‹ Impressions de théatre (volume 3)Chapitre 7 sur 20 · MP. THÉÂTRE · texte numérisé non relu

MP. THÉÂTRE

de vermine. Le cabaret, c'est l'oubli et c'est le rêve... Et je ne nie pas que ce ne soit aussi l'abrutissement, l'ivrognerie et souvent, dans la vapeur des alcools empoisonnés, la fermentation contagieuse des idées fausses et violentes, des révoltes meurtrières — et inutiles... Mais, n'est-ce pas ? tout le monde ne peut pas aller au cale Riche.

Une partie de ce troisième tableau m'est restée assez confuse. Des ouvriers se disputent avec un paysan, je ne sais plus trop pourquoi. Je n'ai pas trop bien compris non plus le rôle de certain commis-voyageur, ou du moins j'ai oublié ce que j'y avais compris. Je me rappelle seulement un épisode assez saisissant. Au fond du cabaret, un ouvrier juif se lève avec des yeux de fou ou d'illuminé, et jette une citation de la Bible, une phrase où Jéhovah maudit les riches. Les ouvriers le font taire, et ils ont tort, car, s'il ne paraît pas précisément que la richesse extravagante des financiers d'Israël soit faite pour hâter l'avènement de la justice sociale, il n'en est pas moins vrai que le sentiment et le besoin de cette justice furent jadis profondément ancrés au cœur de la race juive et que ce fut même sa « spécialité » dans l'histoire. Mais le socialisme d'à présent est malheureusement fort impie, pour des raisons historiques que je n'ai pas besoin de vous remémorer ; et qui lui parle de Dieu lui fait toujours l'effet d'un calotin...

Et l'on chante la Chanson du Linceul. Des gen-

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darmes viennent, qui l'interdisent. On bouscule un peu les gendarmes et l'on reprend la chanson en chœur.

Le quatrième tableau nous transporte dans le salon de Dreissiger. La chanson terrible gronde autour de la maison... Jœger, le chef des émeutiers, est arrêté et amené devant son patron. Il raille et menace. Le pasteur Kitelhaus, qui se trouve là, essaye de lui dire quelques bonnes paroles. Ce n'est pas un mauvais homme que ce pasteur ; il n'est que banal, épais et d'âme endormie. C'est comme qui dirait un abbé Bournisien protestant. « Ah ! dit-il à Jœger, malheureux enfant, tu ne te souviens donc pas des leçons que je t'ai données pour ta première communion ? — Que si ! répond Jœger, ça m'a coûté assez d'argent. — L'argent . l'argent... Quelle sottise I » répond le pasteur empêtré. Et il dévide quelques phrases d'exhortation religieuse... Un peu après, Jœger, emmené par le commissaire, est délivré par ses camarades ; et bientôt, pendant que Dreissiger emporte à la hâte son argent et ses papiers, la foule des insurgés envahit la maison. Hurlants, armés de bâtons et de haches, saouls d'alcool et de haine (M. Hauptmann ne les flatte point), ils sont épouvantables à voir. Le vieux Baumert, en haillons, monte sur une table et gueule en se tapant sur le ventre : « Je n'ai pas l'air d'un prince... Eh bien ! dans mon ventre, il y a de la nourriture de prince ! » Et le pillnge commence.

Le dernier tableau me paraît d'une grande beauté. Le vieux tisserand Hilse semble un échappé des romans de Tolstoï. Oh ! l'héroïque résignation et la sublime simplicité de ce bonhomme ! Il croit à Dieu, à l'Evangile, à la justice future ; il croit, il espère, et ne sort pas de là. Et il tient peut-être la solution du problème ; car il suffirait, n'est-ce pas ? que tous, les patrons comme les ouvriers, et les ouvriers comme les patrons, eussent seulement une parcelle de la foi du vieux Hilse, pour que la vie devînt tolérable à tous ; et, d'autre, part, si la foi est une illusion, il est évident que, morts, nous n'en saurons rien et que nous n'aurons donc jamais à nous repentir d'avoir été dupes... Mais cette solution, c'est sans doute la dernière à laquelle l'humanité viendra, si jamais elle y vient. (Et notez qu'il faudrait qu'elle y vînt tout entière ; sans cela, rien de fait.) En attendant, Hilse est vénérable. Il envoie ses petits enfants rendre une cuillère d'argent que leur ont donnée les émeutiers. Il croit, il espère, il prie, pendant que sa fille Louise, mauvaise chrétienne, vomit sur les riches et sur Dieu (car Dieu et les riches semblent complices aux misérables)d'affreuses imprécations... Et la Chanson du Linceul gronde aux alentours ; et l'émeute parcourt les rues du village ; et la troupe arrive, et tire sur les insurgés ; et, comme le vieux Hilse s'est remis à son métier près de la fenêtre, il est frappé au front par une balle perdue, et meurt sans pousser un cri. .. Sa vieille femme,

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assise dans un coin, ne sait pas ce qui se passe, car elle est aveugle et sourde. Et telle est la justice icibas.

Il y a dans ce drame bien des choses qui rappellent Germinal, savez-vous ? Ce « savez-vous ? » n'est point pour vous suggérer une idée de « contrefaçon.» Je ne veux voir là que des rencontres sans doute inévitables. Mais, jenesais comment, l'ensemble de lapièce m'a paru rendre un son moins allemand que français ; et cela n'a rien qui puisse nous déplaire.

Bibliographie : Alladine et Paîomides; Intérieur; La Mort de Tentagiles, trois^-petits drames pour marionnettes, par M. Maurice Maeterlinck k(chez Edmond Deinan, Bruxelles).

1« juillet 1894.

Encore trois petits drames de rêve, ou plutôt de réalité ramenée à une sorte d'imagerie de rêve, et traduite par une sorte de balbutiement précieux et terrifié. Alladine et Paîomides rappelle beaucoup Pelléas et Mélisande ; Intérieur ne ressemble pas mal h. V Intruse et aux Aveugles, et la Mort de Tentagiles diffère peu, dans le fond, de la Princesse Malène ou des Sept Princesses.

Mais je serais assez tenté de mettre les trois nouveaux poèmes de M. Maeterlinck au-dessus de ceux qu'il nous avait déjà donnés. Lui-même paraît savoir mieux ce qu'il a fait ou voulu faire. Il appelle cela « trois petits drames pour marionnettes. » Puisse ce judicieux avertissement nous épargner

d'indiscrètes et forcément grossières tentatives de représentation par de misérables comédiens en chair et en os! M. Maurice Maeterlinck s'est d'ailleurs débarrassé, dans ces trois songeries exquises et douloureuses, de quelques-unes de ses manies, et, par exemple, de celle qui consistait à faire répéter à ses personnages, comme à de tout petits enfants ou à des hydrocéphales, dix ou vingt fois le même mot, sous forme de question, de réponse, ou de constatation effarée... Il s'est retranché aussi, en grande partie, ce luxe inutile de symboles, tantôt trop faciles et tantôt trop peu clairs, dont s'empêtraient ses premières inventions.

Ce qui reste, c'est quelque chose de très heureusement étrange et de très caressant, et aussi de très poignant. Les impulsions secrètes, inconnues de nous-même, qui précèdent et préparent les passions mortelles ; ce qu'il y a d'involontaire dans nos paroles, dans nos gestes, dans nos regards ; les communications muettes de la pensée, d'une créature à une autre ; les signes extérieurs qui parfois nous présagent, à notre insu, notre destinée ; de mystérieux rapports soudainement dévoilés entre le monde des corps et le monde moral ; la stupeur dont nous frappe quelquefois ce simple fait, que nous vivons, et comme cela est extraordinaire et incompréhensible ; corollairement, la peur de la mort et aussi les pressentiments, les divinations, la peur sans cause présente, la peur imprécise de

quelque chose d'indéterminé ; certains phénomènes de télépathie; toute la partie de nous-mème que nous ignorons et que nous ne gouvernons point ; ce qui se passe dans les limbes de l'âme et qui est comme en deçà de la pleine existence psychologique ; ce qui affleure à peine à la surface de notre « moi » ; nos ténèbres intérieures, et, pour le dire d'un mot, la vie inconsciente de l'esprit (cherchezen la définition dans Schopenhauer), voilà principalement ce que M. Maurice Maeterlinck exprime en images abrégées et frissonnantes, par le moyen de petits personnages simplifiés, lointains, « délocalisés », habitants de palais et de forêts vagues, et qu'il nomme avec raison des « marionnettes », car, contrairement à l'impérieuse et spécieuse théorie de M. Brunetière, ils ne font exactement que « subir », supporter, trembler, et ils sont, ensemble ou tour à tour, invinciblement mus par des désirs obscurs dont l'origine et la formation leur échappent, et totalement accablés par les impressions qui leur viennent des choses environnantes. Oui, M. Maeterlinck est le poète effrayé et subtil de Tinconscient, de ce qu'il y a de non-moi dans le moi, dirait un métaphysicien, de ce qui est antérieur psychologiquement et physiologiquement (pardon pour ces « deux adverbes joints ») aux sentiments et aux actes où le drame et le roman trouvent leur matière accoutumée.

Des poèmes dont l'objet est si mystérieux se

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prêtent mal à l'analyse. Je vous dirai en quelques mots l'histoire d'AUadine et de Palomides. Ce sont deux jolis et tendres enfants, en proie, — qui dira pourquoi? eux-mêmes n'en savent rien, — à l'amour qui ne pardonne pas, un amour qui les grise, puis les brise, ainsi que de fragiles marionnettes, comme s'ils étaient trop petits vraiment pour le contenir. Alladine, « petite esclave grecque venue du fond de i'Arcadie », était fiancée au vieux roi Ablamore, et le jeune chevalier Palomides devait épouser la bonne Astolaine, fille du roi. Mais, dès que Palomides et Alladine se sont rencontrés, ils s'aiment silencieusement et désespérément. Alors le vieux roi les fait porter tous deux, les mains liées et les yeux bandés, dans des grottes souterraines qui communiquent avec la mer. Ils parviennent à défaire leur bandeau et leurs liens; et ils s'embrassent délicieusement ; et, cependant, la blême et glauque lumière que roulent les vagues illumine la grotte, la fait ressembler à un palais magique ; et tandis qu'ils jouissent de cette féerie et de leur amour, ils ont la peur atroce que cela ne dure point. Et, en effet, la bonne Astolaine et les sœurs de Palomides viennent délivrer les captifs en arrachant les pierres de la voûte, et la féerie s'évanouit sous la lumière crue du soleil ; et le rêve se dissout au heurt brusque de la réalité. En vain, pour éviter ce malheur, les deux amants se sont laissés glisser dans l'eau On les en retire, on les soigne dans deux chambres

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séparées, car le médecin a dil qu'ils mourraient s'ils se revoyaient, ou seulement s'ils s'entendaient parler. Mais ils se parlent à travers les portes fermées. Ils se redisent leur amour, si tristement! « Tu songes à quelque chose, dit la voix de Palomides. — Ce n'étaient pas des pierreries, là-bas, dans la grotte, dit la voix d'Alladine. — Et les fleurs n'étaient pas réelles. — C'est la lumière qui n'a pas eu pitié... Je ne regrette plus les rayons du soleil. — Àlladine ! — Palomides ! » Un silence, puis tous deux meurent. Le symbole est charmant, et il est clair. Celui de l'agneau qui suit partout Alladine, et qui s'enfuit la première fois qu'elle voit Palomides, et qui, à la seconde rencontre des amants, se noie dans le fossé du château, étaitpeut-étre inutile. — Mais, presque partout, des traits d'une grâce bizarre ou d'un pittoresque inattendu. Ainsi, le vieux roi se penchant vers Alladine endormie: « Je vais l'embrasser sans qu'elle s'en aperçoive, en retenant ma pauvre barbe blanche. » M. Maeterlinck aime les cheveux (vous vous rappelez ceux de Mélisande), les cheveux qui sont si beaux, et par où nous continuons d'appartenir un peu au règne végétal, — comme nous appartenons au règne animal par les racines du désir, -~ lequel, d'autre part, épuré et spiritualisé par l'illusion, nous rapproche du règne angélique... C'est d'abord avec ses beaux cheveux que la petite Alladine est bâillonnée et enchaînée par le roi Ablamore...

Je goûte aussi... comment dire?... certains raccourcis d'expression dramatique tout à fait saisissants. La première fois qu' Alladine voit Palomides, elle ne lui adresse pas la parole ; mais elle se met à bavarder avec le vieux roi. Et le vieux roi lui dit : « Toi qui ne parlais pas, comme tu parles ce soir ! » Quand la bonne Astolaine, ayant connu que Palomides ne l'aime plus, vientdire à son père qu'elle s'était trompée sur ses propres sentiments et qu'elle ne désireplus se marier, le vieillard s'approche d'elle à pas lents, s'arrête, la regarde, et dit simplement : « Je te vois, Astolaine... » Et elle: «Mon père! » Et elle sanglote en l'embrassant. Et lui : « Tu vois bien que c'était inutile. » — Et quand Palomides explique à la bonne Astolaine qu'il l'adore toujours, mais enfin qu'il aime la petite Alladine tout en sachant bien que celle-ci « n'a qu'une âme d'enfant, d'une pauvre enfant sans force » et qu'il s'engage peut-être dans un grand malheur, il trouve ceci qui me semble une merveille d'expression abrégée : « Astolaine, je t'aime aussi... plus que celle que f aime. »

Car, dans ce drame simplifié, les marionnettes supérieures assistent, pour ainsi parler, à la fatalité qui les mène, et sentent les ficelles sombres qui les tirent. Et cela est d'une mélancolie assoupissante et douce, d'ailleurs parfaitement malsaine. « Ecoute, dit le vieil Ablamore à Alladine, j'étais venu pour te pardonner tout... Je croyais que tu avais agi comme nous agissons presque tous, sans que rien de notre

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âme intervienne. » Puis, quand il a surpris les deux amoureux et qu'il a déjà résolu de les enfermer dans le souterrain : « Je ne vous en veux pas. Vous avez fait ce qui est ordonné, et moi aussi. » Et, pareillement, la bonne Astolaine, consolant Palomides: « Ne pleurez pas... Je sais qu'on ne fait pas ce que Ton voudrait faire... Il faut bien qu'il y ait des lois plus puissantes que celles de nos âmes dont nous parlons toujours » Fatalisme languissant et '.endre; on dirait de l'Eschyle pour pupazzi malades.

Elle est adorable, cette petite Astolaine, qui, lorsqu'elle sait que sontriste fiancé ne la veut plus pour femme, l'embrasse en lui disant : « Je t'aime davantage, mon pauvre Palomides. » Elle ajoute ce mot profond : « Je puis respirer avec moins d'inquiétude, puisque je ne suis plus heureuse. » Mais je veux transcrire pour vous les phrase pures, délicates et pieuses qui nous décrivent la bonté de cette petite princesse. « Hier soir, dit le vieux roi à la faible Àlladine, j'ai surpris le baiser que vous vous êtes donné sous les fenêtres d'Àstolaine. En ce moment, j'étais avec elle dans sa chambre. Elle a une àme qui craint tant de troubler d'une larme ou d'un simple mouvement des paupières le bonheur de tous ceux qui l'entourent, que je ne saurai jamais si elle a, comme moi, surpris ce baiser misérable. »

Et Palomides, essayant de lui expliquer le charme surhumain qui est en elle : a II y eut des soirs où je vous quittais sans rien dire, et où j'allais

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pleurer d'admiration dans un coin du palais, parce que vous aviez simplement levé les yeux, fait un petit geste inconscient ou souri sans raison apparente, mais au moment où toutes les âmes autour de vous le demandaient et voulaient être satisfaites. Il n'y a que vous qui sachiez ces moments, parce que Ton dirait que vous êtes l'âme de tous... »

... Oui, tout cela me plaît extrêmement, et tout cela est, au fond, si bien dans la tradition classique ! Imaginez des figures encore plus générales que celles de nos tragédies, et encore moins « situées » dans le temps et dans l'espace; mais, en revanche, non séparées de cet univers physique où tout commence, où toutes les forces, y compris nos passions, ont leur origine cachée. Imaginez que ces petites Ombres, si largement représentatives, s'abstiennent de toute rhétorique discursive et ne prononcent que les mots essentiels des drames humains ; des mots tels que :

... Chaque jour je la vois Et crois toujours lavoir pour la première fois.

ou : « Qui te Ta dit ? » ou :

Bajazet, écoutez, je sens que je voue aime ;

ou : « Entre au couvent ! » ou « Etre ou ne pas être ! »ou: « Parle-lui, Hamlet! »ou: « Jamais le soleil ne verra ce demain, » ou : « Nos mains sont de la même couleur, » ou : « ,Tai tué le sommeil. » Supposez que ces Ombres prononcent ces mots avec une

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sorte d'étonncment d'avoir à les prononcer et une vague épouvante de vivre ; qu'elles se voient ellesmêmes comme des Ombres, en effet ; qu'elles se voient comme se voit Macbeth au moment où il apprend la mort de sa femme : « Je suis un spectre qui s'agite parmi des fantômes... La vie est un rêve conté par un homme en délire... » Supposez enfin que ces Ombres nous soient surtout présentées non de face, mais à l'envers, non du côté par où elles communiquent avec la société humaine, mais du côté par où elles tiennent encore à la Vie inconsciente et communiquent avec ce grand réservoir de forces obscures... et vous concevrez à peu près ce que M. Mœterlinck réalise quelquefois. Ses poèmes dialogues sont de la quintessence de drame dans du rêve.

J'aurais bien voulu ne lui rien reprocher aujourd'hui. Car nous aimons aimer entièrement, ou totalement haïr. Toutefois je dirai, — avec un vrai chagrin, — que M. Maurice Maeterlinck abuse encore un peu de certains procédés trop faciles, comme de personnifier des abstractions dans des images toutes petites et précises à l'excès. Dans le même couplet, très court, Ablamore dit que « les jours lui semblent plus légers et plus doux que des oiseaux inoffensifs dans les mains », et qu'Astolaine « a une âme que l'on voit autour d'elle, qui vous prend dans ses bras comme un enfant qui souffre. » — Au reste, les objets les plus divers amènent les mêmes comparaisons mièvres. Si les jours ressemblent à

des petits oiseaux, les os d'AHadine ressemblent a des petits enfants : « J'ai entendu tes os gémir comme des petits enfants ; je ne t'ai pas fait mal ? » lui dit le vieux roi, après lui avoir serré les bras un peu fort. Vous sentez l'affectation et la monotonie.

... Et puis, le soupçon me vient que, simplifier à ce point la description des âmes, c'est s'épargner bien du labeur; que le « mystère », c'est, en un sens, chose infinie, mais que c'est aussi, en littérature, chose simple comme bonjour, puisqu'il faut bien qu'on se borne à le constater et que, si on le pénétrait, il ne serait plus le mystère; et que, tout de même, V Ecole des femmes, Bajazet ou Monsieur Alphonse doivent être plus difficiles à écrire que Alladine et Palomides. Mais là n'est pas la question. J'ai senti un charme en M. Maurice Maeterlinck, voilà tout. Entre son génie propre et celui de poètes même plus grands que lui, nous perdrions notre temps à chercher une commune mesure.

Il n'y a point, à parler juste, de « mystère » dans Intérieur, point d'obscures divinations, point de phénomènes télépathiques : et, à cause de cela, l'œuvre me paraît encore supérieure à l'Intruse et aux Aveugles. Les conditions du petit drame sont toutes naturelles et vraies ; et l'angoisse, une angoisse effroyable et grandissante, en sort toute seule.

C'est bien simple. La scène est un vieux jardin planté de saules. Au fond, une maison, dont trois

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fenêtres du rez-de-chaussée sont éclairées. On aperçoitassez distinctement une famille qui fait La vi

sous la lampe. Le père est assis au coin du feu. La mère, un coude sur la table, regarde dans le vide. Deux jeunes filles, velues de blanc, brodent, rêvent et sourient à, la tranquillité de la chambre. Un enfant sommeille, la tète sous le bras de la mère. « Il semble que lorsqu'un d'eux se lève, marche ou fait un geste, ses mouvements sont graves, lents, rares et comme spiritualisés par la dislance, la lumière et le voile indécis des^nôtres. »

Or cette calme famille n'est pas au complet. La fille aînée, partie le matin pour un voyage de quelques jours, s'est noyée dans un étang. Un étranger a retiré le cadavre. 11 vient, accompagné d'un vieillard ami de la famille, apporter la triste nouvelle.

Tous deux entrent avec précaution dans le jardin. Ils voient, par les fenêtres, la famille assemblée, si paisible et si confiante. Et alors ils n'osent plus, ils ne peuvent plus entrer dans Ja maison...

Cependant, les gens du village apportent, à travers les prairies, le corps de la morte... Et, dans la chambre familiale, la mère tricote, et le père suit des yeux le grand balancier de l'horloge, et les deux sœurs se sont levées, et semblent regarder dehors... Et le vieillard, pénétré d'épouvante, se livre à des réflexions : « Je ne sais pas pourquoi tout ce qu'ils font m'apparaît si étrange et si grave... Ils a! tendent la nuit, simplement, sous leur lampe, comme

nous l'aurions attendue sous la nuire; et je crois les voir du haut d'un autre monde, parce que je sais une petite vérité qu'ils ne savent pas encore.. Et rien ne serait arrivé que j'aurais peur à les voir si tranquilles... Ils ont trop de confiance en ce monde... Ils sont là, séparés de l'ennemi par de pauvres fenêtres. Ils croient que rien n'arrivera parce qu'ils ont fermé la porte et ils ne savent pas qu'il arrive toujours quelque chose dans les âmes et que le monde ne finit pas aux portes des maisons.,. Ils sont si sûrs de leur petite vie, et ils ne se doutent pas que tant d'autres en savent davantage ; et que moi, pauvre vieux, je tiens ici, à deux pas de leur porte, tout leur petit bonheur, comme un oiseau malade, entre mes vieilles mains que je n'ose pas ouvrir. .. »

L'angoisse devient intolérable. A voir si tranquilles ces gens qui ne savent pas que leur en Tant est morte, une jeune fille dit ce mot admirable : a Oh ! qu'ils sont malheureux ! » et : « Quelle patience ils ont 1 ? Enfin, le funèbre cortège arrive dans le jardin sombre. Le vieillard s'est décidé à frapper à la porte de la maison. On le voit, du dehors, entrer dans la chambre éclairée, on assiste à la conversation, à l'annonce graduée de la mauvaise nouvelle, sans entendre les paroles. A un moment, on voit la mère tressaillir et se lever ; et quelqu'un s'écrie : « Oh ! la mère va comprendre I ... »

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Cela est extrêmement poignant, et cela est, au plus haut point, du théâtre (encore que malaisé à mettre sur les planches). Nous ne sommes jamais plus angoissés que lorsque, dans un drame, nous savons qu'il est arrivé malheur à un personnage, et que celui-ci l'ignore, et que nous attendons qu'il le sache. (Tout le tragique iïŒdipe-Roi est dans cette attente.) Or, ce cas dramatique, M. Maeterlinck s'en est emparé, Ta rendu aussi général qu'il se pouvait, puis Ta traduit aux yeux de la façon la plus concrète et |a plus intense A la minute où j'écris, Intérieur me paraît une espèce de chef-d'œuvre.

La Mort de Tintagiles est encore un cas dramatique à la fois généralisé et je voudrais pouvoir dire intensifié, mais avec plus de convention dans les moyens. J'en remets l'étude à la semaine prochaine.

Alladineet Palomides ; Intérieur ; la Mort de Tintagiîes . trois petits draines pour marionnettes fie M. Maurice Maeterlinck (chez Edmond Deman, Bruxelles), suite et fin.

18 juin 1893:

Je continue, je l'avoue, à subir le sortilège des

petits drames de M. Maurice Maeterlinck. La Mort de Tintagiîes ne m'a pas moins pris qu1 Alladine ou Intérieur.

Vanité des préceptes d'esthétique î On cite toujours le vénérable axiome d'Horace :

Segniu.3 irritant auienos demissa por aurera Quam quse sunt oculis subjecta fidelibus.. .

Cela est vrai, et cela n'est pas vrai. Oui, souvent, ce qui est mis sous nos yeux nous frappe plus que ce qui nous est raconté ; oui, l'action est d'ordinaire plus émouvante que le récit. Mais ce qui dépasse infiniment en pathétique l'action racontée ou vue, c'est l'action devinée. Victor Hugo a dit que rien n'est plus intéressant qu'un mur derrière lequel il se passe quelque chose. Ce mur tragique est dans tous les poèmes de M. Maeterlinck; et, quand ce

n'est pas un mur, c'est une porte ; et, quand ce n'est pas une porte, c'est une fenêtre voilée de rideaux...

Dans la Mort de Tintagiles, il y a deux portes. Et, la première fois, le petit prince est de ce côté-ci de la porte ; et, la seconde fois, il est de l'autre côté. La Mort de Tintagiles, c'est simplement l'histoire de l'assassinat d'un enfant royal, — par des mains qu'on ne voit pas.

Un autre axiome d'art théâtral sur lequel on s'accorde assez, c'est que, plus le lieu de la scène, les événements antérieurs et le caractère, la vie passée, les mobiles et les intérêts des personnages nous seront connus, et plus nous nous intéresserons au drame. Or, non seulement le petit prince Tintagiles est étranglé par des mains invisibles, mais ceci se passe dans une île sans nom; et nous ne savons pas non plus le nom de la vieille reine qui a ordonné le meurtre de son petit-fils ; et nous ne la voyons pas un instant, et nous ignorons pourquoi elle est à ce point défiante et cruelle, et ce qu'elle peut avoir à craindre de ce petit enfant autour duquel nous n'apercevons ni partisans ni conspirateurs. Voici tous les renseignements que nous donne Ygraine, la sœur de Tintagiles, sur cette vieille femme mystérieuse : « Elle ne se montre pas... Elle vit là, toute seule, dans sa tour... Elle est très vieille; elle est la mère de notre mère et elle veut régner seule... Ses ordres s'exécutent sans qu'on sache comment... On dit qu'elle n'est pas belle et

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qu'elle devient énorme... » El, ailleurs : « Elle est là sur notre âme comme la pierre d'un tombeau, et pas un n'ose étendre le bras... On ne sait pas sur quoi repose sa puissance... » Nous ignorons d'où vient Tintagiles ; un navire est allé le chercher là où il était, par ordre de la vieille reine. Et, des deux sœurs de l'enfant, nous savons uniquement qu'elles s'appellent Y graine et Bellengère, et que Ygraine est la plus courageuse, et que toutes deux ont de très beaux cheveux (comme en avaient Mélisande et Alladine) et qu'elles aiment bien leur petit frère, et qu'elles ont eu une jeunesse immobile et terrifiée : « Ma sœur et moi, dit Ygraine, nous nous traînons ici depuis notre naissance, sans oser rien comprendre à tout ce qui passe... Il régnait un tel silence qu'un fruit mûr qui tombait dans le parc appelait les visages aux fenêtres... » Et nous ne savons rien non plus du vieil écuyer Aglovale, sinon que c'est un très vieil écuyer, et qu'il a vu bien des choses, et sans doute des choses terribles, mais qu'il ne s'en souvient plus. Et le danger même qui menace le petit prince Tintagiles, nous ne l'apprenons que par des mots vagues et chuchotes, des paroles de servantes, que Bellengère, égarée dans les corridor-, de la tour, a surprises par une porte entr'ouverte... Mais, d'abord, tout ce vague agrandit le drame, comme le crépuscule agrandit les formes dans la campagne. — L'aventure de Tintagiles devient représentative de tous les meurtres de jeunes princes

royaux à travers l'histoire et la légende. Tintagiles fait songer à la fois aux petits-fils de la reine Âlhalie, à l'adolescent Britannicus, aux fils de Clotaire, aux enfants d'Edouard, à, tous les petits princes qui gônaient une aïeule, une belle-mère, un oncle ou un frère, et qui furent silencieusement empoisonnés, ou étouffés entre deux matelas, ou poignardés entre deux portes. El qu'avons-nous besoin d'être informés par le menu de la politique et du caractère de la vieille reine qui tue l'enfant Tintagiles ? Nous le connaissons bien, ce spectre absent, car c'est Allialie, c'est Tibère, c'est Glocester, c'est Louis XL Le pouvoir de la méchante aïeule, non seulement sur les corps mais sur les consciences, reste plus mystérieux par cet éloignement, et je sais gréa l'auteur de nous avoir en effet présenté cette puissance comme un mystère. Il faut bien que l'énormité et l'esprit de suite dans le crime en imposent même aux honnêtes gens, et que la volonté mauvaise ait, comme l'autre et plus que l'autre, son magnétisme : car comment expliquerait-on le bonheur et la durée de certains tyrans ? Il parle très bien, le vieil écuyer Aglovale : « Vous allez essayer de vous défendre, dit-il à Ygraine... Nous avons essayé plus d'une fois... Ils ont tout essayé... Mais au dernier moment ils ont perdu la force... Vous aussi, vous verrez... La reine m ordonnerait de monter jusqu'à elle ce soir même, je joindrais mes deux mains sans rien dire, et mes pieds fatigués graviraient l'escalier, sans lenteur et

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sans hâte, bien que je sache qu'on ne le descend pas les yeux ouverts... Je n'ai plus de courage contre elle... »

Secondement, tout ce vague se tourne en terreur. — Notez, d'ailleurs, que, si le lieu de la scène, le drame lui-même et les personnages sont aussi généralisés qu'il se puisse, en revanche, les moyens matériels sont toujours d'une extrême précision, d'un pittoresque naïf et familier de conte populaire. Ce sont inventions du môme goût que la clef de Barbe-Bleue, par-exemple, ou la pantoufle de vair de Gendrillon. Après que les servantes de la reine, venant chercher Tintagiles pour le faire mourir, ont échoué une première fois, — car les deux sœurs et le vieil écuyer veillaient sur l'enfant, et la porte, entr'ouverte par des maius invisibles, s'est refermée sous leur poussée, — Ygraine et Bellengère ont mis leur petit frère entre elles deux, et l'ont lié de leurs chevelures pour qu'on ne puisse l'enlever pendant leur sommeil. Et alors les servantes rusées ontl idée de couper avec des ciseaux les cheveux des deux sœurs, et elles emportent Tintagiles, dormant toujours, et serrant les tresses coupées dans ses petites mains.

Au tableau suivant, c'est bien simple. Il y a une grande porte de fer sous des voûtes très sombres. Ygraine a monté de longs, longs escaliers, et suivi de longues, longues galeries; de temps en temps, elle découvrait sur une marche une boucle blonde

(tels les cailloux blancs du Petit-Poucet), et cela lui indiquait son chemin. Elle arrive devant la porte de fer. Elle la tate : « Oh ! elle est froide !... Elle est en fer uni, tout uni, et n'a pas de serrure... Par où s'ouvre-t-elle ? Je ne vois pas de gonds... » Puis, avec un grand cri : « Ah !... encore des boucles prises entre les battants!.. Tinlagiles! Tintagiles i... » Alors, on entend frapper à petits coups de l'autre côté de la porte ; c'est l'enfant. « Sœur Ygraine, ouvre vite I... Elle est là !... Elle n'a pas pu me retenir. . Je /'ai frappée... J'ai couru... Vite ! vite l Elle arrive. » Mais Ygraine se brise les ongles contre les battants de fer. « N'aie pas peur, mon petit Tintagiles... C'est que je n'y vois pas... — Mais si, dit l'enfant, je vois bien ta lumière... Il fait clair près de toi, sœur Ygraine... Ici, je n'y vois plus... — Tu me vois? Où est-ce que l'on voit? Il n'y a pas de fente. — Si, si, il y en a une... ici, ici... Mais elle est si petite I... On ne peut pas y passer une aiguille... » Ygraine frappe la porte à grands coups, à l'aide de sa lampe d'argile, qui s'éteint et se brise. * Hélas ! dit l'enfant, je ne vois plus la petite fente claire. » Et en môme temps il sent une main qui lui serre le cou. « Elle... elle me prend à la gorge... Oh! oh I sœur Ygraine, viens ici... — Débats-toi, défends-toi, déchire-la 1... Je vais t'aider... embrasse-moi... au travers de la porte... ici... ici... — Ici... ici? dit l'enfant d'une voix toujours plus faible. — C'est ici, c'est ici que je donne des baisers, tu l'entends? En-

core ! encore!... - J'en donne aussi., ici... sœur Ygraine!... Oh!... » Et l'on entend la chute d'un petit corps derrière la porte; et cela est terrible, parce qu'on ri a rien vu, rien, ni l'enfant frissonnant de peur, ni elle, celle qui n'est même pas nommée, la méchante vieille dont la main centenaire est si lente à étrangler l'enfant qu'elle lui laisse le temps de coller sa bouche sur le battant de fer.

Théâtre Libiie : La Belle au bois rêvant, un acte en vers, de M. Fernand Mazade ; Ahasvère, un acte en prose, de M. Hermann Ileyerïnans.

13 juin 1893.

Je n'ai gardé, je l'avoue, de la Belle au bois rêvant qu'une vision incohérente, et \ague. Il y a un bois, et il y a une belle dame qui rêve, comme l'indique le titre. Cette dame s'appelle la comtesse Magali. Il y a un lieutenant de spahis, un beau gars en bottes rouges, en manteau rouge, avec une longue chéchia rouge, qui se tient droite comme une casquette à triple pont, et il y a un vieil herboriseur en chapeau de paille, en veston blanc doublé d'écarlate, et qui se nomme Pétrus. Il y a aussi un jeune peintre à béret, à boucles blondes flottant dans le dos, et qui s'intitule Sylvaïs, tout bonnement. Et il y a un chien rose et un chien bleu ; mais ces deux chiens ne sont qu'un même chien, et ce chien appartient au jeune peintre, qui le badigeonne, selon les minutes, de la

couleur de son rêve, car sa spécialité est d'avoir de la fantaisie. Le botaniste blanc et le lieutenant rouge font leur cour à la comtesse Magali, sur qui chatoie une robe changeante, à la Loïe Fuller. Elle promet d'être à celui des deux qui lui rapportera la fleur qu'elle aime. Quand ils sont partis, le jeune peintre survient. Il persuade à la comtesse Magali de le suivre dans une grotte, d'où elle sort peu après en disant : « J'ai perdu ma couronne. » Ce n'est donc que l'histoire du troisième larron.

Je n'ai aucune opinion sur cette petite chose. Tout ce que je sais, c'est que j'ai vu de M. Fernand Mazade dans le Gaulois, je crois, des sonnets délicats et joliment tortillés... Mais, de la Belle au bois rêvant, je n'ai pas entendu un vers sur dix. Ce n'est pas assez.

Et puis, outre que je n'entendais pas grand' chose, j'étais absorbé par une préoccupation impérieuse : je cherchais à surprendre les rimes et, quand je croyais en avoir happé une, à guetter l'autre... C'était difficile, et je n'y ai pas réussi plus de cinq ou six fois, car les interprètes de M. Mazade affectaient une diction extraordinairement indépendante. Les malheureux ne tenaient compte que du sens des phrases, ou plutôt de leur construction grammaticale ; de la rime, jamais.

Ces gens, évidemment, n'aiment pas la musique. Du reste, le cas est commun chez nos acteurs.

Cela n'est pas trop sensible clans les pièces classiques, où les arrêts et, si vous voulez, les « temps forts » de la période coïncident généralement avec la rime : là, ils se contentent de manger les muettes, tant qu'ils en peuvent manger, et de faire des alexandrins boiteux. Mais, dès que les vers sont un peu brisés, ils dévorent les rimes aussi ; aucune ne demeure ; et, si des inversions un peu fortes ne l'avertissaient ça et là, l'innocent bourgeois reprendrait son paletot sans s'être douté un instant que « c'était des vers. ^

A.i-je besoin de vous faire remarquer que cette pratique est profondément absurde, et d'affirmer que dans les vers, quels qu'ils soient, classiques, romantiques, parnassiens, funambulesques, symbolistes, il faut toujours faire sentir les rimes, pour cette raison simple et lumineuse que, si les rimes n'avaient aucune importance, le poète n'en aurait pas mis? Cette règle est absolue, et ne souffre pas d'exceptions. Il faut, dis-je, accentuer toujours la syllabe sonore qui est à la rime, et toujours la faire suivre d'un silence, ne fût-ce que d'un silence d'un dixième de seconde, — et cela, même et surtout quand la rime tombe sur une préposition, sur un pronom relatif, sur un adjectif possessif, sur la plus légère et la plus fuyante des proclitiques, comme il arrive dans les amuse ttes où s'exercent quelquefois les doux versificateurs. Car, alors, justement, ils ont voulu que la rime devînt comique, en imposant

au lecteur ou au comédien une prononciation anormale et baroque, en le contraignant à mettre un accent très fort sur des syllabes non accentuées et à donner, dans la phrase mélodique, une extrême importance à des mots qui n'en ont aucune dans la phrase grammaticale. Je prends, au hasard, dans les Odes funambulesques de Théodore de Banville:

Danser toujours, pareil à Madame Saqui ! Sachez-le donc, ô Lune, ô Muses, c'est ça qui Me fait verdir comme de l'herbe.

On doit fortement accentuer qui, cela ne fa-it pas l'ombre d'un doute : d'abord, parce que c'est amusant et que cette irrégularité de prononciation a, toute seule, la valeur d'une élégante plaisanterie, et puis, parce qu'elle affirme, avec une outrance lyrique et dont le poète se divertit, que le rythme qui a, dans la rime, son clou, son agrafe ou son coup d'aviron (pour reprendre les métaphores de Sainte- Beuve), est l'essentiel dans les vers et importe vraiment beaucoup plus que le sens ; que nous refusons délibérément d' « asservir la rime au joug de la raison », et qu'elle a un charme propre et qui se suffit, comme on le voit par certaines chansons populaires et par ces rondes d'enfants où il n'y a que des assonances et aucune idée suivie... Oui, vous proclamez tout cela en élevant insolemment la voix, contre tout bon sens, sur le modeste pronom relatif qu il a plu à Banville de promouvoir à la

dignité de rime, en quoi il a voulu montrer que le bon poète est le monarque absolu des mots et qu'il honore ceux qu'il veut : exallavit humiles.

J'ai pris un cas extrême et d'une exagération joyeuse, pour que vous jugiez par là des autres... Et si je voulais entreprendre les comédiens sur les syllabes muettes ou sur la désinence des mots tels que sacri/î-er ou consolât-on ?.. Combien en avonsnous entendu qui, dans le distique suivant, faisaient le premier vers de onze syllabes et le deuxième de dix: K

Je donnai par devoir à son affection, Tout c' que l'autre avait par inclination,

ou qui réduisaient à quatre syllabes l'hémistiche : Arian'ma sœur... !

La prononciation de la prose est une chose ; la prononciation des vers en est une autre : elle défend l'intégrité des vocables que le parler de la conversation met en bouillie. Cette vérité n'a rien de rare. Pourtant, la plupart des acteurs ne paraissent pas la soupçonner, et c'est horrible.

Le rapide et sombre tableau que nous a présenté M. Hermann Heyermans dans Ahasvère est une vision plutôt qu un drame. Nous sommes en Russie,

dans une maison de juifs pauvres, au lendemain d'un soulèvement populaire contre les Juifs. C'est le soir du sabbat : toutes les chandelles sont allumées sur la table de famille. Le vieux Karalyk, un bonhomme à lèvre rasée et à barbe de prophète, une barbe blanche qui n'ondoie pas, mais qui tombe et pend tout droit comme un maigre écheveau de chanvre, et sa femme, pâle et dure sous son serretète noir, attendent avec inquiétude leur fils, Piotr, qui n'a pas reparu depuis la veille. Sur le haut poêle de briques, la grand'mère est couchée : elle est folle depuis que les chrétiens, voilà trois ans, ont égorgé son mari après lui avoir arraché la langue et crevé les yeux. De temps en temps, avec un rire d'idiote, elle rampe vers une chandelle qui est accrochée au mur, un peu hors de la portée de sa main, et qu'elle voudrait éteindre, pour s'amuser... Or, pendant une courte absence de Karalyk, sa femme reçoit la visite du pope. Il est sordide, ivre d'eau-de-vie, affreusement jovial, il annonce a la mère, entre deux hoquets, que son fils s'est converti, et il ajoute qu'elle devrait bien en faire autant. La vieille juive, indignée, met iavrogne à la porte. Piotr arrive alors, c'est un petit hébreu grêle, pâle et fin, avec de beaux yeux : une fille II avoue sa lâcheté, et que, la veille, poursuivi à coups de pierres et s'étant réfugié dans une église, il s'est laissé baptiser, craignant la mort.

La mère étouffe de honte et de douleur. Mais,

avant tout, il faut cacher cette infamie au père... Il rentre, le vieux Karalyk, et serre tendrement dans ses bras le fils retrouvé. On se met à table ; le père ordonne à Piotr de réciter la prière ; mais les rudes paroles hébraïques déchirent la gorge de l'apostat : il ne peut continuer, il pâlit, il va défaillir.

A ce moment, l'un des officiers de cosaques envoyés pour rétablir Tordre dans le pays vient demander au vieux juif ses papiers et son permis de séjour. Le malheureux n'en a pas. On l'expulse donc de sa maison, avec sa femme. « Et mon fils? — Ton fils est en règle, dit le cosaque : il est baplisé depuis hier. » Karalyk maudit le fils parjure, et lance contre lui les imprécations dont Jéhovah accabla jadis Abiron, Dathan, Coré, Doëg et Achitophel. Et Piotr et l'aïeule idiote restent seuls dans la maison vide.

J'attendais de ce tête-à-tête des choses tragiques. Je pensais que, une lueur de connaissance se réveillant dans l'esprit de la folle, elle allait peut-être étrangler de ses vieilles mains sèches son petitfils renégat... Mais point: elle se contente, n'étant plus surveillée, d'éteindre, en riant d'un rire imbécile et terrible, le flambeau accroché près du poêle. Et si vous voulez que cette chandelle éteinte soit un symbole, je ne m'y opposerai point.

Ahasvère n'est donc qu'un noir croquis. Le drame n'est pas assez développé, ni les caractères et les sentiments des personnages, pour que nous en

soyons sérieusement émus. Mais la mise en scène est d'une tristesse et d'une horreur assez saisissantes.

En tout cas, le sujet indiqué par M. Heyermans ne serait qu'un épisode accessoire du drame que pourraient inspirer, àun auteur dramatique qui aurait quelque génie, la situation et le rôle de la race juive dans le monde contemporain. Race singulière entre toutes. Aucune n'a une plus belle histoire ni plus tragique. Aucune n'offre plus de contrastes dans le temps : car, pastorale et guerrière, et foncièrement héroïque il y a trois mille ans, vous savez à quels travaux elle s'applique principalement aujourd'hui. Et, de même, aucune ne présente, à travers l'espace où elle est dispersée, des contrastes plus forts. Car il y a d'abord les juifs de la haute finance internationale, les rois de l'or, plus puissants que les portesceptres ; il y a ce légendaire « Rothschild », dont la destinée revêt, dans l'imagination du peuple, un caractère presque fantastique, et qui , au fait, n'existe peut-être pas. Et il y a les jeunes hommes névropathes, maladivement raffinés, qui ont tant contribué à inventer la littérature et la peinture symbolistes et mystiques, — et l'anarchie : car les sémites abondent, comme vous savez, dans les Revues décadentes et révolutionnaires. Joignez-y plusieurs de nos vaudevillistes et humoristes les plus distingués, quelques-unes de nos meilleures comédiennes, quelques-unes de nos mondaines et de nos

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