‹ Impressions de théatre (volume 3)Chapitre 6 sur 20 · GERHÀRT H AU PT MANN · texte numérisé non relu

GERHÀRT H AU PT MANN

que incroyable, notre planète étant donnée, avec toutes ses ressources naturelles, que les hommes qui grouillent épars à sa surface ne puissent, au bout de dix mille ans (je ne garantis pas le chiffre), vivre tous d'elle, et qu'il y ait de si formidables inégalités de partage entre ses nourrissons ? Et que faire ? Vous me trouveriez sans doute d'une étrange ingénuité, si j'accusais d'une grande part de ces maux la civilisation industrielle, qui ne profite, tout compte fait, qu'à une toute petite minorité ; dont les nécessités imposent à tant çThommes une vie proprement inhumaine (songez à l'existence des mineurs) ; qui a créé enfin les grandes villes modernes, et ces monstrueuses agglomérations où Ton peut dire que les hommes ne se comiaissent pas entre eux, où la misère est anonyme et cachée , . où les classes sociales extrêmes sont plus réellement séparées les unes des autres que les classes politiques de l'ancien régime ?. . . Enfin, je ne sais pas, moi ; et peut-être que les économistes n'en savent pas davantage ..

Et tout ça ne veut pas dire que je conseille de jouer les Tisserands à l'Ambigu ou au Château-d'Eau. Devant de « sales riches », l'autre soir, cela n'avait pas d'inconvénients. Je ne crois pas que cela leur ait fait beaucoup de bien : cela ne pouvait toujours pas leur faire de mal.

Mais racontons le drame.

Quand je dis raconter .. cela ne se raconte guère, puisque ce n'est qu'une juxtaposition de détails

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multiples, d'où se doit dégager une impression totale. Au premier tableau, nous» voyons des ouvriers tisserands, des femmes, des enfants, assis sur des bancs, chacun son rouleau d'étoffe entre les jambes, qui viennent toucher leur salaire à la caisse de la fabrique de M. Dreissiger. On rogne le plus qu'on peut sur leur maigre paye : on rend à quelques-uns leur ouvrage pour« malfaçon, » Les commis ont une dureté indifférente de ronds de cuir, et il y a une espèce de contre maître rageur, qui fait du zèle, et qui semble se venger sur les ouvriers de n'être pas patron. Des réclamations éclatent, et des discussions violentes Un ouvrier surtout s'emporte. On lui a jeté par terre les quelques pièces de sa paye, qu'il trouvait insuffisante : il exige que le caissier les ramasse et les lui mette dans la main. On le chasse, mais non avant qu'il ait dit ce qu'il avait sur le cœur. Et ceux qui attendent leur tour causent entre eux de leurs peines et de leur misère : et une petite fille se trouve mal, étant venue de très loin sans manger.

Mais Dreissiger, le patron, survient en personne. Je vous rappelle que la chose se passe il y aune cinquantaine d'années, au moment où les machines com mencent à remplacer les métiers à la main. Dreissiger, avec une bonhomie affectée, expose aux mécontents ses embarras, et que la concurrence le ruine, et que les temps sont durs, et qu'il faut pourtant bien qu'il vive, lui aussi ; il fait appel à leur bon sens, à leur bonne foi. Puis, comme cela ne les em-

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pêche pas de maintenir, — oh ! timidement et humblement, — leurs réclamations, alors le patron se fâche, arpente la salle à grands pas, devient brutal et menaçant. Dans sa colère, il crie des choses qui seraient peut-être avouées des économistes ou des hommes, même honnêtes, habitués aux atï'aires. Ah ! les lois atroces de la « concurrence » , et tout cet impitoyable et fatal mécanisme de ce qu'on a appelé les « crises pléthoriques », quand l'excès de production, n'étant plus en proportion de rechange, amène en bas le chômage etla faim, en haut les spéculations scélérates et les banqueroutes!... Enfin, il paraît qu'il n'y a rien à faire à cela, et qu'au surplus il est un peu tard pour revenir à la civilisation d'Abraham ou d'Eumée...

Ici, un trait charmant et triste. Tandis que le patron se démène, une pauvresse remarque qu'il a sali sa redingote, et, humble par habitude : « Pardon, M. Dreissiger, vous avez de la poussière... » Et, doucement, elle la secoue du bout de ses doigts respectueux.

Le second tableau nous montre le taudis d'une famille de tisserands. Nous faisons superficiellement (car les personnages passent comme des flots sur cette mer de détresse, et Hugo compare les flots à desbouches, et les bouches, ici, sont pleines defaim); nous faisons , dis-je, la connaissance du père Baumert, un vieux pauvre tordu comme un cep, et de sa vieille femme impotente ; et nous entrevoyons,

derrière les fils tendus du métier à tisser, ses pâles filles, Emma et Bertha, pareilles à des araignées faméliques... et je ne compte pas la marmaille. Une voisine vient pour emprunter une poignée de farine; mais les Baumert n'en ont pas. Ils avaient un chien, qu'ils ont tué pour le manger, et qui cuit sur le petit poêle de fonte aux tuyaux disjoints, d'où se répand dans le taudis une acre fumée...

Mais voici un grand gars qui entre. C'est un fils ou un neveu; il s'appelle Jœgei, et revient du service; il explique qu'il n'était pas trop malheureux parce qu'il ne connaissait qu'une chose : obéir, et qu'il avait d'ailleurs la chance d'être brosseur de son capitaine. Et comme il a dix thalers dans sa poche, il paye à boire : une des mômes rapporte une bouteille d'eau-de-vie ; chacun à son tour y boit à même, et Jœger s'en va, poliment, appliquer le goulot aux lèvres de l'aïeule paralytique...

Les langues vont maintenant plus vite. Tout le monde convient qu'une pareille misère ne peut durer. Par une évolution un peu rapide et, je crois, insuffisamment préparée, Jœger, qui tout à l'heure semblait se vanter d'avoir su obéir quand il était au régiment, nous révèle un insurgé que nous n'attendions pas ; soit que l'affreuse misère des siens, qu'il avait peutêtre oubliée, lui retourne subitement le cœur ; soit qu'il voie dans la révolte une heureuse occasion d'essayer son prestige et d'employer ses talents de beau parleur. On s'attable ; on mange la ratatouille de

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chien, et l'on continue à boire. Jœgcr lit aux vieux la « Chanson du Linceul », — une rude chanson et tapée, déclare le bonhomme; une sombre et sinistre chanson que M. Gerharf. Hauplmann a empruntée à Henri Heine, et dont les trois refrains sonnent comme un triple glas :

Avec nos fill'set nos garçons, C'est not' linceul que nous tissons !

Puis, pour les patrons et les contre maîtres : C'est leur linceul que nous tissons !

Et, enfin, pour la « vieille Allemagne » : C'est son linceul que nous tissons !

La chanson lue et commentée, on la chante... Mais le vieux Baumert, les mains sur son ventre, sort un instant. C'est que le ragoût de chien n'a pas pu passer. « Ah! dit le bonhomme en rentrant, c'est pas de chance tout de même. Pour une fois qu'on a quelque chose de bon à manger, faut le rendre ! »

Troisième tableau : le cabaret. Eh oui ! le cabaret, îl est évident qu'ils feraient mieux de donner toute leur paye à leur femme, et c'est très bien de conseiller aux ouvriers les joies saines et pures de la famille et du foyer ; mais il faudrait que le foyer fût moins sordide, moins étroit, moins étouffant, moins puant

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