‹ Impressions de théatre (volume 3)Chapitre 2 sur 20 · RUE DE CLUNY · texte numérisé non relu

RUE DE CLUNY

Tout droit de traduction et de reproduction réseroé.

HERONDAS

Les Mimes d'Hérondas, traduction française précédée d'une introduction par M. Georges Dalmeyda.

30 juillet 1893.

Un papyrus découvert en Egypte, acheté par le Bristish Muséum et publié en 1891 par M. Kenyon, nous avait rendu sept mimes ou mimïambes d'Hérondas. Un jeune professeur, M. Dalmeyda, vient de les traduire en français. Il a illustré sa traduction d'une minutieuse et agréable étude où, — comme il est naturel, et même inévitable, et par conséquent légitime, — il nous surfait peut-être par endroits les mérites et l'originalité de son auteur. Mais, au reste, Hérondas, tel qu'il est, vous amusera sûrement.

IMPRESSIONS DE THÉÂTRE. — 8e SÉRIE. 1

Tout recommence, vous ne l'ignorez point ; et comment tout ne recommencerait-il pas? Certains dialogues de la Vie parisienne, du Journal ou de VEcho de Paris vous donnent une idée fort exacte de ce que furent les mimes grecs. Épi charme, Sopîiron, Hipponax et Hérondas signent aujourd'hui : Gyp, Lavedan, Donnay et Courteline. Seulement, je ne vous cacherai point que je leur trouve aujourd'hui beaucoup plus d'esprit qu'il y a deux mille ans.

Or, sachez que les mimes d'Hérondas sont écrits en vers colïambes, c'est-à-dire en vers trimètres ïambiques scazons, autrement dit en vers ïambiques allongés d'une syllabe et, par conséquent, terminés par un spondée : vers très faciles à faire, d'un bon gros rythme rapide et peu complique, et assez pareils, en somme, à de la prose cadencée. Sachez aussi qu'Hérondas vécut probablement à la même époque que Théocrite (troisième siècle avant l'ère chrétienne), et, selon toute apparence, dans l'île de Cos. Sachez encore que les anciens faisaient cas de lui et qu'il est notamment cite avec éloge par Pline le Jeune ; que nous n'avions jusqu'à présent, en fait de mimes, que trois morceaux de Théocrite (entre autres les Syracusaines), et que la découverte de quelques-uns des mimes d'Hérondas est donc une aventure deux fois heureuse... Et maintenant vous êtes aussi savants que moi, si vous ne l'étiez déjà auparavant.

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La plus remarquable de ces saynètes, et de beaucoup,, c'est le Pornoboscos, en latin Le.no, en français... mettons le Marchand d'esclaves. Cet industriel habite Cos, en qualité d'étranger domicilié II demande justice contre un certain Thaïes qui est venu de nuit forcer la porte de sa maison, et a voulu lui enlever une de ses pensionnaires. Hérondas nous donne le réquisitoire de l'honorable plaignant

C'est un morceau-ae haut goût, violemment plaisant par le contraste que font la dignité du langage la majesté des arguments et l'élévation des pensées avec l'objet de la plainte et la condition de l'orateur C est déjà le comique d'ffn Vénérable, de Richepin ou de quelques-unes de ces"" chansons de café-concert où sont peintes, avec une ironie si bienveillante pour l'éjouissement des bourgeois parisiens, les mœurs amoureuses des boulevards extérieurs

Notre homme s'appelle Battaros. Son discours tauté des maîtres du barreau, est d'un sérieux et d'une solennité imperturbables avec, çà et là une subite précision de termes et certaines familiarités de vocabulaire qui me rendent les citations assez difficiles. La grande idée de justice plane sur toute cette noble harangue. Il semble qu'on voie surgir de chaque côté de l'orateur, les statues de bronzé des Lois, des « justes Lois, » qui le protègent de leur glaive et de leur bras tendu. Si le crime de Thaïes demeure impuni, « c'en est fait de la sécurité de la ville, citoyens; et cette liberté dont vous êtes

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si fiers, Thaïes va l'anéantir. » Voilà qui s'appelle « élargir une cause. » Il invoque la loi de Chairondas sur les sévices ; il admire les beautés de ce texte, puis, avec un dédain d'homme supérieur :

« C'est que Chairondas habitait une cité, Thaïes ; mais toi, tu ignores ce que c'est qu'une cité et comment une cité s'administre. » Ce Thaïes est, en effet, un homme sans domicile, — et sans lettres ni politesse : au lieu que lui, Battaros, est un homme bien posé, bien élevé, et qui a des lumières...

« Bref, citoyens, reprend-il, j'ai été roué de coups ; la porte de ma maison a été défoncée (et je paye le tiers du loyer), le linteau a été roussi... » Mais, segnius irritant anirno s. etc.. Battaros se souvient tout à coup du procédé pathétique recommandé par les rhéteurs anciens et dont Racine se servira dans les Plaideurs. Il fait paraître sa pensionnaire Myrtalé, la victime de Thaïes : « Ici, Myrtalé, viens à ton tour, montre-toi, n'aie pas de honte : regarde les juges que voici comme des pères ou des frères. » (Que dites vous de ce dernier trait? Est-il beau 1) « Voyez-la, citoyens, comme elle est ravagée du haut en bas : il ne lui reste plus un poil grâce à cet infâme qui l'a traînée et violentée. 0 Vieillesse, il te doit un fier sacrifice : sans toi, il eût vomi tout son sang comme Philisteus à Samos... Tu ris ? Eh bien ! oui, je suis un pornoboscos, je ne le nie pas. Battaros est mon nom, mon aïeul était Sisymbros, mon père était Sisymbriscos, et tous

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trafiquaient de ma marchandise...» Telle, dans la romance célèbre, « la famille Alphons' du Gros- Caillou. »

Après ce mouvement de fierté filiale et professionnelle, la bonhomie a son tour : « Voyons, Thaïes, tu es amoureux de Myrtalé, n'est-ce pas ? Il n'y a pas de mal. Paye, et tu l'auras, etc.. » Puis, la péroraison : « Songez, citoyens, que vous jugez aujourd'hui la cause, non de Battaros, le marchand d'esclaves, mais cT& tous les étrangers domiciliés dans cette ville » Et enfin, selon l'usage, l'évocation de toutes les divinités locales : « Et, maintenant, montrez-vous les dignes fils de Cos et de Mérops ; songez quelle fut la gloire de Thessalos et d'Héraklès, comment Asklépios vint de Trikka dans cette île, et pourquoi Phœbé donna ici le jour à Latone. Rappelez-vous toutes ces gloires, et que la justice guide votre arrêt ! »

Tout cela n'est point mal. Ce mime du Leno est, comme je vous disais, le plus comique des sept. La « traduction » en est déjà plaisante. La « transposition » complète, moderne et parisienne, telle que la pourrait essayer un Courteline, en serait sans doute impayable. Le Leno fait presque rire ; et c'est là un effet que les oeuvres de l'antiquité classique produisent bien rarement. C'est que, de toutes ces petites scènes de comédie, le Leno est la seule qui soit ironique, qui nous mette en joie par quelque chose qui n'est pas directement exprimé dans le

texte. Les autres mimes d'Hérondas sont simplement et parfois assez platement « réalistes, » et, comme vous savez, le réalisme pur exclut l'ironie. Ils ne font rien entendre au delà de ce qu ils disent. L'observation y semble exacte, mais inutile, sans nulle arrière-pensée qui lui donne du prix. Voyez ^Entremetteuse (mime I) et comparez la Macette de Régnier. Voyez Chez le cordonnier (mime VII). Vraiment « ça nous est égal. » Oserai-je ajouter que j'en dis autant de ces fameuses Syracusaines de Théocrite? M. Dalmeyda me paraît admirer démesurément ce bavardage plausible, mais parfaitement quelconque, de deux bourgeoises qui vont voir passer un cortège.

Je reconnais d'ailleurs que le réalisme qui ne signifie rien du tout est bien le vrai réalisme. Et je crois que les anciens surtout Font connu. Les modernes, peu ; car toujours ils y ajoutent ou de l'ironie, ou de la misanthropie, ou du pessimisme, ou une recherche morose du laid (G. Flaubert ou Zola). Le réalisme d'Hérondas est, sauf dans le Leno, tout court, tout rond, tout naïf. lia une sorte d'innocence et de puérilité. Il lui arrive de nous montrer des choses abominables sans nul étonnement et, par conséquent, sans insistance. L'impudeur des anciens est toujours directe et tranquille. Elle va fort loin, mais elle détaille peu ; car tout lui semble naturel. L'impureté moderne, avec ses détours, ses inquiétudes et ses feintes, a un bien autre aiguillon.

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J'ai rappelé, à propos des mimïambes d'Hérondas, les dialogues de la Vie parisienne et de nos journaux « littéraires. » Il va sans dire que, si le genre est le même, la matière et aussi Fart qui la façonne diffèrent étrangement.

Les personnages qu'IIérondas met en scène sont des hommes et des femmes, — des femmes surtout, — de la classe moyenne d'une petite ville grecque d'il y a deux mille deux cents ans et de la campagne environnante.

Mœurs assez simples, avec des dehors qui ont de l'élégance : bourgeois et ruraux parlent une jolie langue ; et, dans les temples de cette petite ville, les paysannes peuvent admirer des tableaux d'Apelle et des statues ciselées'par les propres fils de Praxitèle (Au temple d'Asklépios, mime IV). Statues et tableaux nullement solennels, rien n'étant moins académique que l'art grec : c'est un enfant qui regarde une pomme, un autre qui étrangle une oie, un troisième qui fait griller des viandes, et un taureau conduit au sacrifice par deux hommes « dont l'un a le nez camus, l'autre le nez retroussé. »

Mais il apparaît (et les mimes d'Hérondas ont par làleurintérêtdocumentaire) que cette délicieuse humanité grecque du temps des Philadelphe et des Evergète, à la fois très artiste et assez près de la nature, nous dépassait notablement, quoi qu'on dise et quelque ingénuité qu'elle y mît, en obscénité et en brutalité foncières. Cela est d'autant plus

frappant que l'excellent Hérondas n'a guère l'air d'un détracteur de l'espèce humaine, et que son indifférence est pour le moins égale à celle de notre Alain Lesage. — Lisez le Maître d'école (mime III). Une femme du peuple, Métrotimé, vient trouver le maître d'école Lampriscos pour qu'il mette à la raison son garnement de fils, Kotfcalos, dont elle lui raconte les méfaits. Lampriscos appelle quatre écoliers (de bons sujets, sans doute, élevés au grade de moniteurs) ; il leur donne l'ordre de charger Kottalos sur leurs épaules, et déchire le dos de l'enfant à coups de nerf de bœuf. Quand il juge la correction suffisante : « Lâchez-le, » dit-il ; mais la mère : « Non, ne t'arrête pas, Lampriscos ; écorche-le jusqu'au coucher du soleil. — Mais son corps est plus tacheté qu'une hydre. — Donne-lui encore une vingtaine de coups, ça lui fera du bien. » C'est tout. Voilà certes une mère sans faiblesse. Et voici une bourgeoise sans préjugés (la Jalouse, mime V). Bitinna a pris pour amant un de ses esclaves. Mais elle soupçonne ce beau gars de lui être infidèle et l'accuse enfermes cyniques. Lui, se défend comme il peut, reproche à la patronne de « lui boire son sang jour et nuit. » Sur quoi, la dame écumante et hurlante fait attacher l'esclave, commande de serrer les cordes jusqu'à ce qu'elles entrent dans la chair, dit qu'il recevra mille coups sur le dos et mille sur le ventre, et qu'il sera marqué au poinçon après avoir été fustigé... A ce moment, une petite ser-

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vante qu'elle aime lui demande la grâce du coupable, et, brusquement, Bitinna pardonne C'est tout. Hérondas ne nous dit point quelle image s'est soudainement dressée dans la mémoire de cette personne capricieuse et ardente, vraiment remarquable par la franchise entière de ses impressions et de ses discours. — Et je ne puis môme vous indiquer de quoi causent entre elle les Deux Amies en visite (mime VI), car c'est pire encore que ce que vous supposez... Et tout cela, si bonhomme, si tranquille, si peu étonné ou troublé, si clairement de l'autre côté de la Croix I...

Anniversaire de la naissance de corneille. — odlon: îji Mort de Corneille, un acte, en vers, de M. Gaston-Alphonse Gucrin.

11 juin 1893.

L' a à-propos » de M. Gaston-Alphonse Guérin est fort ingénieux ; d'une ingéniosité qui sent peutêtre un peu l'exercice scolaire, mais qui a fait tout de même grand plaisir. Il y a là-dedans du centon, de trop visibles artifices pour amener des citations, pour mêler à la trame du dialogue les propres vers du vieux poète. Mais on y sent une émotion, un respect sincère. C'est comme qui dirait des vers latins écrits en français avec du cœur.

Corneille, pauvre et malade, vit dans son modeste logement de la rue d'Argenteuil. Il a auprès de lui deux anciens comédiens, Firmin et Catherine, qui, par affection, sont devenus ses serviteurs, et qui, le soir, l'humble table desservie, charment leur veillée

en se remémorant les triomphes d'autrefois, et en se récitant des tirades de ce glorieux Cid, où ils ont joué Rodrigue et Chimène. Et le vieux poète a aussi son Antigone : une jeune nièce, Marie, fille de son frère Thomas, qui soigne le vieillard et lui recopie ses manuscrits. Car Pierre Corneille, de plus en plus dévot avec l'âge, est devenu grand traducteur d'hymnes et de psaumes ; et c'est dans ces exercices que son génie fatigué cherche encore l'illusion de la production poétique, en même temps que son âme meurtrie y trouve un religieux réconfort.

Or, ce soir-là, Boileau vient rendre visite à Corneille. Il s'étonne du dénûment du grand homme et lui promet de faire rétablir sa pension par le roi.

Et vous savez que ceci n'est point une légende ; que Boileau indigné alla en effet trouver Louis XIV, et offrit de sacrifier sa propre pension. « Action très véritable, dit Louis Racine, que m'a racontée un témoin encore vivant ; on a eu tort de la révoquer en doute, puisque Boursault, qui ne devait pas être disposé à louer Boileau, la rapporte dans ses lettres. » (Mémoires sur la vie de Jean Racine.) Ce Boileau était décidément un brave homme.

Celui que M. Guérin nous a montré manque un peu de relief et d'accent ; mais passons.

La scène qui suit est assurément la meilleure de 'ouvrage. L'auteur nous y entr'ouvre le cœur douloureux du vieux poète. Pierre Corneille achève la

traduction d'un psaume. Il lit à sa nièce Mario les strophes qu'il vient d'écrire et qui expriment la vanité des choses terrestres et que l'homme ne trouve son repos et sa joie qu'en Dieu... L'Angelus sonne : le poète interrompt son travail, et prie. Il est calme et résigné ; mais sa résignation est étrangement mélancolique. On devine dans ce cœur héroïque des plaies non fermées.

Quelles plaies ? La première est, comme vous l'avez vu, la pauvreté.

À quoi en était réduit Corneille à soixante-treize ans (il faut dire qu'il avait élevé quatre fils et deux filles), une lettre souvent citée d'un bourgeois rouennais nous l'apprend : « J'ai vu hier M. Corneille, notre parent et ami. .. Nous sommes sortis ensemble après le dîner et, en passant par la rue de la Parcheminerie, il est entré dans une boutique pour faire raccommoder sa chaussure qui était décousue. Il s*est assis sur une planche, et moi auprès de lui; et, lorsque l'ouvrier eut refait, il lui a donné trois pièces qu'il avait dans sa poche .. J'ai pleuré qu'un si grand génie fût réduit à cet excès de misère. »

Il est vrai que feu Emile Gaillard, qui a publié cette lettre dans le Précis analytique des travaux de V Académie de Rouen (1834), ne nous dit point où en est l'original, ni quel en est l'auteur, ni à qui elle est adressée ; que, d'ailleurs, l'anecdote qu'elle raconte n'est point nécessairement significative d'une réelle indigence et qu'elle pourrait,

à la rigueur, indiquer seulement chez Pierre Corneille une grande bonhomie et simplicité de mœurs. Mais nous avons d'autres preuves, et nombreuses, et indiscutables, du dénûment de ses dernières années; et ce dénûment vaut la peine d'être expliqué.

Du temps de Hardy, on payait les pièces de théâtre quelques écus.« Hardy put vivre en faisant huit cents pièces, » dit Scudéry. Nous ne savons pas ce qu'on paya le Cid ; nous ne savons pas ce que gagna Thomas Corneille avec son Timocrate et Lasserre avec sa tragédie en prose de Thomas Morus, deux des plus grands succès du siècle. Mais nous savons que YAndromaque de Racine lui rapporta cent écus. Nous savons aussi que Corneille reçut de la troupe de Molière deux mille livres pour Titcet Bérénice et autant pour Attila, et que c'étaient là les plus gros prix.

Les poètes ne pouvaient donc pas vivre du théâtre. Trois ressources leur restaient : une pension de Richelieu ou de Louis XIV ; la domesticité chez les grands ; les petites pièces et les dédicaces.

Heureux ceux qui tournaient bien les quatrains et les madrigaux l C'est par là que Benserade se soutint jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. Mais les petits vers n'étaient guère le fait de Corneille. Il ne pouvait donc compter que sur le placement des dédicaces de ses pièces.

Vous savez que ces hommages se payaient : c'était convenu, c'était dans les mœurs du temps. Quand

Scudéry dédia son Alaric à la reine Christine, il savait d'avance qu'il recevrait pour sa peine une chaîne d'or de mille pistoles.

Or, le bon Corneille a la main lourde dans la dédicace. Celle de Cinna, au financier Montauron, le Turcaret du temps, fut fâcheusement célèbre. Corneille y comparait Montauron à l'empereur Auguste ; cela parut un peu fort. On en fit un proverbe : « C'est une dédicace à la Montauron. » Tout fut à la Montauron, jusqu'aux petits pains au lait... Très philosophe, Corneille, après la déconfiture du financier, retira sa dédicace aussi tranquillement qu'il l'avait écrite.

Ce qui a tant choqué les contemporains laisse la postérité indifférente et ne fait point descendre Corneille dans son estime. Il ne savait pas louer parce qu'il n'avait pas d'esprit : il n'avait que la subtilité du Normand. Ou peut-être exagérait-il quelquefois la louange pour qu'il parût mieux qu'elle était à ses yeux de pure convention.

Son impuissance à louer les autres éclate partout. En 1647, reçu à l'Académie à la place de Maynard, il a recours, pour peindre sa reconnaissance, aux moyens les plus étranges : il emploie le langage de Tartufe ; il parle d'« épanouissement du cœur, » de « liquéfaction intérieure. » Est-ce de lironie ? Elle serait bien lourde. En 1672, il publie un poème sur les Victoires du roi, où il commence par injurier les « Bataves ; » mais, vers la fin, par la volte-face

la plus imprévue, il reproche aux Hollandais leur mollesse, en vrai républicain : mouvement sublime en lui-même, absurde en sa place.

A mesure que ses requêtes et placets vont se multipliant, Corneille, solliciteur, prend un caractère de plus en plus triste. Il est des dédicaces où il tend la main. Il en est d'autres où il vous désarme par la bonhomie suppliante de ses vers. Dans la belle épître au Roi, de 1676, après avoir très noblement parlé des services de deux de ses fils, il finit brusquement sur cette chute singulière :

Sire, un bon mot, de grâce, au Père de La Chaise.

(11 attendait de ce jésuite un canonicat.)

C'est que Corneille resta toujours un provincial. Au fond, cette lourdeur dans l'éloge et cette gaucherie tiennent à « ce mélange d'humilité et d'orgueil, de timidité et d'indépendance, » dont parle Fontenelle. Il eût pu dire, comme le Damon de Boileau :

Je suis rustique et fier, et j'ai 'l'âme grossière.

Mais enfin, quand la gêne se faisait sentir, il fallait bien recourir aux dédicaces et aux épîtres : qui oserait le lui reprocher ?

Cette gêne, il la connut de bonne heure. Sans doute, il fit partie, avec L'Estoile, Colletet, Rotrou, Boisrobert, de la petite brigade de poètes par qui

Richelieu faisait mettre en vers ses plans de tragédie. Mais Voltaire nous dit « qu'il y était subordonné aux autres, qui lui étaient supérieurs par la fortune et la faveur. »

L'Estoile avait le plus grand de tous les mérites: il acceptait docilement les plans du cardinal et les suivait, avec soumission. — Colletet était une espèce de bohème bourgeois, connu pour ses amours ancillaires. Il avait parfois des velléités d'indépendance. Dans l'une de ses descriptions on voyait

Le canard s'hunïecter dans la bourbe de l'eau.

Le cardinal eût préféré « barboter, » comme plus juste et plus expressif: Colletet maintint « s'humecter, » comme plus noble.^ Mais il ne chicanait sur un mot que pour mieux faire apprécier sa soumission dans tout le reste, et c'est pourquoi il put épouser sa troisième servante, qui lui donna la belle Claudine. — Rotrou était charmant : une grande habitude du monde, une mine haute et fière. Joueur effréné, souvent endetté, quand il avait de l'argent, il le jetait derrière les fagots de son grenier, pour s'obliger à le venir ramasser pièce par pièce et le faire durer un peu plus longtemps. Ami vrai et loyal, tout dévoué au génie de Corneille, grand admirateur du Cid malgré Richelieu, on aimait « ce garçon d'un si beau naturel, » comme l'appelle Chapelain. — Quant à Boisrobert, son grand art

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auprès de Richelieu fut de s'insinuer, de se faire

valoir, de se rendre nécessaire : sorte de Figaro sous

la robe de Basile. Beaucoup d'esprit, mais un esprit

à la fois d'insolence et de bassesse. On l'appelait

« l'abbé Mondory, » du nom d'un comédien à la

mode.

On conçoit que Corneille ait fait pauvre figure parmi ses collaborateurs. Il n'était ni amusant ni brillant, — ni docile. Quand on lui donna à versifier le troisième acte de la comédie des Tuileries, il se mit en tête d'y faire des changements. Le cardinal disait : « Il manque d'esprit de suite. »

Il en manquait en effet. Après sa querelle avec le cardinal, son peu de fortune le force à rentrer à Rouen. Il se marie entre 1640 et 1645. Ses charges augmentent. Fallait-il se faire domestique d'un grand? Mais comment se serait-il fait agréer avec son humeur timide et brusque? Il vit tant mal que bien, des charges peu productives qu'il exerce dans sa ville, des libéralités des Condé et des Séguier. « Je n'ai jamais été homme à demander la charité, mais les présents des hommes riches et généreux me sont agréables, » écrit-il sans soupçonner peutêtre le comique de la phrase.

En 1650, il fait argent de sa charge d'avocat. En 1658, la générosité de Fouquet et le succès d'Œdipe le raniment. En 1662, désigné par Colbert à la muni licence royale, il eut une pension de deux mille livres. Que cette pension lui ait été supprimée, on

n'en peut malheureusement pas douter. Ce fut sans doute en 1674. On la lui resservit en 1078. Mais après la mort de Colbert, en 1683, on ne la lui paya plus. Sa pénurie devint telle qu'il vendit sa maison de Rouen. Louis XIV finit par lâcher deux cents louis pour l'aider à mourir.

Et voilà, en abrégé, 1 histoire financière de Corneille.

Sa vie fut une lutte contre la médiocrité ou la misère. Lutte morose. Un jour qu'on le félicitait du succès de son oeuvre : « Je suis, dit-il, soûl de gloire et afïamé d'argent. » {Défense du grand Corneille, par le P. Tournemine.) Il obtint quelquefois des sommes assez considérables, mais c'était vite englouti : il eût fallu que sa pension fût régulière et augmentât avec ses charges, et qu'un ami s'occupât de ses affaires. La vraie cause de sa pauvreté fut son incurie, son inexpérience, son enfance inimaginable. (Cf. le cas, analogue en quelques points, de Dumas père et de Balzac.) Et ainsi s'expliquent son indifférence pour l'argent quand il en avait, sa vivacité à en demander quand il n'en avait pas.

Deux ou trois fois cette vivacité a assez d'allure En 1665, comme on lui fait trop attendre le payement de sa pension, il adresse au roi le sixain connu qui se termine par ces trois vers :

Puissiez-vous dans cent ans donner encor des lois, Et puissent tous vos ans être de quinze mois, Comme vos commis font les nôtres !

Dans un autre place t, en 1G75, il dit au roi tout

Qu'un graud roi ne promet que ce qu'il veut tenir.

Ce qui est d'une assez belle hardiesse. Puisqu'il ne pouvait faire autrement que de tendre la main, on aimerait qu'il l'eût plus souvent tendue de cette air-là...

Vous voulez savoir d'où me vient aujourd'hui tant d'érudition? Je ne vous cacherai point que j'ai trouvé ça (et si j'avais tout recueilli, j'aurais pu, de la pauvreté de Corneille, faire la richesse de deux feuilletons) dans les vieilles notes prises par moi il y a vingt ans au cours de mon excellent maître, M. de la Coulonche, pour qui mes jeunes camarades se sont montrés naguère si incroyablement durs Ils ont grand tort : ils verront comme ça devient utile et commode, le cours de « Coulonche, » quand on est professeur de rhétorique.

Rien n'empêche, au reste, de rectifier ces notes. Et, par exemple, je demanderai à mon maître si tout n'est que lourd artifice, et de parti pris, dans les dédicaces, placets et remerciements de Corneille... J'ai relu son discours de réception à l'Académie. C'est pesant, c'est baroque, c'est inepte : je crois que c'est sincère et qu'il y a mis son cœur. Corneille semble réellement ravi d'être académicien et peut-être principalement parce que c'est « une

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situation officielle. » Oui, il était fort candide. Cet homme, qui passe pour avoir été le poète par excellence des grandeurs morales, subit de bonne heure la fascination des grandeurs matérielles. C'est ce que la seconde moitié de son théâtre nous montre en plein. Ses plus chères héroïnes ne veulent plus épouser que des rois, et sacrifient continuellement leurs amants à ce grossier orgueil. On pourrait presque dire que Corneille, poète tragique, ayant commencé par la manie de la grandeur, a fini par la manie des grandeurs. On voit ce snobisme superbe croître avec son indigence. C'était comme une revanche de son imagination sur fétroitesse de sa vie privée. Plus il est mal dans ses affaires, et plus il prend plaisir, dans son théâtre, à discuter le sort du monde, à partager' les empires, à peindre des orgueils absurdes et inhumains...

L'autre plaie du vieux poète (la première étant la pauvreté), c'est la douleur de survivre à ses succès, de se voir passé de mode et remplacé par une génération d'écrivains qui n'ont pas le cerveau fait comme lui Presque tous les grands écrivains qui ont oublié de mourir jeunes ont connu cela plus ou moins. Si Hugo échappa à cette loi, c'est que, par un privilège inouï, ce fut entre cinquante et soixante ans qu'il eut le plus de génie. Encore est-il que, avec tout ce génie, il demeura romantique alors que les nouveaux venus ne l'étaient guère, et qu'il parut, dans le temps de la littérature parnassienne et na-

turaliste, comme un prodigieux et sublime revenant. Et peut-être en eût-il souflert quand même, s'il n'y avait eu, autour de sa vieillesse, comme une entente publique pour le laisser jouir paisiblement de son énorme gloire... Mais vous connaissez les dernières années de Lamartine, et Ton ne peut songer sans horreur au petit vieillard suranné que serait peutêtre aujourd nui le divin Musset, s'il avait vécu. Pour éviter cette tristesse de voir les générations neuves se retirer de lui, un grand écrivain n'a que que deux partis à prendre : mourir vers la soixantaine ou devenir, à cet âge, le plus détaché des philosophes. Un autre parti serait de vivre cent ou cent cinquante ans, — le temps d'attendre les justes retours des jugements des hommes.

L'épine au cœur de Corneille s'appelle Jean Racine. — Les analogies abondent entre l'évolution littéraire du dix-septième siècle et l'évolution du nôtre. Vous savez comment la littérature, héroïque et romanesque avec d'Urfé, Corneille et les grandes précieuses, revint, vers 1660, à plus de vérité, et, par suite, d'objectivité et, par conséquent, d'impersonnalité, avec Racine, Molière et Boileau. Tel, de notre temps, le naturalisme succéda au lyrisme romantique.

On pourrait pousser le parallèle ; noter, par exemple, que, dans les pièces de Corneille et de Rotrou, et dans les romans de Mlle de Scudéry d'une part, — et dans les drames et romans de Hugo, de Sand

et de Dumas d'autre part, — pre; 511e tousles . gonnages se ressemblent entre eux, comme étant tous li ls de la pure imagination, et de L'imagination

propre à toute une époque : au lieu que la variété commence avec la vérité, d'une part chez Racine et Molière, de l'autre chez nos dramaturges et romanciers naturalistes...

Pauvre vieux Corneille ! Désompanachée, la littérature lui parut avilie. Il souffrit d'autant plus de son abandon et de l'affaiblissement de son esprit. Ma veine, dit-il da<n^une épître au Roi, de 1687,

N'est plus qu'un vieux torrent, qu'ont tari douze lustres ;

Et ce 6erait en vain qu'aux miracles du temps

Je voudrais opposer l'acquis de quarante ans.

Au bout d'une carrière et si longue et si rude,

On a trop peu d'haleine et-Jtrop de lassitude :

A force de vieillir un auteur perd son rang ;

On croit ses vers glacés par la froideur du sang ;

Leur dureté rebute, et leur poids incommode,

Et la seule tendresse est toujours à la mode.

Ces deux douleurs, pauvreté et délaissement, M. Alphonse Guérin a voulu que Corneille en parût triompher, à force de piété et de foi. Mais le vieillard est mis à une plus rude et suprême épreuve. Son fils Pierre, dangereusement blessé dans un assaut, vient de mourir. Comment annoncer cette nouvelle au père? Firmin et sa femme, pour l'y préparer, lui récitent une scène $ Horace. (C'est une des distractions du bonhomme de se faire redire des

morceaux de son répertoire.) Puis la gentille Marie imagine une histoire, conte que le jeune officier, chargé d'un message secret par son général, a été pris par l'ennemi ; qu'il pouvait sauver sa vie en livrant la dépêche. Elle ajoute: « Que vouliez-vous qu'il fit? » Le « Qu'il mourût ! » e'chappe aux lèvres du père, qui, brisé par ce coup, s'affaisse et ne tarde point à expirer doucement. Sur quoi, revient Boileau, trop tard, avec les deux cents louis du roi,

Il y a de bons vers dans cette petite pièce ; il y en a d'autres aussi. Les métaphores et les images y sont un peu faciles. Puis je voudrais bien que, dans ces à-propos où l'on met en scène des écrivains classiques, on ne s'éloignât pas trop de leur langue, on s'abstînt du vocabulaire romantique ou parnassien... Ceci ne s'adresse pas seulement à M. Guérin dont le début m'a paru distingué et intéressant.

UN SUJET « D A-PROPOS » POUR LE PROCHAIN ANNIVERSAIRE DE PIERRE CORNEILLE.

25 juin 1893.

Je vous ai ditr-que, feuilletant les « poésies diverses » de Pierre Corneille, j'y avais noté un fort joli sujet « d'à-propos » pour quelque anniversaire du grand poète, et je vous ai promis de revenir làdessus. Je ne me flatte point que cette promesse vous ait autrement excités. Mais, puisqu'il n'y a rien eu au théâtre cette semaine, pourquoi ne la tiendraisje pas? et quel mal verriez-vous à nous arrêter un peu au dernier amour de Corneille et au petit roman de son été de la Saint-Martin ?

C'était après Pertharite, dont vous savez le mauvais succès. Elle est pourtant curieuse, cette tragédie ; c'est une des plus éperdument « cornéliennes » du théâtre de Corneille. On y voit une mère, Rodelinde, et une très bonne mère, et qui aime son fils, mais qui n'en imagine pas moins de le faire tuer par le roi Grimoald, afin de rendre ce tyran odieux. Visiblement, Corneille trouve cette conduite admirable. On a reproché à certains poètes

et romanciers de notre temps de nous montrer de si beaux scélérats ou des héros d'une vertu si indépendante et si hardie, et de nous les développer avec tant de complaisance, que de pareilles imaginations risquent (ort d'altérer en nous la conscience morale et le sentiment du devoir. Eh bien ! je vous jure que, si Corneille n'était pas vieux de deux siècles, et si on lisait tout son théâtre, et si on savait le lire, ce bonhomme austère et naïf encourrait en plein le même reproche.

Pourtant, Pertharite réussit mal. C'est que c'était déjà le déclin de la période romanesque du dix-sep tième siècle, de celle qui est marquée, dans la litté rature et ailleurs, par le triomphe de l'héroïsme orgueilleux et des conceptions particulières et extravagantes du devoir : période que devait clore définitivement l'avènement personnel du jeune roi Louis XIV. Déjà l'on pressentait, l'on attendait Racine, qui, en effet, réintroduisit au théâtre la morale commune ou, pour l'appeler d'un nom qui paraît plus noble, la morale universelle, — et cela sans jamais moraliser directement ni paraître même se préoccuper de la morale...

Or il y a toujours eu, semble-t-il, une constante relation entre les mésaventures publiques de Corneille et les progrès de sa piété. Le poète normand n'est point, en cela, une exception. Quand les gens d'alors se trouvaient un peu trop ballottés dans leurs affaires temporelles, régulièrement, ils diminuaient

le câble, et se tenaient ferme à l'ancre, qui était la foi chrétienne Donc, après Pertliarite, Corneille était très dévot, et même d'une pratique minutieuse ; d'ailleurs marguillier de sa paroisse, l'église de Saint Sauveur à Rouen. Il avait commencé, pour faire plaisir à ses amis les Pères jésuites, la traduction en vers de Y Imitation de Jésus-Christ ; il la continua avec ardeur.

Bientôt les Louanges de la Vierge, de saint Bonaventure. et Y Office de la Sainte Vierge, et les Sept Psaumes pénitenliauœ, et les Vêpres du Dimanche et les Compiles, et toutes les Hymnes du bréviaire romain y passèrent. Il traduisait, traduisait, traduisait...

Sa traduction en vers de Ylmitation n'est pas amusante, oh ! non. Mais fîmpression qu'elle donne est des plus étranges. Jamais, je ne pense, on ne vit plus formidable écart entre l'esprit ou le tempérament d'un écrivain et celui de son traducteur. J'ai toujours eu envie de mettre pour épigraphe à ce divin petit livre la phrase de Quincey : « 0 juste, subtil et puissant opium !... tu possèdes les clefs du paradis ! » De cette sorte de népenthès mystique qu'insinue en nous, goutte par goutte, verset par verset, le charme monotone de ces murmurantes leçons de détachement, de déliement, d'oubli du monde, de vie solitaire en soi et en Dieu, rien absolument n'est resté dans les vers drus, robustes, musclés et ronflants du superbe poète. Ces vers

mènent un bruit effroyable, ils forcent le lecteur à ouvrir la bouche toute grande. Ce qui manque le plus à cette traduction pour être fidèle, c'est, si je puis dire, le silence : car la musique de Y Imitation est comme un silence modulé. Le contraste est presque blessant entre la discrétion de cette musique, entre le repliement, le renoncement humble et doux de l'âme pieuse d'où elle s'exhale, et l'orgueilleux tintamarre de rhétorique, l'expansion sonore, l'étalage carré des strophes martelées par l'auteur de Cinna et de Rodogune. On dirait les soliloques et oraisons de Rodrigue, V Imitation de Jésus-Christ par le Cid. Cela devait être : il y a, dans ce grand diable de vers alexandrin, — tel du moins que le pratique Corneille, avec l'immuable coup de gong de la césure et de la rime, et sans rien qui le détende, qui en varie la coupe, qui en éteigne ou en amortisse le fracas trop symétrique, — je ne sais quoi qui n'est pas contrit, qui n'est pas intime, et qui offense déjà en quelque façon la modestie chrétienne.

Si vous en voulez des exemples, feuilletez vousmême, au hasard. Mais, comme je ne suis pas ici pour faire du chagrin à Corneille, je choisirai, au contraire, quelques passages où, sans arriver à l'onction, sa rhétorique espagnole reste pourtant assez respectueuse du texte et, bien que cette traduction soit toujours une a amplification, » n'altère pas trop le caractère propre des délicieux

versets latins. Ainsi, dans le chapitre Du chemin royal de la sainte croix :

La croix donc en tous lieux est toujours préparée; La croix t'attend partout et partout suit tes pas : Fuis-la de tous côtés, et cours où tu voudras, Tu n'éviteras point sa rencontre assurée. Tel est notre destin, telles en sont les lois ; Tout homme pour lui-même est une vive croix, Pesante d'autant plus que plus lui-même il s'aime ; Et, comme il n'est en soi que misère et qu'ennui, En quelque lieu qu'il aille, il se porte lui-même Et rencontre la croix qu'il y porte avec lui...

Cela, pour « traduire » trois lignes du texte, sans plus.

Porte-la de bon cœur, cette croix salutaire Que tu vois attachée à ton infirmité ; Fais un hommage à Dieu d'une nécessité, Et d'un mal infaillible un tribut volontaire ..

Ces quatre vers « traduisent » quatre mots : Si libenter crucem portas... Ce sont d'ailleurs de bons vers, bien nets, bien solides, consciencieusement menuisés ; il n'y manque évidemment que ce qui surabonde dans Tardent et mystique dialogue en sonnets « mal faits, » que M. Paul Verlaine eut un jour avec le Crucifié. — Et voici maintenant quelques strophes, où sont amplifiés trois versets du chapitre De V amour de la solitude et du silence, de ce chapitre que j'aime tant et qui est un si grand chef-

d'oeuvre de sagesse et de suavité. Le saint auteur vient d interdire aux religieux les sorties hors du cloître, à cause de la « dispersion d'âme » et du trouble qu'on en rapporte :

Ainsi celle qu'on fait avec le plus de joie Souvent avec douleur au cloître nous renvoie : Les délices du soir ont un triste matin ;

Ainsi la douceur sensuelle

Nous cache sa pointe mortelle Qui nous flatte à l'entrée et nous tue à la fin.

Ne vois-tu pas ici le feu, l'air, l'eau, !a terre, Leur éternelle amour, leur éternelle g;- erre ? N'y vois-tu pas le ciel à tes yeux exposé ?

Qu'est-ce qu'ailleurs tu te proposes ?

N'e?t-ce pas bien voir toutes choses Que voir les éléments dont tout est composé ?

Que peux-tu voir ailleurs qui soit longtemps durable ?

Crois-tu rassasier ton cœur insatiable

En promenant partout tes yeux avidement ?

Et quand d'une seule ouverture

Ils verraient toute la nature, Que serait-ce pour toi qu'un vain amusement ?...

J'arrive enfin à mon sujet d' « à-propos » odéonien. Donc Corneille avait passé la cinquantaine et ne songeait plus qu'à son salut. Il tradu^ait infatigablement des psaumes, des hymnes, — et d'interminables poèmes latins de bons Pères jésuites sur les victoires du roi ; et, depuis six ans, il avait entièrement renoncé au théâtre, lorsque la troupe

nomade de Molière vint à Rouen. C'était en 1058, vers Pâques, et elle y resta jusqu'au mois d'octobre.

Elle y joua plusieurs tragédies de Corneille, et notamment Nicomùde. L'auteur avait beau être marguillier et saint homme : il ne put s'empêcher d'y aller voir. Et c'est ainsi qu'il fît la connaissance de Molière et de MUe du Parc. Et voilà les deux points sur lesquels devrait porter l'effort du poème odéonien.

La première rencontre de Corneille et de Molière au foyer des artistes (y en avait-il un ?) du théâtre de Rouen, pendant un entr'acte de la représentation de Nicomède ! N'y a-t-il pas là de quoi tenter l'ardeur généreuse d'un jeune homme nourri de bonnes lettres ? Corneille a cinquante-trois ans. xMolière en a trente-six. Corneille est illustre, Molière à peu près inconnu ; toutefois il avait déjà fait V Etourdi et le Dépit amoureux. Verriez- vous quelque inconvénient à ce que le bonhomme Corneille devinât le génie de son jeune confrère et lui dît tranquillement : « J'ai écrit Mélite et le Menteur, tu ôcriras V Ecole des Femmes et le Misanthrope, c'est clair comme le jour, et tu fonderas la vraie comédie que je n'ai pu que pressentir. »

Admirable matière à mettre en vers latins I

Et le bon Molière montrerait à son illustre ami le respect le plus affectueux. (De fait, il paraît l'avoir aimé beaucoup et fat excellent pour lui : il joua

plusieurs des dernières tragédies de Corneille, sans peut-être avoir de grandes illusions sur leur valeur, et il les paya le plus largement qu'il put ; et enfin ce fut lui qui, en 1671, demanda au vieux maître de l'aider à écrire Psyché.) Donc, pour en revenir à notre scénario, ce sympathique Molière dirait au grand homme les choses les plus flatteuses et les plus réconfortantes, et il le supplierait de sortir de sa retraite prématurée, de donner au public de nouveaux chefs-d'œuvre. Et Corneille résisterait à ses prières et peut-être (qu'en pensez-vous ?) le « collerait »-il de quelque verset traduit de Y Imitation.

Mais voici venir l'étoile de la troupe, celle qui joue, ce soir-là, le rôle de Laodice, celle que ses camarades ont surnommée « Marquise, » Ja belle et charmante Duparc. Corneille lui ferait son compliment. Elle joindrait ses instances à celles de son directeur ; elle dirait à Corneille : « Puisque je vous plais, faites-moi un rôle. » Et Molière, pas bête, les laisserait tous deux ensemble. Et Marquise, alors, combattrait par de gentilles paroles, et par de doux regards et d'enjôleuses mines, le découragement du « cher maître, » et aussi ses scrupules religieux. Elle serait coquette, décemment, pour l'amour de l'art, et Corneille, peu à peu troublé (l'atmosphère du théâtre a d'ailleurs fait son œuvre, et

Le vieux coursier a senti l'aiguillon),

finirait par promettre une tragédie pour la saison prochaine.

Je vous assure que les développements pourraient être jolis, encore que d'un agrément un peu scolaire. Si je n'avais que vingt ans, j'écrirais ça.

Remarquez que j'invente à peine, que les choses ont dû se passer ainsi, et qu'en tout cas, fort peu de temps après avoir rencontré Marquise, le pauvre Corneille inaugurait, avec Œdipe, une nouvelle série de tragédies, pas bien bonnes, hélas! qui pour la plupart réussireiît mal, et dont il ressentit très cruellement l'insuccès. En sorte que le surcroît d'amertume dont lut abreuvée sa vieillesse eut pour origine un sourire de femme et quelques clins d'yeux.

En réalité, Corneille semble en avoir tenu très fort pour cette charmante tmparc, — qui, vous vous en souvenez, fut extrêmement aimée aussi de Molière, de Racine, de Thomas Corneille, de La Fontaine et de beaucoup d'autres. De cette tardive aventure de cœur de Corneille, il nous reste cinq petites pièces de vers, tout à fait intéressantes. Les sentiments de l'amoureux quinquagénaire furent complexes et, finalement, son attitude originale. Il commença, hypocritement, par se railler lui-même. De la plume qui venait de traduire Y Invitation, il écrivait avec désinvolture :

Tète chauve et barbe grise Ne sont pas viande pour vous.

Quand j'aurais l'heur de vous plaire,

IMPRESSIONS DE THEATRE. — 8e SERIE. 3

Ce serait perdre du temps.

Iris, que pourriez-vous faire D'un galant de cinquarCe ans ?

Lisez toute cette petite Chanson, elle est d'une franchise drue et gaillarde. MI|B Duparc dut répondre : « Hé i hé! qui sait? » par politesse, par bonté d'âme, et pour ne pas éloigner un soupirant qui lui faisait tant d'honneur. J'imagine que Corneille, encouragé, poussa sa pointe. Sur quoi Marquise, comme font les femmes en pareil cas, dut lui offrir son amitié, « une bonne amitié, bien franche, bien sincère...; » vous connaissez la phrase. Mais je suppose que Corneille insista, et que c'est bien à la Duparc, — ici « Aminte, » ailleurs « Iris, » — que s'adressaient certaines « stances » où il déclare tout de gô que l'amitié ne fait point son affaire.

Vous me recevez sans mépris,

Je vous parle, je vous écris,

Je vous vois quand j'en ai l'envie :

Ces bonheurs sont pour moi des bonheurs superflus ; Et si quelque autre y trouve une assez douce vie, Il me faut pour aimer quelque chose de plus,

Et il ajoutait, avec quelque lourdeur:

Je suis de ces amants grossiers Qui n'aiment pas fort volontiers Sans aucun prix de leurs services...

La-dessus, je le présume, explication et brouille. Corneille s'éloigne fièremeut. Un peu avant de quit-

ter Rouen, Marquise le rappelle. Il se figure ou qu'elle va tomber dans ses bras ou qu'elle va l'accabler de reproches Ni l'un ni l'autre : elle est souriante, paisible, indulgente, amicale... Le vieil amoureux n'en revient pas:

Quoi ! vous me revoyez sans vous plaindre de rien T Je trouve même accueil avec ruêray entretien ? 1 1 û as ! et j'espérais que votre humeur altière M'ouvrirait les chemins à la révolte entière ; Ce cœur, que la raison ne peut plus secourir, Cherchait dans votre orgueil un aide à se guérir ; Mais vous lui refusez un moment de colère ; Vous m'enviez le bien d'avoir pu vous déplaire ; Vous dédaignez de voir quels sont mes attentats, Et m'en punissez mieux ne m'en punissant pas.

J'appelle cela des concetti mélancoliques. Le poète n'y sourit que par pudeur. Il affecte de parler encore de ses cheveux gris, et il ajoute, — mauvais argument, c'est sûr, mais touchant à. force d être mauvais :

Je connais mes défauts, mais après tout je pense Etre pour vous encore un captif d'importance ; Car vous aimez la gloire, et vous 6avez qu'un roi Ne vous en peut jamais assurer tant que moi.

Il me paraît que, dans cette entrevue, Marquise offrit, de nouveau son amitié à Corneille et eut, cette fois, l'art de la lui faire accepter pour un temps. Elle dut lui dire ce qu'on dit : « J ai pour vous beau-

coup de sympathie et d'estime, el je crois que j'en mérite un peu. Estimez-moi, estimons-nous ; oh ! de l'estime la plus affectueuse, la plus confiante, la plus tendre... » Marché conclu. Mais, quelques jours après sans doute, Corneille écrivait le sonnet délicieux, vraiment ému sous l'air de badinage :

Je vous estime, Iris, et crois pouvoir sans crime Permettre à mon respect un aveu si charmant ;

Il est vrai qu'à chaque moment

Je songe que je vous estime.

Cette agréable idée, où ma raison s'abîme, Tyrannise mes sens jusqu'à l'accablement, etc.

N'est-ce pas exquis ?Et voici le trait, la « pointe » finale , pointe de mots , mais aussi pointe au cœur :

J'en aime le chagrin, le trouble m'en est doux. Hélas ! que ne m'estimez-vous Avec la même inquiétude 1

Puis, cette inquiétude grandit, et le désir, et la passion, et la colère. Etre le grand Corneille, avoir écrit dix chefs-d œuvre, et ne pouvoir obtenir d'une coquine ce qu'elle donne sans doute au moindre cabotin 1 Cela est-il tolérable ?... Et de là les fameuses Stances à Marquise, si peu « galantes » et si belles, d'une fierté si absurde et si noble, d'une brutalité si hautaine et d'un si grand tour... Je ne

vous rappellerai que le premier quatrain, et l'avantdernier.

Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux, Souvenez- vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.

Chez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit, Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.

A quoi l'innocente Marquise eût pu répondre . « Hé ! Monsieur, qu'est-ce que cela me fait ? Quand nous serons morts tous deux, que Ton sache ou non que je fus belle, mes cendres légères n'en seront même pas remuées, — ni les vôtres. Votre silence ne saurait m'ètre un châtiment, ni à vous une vengeance, puisque ni vous ni moi n'en verrons les effets. Je suis une créature frivole et qui se contente d'une gloire viagère. Et puis, quel rapport ya-t-il, je vous prie, entre ce que vous m'alléguez et ce qui fait qu'on aime ? Prouvez-moi donc que, de ce que vous avez écrit le Cid, Polyeucteet Nicomède, il s'ensuit que je dois vous aimer d'amour ? Aime-t-on par respect ? par admiration ? Aime-t on nécessairement par vanité? Heureusement non, car les hommes de génie auraient alors trop d'avantages sur les autres, et cela serait tout à fait injuste. Ignorez-vous la nature de l'amour ? On le croirait, car, dans votre

dur théâtre, vous l'avez toujours subordonné à d'autres sentiments, et notamment à l'ambition et à l'orgueil. Dans quatorze ans d'ici, votre Pulchérie, exprimant tout votre idéal en amour, dira au jeune Léon :

Je vous aime, et non point de cette folle ardeur Que les yeux éblouis font maîtresse du cœur... Ma passion pour vous, généreuse et solide, A la vertu pour âme et la raison pour guide, La gloire pour objet, et veut sous votre loi Mettre en ce jour illustre et l'univers et moi.

Or cela, Monsieur, ce n'est pas l'amour ; et même ce n'est pas du tout celui que vous dites avoir pour moi, mon pauvre ami... »

Regretterons-nous que, tout en pensant ainsi. Marquise n'ait point été assez bonne fille pour faire plaisir à l'illustre marguillier de Saint-Sauveur ?... De nos jours, cela eût paru tout simple, car il semble bien que la seule chose qui ait empêché la comédienne et le grand homme de s'entendre, ce soit l'âge de celui-ci. Or, aujourd'hui, cinquante-trois ans, ce ne serait plus un obstacle : c'est l'âge des jolis cheveux gris en brosse et des moustaches plus noires que nature... Mais que vouliez-vous que le pauvre homme espérât dans un temps où les mœurs étaient encore si primitives et si conformes à la nature que Molière trouve Arnolphe ridicule parce qu'il s'avise d'aimer à quarante-trois ans?...

Donc, Corneille se résigna. Il refit des tragédies ; il connut « la série noire », et l'abandon, et la pauvreté, et la gloire odieuse du jeune Racine. Il vieillit dans une tristesse et une amertume intérieures, d'où la poésie lyrique personnelle eût pu jaillir, — qui sait ? — cent cinquante ans avant Lamartine, si Corneille n'avait pas été un chrétien très exact et très fervent. Mais, étant pieux, même dévot, l'expression des sentiments qui l'agitaient et surtout de ceux qu'il voulait avoir lui semblait toute trouvée d'avance : il se remit donc à traduire mécaniquement des hymnes et des psaumes. Il a laissé de vingt à vingt-cinq mille vers traduits soit du latin liturgique, soit du latin de VImitation. C'est un chiffre.

Comédie -Française : Reprise de Don Japhet aV Arménie, comédie en cinq actes, en vers, de Scarron.

20 février 1893.

Gomme on s'amuse parfois aux vieilles estampes de Callot, on peut trouver plaisir à ce Don Japhet d'Arménie, que la Comédie-Française a eu le caprice de nous rendre. Si vous êtes bienveillant, si vous savez vous mettre dans l'obligeante disposition d'esprit des amateurs de curiosités et de bric-à-brac, vous goûterez cette vieille chose, vous vous appliquerez même à vous la surfaire. Et vous serez ravi à la fois par la simplicité toute rudimentaire et grossière des inventions facétieuses, et, dans les bons endroits, par la fantaisie savante et vraiment a artiste », l'éclat, la couleur déjà banvillesque de la forme dont ces inventions sont revêtues.

Oh ! non, le fond n'a rien de rare. C'est emprunté à Tirso de Molina. Ce sont gentillesses de même force que celles de Lazarille de formes, si vous vou-

lez. C'est d'un comique épais et rude, et que Cluny même ou Déjazet dédaignerait. Don Japhet d'Arménie, ancien fou de l'empereur Charles-Quint, est un Tartarin qu'on berne fort lourdement. Il vient, en grande pompe, chez le commandeur de Consuègre pour lui demander la main de sa nièce Léonore Le commandeur, pour se divertir de cet original, lui a préparé toute une série de « brimades » énormes. Quand don Japhet fait son entrée, tout le monde se met à lui parler à la fois, et a tue-tête, sous prétexte de le complimenter, et on lui tire un coup d'arquebuse à l'oreille. Alors, pour lui faire croire qu'il est sourd, les gens font semblant de parler, ouvrent la bouche et remuent les lèvres sans prononcer un mot. Sur quoi, don Japhet s'écrie :

Hélas ! on s'égosille, et je n'entends non plus Que si l'on me voulait emprunter mes écus.

Pais, tout à coup, les gens se remettent à parler réellement, en sorte qu'il croit avoir recouvré l'ouïe.

Et le reste est à l'avenant. On lui fait entendre que l'empereur l'a nommé marquis; puis Léonore lui donne rendez-vous pour la nuit suivante sous son balcon. Il s'y rend, muni d'une échelle de soie. Il est d'abord bâtonné dans l'ombre par deux inconnus. Puis, lorsqu'il s'est hissé sur le balcon, Léonore rentre dans sa chambre et lui ferme sa fenêtre au nez ; le commandeur et ses amis accourent ; ils

feignent de le prendre pour un voleur et de vouloir lirer sur lui. Don Japhel leur explique qu'il n'est pas un voleur, mais un amant; qu'au surplus il vient déjà d'être bàtonné ; et il ajoute fort judicieusement :

Si frais battu, Messieurs, est-il juste qu'on meure ?

On se rend à ce raisonnement ; mais on l'oblige du moins à ôter tous ses habits ; et, quand il est en chemise, tout grelottant sur le balcon, une duègne lui vide sur la tète^un pot d'urine...

Je ne vous rappellerai pas les autres mésaventures de don Japhet : je pense vous avoir suffisamment rafraîchi la mémoire sur la qualité de la fable comique. Mais, comme je disais, la forme est souvent des plus savoureus&s. En plus d'un endroit, les propos de don Japhet d'Arménie égalent assurément, par la truculence et la gaieté pittoresque de l'expression, par l'allégresse, la plénitude du rythme, et une sorte de sonorité hilarante, les plus célèbres discours de don César de Bazan et les plus beaux passages des Odes funambulesques. Je laisse le mirifique récit du mariage de don Japhet avec la belle Azatèque, fille du cacique Uriquis, et son inimitable apostrophe à ses laquais :

Holà ! ho, Foucaral !

Don Roc Zurdacaci ! Don Zapata Pascal ! Ou Pascal Zapata, car il n'importe guère Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.

Holà ! mes gens ! mon train ! oh ! les doubles coquins, Les gredins, les bourreaux, les traîtres, les faquins ! Sachent tous mesvaletsquc ma bonté >>e lasse ! Sachent les malheureux qu'aujourd'hui je les casse ! Je m'en vais tant crier, qu'ils viendront, les maraud3 !

Mais que dites-vous encore de ce petit morceau ? Don Japhet surprend don Alphonse... (tenez-vous absolument à ce que je vous explique pourquoi ce jeune seigneur s'est fait valet du matamore? Non, n'est-ce pas?) ; don Japhet s'aperçoit donc que don Alphonse fait sa cour à Léonore, et sa colère éclate en ces alexandrins dignes d'être mis auprès des plus beaux du quatrième acte de Ruy Blas :

Je Vy prends, grand pendard ! tu baises donc sa main ! Aujourd'hui tu mourras, ou pour le moins demain. Quoi ! ta bouche à tabac, de ses moites moustaches, A cette main d'ivoire ose faire des taches ?

(Est-il étonnant, ce dernier distique!)

Icare audacieux, téméraire Ixion !

Je te juge et condamne à décollation.

(A Leonore.)

Et toi, de qui je tiens la main très inquinée, Je t'exclus de l'honneur d'un futur hyménée.

Elle n'est pas ennuyeuse, bien qu'elle n'ait ni queue ni tête, et qu'elle soit souvent écrite à la diable, cette bouffonnerie du cul-de-jatte. Ce vieux type du matamore, du tranche-montagne, contem-

porain des origines mêmes du théâtre, qui a commencé par s'appeler miles gloriosus et qui a fini par s'appeler Tartarin de Tarascon, est resté gai, invinciblement. C'est l'éternelle gaieté de la naïve hyperbole, perceptible même aux tout petits enfants. Quand, des enfants parlant d'un gros chien, l'un dit : « Il est haut comme une maison », et que le plus imaginatif ajoute : « Il est haut comme la lune », ils sont très contents d'eux, et trouvent ces façons de s'exprimer infiniment plaisantes. Ce comique-là est sûr, et si rafraîchissant ! Prises au sérieux, ces imaginations-là ont créé l'épopée. Elles sont un témoignage du noble inassouvissement qui est dans la nature humaine, une confirmation indirecte, vieille comme l'humanité, de ce mot solennel du poète, que « l'homme est un dféu tombé qui se souvient des cieux. » L'hyperbole lyrique tantôt exprime le héros latent et tantôt raille, avec une ironie indulgente, le Tartarin que nous portons en nous Et c'est pourquoi le personnage du matamore nous plaira toujours.

Mais, en outre, les don Japhet d'Arménie, les Artaban et autres spaccamonte qui ont abondé chez nous dans la première moitié du dix septième siècle, ont une signification et un intérêt historiques. Leur étrange pullulement répond à celui des merveilleux héros de d'Urfé, de Corneille et de MUo de Scudéry, et le succès de la caricature confirme, ici, le succès de l'original. Toutes ces attitudes, ces allures, ces

emphases, j'appelle cela « le genre Louis XIH », qui est, en littérature, l'expression attardée déjà et le prolongement de l'héroïsme du seizième siècle, de cet âge privilégié de l'orgueil et de l'énergie humaine, de cet âge où apparurent les merveilles les plus étonnantes du libre développement individuel. Cette ivresse de vie indomptable, cette superbe et ce panache, l'époque de Louis XIII, s'en souvient encore (et quand je dis l'époque de Louis XIII, j'entends aussi par là celle de la minorité de Louis XIV). Certes, les poètes de cette époque-là sont inégaux et incomplets ; beaucoup débordent au hasard, et leur écoulement est bourbeux ; ils manquent totalement de goût; ils sont difficiles à lire. Mais on les trouve parfois délicieusement déraisonnables. Ils ont de la sève, un je ne sais quoi d'emporté et de fou. Plusieurs d'entre eux sont, d'ailleurs, de francs « originaux. » La littérature de ce temps-là est pleine d'individus bizarres, de bohèmes effrénés, auprès desquels les Musset même, les Balzac ou les Gautier semblent les plus réguliers des bourgeois. Et, parmi leur platitude, leur pédantisme ingénu et leur galimatias, ils ont tout à coup des poussées de verve franche, de belle fantaisie, de poésie éclatante et libre, et, notamment, des morceaux pittoresques tels qu'on n'en retrouvera plus guère l'équivalent lorsque Boileau, Racine et Louis XIV auront « pacifié * la littérature. Seule, peut-être, l'anarchie littéraire de notre temps rendra

possible, deux siècles après, des libertés et des « bonheurs » analogues, quoique, à vrai dire, la littérature d'aujourd'hui demeure peut-être moins folle, moins trouble, moins aventureuse, moins indisciplinée que celle de cette benoîte époque de Louis XIIT. Car ce dix-septième siècle est, dans son ensemble, un des plus bizarres entre les siècles, en dépit de la légende qui l'a défiguré en le momifiant. J'ai relu Don Japhet d'Arménie dans un volume utile et curieux, publié il y a quelques années par M. Tancrède Martel^chez l'éditeur Savine, et qui contient aussi les Visionnaires, de Desmarets de Saint-Sorlin ; la Sœur, de Rotrou; le Pédant joué, de Cyrano de Bergerac, et la Mère coquette, de Quinault. Je n'ai pu m'empêcher de parcourir de nouveau cette baroque comédie des Visionnaires, que j'ai toujours aimée. Encore un fou, ce Desmarets. Après une vie des moins édifiantes, il donne dans la dévotion, puis dans la monomanie religieuse. En 1666, il se fait prophète. Il part en guerre contre a la fausse Eglise des jansénistes. » Il déclare avoir la clef de l'Apocalypse et annonce une armée de 144,000 hommes qui, sous la conduite de Louis XIV, rétablira la vraie religion. Il affirme que Dieu luimême lui a dicté les derniers chants de son poème épique de Clovis. Et c'est enfin ce toqué, qui, par son Traité des poètes gréa et latins, allume le premier cette illustre « querelle des anciens et des modernes », reprise ph: tard par Perrault, puis

par Fontenelle et La Motte, et qui est, pour ainsi parler, d'une actualité éternelle.

Les personnages des Visionnaires, c'est Artabaze, capitan, visionnaire de gloire; Amidor, poète ronsardisant, visionnaire de beauté ; Filidan, « amoureux en idée », visionnaire d'amour; Phalante, or riche imaginaire », visionnaire de décors opulents ; Mélisse, « amoureuse d'Alexandre le Grand s ; Hespérie, « qui croit que chacun l'aime » et dont Molière a fait saBélise ; Sêstiane, « amoureuse de la comédie » ; Alcidon, père de Sêstiane, d'Hespérie et de Mélisse, visionnaire par bienveillance et sympathie, dont la manie consiste à abonder véhémentement dans le sens de chacun de ses interlocuteurs et, par suite, à promettre successivement la main de ses filles à tous ceux qui lui en font la demande. Bref, une mêlée de poètes « lyriques » des deux sexes. L'excellent Banville devait, j'en suis sûr, goûter fort cette folle comédie. Les vers colorés et bien sonnants, les vers d'artiste, y fourmillent. Artabaze vaut presque le matamore de V Illusion comique, a J'aurais, dit-il quelque part, dépeuplé la terre de mortels. »

Mais voyant qu'à me plaire un sexe s'évertue, J'en refais par pitié tout autant que j'en tue.

Et que dites-vous de cette vision ronsardienne d'une bacchanale :

... Je vois ce cuisse-né, suivi du bon Silène, Qui du gosier exhale une vineuse haleine ;

SCABRON 49

Et son âne fuyant parmi les mimallons, Qui, lo bras enthyrsé, courent par les vallons ;

ou de cette description d'une fin de tempête :

Le calme qui revient aux ondes marinières Chasse le pâle effroi des faces nautonières ; Le nuage s'enfuit, le ciel se fait plus pur, Et joyeux se revêt de sa robe d'azur !

ou de ce cocasse échantillon de « désordre » poétique, lorsque Amidor se souvient de sa première rencontre avec sa béîie:

Le corail de ses yeux et l'azur de sa bouche, L'or bruni de son teint, l'argent de ses cheveux, L'ébène de ses dents digne de mille vœux... La grandeur de ses pieds et sa petite taille Livrèrent à mon cœur une horrible bataille !

ou de cette strophe superlativement funambulesque:

Mon cœur devint pusillanime Au prime aspect de ta beauté, Et ta scythique cruauté Rendit mon esprit cacochyme ; Tantôt dans l'Euripe amoureux, Je me crois le plus malheureux Des individus sublunaires; Tantôt je me crois transporté Aux espaces imaginaires D'une excentrique volupté 1

Et ne sont-ils pas exquis, dans leur outrance sou-

1MPKKSSIONS DE THEATRE. — 8e SÉRIB. 4

riante, ces vers d'Hespério (la jeune Bélise de Desmarets) :

Je sens, quand on me parle, une baleine de flamme.

Ceux qui n'osent parler m'adorent en leur âme,

Mille viennent par jour se soumettre à ma loi;

Je sens toujours des cœurs voler autour de moi;

Sans cesse des soupirs sifflent à mes oreilles ;

Mille vœux élancés m'entourent comme abeilles;

Les pleurs près de mes pieds coulent comme torrents...

Et ne sont-ce pas d'estimables rimes que celles de ces vers où la généreuse Mélisse se figure les exploits de son amant Alexandre le Grand :

...Mais l'eiïroi me saisit, et d'horreur je frémi Quand tu te lances seul dans l'enclos ennemi Et que seul tu soutiens les puissantes attaques Des plus désespérés d'entre les Oxydraquos ?

Citerai-je encore les jolis vers « faits de rien », les vers adorables on ne sait pourquoi, comme celui-ci, de Phalante à sa maîtresse :

Mélisse, mon désir, n'entrez pas en colère;

ou comme ceux-ci de Fonde Lysandre, le seul personnage raisonnable de la pièce, et dont le discours gracieux fait songer à celui du bon duc Laërte dans A quoi rêvent les jeunes filles :

Votre cœur est-il gai, mes parentes jolies? Enfants, jouissez tous de vos douces folies... !

Mais, avant de quitter Desmarets de Saint-Sorlin, je veux vous dire encore une découverte. C'est dans le rôle de Phalante, le riche imaginaire. Phalante énumère ses richesses, décrit par le menu un château qu'il croit posséder, puis décrit le jardin, qui est un jardin du genre pompeux et, pour finir, une fontaine monumentale : la fontaine des Danaïdes. Or, il n'y a pas à dire, ce « projet de fontaine » est d'une vraie beauté, et, d'ailleurs, s'il est sujet qui convienne à un monument de ce genre, c'est bien le mythe des cinquante immortelles puiseuses de l'eau toujours fuyante. Et voici la vision de Desmarets :

Un grand rocher s'élève au milieu de l'étang, Où les cinquante moeurs, faites de marbre blanc, Portent incessamment les peines méritées D'avoir en leurs maris leurs mains ensanglantées, Et, souffrant un travail qui ne saurait finir, Semblent incessamment aller et revenir.

Sur les pentes de ce rocher, il groupe les cinquante figures blanches. En haut, trois sœurs, penchant leurs cruches, les versent dans la tonne sans fond. En bas, l'une des travailleuses puise de l'eau ; une autre a laissé tomber sa cruche et se plaint. Une troisième monte, l'amphore sur l'épaule, et rencontre une de ses sœurs qui redescend, et qui l'aide delà main à gravir la roche glissante... Cette montée et cette descente entre-croisées des ouvrières de marbre ; cette noble série d'attitudes, à des moments

divers, de la femme qui puise ou qui porte ou qui verse de l'eau, et, parallèlement, ces séries d'expressions qui vont de la douleur et de l'abattement à l'allégresse et à l'espérance ( « Mes sœurs, si nous recommencions? » dit le sonnet de Sully-Prudhom me) ; l'étroite adaptation de l'œuvre décorative à l'usage particulier du monument qu'elle décore ; enfin le symbolisme de ce vieux mythe, par où se trouvent si vivement exprimés la fuite et l'écoulement de tout et l'éternel circulus de la matière... vraiment je ne crois pas qu'on ait jamais conçu plus magnifique plan de fontaine, et ce serait une fière fantaisie à réaliser, si Ton pouvait, — en marbre ou même en carton, — au milieu du Ghamp-de-Mars, lors de l'Exposition prochaine...

MOLIERE

i.<\: oie-Française : Répertoire : Georges Dandin, les Femmes savantes.

10 septembre 1893.

La Comédie-Française a joué Georges Dandin avec un vrai succès. Il paraît que c'est la première fois que Georges Dandin a fait tant de plaisir. Sarcey en a donné deux raisons? L'une, c'est que Georges Dandin a été, cette fois, joué très gaiement. L'autre, c'est que, Georges Dandin étant presque une pièce du Théâtre Libre, le public se trouve enfin, grâce à Antoine, mûr pour Georges Dandin.

De ces deux raisons, la seconde est la plus ingénieuse ; mais il me paraît bien que c'est la première qui est la meilleure.

Oui, je sais, Georges Dandin, entre toutes les comédies de Molière, a une réputation particulière d'amertume. C'est incroyable ce que les vers de Musset sur cette mâle gaieté de Molière,

si triste et si profonde

Qu'après qu'on vient d'en rire on devrait en pleurer,

54 IMPRESSIONS DK THÉÂTRE

ont fait dire de sottises aux snobs que nous sommes tous. Il m'est arrivé, au temps où j'étais crédule, d'écrire ces vers de professeur :

On ne rit pas toujours, maître à ta comédie...

Lorsque Georges Dandin, que ta farce châtie,

Bafoué par sa femme et largement cocu,

Récite à ses genoux, d'un ton peu convaincu,

Le long confiteor dicté par Sotenville,

C'est sans doute un énorme et parfait imbécile.

Mais il souffre, après tout, et désespérément,

Et hors de l'atellane il m'emporte un moment.

Sa douleur de jocrisse encorné m'émeut presque.

Ce niais est navrant encor qu'il soit grotesque.

Pour peu que l'on y songe, on entrevoit soudain

Un drame sous la farce, un martyr chez Dandin, etc..

Oh ! là là, que d'affaires ! Je relis Georges Dandin., et je n'y retrouve rien de tout cela. C est une farce, à peu près improvisée, cela est visible, sur un vieux sujet de fabliau ; une farce assez brutale, très directe, je dirais presque simpliste, avec des ressouvenirs de la comédie italienne et de la parade de tréteaux. Amère?Oh! Dieu, non. Il faudrait, pour qu'elle le fût, que nous pussions prendre un peu les personnages au sérieux. Cela n'a pas plus de portée que le Légataire, où l'on ne s'avise guère d'être « troublé » par l'immoralité de Crispin ou l'infortune de Géronte.

L'une des caractéristiques de ces pièces qui sont proprement « pièces du Théâtre-Libre » et dont on

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a voulu rapprocher Georges Dandin, c'est, — outre la réalité minutieuse du milieu, qu'il ne faut point demander à cette farce de place publique, — la continuité des « mots de nature » de l'espèce « cruelle. » Le ragoût de ces mots consiste essentiellement en ceci, que la vilenie des âmes s'y trahit sans se connaître elle-même, que l'égoïsme le plus affreux y parle naïvement le langage du devoir, et que le vice même y garde les dehors et la sécurité de la vertu et y est dupe de sa propre décence. ^

Or, Molière croyait que ce dont nos jeunes pessimistes ont fait à peu près la règle du langage humain n'y est, en somme, que l'exception; il lui semblait que les hommes ne passent pas tout leur temps à être ignobles avec candeur, qu'ils reprennent haleine quelquefois, et que, au surplus, cette contradiction ininterrompue entre l'immoralité réelle des personnages et l'opinion qu'ils ont d'euxmêmes serait fatigante à la longue, finirait par paraître un peu artificielle et mécanique. Toutefois, de ces mots de nature du genre « rosse », — comme mon maître Sareey n'a pas craint de les baptiser, — Molière en a jeté quelques-uns çà et là. Il y en a dans les rôles d'Agnès et d'Arnolphe ; il y en a dans le rôle d'Harpagon. C'en est un, et excellent, que le mot de Charlotte : « Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du

fromage cheux nous. » Le plus beau de tous est peut-être celui d'Orgon voulant donner une idée de ses progrès dans la perfection chrétienne :

Et je verrais mourir père, enfants, mère et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela.

Lorsque cette gaillarde d'Henriette menace Trissotin de ce que vous savez, au cas où il persisterait à l'épouser, et que notre cuistre exprime son indifférence philosophique sur ce point, il fait du Théâtre Libre sans le savoir. Les mots de cette espèce sont surtout nombreux dans le Malade imaginaire, la dernière pièce de Molière. Visiblement, avec les années, il tournait à l'amertume. S'il eût vécu plus longtemps, il eût été capable de faire du Georges Ancey.

Mais j"ai eu beau feuilleter Georges Dandin, je n'y ai pu rencontrer un seul de ces mots qui ont essentiellement pour marque l'inconscience morale dans l'ignominie L'inconscience y est bien ; l'ignominie, non, car la qualification serait excessive même pour cette farceuse d'Angélique.

Les meilleurs mots sont peut-être ceux-ci, du pauvre Georges : « Oui, voilà qui est bien, mes enfants seront gentilshommes, mais je serai cocu, si l'on n'y met ordre », et : « Dieu merci ! mon déshonneur est si clair, maintenant, que vous n'en pourrez douter», et encore (ce qui est une variante de la même plaisanterie) : « 0 ciel, seconde mon dessein,

MOMÈIIE 57

et m'accorde la grâce de faire voir aux gens que l'on me déshonore. » Cela est drôle ; mais, dites-moi, bien sincèrement, est-ce que cela vous serre le cœur ?

€ Cruel», Georges Dandin l'est tout justement à la façon d'un drame de chez Guignol. On berne Georges, on tape sur lui à grands coups de bâton, mais d'un bâton qui est en feutre, pour le punir d'avoir fait un sot mariage. A vrai dire, ce n'est pas sur Georges que l'on tape, mais sur M. de La Dandinière. Pour què-^a pièce fût « cruelle » à la façon pédante dont on l'entend aujourd'hui , il faudrait d'abord nous montrer la souffrance du mari plus que le châtiment du paysan vaniteux. Puis, son déshonneur, qui n'est après tout qu'ébauché, devrait être effectif et complet. Sesrnobles beaux-parents euxmêmes n'en pourraient douter : mais, considérant que leur gendre n'est qu'un vilain et que l'amant d'Angélique est bon gentilhomme et de la meilleure société, ils seraient amenés tout doucement à prendre le parti de leur fille, et peut-être à couvrir et à favoriser ses petites distractions, — sans cesser d'émettre des phrases sur les convenances et de se croire les plus honnêtes gens du monde. Et Georges souffrirait d'abord de tout son cœur et protesterait de toutes ses forces ; et l'on craindrait qu'il ne se porte à quelque extrémité fâcheuse. Mais il adviendrait ensuite (comment et dans quelles conjonctures, ce serait affaire à l'auteur) que la vanité du pauvre

mari serait intéressée à ne se point brouiller avec sa femme ni avec ses beaux-parents. Et alors, par un de ces lâches revirements dont la jeune école pessimiste nous a développé tant de fois de si remarquables exemples, Georges se résignerait peu à peu à n'envisager que les bénéfices de la situation. ïl oublierait le reste, il avouerait qu'il n'a rien vu, ou même il estimerait que ce qu'il a vu est sans importance. Il dirait : « Vous l'avez voulu, Georges Dandin... et vous avez bien fait, puisqu'au bout du compte vous voilà louvetier du roi et reçu chez les d'Escarbagnas. » Et ce serait cruel, amer, coupant, pince-sans-rire et « rosse » ; ce serait enfin le Georges Dandin du Théâtre Libre ; mais il est vrai que ce ne serait plus Georges Dandin.

La farce de Molière est donc fort innocente. Pourquoi avait-elle jusqu'ici tant attristé et angoissé le public ? Sarcey pense que cela tenait au jeu de M. Got. M Got nous présentait, paraît-il, un Georges Dandin sérieux en diable, lamentable et tragique, et qui renfonçait dans sa gorge les sanglots de Triboulet. Car, quand il arrive à M. Got de se tromper, on peut dire de lui comme de M. de Bonald (et ce rapprochement n'offensera point l'éminent comédien) : a II se trompe avec une force ! » Mais j' es lime qu'il y avait une autre raison au malaise des spectateurs. Si Georges Dandin est une atellane d'une férocité toute joviale et sans nul fiel, il y a peut-être quelque monotonie et des redites un peu trop sensibles dans

MOLIÈRE 59

les manifestations de cette férocité. Chacun des trois actes est, dans son lieu, une pièce entière, et ces trois actes sont d'une construction identique. Je sais bien qu'il y a une sorte de crescendo dans les effets. Angélique, au premier acte, se contente de protester avec un douloureux étonnement contre les accusations de son mari. Sur le point d'être pincée, au deuxième acte, elle se tire d'affaire en feignant de congédier son galant avec indignation. Au troisième acte, prise en flagrant délit d'escapade nocturne, elle trouve moyen, non seulement de sertir de ce mauvais pas, mais de retourner l'accusation contre son benêt de mari. Ainsi croissent d'un acte à l'autre le danger et l'impudence d'Angélique, la fureur et l'infortune de Georges; et voilà qui est bien. Mais enfin c'est toujours la même situation; les mêmes éléments se retrouvent exactement dans la composition des trois tableaux: les confidences de Lubin, les monologues de Georges Dandin, les roueries d'Angélique, de Cïitandre et de la servante Claudine, et la stupide obstination de M. et Mme de Sotenville. Et tout cela ramené dans le même ordre. L'amende honorable de Georges à sa gourgandine de femme (troisième acte) reproduit fidèlement l'amende honorable au galant (acte premier); et s'il n'y a point d'amende honorable dans le second, c'est sans doute que Molière n'a pas vu à qui Georges eût pu l'adresser cette fois. Et voilà tout de même bien des symétries, et presque accablantes.

A Dieu ne plaise que, avec tout cela, j'aie l'air de faire peu de cas de Georges Dandin ! C'est, parmi les farces de Molière, une des plus savoureusement écrites. Cela est plein, et dru, et coloré à souhait.

Les deux Sotenville sont merveilleux de relief. Ils sont à mettre à côté de la comtesse d'Escarbagnas. Il est à remarquer que ces croquis de touche plus franchement « réaliste » se multiplient dans la seconde partie de l^œuvre de Molière. Ses dernières farces contiennent en germe, et mieux qu'en germe, tout le théâtre de Dancourt qui fut, comme vous savez, un peu le Meilhac du dix-huitième siècle. Au reste, est-il besoin de dire une fois de plus que tout est dans Molière, et qu'il ne faut, pour l'y voir, qu'un peu de bonne volonté ? Est-ce que les commentateurs ne se sont pas avisés que l'acte final du Mariage de Figaro, celui des quiproquos nocturnes sous les marronniers, était une réminiscence du troisième acte de Georges Dandin ? N'a-t-on pas dit que Georges Dandin était déjà un premier crayon du Gendre de M. Poirier ? Et cela pourrait être vrai, si la farce se passait ailleurs que dans la rue, si Molière nous introduisait seulemeut un peu dans le ménage de Georges et d'Angélique et nous indiquait au moins, dans les rapports habituels des deux époux, les effets de leur différence d'origine et d'éducation. Mais, pendant qu'on y est, ne pourrait-on pas tout aussi bien dire qu'Angélique Dandin est l'aïeule simpliste d'Emma Bovary ? « Pen-

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sez-vous, dit Angélique à Clitandre, qu'on soit capable d'aimer de certains maris qu'il y a ? On les prend parce qu'on ne peut s'en défendre... Mais on sait leur rendre justice, et l'on se moque fort de les considérer au delà de ce qu'ils méritent. » Sur quoi Clitandre, complétant et précisant la pensée d'Angélique : « Ah ! qu'il faut avouer que celui qu'on vous a donné était peu digne de l'honneur qu'il a reçu, et que c'est une étrange chose que l'assemblage qu'on a fait d'une personne comme vous avec un homme commejui ! » Eh î mais ne voilà-t-il pas le résumé et comme le schéma du roman de la femme incomprise et des premières histoires de la bonne Sand ? Ce même Clitandre disait un peu auparavant : « H^las ! de quel coup vous me percez l'âme lorsque vous parlez de vous retirer Ue songe qu'en m e qui ttan t vous allez trouver un mari. Cette pensée m'assassine, et les privilèges qu'ont les maris sont des choses cruelles pour un amant qui aime bien. » Ne voilàt-il pas le schéma du roman de la jalousie de Tarnant, et cela ne ferait-il pas une épigraphe fort convenable pour Fanny ? Molière est tout plein de ces germes. Honorons-le.

Donc, Georges Dandin, en dépit de l'amertume qu'on y croyait voir, et de la monotonie de construction de ses trois actes, a cette fois amusé le public : |o parce que cette amertume n'y est pas, et 2* parce que cette monotonie a été sauvée par la verve et la gaieté des comédiens.

Décidément Molière est admirable en ceci, que la matière qu'il offre à ses interprètes est éminemment « plastique », je veux dire périssable, et qu'on en fait à peu près tout ce qu'on veut. Ce qu'on est parvenu à faire de l'Armande des Femmes savantes est étonnant !

tl me paraît évident que, dans la pensée de Molière, Armande est une pécore infiniment déplaisante, sèche, envieuse, d'ailleurs ridicule d'un bout à l'autre de la pièce, — peu jolie enfin et déjà fort montée en graine. Il indique en plusieurs endroits que, si elle est pédante, dédaigneuse et romanesque par nature, il y a autre chose encore dans son cas ; que son mépris des « réalités » de l'amour est celui d'une fille mûre qui, ayant enfin écarté les amoureux par ses façons désobligeantes, est maintenant dévorée du désir de trouver un mari et hantée, au fond, par l'image de ces « réalités « pour qui elle professe tant d'horreur. A un moment, son rôle touche à l'odieux : c'est quand, affolée de jalousie, elle s'applique à perdre Clitandre dans l'esprit de Philaminte par des arguments d'une sournoiserie atroce :

Je n'ai jamais connu, discourant entre nous,

Qu'il eût au fond du cœur de l'estime pour vous, etc.

Molière déteste Armande, cela est visible : il la fait « coller» à tout bout de champ, et de la façon la plus mortifiante, par Henriette, par Clitandre,

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