduisis les hymnes du bréviaire romain et qui écrivis l'histoire de Port-Royal, toi qui assistais tous les jours à la sainte messe, toi qui pleurais de joie aux vêtures de tes filles et qui adoras ton roi jusqu'à en mourir... qu'as-tu pensé, là-haut,de ce commentaire d' Athalie ? Que de choses ce vieux voltairien t'a fait dire, auxquelles tu n'avais jamais songé I...

Cela, M. Sarcey le sait mieux que personne. Il répondrait, j'imagine, que ces choses auxquelles Racine n'a peut-être pas pensé sont pourtant bien dans sa tragédie ; et qu'il les y a mises — avec plus ou moins de préméditation — tout simplement parce qu'il est un des poètes qui ont le mieux connu les hommes.

Oui, Athalie est la plus profonde des tragédies politiques. Mais M. Sarcey ne nous a pas dit, et n'a pas voulu nous dire, que c'est aussi la plus belle des tragédies chrétiennes. Il resterait donc à la reprendre dans un esprit de foi ou tout au moins de religieuse sympathie. Et je crois bien que, considérée ainsi, elle grandirait encore ; car ce qui s^agite dans ce drame, ce sont les destinées mêmes d'une des principales religions de l'humanité et de celle où, après tout, nous avons été encore nourris. Songez un peu qu'Eliacin est l'aïeul du Christ... Si nous n'étions venus « trop tard dans un monde trop vieux », Athalie serait vraiment pour nous ce que iut pour les Athéniens VOrestie ou Œdipe àColone: le drame national et religieux par excellence. Je ne puis développer aujourd'hui ces indications, qui au surplus ne sont pas neuves ; mais je profite de l'occasion pour vous signaler l'excellente édition d' Athalie qu'un de nos universitaires les plus vénérés, M. Jacquinet, vient de faire paraître à la librairie Belin. Les commentaires y sont des plus intéressants, quoique respectueux.

MARIVAUX

MiTi^iiES CLASSIQUES DE l'Odiîon : VEpteuvo^ comédie en

un acte, de Marivaux

19 novembre 1888.

J'ai fait jeudi dernier, à TOdéon, une découverte : celle de la cruauté de Marivaux. Je ne raille point. L Epreuve est une fantaisie charmante et légère ; les personnages, qui sont vrais ^ ne sont cependant pas trop réels^ et Faction ne se passe pas très loin du pays bleu. Eh bien, il y a dans V Epreuve^ — à condition de se laisser prendre aux choses, d'y aider même un peu et de s'être dit d'avance : « Je veux des impressions, et j'en aurai 1 » — il y a dans l'Epreuve un moment, un bon moment où le cœur se serre, oui, en vérité, se serre comme si c'était une tragédie, et où Ton éprouve un chagrin ! et où Ton est dans une colère !... Ah I pauvre petite Angélique! Ah! méchant, orgueilleux, féroce Lucidorl Et l'on sent combien est juste ce que d'habiles gens ont dit maintes fois : à savoir qu'à certaines minutes. Racine et Marivaux, c'est presque la même chose.

Vous VOUS rappelez le sujet ? Lucidor, qui est gentilhomme, aime Angélique, une petite bourgeoise. Il sent bien qu'elle Taime aussi ; mais, avant de lui demander sa main, il veut s'assurer que ce n*est pas surtout pour sa noblesse et pour sa fortune qu'elle l'aime. Dans ce dessein, il lui propose pour mari ua sien ami, également riche et de bonne maison. C'est son valet Frontîn qu'il a déguisé en gentilhomme pour la circonstance. Si Angélique l'accepte, c^est donc qu'elle n'aimait pas sincèrement Lucidor.

Dès les premiers mots, Angélique croit que Lucidor s'offre lui-même sous une forme détournée : « Quel homme est-ce ? » demande-t-elle.

LUCIDOR : Il est de mon âge et de ma taille.

ANGÉLIQUE : Bou ! c'cst cc quc je voulais savoir.

LUCIDOR : Nos caractères se ressemblent ; il pense comme moi.

ANGÉLIQUE : ToujouTS de mieux en mieux. Que je l'aimerai I

LUCIDOR : C'est un homme qui n'a ni ambition ni gloire, et qui n'exigera de celle qu'il épousera que son cœur.

ANGÉLIQUE (riant) : Il l'aura, Monsieur Lucidor ; il l'aura, il l'a déjà ; je l'aime autant que vous, ni plus ni moins. »

Et le misérable, qui ne peut pas ne pas s'apercevoir de la méprise de cette innocente, s'applique à laprolonger: «Vous aurez aussi son cœur, Angélique, je vous assure ; jele connais ; c'est tout comme s'il

MARIVAUX. 67

Yoas le disait lui-mêrpe. » Là-dessus il lui présente Frontin : t C'est lui, c'est ce mari pour qui vous êtes si favorablement prévenue. » Et le bourreau a le courage d'ajouter cette cruauté inutile : « Mon ami m'a apporté aussi le portrait d'une jeune et jolie personne qu'on veut me faire épouser à Paris. • Et il lui montre ce portrait : a Jetez les yeux dessus : comment le trouvez-vous? »

— « Je ne m'y connais pas », dit Angélique d'une voix mourante. L'atroce Lucidor insiste : « Etes-vous contente ?» Et alors la pauvre chère petite, sans répondre, tire la boîte de bijoux qu'il lui a donnée un instant auparavant, et la lui rend sans le regarder.

L'épreuve n'est-elle pas faite ? Et n'est-elle pas décisive ? Ne sait-il pas maintenant tout ce qu'il voulait savoir ? Qu'attend-il encore, ce faiseur d'expériences ?

Lucidor est un curieux, et la curiosité est impitoyable. Il ne lui suffit pas de se savoir aimé. Il faut qu'Angélique souffre et pleure à cause de lui, parce que c'est une chose adorable que la douleur d'amour chez une jeune fille, et qui se traduit par des mouvements et des mots si spontanés, si gentiment inconscients et déraisonnables, — et aussi par des airs de visage, des attitudes, des troubles extérieurs si délicieux à observer I II faut donc •qu'Angélique repousse Frontin avec colère ; il faut qu'elle soit abîmée de confusion, que tout son

sang TÎerge empourpre son joli visage à la pensée qu^elle a pu paraître aimer un homme qui ne Taimait pas ; il faut qu'elle ait envie de battre Lisette, parce que Lisette a lu dans son cœur ; il faut qu*elle malmène maître Biaise ; puis, qu'elle lui offre sa main rageusement ; puis, qu'elle Tenvoie promener de nouveau... Et, pendant ce temps4à, Lucidor fait celui qui n'y comprend rien. Il prolonge et renouvelle quatre ou cinq fois l'épreuve, pour le plaisir. C'est un spectacle qu'il se donne. Et il croit aimer I Comme si cet égoïste divertissement de psychologue et de dilettante, comme si ce a dédoublement » affreusement littéraire n'était pas ce qu'il y a de plus propre à tuer l'amour chez ceux qui s'y exercent, — et souvent aussi chez ceux aux dépens de qui se pratique cet exercice impie !

Oui, lorsque Lucidor, jugeant qu'il s'est assez diverti, se jette enfin aux pieds d'Angélique en lui disant : « Quand vous auriez pensé que je vous aimais, quand vous m'auriez cru pénétré de l'amour le pi us tendre, vous ne vous seriez pas trompée », un mouvement assez naturel, ce serait qu'Angélique lui répondît : « Eh bien donc, c'est moi qui ne vous aime plus à cette heure. Vous m'avez trop fait souffrir, et cela volontairement, et sans nécessité. Et surtout vous m'avez prise pour votre jouet. Vous m'avez, en somme, traitée de haut» comme une petite créature qui vous serait fort inférieure. Or, si j'étais savante, je vous rappellerais

iMAftIVAUX. 69

que ce qu'on a dit de l'amitié : Aut invenit pares, aut facit, on le pourrait dire aussi du véritable amour : il crée l'égalité entre ceux qui aiment. Je ne suis qu'une humble petite fille ; mais si vous m'aimiez bien, jamais vous ne m'auriez traitée ainsi. Votre curiosité hautaine m'a plus gravement oftensée que ne l'eût fait votre jalousie, ou votre inconstance, ou même votre trahison... Adieu, Monsieur Lucidor» Si par hasard vous m'aimez un peu malgré tout, vous vous consolerez aisément. Vous n'aurez qu'à écrire sur votre aventure un roman analytique, à la Bourget. d Ainsi pourrait parler Angélique, et je goûterais assez ce dénouement... Au fait, celui de Marivaux ne me déplaît pas non plus, du moins par la suite que j'y entrevois. Qu'ils s'épousent donc 1 Angélique se souviendra, et, dans un an ou deux, vous verrez que ce sera elle qui fera des expériences !

Je veux bien vous avouer maintenant que j'ai exagéré quelque peu la férocité de ce joli « Saxe » qui a nom Lucidor et les griefs de cet exquis biscuit de Sèvres qui s'appelle Angélique. Il reste ceci, que cette petite comédie d'amour est douloureuse, vraiment douloureuse, pendant cinq minutes ; et c'est bien pour les raisons que j'ai dites, encore que je les aie grossies par amusement. Si innocent que soit l'artifice de Lucidor, si peu qu'il dure et si délicatement qu'il soit mené, on y peut assurément surprendre comme le premier germe des curiosités

et, finalement, des cruautés amoureuses du dixhuitième siècle, quelque chose de ce qui fera le dangereux intérêt des romans de Crébillon fils et du livre de Laclos. L'Epreuve est bien de ce siècle où Tamour a été le plus tendre et le plus passionné, mais aussi le plus impitoyablement curieux. Il y a déjà un tout petit Yalmont dans Lucidor.

i'uéATBB-LiBBE ANCIEN : Isabelle grosse par vêrtv^ farce ea an 2~>t, attribuée à FagaD. — Le Dicorccy farce en troii actes, de Renard. — Arlequin poli par Vaviour^ féeriaen un acte, de Marivaux. — Le Marc/uind de fil.... farce en un acte, dm 1 humas Gueulieite.

i« ayril 1889.

Au moins je vais toucher une étrange matière. ••

et j'hésite au moment d'entretenir d'honnêtes gens de telles incongruités. Mais, je n*ai pas le choix ; la soirée du Théâtre-Libre a été la seule nouveauté de la semaine. Le devoir commande : je m'exécute en gémissant.

Vous savez que le commandant Vallée et M. Guillaume Livet se sont donné la tâche d'exhumer pour nous, tous les mois, quelques-unes des « curiosités » dramatiques des deux derniers siècles, petites comédies, farces et parades. Or, autant nos pères avaient le goût sévère et même étroit quand il s'agissait de haute littérature et de « genres » officiels et classé^^ autant, lorsqu'ils ne cherchaient qu'à se diveriîr

après boire, ils avaient Testomac robuste et faisaient peu les renchéris. MM. Livet et Vallée devaient donc rencontrer, dans leurs fouilles à travers Vancien répertoire carnavalesque et forain, des monuments d'une épouvantable gaieté, d'une gaieté épaisse comme une soupe d'Auvergnat. C'est une de ces larges bouffonneries littéraires qu'ils ont, cette fois, pieusement ramenée au jour. Il faut avouer 'qu'ils ne nous avaient point pris en traîtres. Je trouve sur le programme ce loyal avertissement :

• La pièce, le Marchand de m... répond absolument à son titre. Nous l'avons mise à la fin de notre représentation pour que les personnes qui se devraient choquer des mots grossiers puissent se retirer auparavant, après avoir assislé à la plus grande partie du spectacle. »

Il est vrai que MM. Livet et Vallée ajoutent insidieusement :

1 Nous ferons remarquer, toutefois, que le Marchand de w..., recueilli des parades de foire par Thomas-Simon GueuUette, a d'abord été joué sur son théâtre par l'auteur, puis à la cour de France, chez le roi de Pologne, chez Monsieur. »

Sur quoi nous nous sommes dit : « Ne soyons pas plus dégoûtés que le roi de Pologne et le roi de France, qui étaient d'aussi bons gentilshommes que nous », et nous sommes restés, bravement. Il y en mêmequine sontvenus que pour la fin du spectacle, attirés par l'odeur. Et nous avons ouï tout du long

les facéties stercoraires de rexcellent magistral Gueullette, — et, bien qu'elles fussent à la fois d'une simplicité enfantine et du fumet le moins ragoûtant, nous avons ri tout de même, et cela est un grand mystère.

Rire fort innocent, en tout cas, et, pour ainsi dire, antérieur à la pensée, à Fart et à la littérature. Vous avez pu remarquer que les plaisanteries dont il s*agit ici sont les premières que comprennent et apprécient les tout petits enfants, et quelles mettent presque toujours en joie les jeunes filles vraiment ingénues. D'où vient cette puissance hilarante des évocations scatologiques ? C'est peut-être, d'abord, que tout ce qui rabat nos prétentions de f faire Tange » est forcément comique en soi. C'est donc une idée plaisan te, dans son ironie rudimen taire et accessible à tousles esprits, que l'idée de celte éternelle égalité chimique où viennent se confondre — par en bas — Alexandre et le dernier des portefaix, Cléopâtre et la plus laide des gotons, et tous les animaux de la création, depuis les hommes de génie jusqu'aux mollusques. D'autre part, Timage des basses fonctions corporelles s'associe d'elle-même à celle d'une vie animale aisée, copieuse, épanouie, L*épopée de Rabelais, pleine de mangeailles et de buveries, est pleine aussi de ce qui suit les buveries elles mangeailles ; et, si, dans un chapitre célèbre, Pantagruel traite si joyeusement des différentes façons de s'essuyer... les mains, c'est qu'ils se sou-

vient du plaisir qu'il a eu à les promener dans les plats.

Et c'est pourquoi nous avons accueilli avec une bruyante indulgence la farce de cet écrivain familier, au nom et au prénom également fatidiques, et qui paraissent liés Tun à Vautre comme TefTet à la cause : Thomas Gueullette. Le titre de son œuvre ne nous avait point trompés, et le vocable qui donne à ce titre tant de saveur abonde, au cours d*un dialogue sans façon, sur les lèvres de ses personnages. U parait cependant que M. Guillaume Livet en avait ôté ; mais il en restait assez pour satisfaire les plus exigeants. Voici Tintrigue en deux mots :

Gilles aimeCatin ; mais Gatin ne veut point de lui parce qu'il n'a pas le sou. Alors Gilles cherche un métier qui Tenrichisse, mais il n'en voit aucun qui lui plaise, car dans tous il faut se donner de la peine.

Arrive Arlequin, roulant une barrique et portant un pot ; dans le pot, il y a du miel ; daûs la barrique, je ne puis vous dire ce qu'il y a.

— Hé ! dit Arlequin à Gilles, .prends mon métier t Fais-toi marchand de...

— Cela se vend donc ?

— Très cher ! Tu vas voir.

Arlequin swine à la porte de l'apothicaire, et lui fait goûter du miel qui est contenu dans le pot. L'apothicaire le trouve excellent, veut acheter le pot et la barrique, en offre cinq écus. Arlequin en demande sept et finit par toper à six.

— Ahl songe le doux Gilles, quel joli métier, facile et lucratif ! » Et bientôt nous le voyons reparaître, roulant, lui aussi, une barrique pleine. Mais, dans rintenralle, l'apothicaire a découvert la fourberie d^ Arlequin ; et, lorsque Gilles lui propose sa marchandise, il Taccable d'injures et le roue de coups de bâton.

Puis, Catin survient, déclare à Gilles qu*il est par trop benêt, et tombe dans les bras de Léandre.

Moralité : C'est tout de même fâcheux d'être bête. Si Gilles était un peu roué, avec le métier qu'Arlequin lui a mis dans la main, il serait peut-être ministre à l'heure qu'il est.

J'ai tort, je le sens bien, de tant insister sur ces gentillesses (encore qu'elles aient, chez nous, un caractère éminemment national). Car si, comme le veut la croyance populaire^ cela porte bonheur de s'être trouvé en contact avec la barrique de Gilles, il est dangereux de s'en vanter, ainsi que nous l'apprend une fable inédite, et qui n'est point du chevalier de Florian.Nous intitulerons cette fable, si vous le voulez bien, le Moineau, VOurs et le Chasseur, et je m'en vais vous la résumer très brièvement.

Aux environs du pôle Nord. De vastes champs de neige. Un pauvre petit oiseau, mourant de faim, volète deci delà, cherchant en vain sa pâture. Un ours énorme vient à passer par là. Et je ne sais ce que cet ours laisse derrière lui, mais le petit oiseau 86 précipite sur ce festin inattendu, et s'en donne l

.7« IMPRESSIONS DE THÉATBE.

Après quoi, il s'eavole en chantant à. tue-tête... Joie imprudente! Attiré par ce tapage, un méchant chas- ;seur aperçoit Toiseaù, et l'abat d'un coup de fusil.

Moralité : Quand vous en aurez mangé, n'allez pas le crier sur les toits.

Si vous voulez mettre cette fable en vers, je vous la donne pour rien, comme on me Ta donnée. Ce serait un excellent sujet pour un vieux monsieur, membre de TAcadémie d'Ëtampes. Gela pourrait commencer ainsi :

C'était aux bords glacés où régnent les frimas.

La neige au loin couvrait la terre.

Un tout petit oiseau, pèlerin solitaire, Voletait au hasard, triste et ne trouvant pas Le moindre grain pour son repas.

Dans un repli du blanc linceul, hélas I Il s'abattit, faible et malade.

Vint à passer un plantigrade, Hôte velu de ces climats...

Vous pouvez continuer, si le cœur vous ea dit.

Admirable variété des génies et des races ! Nous avons vu, Tan dernier, un confrère de Gilles. Vous vous rappelez que le vieil Akim, dans la Puissance des ténèbres^ faisait exactement le même métier que le héros de GueuUette. Mais avec quelle pieuse gravité il le faisait 1 11 en tirait des réflexions évangéliques. Il s'indignait de la propreté des gens de la ville... L* c âme russe s est bien étonnante. Elle fourre du mysticisme partout !...

. Des roses! Oh! rendez-nous le parfum des roses!... Heureusement, voici venir Marivaux, a marchand de fleurs. > Le contraste est radical entre la farce de Gueullette et cette délicieuse féerie d* Arlequin poli par Vamour, C'est, je crois,^ après sa tragédie d'Annibal, la première œuvre de Marivaux. Et c'est peutêtre la plus purement poétique, malgré l'excès d'esprit, et celle où le caprice est le plus libre ; il y a trois changements de lieu, des lutins, un anneau qui rend invisible. (On a un peu trop simplifié tout cela, l'autre soir, au théâtre ancien.) Une fée a emmené dans son royaume Arlequin dont elle est éprise. Elle a beau lui faire mille agaceries : il ne comprend point ce que la fée veut de lui, car il est slupide, et il la rebute, car il est fort mal élevé. Mais Arlequin rencontre la bergère Silvia, et peu à peu il se déniaise, et les idées lui viennent avec l'amour. Il y a là des détails d'une ingénuité un peu mignarde, mais si gracieuse ! Arlequin trouve Silvia jolie ; il la caresse, il veut Tembrasser. La bergerette se dérobe doucement. « Voyez-vous, mon petit amant, lui explique-t-elle, les baisers sont bien meilleurs quand ils n^ont pas été accordés tout de suite. Ecoutez-moi. Vous allez me demander un baiser. Moi, je vous dirai que je ne veux pas, et pourtant je voudrai bien. Ou encore vous me demanderez si je vous aime; et moi je répondrai que je ne vous aime pas, mais ce ne sera pas vrai... Essayons ! » Et alors Arlequin dit : « M'aimez-vous ?» Et Silvia,

tout en lui coulant en dessous le regard le plus tendre, répond : « Hélas ! non I » Mais, bien qu'il soit convenu que cela n*est qu'une feinte, le bon Arlequin est pris de peur, et le gentil niquedouille à losanges se met à pleurer...

Tout de même, il commence à se faire à ce jen, quand la fée surprend nos deux amoureux. Elle est furieuse. Quoi donc ? Arlequin s'est- il moqué d'elle ? ou bien n'est-ce qu'avec elle que ce joli garçon manque d'esprit ? Elle prend Silvia à part et lui commande de repousser Arlequin : « Sinon^ ^joute-t-elle, je le ferai mourir. » D'un autre côté, elle apprend à Arlequin que Silvia le trompe et qu'elle aime un berger. Puis, elle laisse ces deux pauvres enfants en présence... (Tout à fait la machination de Néron au troisième acte de Britannicm !)

Mais le rusé Trivelin, valet de Merlin Penchanteur qui était naguère amant de la fée, voulant venger son maître de l'infidélité de cette capricieuse personne, prend le parti d'Arlequin et de Silvia, et vient à leur secours. Stylés par lui, Arlequin et Silvia jouent la comédie de la rupture ; puis Arlequin fait semblant d'aimer la fée ; et, comme elle est alors sans défiance, il lui prend sa baguette, ce qui la met en son pouvoir.

Cela est exquis d'ingénuité artificielle, si j'ose dire, et de simplicité tarabiscotée. Si les bergers et les bergères des trumeaux d'antan savaient parler, nous entendrions les dialogues d'Arlequin et de

Silyîa. On songe à chaque instant : « Mon Dieu I t comme il faut avoir de l'esprit pour trouver de ces naïvetés-là 1 »

Arlequin poli par Vamour me rappelle une autre précieuse bagatelle de Marivaux, la Dispute. Un jour, ^ à la cour d'un prince du pays des rêves, on agite cette question : f Lequel, de Thomme ou de la femme, est le plus naturellement infidèle en amour ?< Il faudrait, pour savoir cela, observer des âmes toutes neuves, non encore altérées par la civilisation. Justement le feu roi a eu l'idée de prendre deux couples, composés chacun d*un garçon et d'une fille, et de faire élever chaque couple à part, dans la plus entière solitude. 11 n'y a donc qu'à laisser les deux couples se voir et le naturel agir.

D'abord les deux filles se rencontrent, et elles se détestent immédiatement. Puis les deux garçons font connaissance, et ils deviennent aussitôt amis. Chaque fille, alors, rencontre le compagnon de Tautre... et tout finit par une quadruple inconstance, où les filles mettent du temps et de l'hypocrisie et les garçons un agréable sans-gêne. En sorte que la question n'est point tranchée.

C'est égal, l'homme à l'état de nature, suivant Marivaux, est un animal singulièrement spirituel et d'une innocence bien compliquée... Je ne sais comment vous rendre mon impression. Imaginez quelque chose d'absurde et charmant, un paradis terrestre comme on en peint sur les éventails, et où

gazouillent des Èves-marquises courtisées par des Adams jolis comme des porcelaines de Sèvres ; Daphnis et Ghloé se disant : « Surtout, soyons naïfs : on nous regarde ! et nous représentons Thomme avant la civilisation ! d

Je ne serais pas étonné après tout (et c'est pourquoi je me suis arrêté à ces deux bluettes) que Marivaux eût cru peindre réellement des êtres primitifs. Ce sera la mode, un peu après lui, de célébrer Thomme des bois, le sauvage candide, dont on opposera la simplicité et le droit sens aux hypocrisies et aux corruptions des sociétés policées : caprice d'un monde blasé qui éprouve le besoin de boire du lait. Déjà, vous vous le rappelez peut-être, dans la Double Inconstance, Arlequin a des étonnements philosophiques sur les mensonges de la politesbe, sur les usages des cours, et même sur les inégalités sociales. Sous son maillot de losanges multicolores, pointe le futur sauvage de Rousseau. Cette fiction de Thomme primitif et tout 'proche de la nature, offert comme précepteur et comme modèle aux civilisés, l'auteur de VEmile l'embrassera avec prédilection ; et c'est peut-être en la prenant très au sérieux qu'il jettera dans notre littérature trois ou quatre sentiments nouveaux... Et voilà Marivaux, en quelque façon, précurseur de Jean-Jacques.

Revenons aux grivoiseries, gaillardises, paillardises et autres gauloiseries. Isabelle grosse par vertu^ c'est la simple histoire d'une jeune personne qui

THÉÂTRE LIBRE ÀI^CIEN. 81

feint d'être grosse pour repousser uu prétendant qu*elle déteste et pour garder sa foi à son amant. Et par quel moyen simuJe-t-elle cet état ? Tout bonnement en fourrant un poêlon sous son tablier. Le dialogue est presque effrayant de candeur. Gela est ^os, gras, cru, et savoureux sans doute ; mais il est heureux que cela ne dure que dix minutes. Voici la meilleure plaisanterie de cette violente parade : c Mais comment, dit Isabelle, pourrais-je paraître grosse, puisque je ne le suis point ? — Hé I lui répond son confident, vous Tétiez Tan dernier et TOUS avez fait semblant de ne pas Têtre. Ce que je vous propose aujourd'hui n'est pas plus difficile. * Voilà le ton.

Comédie-Fbançaisb : Henri 111 et ta Cour, drame en cinq actes en prosCi d'Alexandre Dumas.

7 janvier 1889.

Mais enfin pourquoi cette reprise de Henri III?

Oui, pourquoi?

Cherchez : vous trouverez des raisons, vous en trouverez même trop : seulement, vous n'en trouverez pas une bonne... Mais je n'ai pas la souple agilité des chats qui savent circuler, sans les briser, au milieu des choses fragiles. Je ne veux rien casser; je me couperais les pattes aux morceaux. Je n'ai donc garde de développer mon point d'interrogation, je le retire, je le rentre, je n'ai rien dit.

Passons maintenant à la pièce.

Je dois vous confesser d'abord que je ne l'avais jamais ni lue ni vu jouer. Je ne me vante pas de celte ignorance: je n'en rougis pas non plus. Cela est ainsi, voilà tout.

N'allez pas me dire là-dessus : c Qu'est-ce que cela me fait ? Ce sont vos affaires. »

Je suis ici pour vous dire mon sentiment et non celui de mon voisin, et, comme Tignorance où j'étais du premier drame de Dumas a certainement influé sur Timpression que j'en ai reçue, je vous devais cet aveu. Je vous le fais par honnêteté, non par indiscrétion ou vaniteux bavardage. Vous le reconnaîtrez, j'espère, tout à l'heure.

Quelques-uns me reprochent, avec une certaine véracité, d'avoir le t moi » un peu facile. Ce qu'ils appellent la c critique personnelle x> leur semble extrêmement stérile, et déplaisant par surcroit. Je pourrais répondre que cette critique, telle qu'elle est, est tolérée par d'honnêtes gens ; que d'ailleurs des impressions tout individuelles, capricieuses et éphémères sont tout à fait à leur place dans un feuilleton où sont jugées, la plupart du temps, des œuvres également éphémères et superflues; qu'enfin je ne m'en fais pas trop accroire et que je serais probablement incapable d'une autre sorte de critique. .• Est-ce que vous croyez que, si j'avais assez de force d'esprit pour édifier de hautes et vastes théories, soit d'esthétique, soit d'histoire littéraire, je m'en abstiendrais par modestie et que je me résignerais de gaieté de cœur à écrire tant de riens sur si peu de chose?...

Mais j'ai une meilleure réponse. Laissez-moi vous l'indiquer une fois pour toutes.

« Le moi est haïssable », c'est entendu. Mais quel moi? Le « moi » privé, celui dont les confî-

ALCXA>'DRE DUMAS. 83

dcnces impliquent qu'il se croit intéressant par luimême, ce qui est d'une souveraine impertinence. C'est ce qu'avait oublié un de mes prédécesseurs les plus considérables, le bon Jules Janin, le jour où il conta à ses lecteurs son propre mariage et leur fit part de ses sentiments, de ses fiertés et de ses espérances de fiancé et d'époux. Encore ne parvienl-il pas à être c haïssable •, tant on sentit de bonhomie sous ces indiscrètes effusions. Mais il y a un a moi » public qui peut se confesser, sans manquer à la pudeur ni à aucune espace de convenance. Un critique a lo droit de parler de lui-même en tant que critique, et dans ses rapports avec les choses qu'on lui demande de juger. Il en a même le devoir, toutes les fois qu'il sent un peu vivement ce qu'il y a de relatif et de caduc dans les jugements qu'il formule ; toutes les fois que ses confidences peuvent aider les lecteurs à compléter ou à rectifier ses jugements ; bref, toutes les fois qu'il n'est pas très sûr de lui-même et qu'il se sent particulièrement faillible. Que dis-je ? 11 fait ainsi preuve de modestie et non point d'assurance ou de présomption. Il y a beaucoup plus d'orgueil dans la critique impersonnelle, car celle-là n'avoue point sa fragilité. Un critique n'est qu'un homme, je vous assure. Quoi qu'il fasse, il est brun, blond, roux ou châtain, il est né dans tel milieu, il a été élevé de telle façon, il a abordé l'étude des littératures dans telles dispositions, sous telles influences, à telles époques

de sa yie et dans tel ou tel ordre. Son premier contact avec les livres s'est opéré dans de certaines conditions, qui, si elles sont très particulières, peuvent «n expliquer Teffet, et que, par suite, il peut être intéressant de connaître. Si j'avais lu Musset plus tôt, ou plus tard, ou autrement ; si je ne Tavais pas lu à quinze ans, si je n'avais été innocent quand je Tai lu, si j^avais été incroyant, si je ne m'étais pas caché pour le lire, si je n'avais pas cru commettre an péché en le lisant..., me remuerait-il si profondément aujourd'hui encore ? Le verrais-je du même <Bil que je le vois? Si, au contraire, j'avais dévoré les romans de Dumas à quatorze ans, ou même à dix-huit, si je n'avais pas attendu vingt-huit ans pour en lire quelques-uns, si je n'avais été obligé de faire un très grand effort, du moins au commencement, pour parcourir les Mousquetaires et Morttc CristOy ne mettrais-je pas plus de chaleur à reconnaître aujourd'hui la surprenante fertilité d'invention et la belle imagination enfantine de ce grand amuseur ? Aurais-je besoin de tout un raisonnement pour l'admirer ?Ne le relirais-je pas quand je suis malade, comme font, parait-il, nombre de gens de bien ? Et si, l'autre soir, Henri III ne m'avait pas été absolument nouveau; si je l'avais lu ou vu, à l'âge « où la prunelle innocente est en fleur », m'aurait-il laissé aussi parfaitement froid ? N'y aurais-je point retrouvé la jeunesse et la puissance des impressions premières? Ne me serais- je pas figuré qu'il marquait

une date glorieuse dans Thistoire de notre théâtre ? Ne Tauraisje pas égalé, oa peu s'en faut, à Hernani? Et n'aurais-je pas fait remarquer, avec insistance et dans rintention d*étre désagréable aux mânes de Victor Hugo, que Hernani est de 1830 et Henri III do 1829 î

Au lieu de cela, rien, rien... Non, en vérité, je n'ai rien senti.

II me fallait, ou vous mentir, ou me confesser un peu pour vous expliquer ma froideur. J'ai pris le dernier parti, par respect même pour la mémoire du bon géant et par scrupule de conscience.

Voici donc ce qu'il m'a paru.

Henri III contient un tableau historique et un drame de passion.

Le tableau d'histoire a soixante pages, le drama de passion en a quinze. J*ai compté.

Les deux sont parfaitement indépendants Tun de l'autre.

Le drame. Il est tout entier dans trois scènes.

l*La duchesse de Guise et le comte de Saint- Mégrin, qui s*aiment sans se l'être dit, se rencontrent dans des conditions telles que la duchesse laisse échapper^ sans le vouloir, l'aveu de son amour (Acte I", scène 5 ; deux pages.)

^ Le duc de Guise, averti de la rencontre par nn mouchoir que la duchesse a oublié, contraint sa femme à écrire à Saint-Mégrin un billet qui Fattire dans un guet-apens. (Acte III, scène 5 ; cinq pages.)

Je VOUS donne le passage capital de celte scène ; la« trouvaille », comme on dit; ce pour quoi tout le drame a été fait :

LE DUC : ... Malédiction 1 malédiction sur vous et sur lui!... sur lui-surtout qui est tant aimél Ecrivez.

LA. DUCHESSE : Malhcur ! malheur à moi !

LE DUC : Oui, malheur 1 car il est plus facile à une femme d'expirer que de souffrir. [Lui saisissant le bras avec son gant de fer) : Ecrivez.

LA DUCHESSE ! Oh ! laisscz-moi.

LE DUC : Ecrivez.

LA DUCHESSE, essoyaut de dégager son bras : Vous me faites mal, Henri.

LEDUC : Ecrivez, vous dis-je I

LA DUCHESSE : Vous me faites bien mal, Henri ; vous me faites horriblement mal... Grâce 1 grâce ! ah I

LE DUC : Ecrivez donc.

LA DUCHESSE : Le puis-je ? Ma vuc sc trouble... Une sueur froide... mon Dieu ! mon Dieu ! je te remercie, je vais mourir. (E//e s'évanouit.)

LE DUC : Eh ! non^ Madame.

LA DUCHESSE : Qu'cxigcz-vous de moi?

LEDUC : Que vous m*obéissiez.

LA DUCHESSE i Oui î oui ! j'obéis. Mon Dieu! tu le sais, j'ai bravé la mort. (C'est vrai, elle a voulu boire du poison, un peu auparavant.)... La douleur seule m'a vaincue. .. elle a été au delà de mes forces. Tu Tas permis, 6 mon Dieu! Le reste est entre tes mains.

LE DUC, dictant : « L'appartement de M™« la duchesse de Guise est au deuxième étage et cette clef en ouvre la porte. » L'adresse maintenant. {Pendant qu'il plie sa lettre, M^^de Guise relève si manche et l'on voit sur son bras des traces bleuâtres,)

3* — Saint-Mégriii vient au rendez-vous. La duchesse lui dit : « Fuyez! c'est un guet-apens! » Il répond : a Eh bien, puisque je vais mourir, ditesmoi que vous m'aimez! •> Elle le lui dit. Alors il saute par une fenêtre. Mais des hommes postés l'attendent au bas du mur. A ce moment, le duc entre chez la duchesse et voici la dernière page du drame.

LEDUC : Ah ! c'est vous, Madame. Eh bien! je vous ai ménagé un tête-à-tête.

LA DUCHESSE i Mousicur le duc, vous l'avez fait assassiner !

LE DUC : Laissez-moi, Madame ; laissez-moi.

î.ADUCnESSE, à genoux, le prenant à bras-le-corps : Non, je m'attache à vous.

LE DUC : Laissez-moi, vous dis-jel... ou bien, oui, oui. Venez î à la lueur des torches, vous pourrez le revoir encore une fois. (// la traîne jusqu'à la fenêtre.) Eh bien ! Saint-Paul?... Mort?

SAINT-PAUL, dans la rue: Non, couvert de blessures, mais respirant encore.

LA DUCHESSE : Il Fcspire. On peut le sauver. Monsieur le duc, au nom du ciel...

SAINT- PAUL : Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu...

M IMPRESSIONS DE THËATRE.

LE DUC, jetant par la fenêtre le mouchoir de la duchesse de Guise : Eh bien 1 serre-lui la gorge ayec ce mouchoir ; la mort lui sera plus douce ; il est aux armes de la duchesse de Guise.

LA DUCHESSE : Ah ! {Elle tombe.)

Celle dernière scène a sept pages. Ayec celles que j'ai résumées tout à Theure, cela fait douze ou quinze. C'est tout le drame. Il est violent et rapide. Il n'émeut pas ; seulement, si on a des nerfs et si Ton s'y prête un peu. il les secoue assez fort. Certains détails matériels sont d'une invention simple et heureuse. Ce gantelet du mari meurtrissant le poignet de sa femme ; le mouchoir de Tamoureuse servant à étrangler l'amant... cela accroche énergiquement les regards et l'imagination, et, après tout, il y fallait songer. Même, j'approuve beaucoup dans ce drame le rôle de la douleur physique. L'auteur, un gran4 bonhomme demi-nègre, tout près de la nature et qui, à cause de cela même, n'est pas naturaliste et pense que les contes les moins vrais sont les plus amusants, est pourtant d'avis que les chairs qu'on broie font grand mal; et ce sentiment ingénu lui suggère une invention d'une vérité hardie. La duchesse de Guise, héroïque sur tout le reste et qui ne craint point la mort, a cependant peur de la souffrance ; pour que le gantelet de fer lâche son bras, elle trahit son amoureux ; elle le trahit en l'adorant et en sachant qu'elle est infâme. Et c'est par cette faiblesse et cette lâcheté même

ALEXANDRE DUMAS. tM

qu'elle est TÎTante pendant une minute et qu'elle se distingue du troupeau des amantes de théâtre... Cette toute-puissance de la douleur de la <îhair, subitement affirmée dans un drame romanesque, c*est-à-dire dans un genre où la convention est de ne tenir aucun compte de ce genre de douleur... cela devient admirable à force d'être simple et inattendu. Un de mes amis a coutume de prier ainsi : « Mon Dieu, épargnez-moi la douleur physique. Quant à la douleur morale, j'en fais mon affaire. » Ne vous scandalisez pas et ne le méprisez point. Cela ne signifie en aucune façon qu'il ait le cœur bas. Que dis-je ? Un excellent moyen de résister au mal physique est de sentir violemment à quel point il est inexplicable et absurde. On est alors courageux à force d'indignation. Le silence même devient une des formes de la révolte... La pauvre duchesse de Guise n'en cherche pas si long. Cette exquise héroïne de roman commet une abominable trahison parce qu'elle a la peau tendre. J'aime assez ce rappel brutal, en plein mensonge, de la condition humaine.

Mais, d'ailleurs, dans ce drame en trois scènes, rien qui ressemble à un caractère, et pas la moindre trace d'observation morale : Guise est un ogre sans nuances ; Saint-Mégrin ressemble à tons les amants héroïques et romanesques; et la duchesse, à part cette minute de lâcheté qui ne s'accorde peut-être pas parfaitement avec Ténergie superbe qu^elle

montre parlout ailleurs, ressemble à toutes les femmes amoureuses, vertueuses et persécutées. Chacun d'eux se confond avec tous les individus de sa catégorie littéraire. Le drame n'est, au fond, qu'une pantomime véhémente entre TAmoureuse, TAmoureux et le Jaloux.

Reste le « tableau d'histoire ».(I1 tient, je- vous le rappelle, soixante pages sur quatre-vingts, et il remplit notamment tout le quatrième acte, ce quatrième acte où, d'après Sarcey, doit être le point culminant de Taction dans les pièces qui en ont cinq. Henri III serait-il une pièce mal faite? Je frémis en y pensant.) Je ne sais ce qu'était, il y a soixante ans, ce tableau historique ; mais aujourd'hui, il est d'un « toc » ébouriffant. Nous y voyons Saint-Mégrin provoquer en duel le duc de Guise pour faire plaisir au roi, le Balafré demander à Henri 111 de désigner le chef de la Ligue et Henri III se désigner lui-même... (J'oublie un tas de détails où je n'ai absolument rien compris.) Voilà pour l'action. Ne cherchez pas quel lien elle peut avoir avec l'aventure de la duchesse et de Snint-Mégrin. Quant aux caractères.....! Oh! ils sont conformes aux indications des manuels d'histoire : Henri III est faible et superstitieux ; Catherine de Médicis, superstitieuse et perfide; les mignons, frivoles et braves, etc.. Mais la « couleur locale »? Ah! la couleur locale, comme elle triomphe ! comme elle s'étale I comme elle s'insinue dans les moindres

ALElAIÏDftE DCllÀS. 93

coins ! Gomme tout le dialogue en est raisselant ! De coiilear plus « locale « qae celle-là, n^ssayez pas d'en imaginer ane ! Oh ! le premier entretien de Ca the> rineet de Rnggieri, le miroir magiqne, lalcôve secrète qui s'ouvre au moyen d*Dn ressort ! Savourez, je TOUS prie, ce bout de conversation :

CÂTOE^iiNE : Quelle heure comptez- vous ?

RLGGiERi : Je ne puis vous le dire.... La présence de Votre Majesté m^a fait oublier de retourner ce sablier, et il faudrait appeler quelqu'un.

CATni^RiNE : C'est inutile Seulement, mon

père, je ferai venir d'Italie une horloge... Je la ferai venir pour vous... Ou plutôt écrivez vous-même à Florence et demandez-la,quelque prix qu'elle coûte.

RUGGiERi : Voire Majesté comble tous mes désirs... Depuis longtemps j'en eusse acheté une, si le prix exorbitant qu'il faut y mettre...

Et au second acte... c'est prodigieux, etDezobry est enfoncé. Les mignons jouent aux échecs et au bilboquet, naturellement ; et nous apprenons en moins d'une page, tant ce dialogue est instructif, que les bilboquets se portaient dans des escarcelles; que les Gelosi, des comédiens italiens, ont obtenu la permission de représenter des Mystères à l'hôtel de Bourbon, et que cela coûte quatre sous par personne ; que Ton vient de poser la première pierre d'un pont « qu^on appellera le Pont-Neuf», et que le roi a abandonné les fraises goudronnées pour prendre les collets renversés à l'italienne... Et les

c Vive Dieu! » les c Téte-Diea I » les « Par la mort Dieu ! ■ c'est comme s'Q en pleuvait. Voici, da reste, une cuillerée de cet extrait Liebig de couleur locale à l'usage des bourgeois :

D*EPERNON (U fouille datu une escarcelle) : £h bien ! des dragées à sarbacane , voilà tout... Je ne pensais plus que j'avais perdu à la prime jusqu'à mon

dernier philippus Je ne sais ce que devient ce

maudit argent ; il faut qu'il soit trépassé... Vive Dieu / Saint-Mégrin, toi qui es ami de Ronsard^ tu devrais bien le charger de faire son épitaphe. (Ronsard est-il amené assez délicatement?)

SAiNT-MÉGRiN : 11 est enterré dans les poches de ces coquins de ligueurs... Je croîs qu'il n'y a plus guère que là qu'on puisse trouver les écus à la rose et les doublons d'Espagne ; etc..

Je vous réponds que ces choses-là font rudement aimer la couleur locale de Britannicus ou de Bajazet.

Si encore ces choses eussent été nouvelles en 1829! Henri ///pourrait garder du moins l'intérêt d'un document littéraire. Mais Dumas, lui-même, nous fait cet aveu, et on peut l'en croire : « Je ne me déclarerai pas fondateur d'un genre, parce que, eflFectivement, je n'ai rien fondé : MM. Victor Hugo, Mérimée, Vitet, Lœve-Veimars, Gavé et Dittmer ont fondé avant moi et mieux que moi ; je les en remercie ; ils m'ont fait ce que je suis. »

Alors, je reviens àma question : « Seigneur, pourquoi cette reprise? t

HÉPOKSE A M. Fbakcisqvk Sarcct.

8 ami 1S39.

Je VOUS assure que je n'ayais pas rintentîon de vous reparler de Henri III et sa Cour, et que ce n'est point pour mon plaisir que je le fais. Mais on m'y force, et dans des conditions bien fâcheuses pour moi. Car pourquoi, en somme, feindrais-je d'ignorer que Tindulgent Odéon yeut bien donner^ demain mardi, une comédie que j'ai écrite de mon mieux ? Au moment donc où je yais, à mes risques et périls, tenter une expérience qui, parall-il, fait frémir d'épouyante mes meilleurs amis (au moins si je cours à ma perte, ce ne sera pas faute d^ayoir été averti), mon cher maître, M. Francisque Sarcey, a trouvé opportun de me démontrer, en trois points et en douze colonnes, que je n'ai rien compris à Henri UI^ il y a six semaines ; ce qui, à coup sûr, suggérera aux méchants cette idée que je n'entends peut-être pas graod'chose au théâtre en général. Et cela est certes un méchant tour. Car, si je ne réponds pas, on ne manquera pas de dire : « Il est collé 1 » et yous sentez bien qu'une âme un peu

noble ne saurait soutenir cette pensée. Et alors me voilà obligé de recommencer publiquement la critique du drame de Dumas, juste la veille du jour où je livre moi-même au public un ouvrage qui, selon toute probabilité, ne vaudra pas la moindre des amusettes du grand dramaturge. Je conçois très vivement, croyez-le bien, ce qu'il y a de ridicule dans une pareille posture ; je conçois qu'il est très spirituel de m'y avoir réduit, qu'il était impossible <]e me démontrer plus ingénieusement la profonde incompatibilité qu'il y a, dit-on, entre le métier de <!rilique et celui d'auteur dramatique ou de romancier, et que l'embarras où je dois me trouver est <léjà ma condamnation...

Mais pourtant, si je n'en éprouve point, d'embarras :' Une position cesse d'être fausse, qui est acceptée franchement et tout entière. Si ma pièce est mauvaise, on me le dira ; et si tout le monde me le dit, je le croirai. Mais les pièces des autres n'en vaudront pas mieux pour cela, et en quoi, je vous prie, aurai-je perdu le droit de le dire ? Ceux qui me refuseront ce droit se font donc une singulière idée de la critique ? Se figure-t-on que les critiques sont des gendarmes, et les autres écrivains des malfaiteurs, en sorte qu'il faut absolument opter, et pour toujours, entre ces deux ordres de fondions ? Et s'imagine-t-on, lorsque je trouve des fautes chez autrui, que je les signale dans un esprit d'orgueil» d'hostilité et de rivalité, comme quelqu'un qui s'es-

time incapable d'y jamais tomber ? Ai-je besoin de vous assurer que j'ai toujours été fort éloigné de ces sentiments? Parmi mes plus grosses malices ou mes plus naïves sévérités, j'ai toujours eu soin de faire, sans le dire, un retour sur moi, et de nie souvenir que nous sommes infirmes et mortels ; qu'au surplus, d'écrire des chefs-d'œuvre ou des niaiseries, cela ne dépend jamais entièrement de nous, et qu'enfm la littérature n'est qu'une vanité un peu plus noble et plus divertissante que les autres. Même, il n'y a personne, je crois, à qui je sois plus prêt à tendre la main que quelques-uns de ceux dont j'ai dit le plus de mal.

— Mais, direz-vous, celui qui juge par profession nedoitpas,dansrintérêtdeson crédit,se mettre dans le cas d'être jugé; et quand on tient les verges, il est absurde de les passer aux autres en les invitant à s'en servir contre vous. — Ce n'est donc plus qu'un conseil de prudence que l'on me donne. Et, puisque je n'écoute point ce conseil, les personnes bienveillantes pourraient alléguer en ma faveur qu'il y a peut-être quelque loyauté et quelque bonne foi à s'abandonner volontairement aux appréciations des autres , quand on a fait longtemps métier de les jugsr. Mais non : ce n'est point un certificat de bravoure que je réclame. Nous faisons tous de notre mieux. J'ai dit mon impression sur beaucoup de mes compagnons de travail, et souvent sur de plus forts que moi. On me le rendra ; on Ta déjà fait en

plus d'une occasion. Il est naturel que nous soyons tous, à la fois ou tour à tour, critiquants et critiqués... Et enfin, si je ne tous convaincs pas et si TOUS persistez à verser sur moi des larmes de crocodile, laissez-moi revendiquer le droit le plus précieux d'un homme libre : celui de faire une sottise.

... C'est donc d'une àme sereine que je me défendrai contre les attaques horriblement astucieuses d*un maître d'ailleurs vénéré.

En deux mots, j'avais dit que Henri III et sa Cour ne m'avait pas fait tout le plaisir que je m'en étais promis ; que la pièce se compose d'un tableau historique et d'un drame de passion ; que le tableau d'histoire (qui remplit notamment tout le second et tout le quatrième acte) a soixante pages et que le drame en a quinze (j'avais pris soin de compter) ; que les deux sont parfaitement indépendants l'un de l'autre et qu'il se pourrait donc que Henri III ne fût pas une pièce très bien faite. Je n'osais point Fafirmer, mais j'avais des inquiétudes. Faguet les avait aussi, et pourtant nous ne nous étions point entendus.

M. Sarcey nous rassure. Il nous rassure énergîquement et, si je puis dire, à tour de bras. Je résume sa démonstration.

Le sujet de Henri III étant donné, il y avait, d'après M. Sarcey, deux choses très dures à faire avaler au public.

D'abord il faut que le public accepte la scène où

le duc de Guise contraint la duchesse, par des Tiolences matérielles, à écrire à son amant la lettre qui l'attirera dans le guet-apens où il doit trouver la mort.

Or, c'est à préparer et justifier cette scène que sert tout le second acte (où d'ailleurs il n'est nullement question de la duchesse ni de ses amours avec Saint-Mégrin).

Et M. Sarcey le démontre copieusement.

Puis, il faut que le public admette dans la dernière scène que Saint-Mégrin, surpris avec la duchesse par son mari, s'échappe par la fenêtre, au lieu de rester à la défendre.

Or, c'est à justifier cette fuite que sert le quatrième acte, où Saint-Mégrin provoque le duc de <juise. Saint-Mégrin n'a le droit de quitter sa mattresse à l'heure du danger que pour aller au rendez-vous d'honneur où il est attendu.

Et M. Sarcey le démontre avec abondance.

Je ne saurais vous dire combien cela m'ennuie d'être obligé de réfuter une argumentation si plausible. (Relisez-en le détail, je vous prie, dans le Temps du !•' avril.) Cette idée, que M. Sarcey paratt sans doute avoir raison, mais que, peut-être, tout à l'heure, j'aurai l'air d'avoir raison à mon tour, me glace d'avance. Ënfin^ puisqu'il le faut, moi aussi, argumentabor.

i*Si le lien entre le tableau d'histoire et le drame de passion que contient Henri III était si étroit et si

100 ir.ll>RESS10NS DE TUÈATUE.

éyident, M. Francisque Sarcey n'aurait pas eu besoin de cinq cents lignes, — et beaucoup plus longues que les miennes, — pour nous le faire saisir. Mon excellent camarade Faguet vient d'écrire surM^^^deStaël^surBenjaminConstant et sur Joseph de Maistre, d'admirables études, qui sont assurément les plus puissantes reconstructions d âmes et de systèmes qu'on aitvues depuis les premiers ouvrages de M. Taine. Faguet ne manque donc point de clairvoyance ni de pénétration. Or, Faguet n"a point vu plus que moi de lien nécessaire entre les amours de Saint-Mégrin et les enluminures historiques du second et du quatrième acte. Enfin, une chose qui paraît si évidente à M. Sarcey ne devrait pas échapper tout à fait aux gens d'intelligence moyenne, dont je suppose que je suis. Ce mérite de composition, que je n*ai pas su voir, M. Sarcey prétend que le public « le sent d'instinct j sans demander qu'on le lui explique 1. Cela est plus facile à affirmer qu'à vérifier. Je crois, moi, que le bon public se divertit aux scènes des mignons parce qu'elles lui semblent amusantes en (41es-mêmes, voilà tout. M. Sarcey ne sait pas plus que moi pourquoi le public s'amuse.

2° J'admets que tout le second acte soit nécessaire en effet, pour nous faire comprendre que le duc de Guise est capable de brutaliser une femme, et que tout le quatrième soit indispensable pour que nous permettions à Saint-Mégrin de sauter par la fenê-

ALEXANDRE DUMAS. fOl

tre au dénouement. Je dis alors que voilà de bîea grands efforts et bien longs ;que c'est tirer les choses de diablement loin ; et que c*est beaucoup de deux heures de préparation pour rendre vraisemblables deux mouvements dont le premier dure une minute et l'autre quelques secondes. Il y a là je ne sais quelle lourde disproportion entre les moyens et la fin. Si les difficultés qu'offre toujours la composition duQ drame sont comme des problèmes dont il s'agil de trouver la solution, aucun mathématicien ne jugera ici que la solution ait été « élégante ». Elle n'apparaît qu'au bout d'une longue file de trinômes inutiles et d'équations superûues, à couvrir tout le tableau noir. Et, dans ce cas, si Henri IIÏ est d'une construction solide, il n'est donc point d'une cons* truclion claire ni aisée. On fait moins de tort au vieux Damas en donnant son deuxième et son quatrième actes pour de franches digressions, — qui peuvent être charmantes,etqui, je l'avoue, ont paru telles à la foule.

3° M. Francisque Sarcey n'a-t-il pas commis dans sa prestigieuse démonstration quelques inadvertances ? Et, par exemple, après avoir proclamé la nécessité du second acte, il cite la phrase qui termine le premier (« Qu'on me cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast î ») et la commente ainsi :

« Ce mot est comme un jet de lumière sur l'âme du duc de Guise. Voilà un homme qui est capable

flexion. Or, si nous n'avons pas le temps de réfléchir aux raisons qui justifient le saut de Saint-Mégrin, qu'importent ces raisons ? Et n'y pouvait-on trouver, à ce saut, une préparation plus courte? Que dis-je I ce saut dans les ténèbres et sur des pointes de poignards est superbe par lui-même. Quand Saint-Mégrin ne sauterait que pour nousfaire frémir, nous frémirions tout de même. M. Sarcey, — contre ses habitudes, — croit ici le public plus malin qu'il n'est. Au fond, peu lui chaut, au public, pourquoi Saint-Mégrin saute, pourvu qu'il saute.

Ai-je épuisé tous les paralogismes de Tarlificieux critique du Temps f Oh ! que non. Il me fait remarquer que ce quatrième acte, qui, selon moi, « n'a pas ombre de rapport avec le drame », s'ouvre par une scène où Saint-Mégrin reçoit le billet écrit par la duchesse, et se termine par une autre scène très dramatique, celle où le roi ayant retenu son favori pour lui donner une leçon d'escrime, Saint-Mégrin sent que l'heure passe, etse désespère. Et M. Sarcey conclut victorieusement :

« Mais il n'est question^ au contraire, que du drame dans ce quatrième acte !... »

Pardon ! Il en est question, vous l'avez dit vousmême, au commencement et à la fin. J'avais dit, moi, qu'il n'en était pas question du tout. Vous dites qu'il en est question tout le temps. Nous exagérons tous les deux, c'est évident ; mais vous exagérez beaucoup plus que moi I

ALEXANDRE DUMAS. tO&

4* M. Sarcey, poor être plus sûr d'avoir raison^ fait ce qu'on fait iaéyitablemeût, au bout de cinq minutes, dans toutes les discussions, et ce que je loi ai sans doute rendu, sans le savoir, en lui réponidant. Il me prête des choses que je n*ai pas dites cl des pensées que je n'ai point. Par exemple, après avoir cité le passage où le roi dit à Guise qui veut mettre sa signature à côté de la sienne : « Non, mon cousin, signez au-dessous », M. Sarcey m'interpelle: i Eh ! je sais bien, mon cher Lemaitre, que voos allez vous récrier là-dessus et me dire : Quoi t c'est ça que vous appelez une trouvaille I » Mais non, mais non, je ne dis point cela, et je trouve au contraire que le mot du roi est très bien. Et il y a encore beaucoup d'autres choses que j'admire dans Henri IIL Mais je n'ai plus le temps de vous les dire.

Il n'y a qu'un point sur lequel je veux bien reconnaître que je m'étais peut-être trompé. Il est très probable que le drame de Dumas a été, dans son temps, plus original que je n'ai dit. J'en avais contesté Foriginalité en m'appuyant sur une phrase de Damas lui-même, — trop modeste une fois par hasard. M. Sarcey rend plus de justice au grand amn-

seur: € Cette nouvelle manière, c'était un tout

jeune homme qui l'apportait. D'autres sans doute, Mérimée, Stendhal, Vigny et le maître à tous, Victor Hugo, avaient lancé de superbes manifestes où ils criaient sur tous les tons : « Ça ne peut pas

durer, il nous faut autre chose. » Mais cette antre chose, c'est lui, ce garçon de vingt-quatre ans, a^sez ignorant d'ailleurs, et peu mêlé au mouvement romantique, qui Favait trouvé presque sans s*en douter et qui lançait la révolution. »

Cela doit être vrai, quoiqu'il soit toujours extrêmement difficile de fixer la part de chaque écrivain dans une révolution littéraire. Ces grands mouvements se préparent insensiblement avant d'éclater au grand jour ; chaque génération collaboré avec ecUe qui l'a précédée et avec celle qui la suivra ; les hommes de génie recueillent et expriment ce qui était pressenti avant eux et ce qui, autour d'eux, flotte, inachevé, dans les esprits. On pourrait presque dire que l'invisible multitude des âmes contemporaines, — ^j'entends celles qui ont quelque noblesse et qui sont capables d'inquiétude, — sollicite et délermine, par je ne sais quelle pression, quelle pesée obscure, les inventeurs à produire leurs chefs-d'œuvre. Et ainsi, nous qui sommes la foule, nous qui n'avons que des désirs et qui ne savons .rien créer, nous contribuons, en un sens, à tout ce qui se fait de beau de notre vivant : nous y contribuons à force de l'attendre et de l'aimer... Pour revenir à D u mas, //^nri/// est postérieur à Cromtcelly mais antérieur àitfano*^ 7^'*''-'"»^ Son originalité estdonc grande.

...Etjesens mieux maintenant tout ce qu'il y a

de chinois dans ma querelle avec mon maître. En

somme, Texercice auquel nous nous sommes livrés ne prouve rien, puisqu'il est également possible de « démontrer » que Henri III est, comme il dit, c une merveille de composition », et que Henri III est composé de deux actions à peu près indépendantes Tune de Tautre. J^ignore donc absolument si ce drame est bien ou mal fait : mais je suis sûr qu'une de ses parties m'a plu médiocrement, et que je n'en ai pas vu le lien avec l'autre partie. Bref, je ne suis sûr que de mon impression. £n cela, je suis tout pareil aux autres hommes. Ce qujB sont les choses, nous ne pouvons que Tinduire par le raisonnement, qui trompe : mais TefTet qu'elles font sur nous, nous le connaissons de science certaine. En d'autres termes, le sentiment est la seule réalité. On me reproche souvent mon « impressionnisme » ; mais c'est l'impressionnisme qui est sérieux et loyal^ et c'est le reste qui n'est que jeu d'esprit.

Car voyez combien toutes ces discussions sont inutiles. Je viens de me donner beaucoup de peine pour démontrer une seconde fois que Henri III n'est point une œuvre d'une usité parfaite ; mais est-ce à cause de cela que Henri III ne m'a pas entièrement séduit ? Nullement. J'adore le Réveillon, bien qu'on en puisse distraire tout le second acte sa:i:; rien enlever de nécessaire à l'action. J'aurais aim^ le second et le quatrième acte de Henri III, quoique indépendants du drame de passion, si... enfin^

s'ils m'avaient plu, ô La Palisse I Ils ne m'ont pas beaucoup plu, non point parce qu'ils sont faux ' historiquement (cela me choquerait peu; et puis, qui dira s'ils sont faux tant que cela?), mais parctî que... Pourquoi chercher ? M. Sarcey me fournit le mot dont j'ai besoin. • Le duc de Guise est casqué, cuirassé, sombre. De quoi parle-t-il ? .. Ça m'est égal qu'il ne dise que des niaiseries. Au point de vue dramatique, il dit des choses sérieuses. » Hé I moi aussi, ça me serait égal qu'il ne dise que des a niaiseries » si je ne m'en apercevais pas. Mais je m'en aperçois, c'est plusfort que moi. Ces choseslà. ne gênent point M. Sarcey. Que dis-je ? C'est surtout lorsqu'une œuvre, excellente « au point de vue dramatique », se trouve être inélégante en soi et peu a littéraire », qu'il exulte et triomphe abondamfi^ent. Il lui est plus doux d'avoir raison, lorsqu'il a raison contre les purs « artistes », les affectés, les tourmentés, les épris de la forme... 11 est enchanté de n'être pas de l'avis de ces « précieux », de ces prétentieux qui ne sont pas du métier, qui ne savent \pas les planches. Cette idée le ravit, que le théâtre, «îe ne soit presque plus de la littérature... Et dire qu'après vingt ans de feuille ton, je serai peut-être comme lui, — avec ses savoureuses qualités ea

moins !

... Et puis, voilà ! je lui en veux de m'avoir contraint awjo«rd'Awi à avoir l'air d'admirer médiocrement la première œuvre d'extrême jeunesse de ce

ALLXA5»£L MIJAS. fO»

sarpreoant ^énîe quia noa Damas p»'re, — eX à déplaire par là qwM qa^ je fasse et qaflle qu^ s>^l sa générosité d'àme à Tan des hjmoies que j aime et j^admire le plus, j*entends Dumas ^s.

La comtesse de Voves, mariée sans amour à ua homme de son monde, a eu secrètement, voilà vingt ans, une fille qui n'était pas de son mari : Hélène. Elle Ta fait élever dans un lointain couvent de province et a trouvé moyen de lui faire épouser un brave garçon, Pierre Rousseau, professeur de mathématiques. Elle n'a point révélé à Hélène le secret de sa naissance et a même oublié de l'aimer, ne s'occupant d'elle que de loin et avec un peu trop de prudence. Son excuse, si elle en peut avoir une, c'est que d'abord elle craignait que son mari ne découvrit sa faute, et c'est surtout qu'elle avait un fils, André, à qui elle voulait cacher son aventure à tout prix. Justement André de Voves est le camarade de collège et le meilleur ami du professeur Rousseau. Cet André, sévèrement et tendrement élevé par sa mère, est un excellent cœur, un parangon d'amitié et de dévouement, un peu Alceste et un peu don Quichotte. Au moment où commence la pièce, Ijmc Hélène Rousseau, qui ne s'est mariée que pour sortir du couvent, et à qui son enfance sans mère et le sentiment de l'injustice de la destinée ont fait une âme ennuyée et insoumise, prompte à l'amertume et à la révolte et, en même temps, pleine de convoitises par une trop longue compression, est sur le point de succomber aux entreprises d'un certain Jacques de Rrétigny, homme de sport et de cirque, très musclé, passablement fat et assez spirituel. Or, depuis que M"*« de Voves voit librement sa fille,

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