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même par Chrysale. Il la déteste, dis-je, parce qu'elle est « l'artifice », comme il aime Henriette, parce qu'elle est « la nature. »
Ah ! oui, elle est « naturelle », celle-là ! Elle vous a sur les réalités du mariage des notions d'une précision 1 et elle vous en parle avec une tranquillité ! Mais j'ai expliqué une ibis, si je me souviens bien, à quel point 1 àme de la bonne Henriette me semblait manquer de « duvet. »
Il est donc arrivé que la bonne Henriette nous a quelque peu sulï'oqués, à la fin, par son naturel et que, d'autre part, tout l'artificiel de la pauvre Armande a trouvé insensiblement grâce à nos yeux. Nous lai avons passé un peu de pédanterie, et nous n'avons point partagé la haine de Molière contre certains excès de spiritualité et de pudeur, même équivoque et troublée. Lorsque Armande dit à Glitandre :
Appelez-vous, Monsieur, être à vos vœux contraire, Que de leur arracher ce qu'ils ont de vulgaire Et vouloir les réduire à cette pureté Où du parfait amour consiste la beauté ?
Vous ne pouvez aimer que d'une amour grossière ?... Ah ! quel étrange amour ! et que les belles âmes Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes 1 Les sens n'ont point de part à toutes leurs ardeurs, Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs.
On aime pour aimer, et non pour autre chose...
Nous avons souri sans doute, mais avec une espèce de sympathie ; ce romanesque nous a semblé gentil et intéressant Puis, quand nous avons vu la pauvre rêveuse repoussée par Clitandre, nous ne nous en sommes point réjouis, car nous avons senti qu'elle souffrait, réellement ; et, à cause de cela, nous l'avons presque aimée. Et il nous a plu de nous la figurer jolie, distinguée, charmante dans ses affectations même ; et c'est ainsi que Mlle Bartet Fa vue et réalisée.
Mlle Moreno est allée plus loin. Apparemment elle a songé : « Nous adorons l'artifice, que Molière exécrait. Nous avons pour la pudeur un amour plein d'impureté. Ce Molière était un païen ; nous sommes des chrétiens très pervers... Nous aimons les « femmes savantes. » Mais la vraie « femme savante » d'aujourd'hui, c'est la femme-artiste, ou mieux la femme-esthète, névrosée, ibsénienne, wagnérienne, décadente, qui s'habille d'étoffes de chez Liberty, et qui pioche le type de la Demoiselle bénie... » Et alors Mlle Moreno a fait cette chose énorme : elle a joué Àrmande, comme si Armande était une figure de Botticelli I ! !
Comkdis-Française : Bérénice.
7 janvier 1894.
Pourquoi a-t-on coutume d'appeler Bérénice une « élégie » divine? C'est, bel et bien, une divine tragédie. Il est vrai quelle est fort simple, et que toutes les situations y sont uniquement provoquées par les sentiments des personnages, et sans nulle intervention d'un hasard artificieux : ce dont nous ne nous plaindrons point. Mais au reste tout y est en action ; chaque scène nous révèle, chez ces personnages, un « état d'âme » qui ne nous avait pas encore été pleinement montré, et les laisse dans une disposition en partie nouvelle ; le mouvement est continu, et l'intérêt est des plus puissants qui soient, puisque ce qu'on nous raconte, c'est l'histoire éternelle de la séparation des cœurs aimants... Oui, c'est bien un drame, harmonieux délicieusement, infiniment douloureux.
Mais qui pourrait mieux parler de Bérénice que
IMi'HF.SSIONS DE TIIL.VTRE. — 8e SÉRIE. 5
Racine lui -môme ? Il était de ces rares artistes qui savent exactement ce qu'ils font. « Ce qui me plut davantage dans mon sujet, c'est, dit-il, que je le trouvai extrêmement simple. » Et plus loin : « Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge de poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes les spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. » Et enfin : « Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffît que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie. »
C'est merveille de voir comment Bérénice est « faite », et comment l'ordonnance la plus habile et la plus savante y paraît le développement naturel et nécessaire delà situation une fois donnée.
A première vue, le sujet comportait, outre un ou deux monologues de Titus, deux scènes seulement : la grande scène d'explication entre les deux amants, et la scène du sacrifice. Racine, chose prodigieuse, a eu l'art de reculer la scène d'explication jusqu'au
quatrième acte Et elle est d'autant plus émouvante qu'il nous Ta fait attendre davantage et que, lorsque les deux intéressés se rencontrent enfin, ils savent l'un et l'autre de quoi il retourne, et ont été progressivement amenés par le poète au plus haut point de douleur et d'angoisse. Comment, s'y est-il pris pour nous rendre à la fois poignants et vrais et ce retardement et cette longue préparation ? En connaissant bien ses personnages ; en vivant lui-même, profondément, leur vie passionnelle ; en se donnant leur âme, car il n'y a pas d'autre secret.
Il a compris que Titus, soit pitié, soit manque d'un affreux courage, devait avoir presque tout de suite l'idée de faire annoncer son malheur à Bérénice par un intermédiaire. D'où le personnage du roi Àntiochus. Mais, par une inspiration singulièrement heureuse, il a voulu qu'Antiochus fût amoureux de Bérénice. Et, ainsi, non seulement le roi de Comagène sert à reculer le choc décisif entre les deux amants, à accroître, par là, le tragique de ce heurt inévitable, si longtemps souhaité et redouté des spectateurs ; non seulement il sert à nous faire connaître Bérénice et Titus en recevant tour à tour leurs confidences ; mais, comme ces confidences le crucifient, il nous émeut aussi par lui-même ; que dis-je ! nous remarquons qu'il est le plus à plaindre des trois, puisqu'il aime, lui, sans être aimé ; et pourtant, comme il reste au second plan,
sa souffrance discrète ne va point jusqu'à détourner notre intérêt de ses deux amis : elle nous aide seulement à mieux accepter la cruelle beauté du dénouement, en nous faisant apercevoir, derrière la douleur de Titus et de Bérénice, une douleur peut-être pire.
Dès lors, le drame se déroule tout seul, à ce qu'il semble.
Antiochus, persuadé que Titus, empereur, va épouser Bérénice, vient faire à celle-ci ses adieux, et s'accorde, avant de partir pour jamais, la triste satisfaction de lui avouer son amour. Et Bérénice veut être douce, et elle est cruelle malgré soi, parce qu'elle aime l'autre et qu'elle croit toucher à son rêve En vain Phénice, une fine camériste, lui dit : « A votre place, Madame, j'aurais retenu ce garçon : car enfin... qui sait ?.. Titus ne s'est pas encore expliqué... » Mais Bérénice ne veut rien entendre, et nous la plaignons, pauvre petite, d'être si confiante et si gaie. Et c'est le premier acte.
A l'acte suivant, dans l'entretien de Titus et de son confident Paulin, Racine nous expose avec une force et une précision extrêmes, les raisons accablantes qu'a le nouveau César de sacrifier Bérénice et de se sacrifier lai-môme. Il s'agit de choisir entre une femme et l'empire du monde. L' « obstacle » ici est donc absolu, en dehors de toute discussion. L'intérêt de Titus, s'il y pouvait songer, se confond avec le premier de ses devoirs. Ce devoir est un
peu plus fort, convenons-en, que celui qui peut arracher des bras d'une grisolle un étudiant que sa famille veut marier et établir, plus fort môme que le devoir au nom duquel le père Duval sépare Armand de Marguerite. Quoi qu'elle pense ou croie penser dans le moment, Bérénice elle-même, dans six mois, ou dans un an, ou dans dix ans, mésestimerait Titus d'avoir lâché Rome pour elle. Tout le long du drame vous entendrez ce nom de Rome sonner au commencement des vers ou à la rime, inexorablement. Il le fallait pour que Tiius échappât à l'odieux. Titus'iKest pas libre, et nous savons dès maintenant ce qu'il ne fera pas. Reste à savoir ce qu'il souffrira. — Il vient, il veut parler, et n'en a pas le courage. Il fuit sans avoir rien dit. C'est très simple, et si douloureux ! Bérénice ne veut pas comprendre. « C'est, sairs doute, songe-t-elle, qu'il pleure toujours son père mort ; ou peut-être a-t-il su l'amour d'Antiochus et s'en est-il offensé ? » Mais la blessure est faite, et la malheureuse ne croit déjà plus ce qu'elle dit.
Au troisième acte, Antiochus accomplit son triste message auprès de Bérénice. Admirable scène : tous deux souffrent tant ! 11 a bien, lui, au fond du cœur un peu d'espoir honteux et inavoué ; mais il souffre, premièrement, de faire souffrir celle qu'il aime, et, secondement, de savoir que, si elle souffre, c'est qu'elle aime un autre que lui. Et quanta elle... Ah ! quelle angoisse d'abord ! Puis, quand elle a
reçu le coup, le beau cri ! Toute sa colère se porte — naturellement — sur le mauvais messager. Elle lui défend de jamais reparaître devant ses yeux. . . Mais déjà elle sent bien qu'il ne mentait pas.
Au quatrième acte, la « scène à faire. » J'en connais peu qui contiennent autant de douleur humaine. Des pleurs, — si brûlants ! des plaintes, — si mélodieuses et si douces ! des cris/ — si profonds ! Il est, lui, torturé d'être une victime qui paraît un bourreau, et d'être obligé de dire des choses qui sont raisonnables et qui semblent atroces. Bérénice s'est retirée, défaillante, dans sa chambre. Presque en même temps, on vient dire à l'empereur qu'elle est mourante et l'appelle, — et que le Sénat estréuni etl'attend. Le moment est solennel, etsouverainement tragique. Il faut opter... Titus se rend au Sénat...
Etant donné la noblesse d'âme et à la fois la violence de passion de nos trois martyrs d'amour, il est certain qu'ils ne peuvent enfin sortir de là que par le sacrifice ou par le suicide. Et c'est pourquoi Bérénice veut mourir ; Antiochus veut mourir ; Titus lui-même veut mourir. Elle est bien obligée de reconnaître à ce signcqueson amant l'aime toujours, et elle puise dans cette certitude le courage du renoncement. Tous trois feront leur devoir, et vivront. Il y a dans cette fin de Bérénice comme un grand mouvement ascensionnel, une contagion montante d'héroïsme qui rappelle, malgré la dilïé-
ronce de la matière, le dernier acte de Polyeucte, et qui est d'une suprême beauté, — et si triste ! et si sereine pourtant !
Une remarque me vient. Les grandes amoureuses de Racine ne sont certes pas inférieures, par l'ardeur et la démence de leur passion, aux autres « femmes damnées » du théâtre ou du roman. EL cependant avez-vous fait attention que toutes les héroïnes raciniennes sont chastes et, pour préciser, qu'aucune d'elles n'a été la « maîtresse », au sens où nous l'entendons aujourd'hui, de l'homme qu elle aime? Racine dil^de Bérénice: « Je ne l'ai point poussée jusqu'à se tuer, comme Didon, parce que Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Bidon avait avec Ence (auriez-vous cru cela?), elle n'est pas obligée, comme elle, de renoncer à la vie. » Ni liermione, ni Roxane, ni Phèdre n'ont matériellement péché ; et Eriphile a beau avoir été enlevée par Achille et s'être pâmée dans ses bras ensanglantés, elle ne lui a pas appartenu (relisez Iphigénie). C'est peut-être pour cela que toutes aiment si fort. Mais je n'ai le temps de rechercher ni les raisons ni les conséquences de cet évident parti pris de Racine.
Renaissance (matinée) : Phèdre. — Comédie-Française : Antigone, tragédie de Sophocle, traduite en vers par MM. Paul Meurice et Auguste Vaequerie, musique de M. Camille Saint-Saèns.
27 novembre 1893.
Jamais, je crois>Mm0 Sarah Bcrnhardt ne fut plus parfaite, ni plus puissante, ni plus adorable que dans le rôle de Phèdre, dimanche dernier, à la Renaissance. Jamais femme ne parut plus belle aux yeux d'une foule assemblée, ni d'une beauté à la fois plus plastique et plus « spirituelle. » Jamais artiste ne traduisit par une mimique plus inventée et plus harmonieusement hardie, ni par une diction plus noblement et plus simplement expressive et d'un charme ensemble plus poignant et plus enveloppant, un plus douloureux martyre de passion. Pas une nuance de torture amoureuse ou de désolation morale pour qui elle n'ait trouvé l'accent inattendu, et pourtant le seul vrai. Oh ! l'admirable crucifiement ! M*e Sarah Bernhardt a été égale à ce rôle souverain (c'est tout dire), et il semblait qu'elle nous le révélât. Elle nous a donné une de ces impressions d'art par delà lesquelles il n'y a rien...
Pour moi, je me disais, me rappelant un vers de Vigny :
Aimo ce quo jamais on ne verra deux fois...
J'étais l'humble clerc chargé de l'homélie, de l'exhortation préparatoire à ces sublimes Vêpres. Je me suis servi abondamment, je l'avoue, des pages nombreuses que j'ai eu l'occasion d'écrire, depuis huit ans, sur le dieu Racine. Je ne retiendrai pour vous, de cette conférence, que ce que ma tendresse pour le plus grand des poètes tragiques m'a permis d'ajouter à mes impressions antérieures.
J'ai rappelé que la retraite de Racine après Phèdre était un fait extraordinaire, peut-être unique dans l'histoire de la littérature, et j'ai cherché la véritable raison de ce renoncement.
J'ai repoussé celle qu'on donne d'ordinaire. Oo dit que, si Racine se retira, ce fut par dégoût de la haineuse cabale montée contre lui. Vous connaissez l'histoire: la Phèdre commandée a Pradon ; la duchesse de Bouillon retenant toutes les loges pour les six premières représentations de l'une et de l'autre pièce, afin de faire le vide autour de celle de Racine ; la guerre d'épigrammes qui s'ensuivit ; Racine et Boileau menacés de la bastonnade par le duc de Nevers, et le grand Condé prenant ses deux amis sous sa protection...
Oui, Racine dut être ulcéré. On sait de reste qu'il était étrangement sensible. Mais, enfin, il avait
connu de grands succès, quelques-uns très disputes, mais finalement d'autant plus vifs. La tragédie de Pradon ne put se soutenir longtemps, malgré l'argent de la duchesse, maigre la haine et l'envie ameutées. Racine n'avait qu'à persister : il aurait fini par découragerscs ennemis. Comme disait Talleyrand, il y a un moyen de vaincre les mauvaises chances, — ou môme l'hostilité des hommes : c'est de durer plus qu'elles. Cela est très vrai en littérature. Nous voyons que, de nos jours, des hommes comme Victor Hugo, comme M. Alexandre Dumas, comme M. Emile Zola, ont désarmé l'envie et même la critique, — rien qu'en durant.
On ne me fera donc pas croire que ce fut la cabale Douillon-Nevers qui détermina Racine à quitter le théâtre. Je le crois d'autant moins que, malgré tout, Phèdre ne tomba point.
Racine renonça à la tragédie parce que, ayant voulu faire une Phèdre chrétienne, il s'aperçut qu'il l'avait faite trop charmante, et d'un charme trop dangereux. — Mais ceci demande quelques mots d'explication.
Vous savez que Phèdre est inspirée deYHippolyte porte- couronne. Dans la tragédie d'Euripide, qui pourrait s'intituler, très sérieusement, Ilippolyte vierge et martyr, c'est, comme l'indique le titre, le fils de Thésée qui est le principal personnage. Hippolyte est initié k l'orphisme, à cette religion secrète, qui enseignait et symbolisait en ses rites la
purification et le rachat par la douleur. C'est une sorte de jeune moine qui a consacré sa virginité à la déesse Artémis (la Diane des Latins). Il lui offre des fleurs et des couronnes, et lui adresse des prières qui rappellent de très près les cantiques qu'on chante dans les catéchismes de persévérance. Vénus, qui a pour Diane les sentiments que pourrait avoir le démon Astarté pour la Vierge Marie, se venge des dédains d'Hippolyte en inspirant à Phèdre cette passion furieuse d'où sortira la perte du jeune prince. Et quand Hippolyte est ramené mourant, Diane lui apparaît, comme (ait la Sainte Vierge à ses serviteurs dans la Légende dorée ; elle le plaint, le console, lui apporte presque les espérances de la vie éternelle. Dans le drame ainsi conçu, la passion de Phèdre n'est qu'un « moyen. » Son rôle est peu développé, et le poète ne craint pas de la rendre abominable : c'est elle qui dénonce elle-même Hippolyte par une lettre qu'elle écrit à son mari avant de se pendre.
La conception de Racine est toute différente, presque contraire : c'est Phèdre qui est son personnage central et favori, et voici comment il l'a d'abord vue .
Rappelez-vous que les autres grandes passionnées de Racine sont de pures païennes. On a souvent remarqué qu'au dix-septième siècle la littérature laïque, prise dans son ensemble, est beaucoup ru oins pénétrée de christianisme, — je ne dis pas
d'orthodoxie, — que celle d'aujourd'hui. Hermione, Roxane, Eriphile ne savent pas, ne se demandent pas si elles sont coupables. Nous les aimons parce qu'elles sont belles, vraies, et quelles souffrent. Mais
il est certain qu'elles n'ont pas la notion du péché. Or, à l'époque où il composa Phèdre, Racine commençait à se rapprocher de ses anciens maîtres de Port-Royal. Travaillé de scrupules religieux, du désir de vivre et d'écrire en chrétien, il voulut qu'une idée chrétienne ressortît de sa tragédie. Pour cela, il réunit, dans le personnage de Phèdre, la passion la plus criminelle par définition, et aussi la plus furieuse et la plus irrésistible, — et en même temps la claire conscience de la culpabilité, du démérite, de la souillure, du péché, — et enfin la crainte de Dieu, représenté par le Soleil en tant que Dieu clairvoyant, et par Mioos en tant que Dieu punisseur. 11 entendait montrer que nous ne pouvons rien, dans l'ordre du salut, sans la grâce de Dieu C'était donc fortifier sa thèse que de supposer Phèdre humainement honnête, de lui prêter toutes les excuses, de multiplier autour d'elle les circonstances atténuantes, — bref, de ne pas la faire odieuse. Car, plus il marquait la noblesse d'âme de la malheureuse dans tout le reste, plus aussi il marquait, par là même, le caractère fatal de sa passion, et plus il nous persuadait que nous avons en effet besoin d'un secours surnaturel pour triompher des tentations mauvaises.
Ah ! qu'il y a donc réussi ! Et que sa Phèdre est peu odieuse! 11 l'aimait tant qu'il n'apu voir qu'elle dans sa pièce ; que, sur 1,650 vers, il a voulu que 480 fassent gémis, soupires et criés par elle, et qu'il lui a subordonné tous les autres rôles, de façon qu'ils ne fussent plus que des dépendances et comme des « fonctions » du sien. C'est uniquement pour que Phèdre puisse passer par certains sentiments que Thésée n'est qu'une brute crédule. C'est uniquement pour excuser Phèdre que Racine charge la nourrice. Et, si vous cherchez pourquoi il a découronné de sa fleur d'oranger le charmant Hippolyte d'Euripide, ne croyez pas la tradition qui lui fait répondre : « Qu'auraient dit nos petits-maîtres de ce coquebin? » Non, c'est encore, d'une part, pour ajouter une note plus douloureuse que toutes les autres au monologue de Phèdre, et, d'autre part, pour absoudre la pauvre femme du silence meurtrier qu'elle garde au quatrième acte. 11 fallait qu'elle fût jalouse pour nous paraître moins coupable et nous faire encore plus pitié ; et, pour qu'elle fût jalouse, il fallait bien qu'Hippolyte fût amoureux. Voilà tout, et tant pis pour lui !
Oh! oui ! il l'a caressée, celle-là!... J'ai montré, un jour, dans le détail, que pas un moment Phèdre ne consent au péché, et qu'il n'est aucun de ses discours ou de ses actes qui ne soit nécessité par quelque circonstance extérieure, tantôt par un excès de souffrance, tantôt par un accès de délire halluciné. ..
RAC1.NR 79
Si vraie, avec cela ! Tout est indiqué, môme les effets physiologiques :
Je Bentistout mon corps et transir et brûler...
Tout y est, même les choses les plus difficiles à exprimer ; même ce que Phèdre sent, dans les bras du père, en songeant au fils :
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Tout y est, même cette manie qu'ont les femmes de trente ans, nfères d'enfants déjà grands, de faire des amalgames de leur amour maternel avec leur passion coupable, soit pour la purifier, soit pour la justifier et l'élargir. Vous savez ce quelles disent: « ... Nous élèverons mon fils ensemble... Je me figurerai que vous êtes son père... » Ecoutez Phèdre :
II instruira mon fils dans l'art de commander ; Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père ; Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.
Tout le roman de la femme de trente ans et par delà est dans cette tragédie.
Si vraie, oui, la pauvre Phèdre, — et, comme l'a compris Boileau, si parfaitement innocente !
« Innocente ! » A mon avis, c'est cette impression-là qui a épouvanté Racine après coup. Le poète a si bien atteint son but ; il est si évident que Phèdre succombe, non par sa volonté, mais parce
que Dieu lui refuse la grâce efiîcace, qu elle nous semble réellement irresponsable ; plus douloureuse seulement, et, par suite, plus sympathique, par la conscience inutile qu'elle a de son péché.
Une singulière volupté se dégage de ce rôle. Nous sentons qu'une image hante cette femme damnée, une image dont elle jouit, malgré elle, avec d'autant plus d'intensité qu'elle sait que ce plaisir non consenti la perd éternellement Et ainsi, tandis qu'il pensait nous démontrer la nécessité de la grâce, Racine n'est arrivé qu'à nous démontrer la fatalité terrible et délicieuse de la passion.
Cela échappait au grand Àrnauld. Il disait naïvement: « Il n'y a rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisque, par ce caractère, le poète nous donne cette grande leçon que, lorsque, en punition des fautes précédentes, Dieu nous abandonne à nousmêmes et à la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porter, même en les détestant. » Le malheur, c'est que nous ne voyons pas du tout « en punition de quelles fautes précédentes » Phèdre est eni rainée au péché ; nous voyons seulement qu'elle y est entraînée, quoi qu'elle fasse. Et, dès lors, elle ne nous inspire qu'une pitié amoureuse.
Arnauld parlait en théologien et sur la seule lecture de la pièce. Il ne l'avait pas vue. Mais sans doute, quand Racine vit Phèdre sous les espèces de la Champ me slé, il conçut pour la première fois ce