‹ Impressions de théatre (volume 4)Chapitre 3 sur 9 · RUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

RUE BONAPARTE

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THEOETTYCEÎîrEF ilBRâRV

Matinées classiques de l'Odéon : VOrettîe tP Eschyle, conférence à propos des Erynnies.

23 mars 1889.

VOrestie est plus vénérable encore qu Œdipe-Roi, Macbeth ou Athalie. C'est un des plus anciens chefsd'œuvre littéraires de la civilisation à laquelle nous appartenons. Il faut donc l'écouter pieusement. Il fautassisleràcettereprésentationcommeàlagrand'messe dramatique des races gréco-latines, et même indo-européennes.

L'auteur de ÏOrestie, le poète Eschyle, a été luimême, à ce qu'il semble, un des plus beaux exemplaires de l'humanité antique. Athénien pur, eumolpide, né à Eleusis, la ville des Mystères, il avait pour frères cet Amynias, qui coula le premier vaisseau

des Perses, et ce Cynégire, qui, ses deux mains cou pées, s'accrochait par les dents à la nef ennemie Lui-même se battit à Marathon, à Salamine et à Platée. Il mourut en Sicile, exilé (on ne sait pourquoi). Il s'était composé cette épitaphe :

« Ce monument couvre Eschyle, fils d'Euphorion. Né Athénien, il mourut dans les plaines fécondes de Gela. Le bois tant renommé de Marathon et le Mède aux longs cheveux diront s'il fut brave : ils l'ont bien vu. »

Il oublie de nous apprendre qu'il avait écrit quatrevingt-dix tragédies et qu'il avait été couronné cinquante-deux fois. Vous voyez qu'il n'est nullement « homme de lettres. » C'est qu'il est né à une époque de vie complète, de développement intégral et harmonieux de l'être humain. 11 ne fut point confiné dans une tâche ; il n'eut rien du mandarin cloîtré dans son cabinet. Il n'écrivait point par métier, mais pour soulager son cœur. On pouvait, dans ce temps-là, avoir du génie, d'abord parce que la production avait quelque chose d'involontaire et d'inspiré ; puis parce que les idées et les sentiments n'étaient point ressassés, étaient presque vierges encore.

Eschyle fut initié aux mystères d'Eleusis. Ces mystères recouvraient la philosophie la plus pure. Dans la religion chrétienne, le simple d'esprit et l'homme intelligent, quand ils croient, ne croient pas sans doute tout à fait de la même manière, mais enfin ils

croient l'un et l'autre à des dogmes qui excluent toute interprétation individuelle. Les religions antiques, qui n'avaient point de credo, se prêtaient avec une bienfaisante souplesse aux exigences des esprits les plus divers. Il y avait plus d'une façon de concevoir et d'adorer Zeus, Athéné, lacchos et Perséphoné. Les mystères d'Eleusis étaient la religion des âmes tendres et des intelligences épurées. Leurs rites étaient des symboles d'expiation, de purification progressive par l'épreuve et la douleur, de renaissance et d'immortalité. C'est la morale des mystères que les trois tragiques grecs ont mise dans leur théâtre. Et vraiment nous n'avons pas trouvé grand'chose de mieux.

Le grand poète Eschyle fut donc, par surcroît, un sage éminent. L'Orestie est un plus riche trésor que le fameux « trésor des Atrides. » Il n'est besoin d'aucune complaisance pour y découvrir tout ce qu'on veut. Qu'y chercherons-nous aujourd'hui ? Si vou3 le voulez bien, nous démêlerons, dans les trois paities dont VOrestie se compose, les types des princ'pales espèces de drame qui se sont ensuite dévelop pées au cours des âges : drame de passion, ou de fatalité intérieure ; drame d'aventures, ou de fatalité extérieure ; enfin, drame philosophique et religieux.

Tout cela s'y trouve, mais n'éclate peut-être pas toujours au premier regard. Le drame s'y débat sous une enveloppe encore à moitié lyrique et épique.

C'est que nous sommes, ici, tout près des origines de la tragédie. Vous n'ignorez pas que le théâtre est le dernier en date des genres littéraires. Les hommes ont commencé par les chants et par le récit. Ce n'est que sur le tard qu'ils ont songé à représenter directement la vie humaine par l'action et par le dialogue.

Mais cette représentation est, nécessairement, très conventionnelle. Les anciens Grecs prirent leur parti de ces conventions et les firent très larges. Sans doute, ils savaient bien que, dans la vie réelle, on ne chante pas en parlant, qu'on ne parle pas en vers, etc. Mais ils savaient aussi que, le théâtre ne pouvant jamais donner l'illusion complète de la réalité, il est puéril de trop rechercher cette illusion. La vérité du fond, la vérité des caractères et des sentiments leur paraissait seule belle et seule intéressante. Ils n'auraient pas compris du tout nos soucis de réalisme. Et, en effet, c'est nous qui sommes des enfants et des barbares, de tant tenir à une imitation matérielle, — qui d'abord est impossible et qui, si elle était possible, serait assez peu intéressante.

Ce n'est qu'avec la comédie de Ménandre que le théâtre grec deviendra une peinture un peu plus approchée de l'extérieur de la vie. Quant à la tragédie grecque, c'est quelque chose d'intermédiaire entre ce que sera la tragédie française et ce que sera

le grand opéra. VOrestie n'est pas encore entièrement dégagée du « dithyrambe » originel. Les chants lyriques et les monologues narratifs en occupent la plus grande part. Mais pourtant, comme j'ai dit, tout le théâtre futur s'y agite, déjà rcconnaissable.

Et, d'abord, VAgamemnon (où nous voyons le roi des rois, à son retour dans Argos, assassiné par sa iemme) est le prototype du drame passionnel.

Car notez que c'est bien parce qu'elle aime Égisthe que Clytemnestre tue son mari. Elle dit qu'elle venge la mort de sa fille Iphigénie. Mais ce n'est qu'un prétexte. Si elle était une bonne mère, elle ne maltraiterait point Electre, son autre fille, et elle ne se serait pas débarrassée de son fils Oreste. Son vrai mobile, c'est sa passion adultère. Le chœur nous le dit. Et quand elle triomphe sur le cadavre d'Agamemnon, on sent bien que ce n'est pas le cri d'une mère vengée, mais l'explosion de haine d'une femme qui aime un autre homme :

... Enfin, j'ai réussi ! Je suis debout, il est à terre, c'est chose faite... Il râle, le sang sort en sifiiant de sa blessure, le flot noir rejaillit sur moi, véritable rosée du meurtre, plus douce pour moi que la pluie de Zeus au calice des plantes en travail. Voici ce qu'il en est, vieillards d'Argos. Que la chose vous plaise ou non, moi je m'en fais gloire...

Et plus loin :

... Écoute ce serment solennel. Parla vengeance de ma fille, par Até, par Erinnys, à qui j'ai sacrifié cet homme, non, je l'espère, jamais on ne me verra mettre les pieds dans le temple de la Crainte, tant que sur mon autel domestique le feu brûlera entretenu par Egisthe, toujours, comme par le passé, plein d'amour pour moi. C'est là le solide bouclier où s'appuie mon audace.

C'est donc bien l'histoire d'une femme qui tue son mari pour garder son amant. Le trio étant donné (une femme entre deux hommes ou un homme entre deux femmes), les combinaisons sont infinies (chacun pouvant tuer les deux autres, ou un des deux autres, ou se tuer soi-même). Mais Eschyle nous présente du premier coup une des plus farouches. Et ainsi Ton peut dire, en un sens, que toutle théâtre de Racine, la moitié de celui de Shakspeare et une partie de celui de Dumas fils sont déjà dans VAgamemtim.

Seulement, n'y cherchez point de subtiles analyses, à la façon des modernes. L'amour dont il s'agit ici, c'est l'amour brutal et fatal, sans nuances de sentiments ; c'est l'amour physique dans toute sa fureur — tel que le défmit le chœur des Choéphores : « ... Qui dira les passions éperdues de la femme, les amours que rien n'arrête, source de tant de douleurs ici-bas ? Quand il tient une femelle, cet amour qui n'estplus l'amour, il brise, il dévore tout, parmi les bêtes comme parmi les hommes. »

A cause de cela, on nous le montre surtout dans ses conséquences. Pris en lui-môme, il est d'une étrange simplicité. Ne nous étonnons donc point que, dans celte sanglante tragédie d'amour, l'amour soit à peine nommé trois ou quatre fois. A l'époque d'Eschyle, et surtout à l'époque à laquelle remontent les légendes développées par les trugiquesgrecs, l'amour tient peut-être autant de place qu'aujourd'hui dans les événements humains, — mais beaucoup moins dans les discours...

Il reste vrai qu'il, est dans Agamemnon le grand moteur, tout comme dans Bajazet ou dans Othello.

Le sujet des Choéphores^ c'est Oreste se faisant reconnaître de sa sœur Electre et, pour venger son père, tuant sa mère et Égisthe.

Si donc nous voulons oublier un instant le caractère particulier du premier de ces meurtres, nous avonsceci :un homme que l'on croyait mort reparaît, et il reparaît en justicier et en vengeur. Or c'est là précisément la donnée essentielle de la plupart des mélodrames, et c'est pourquoi j'ai pu dire que les Clioéplwres étaient le type le plus ancien des pièces fondées sur quelque combinaison extraordinaire d'événements.

Oh ! cette partie « mélodramatique » est bien peu de chose encore dans la tragédie d'Eschyle. La

reconnaissance du frère et de la sœur se fait très brièvement et très naïvement. Electre reconnaît Oresle à la trace de ses pas et à la mèche de cheveux qu'il a déposée sur le tombeau d'Agamemnon; et, comme les pieds d'Oreste ont dû grandir et ses cheveux changer de couleur depuis vingt ans qu'elle ne l'a vu, on comprend que de tels indices aient paru insuffisants, même aux anciens, et quEuripide s'en soit moqué dans son Electre à lui. Depuis on a inventé la « croix de ma mère. » Il faut aussi remarquer (ceci tout à l'avantage du vieux poète) que la « reconnaissance » n'est point, dans les Choe'phores, ce qu'elle est devenue de nos jours : un moyen romanesque, presque toujours invraisemblable. Les longues séparations et, par suite, les retours imprévus, n'étaient point rares en ces temps lointains, dans un pays où les communications étaient difficiles, chez un petit peuple aventureux, un peuple de navigateurs...

Quoi quMl en soit, les « reconnaissances, » c'est la moitié du théâtre de Voltaire. 11 y en a dans Mérope, dans Zaïre, dans Alzire, dans Sémiramis... Les reconnaissances suivies de la punition des méchants par un vengeur subitement revenu, c'est tout le théâtre de M. d'Ennery.

Au fait, vous savez que le mélodrame moderne,

— non dans sa forme, hélas! mais dans son fond,

— est ce qui se rapproche le plus de la tragédie grecque ; et que plus d'une fois, dans sa Poétique,

Arislote semble donner les règles mêmes du mélodrame.

Comment cela ? C'est que la tragédie antique a pour matière, en effet, les jeux étranges et cruels du hasard tout autant que les passions humaines. Et cela devait être, dans une civilisation rudimentaire, dans une société imparfaitement assise, où la guerre était encore l'état naturel et où, d'autre part, les sciences physiques étant peu avancées, l'homme se sentait plus entouré de mystère, comme menacé par des forces inconnues... La vie de ces gens-là offrait aux aventures une bien autre prise que notre vie à nous, peuple de bourgeois et d'employés que nous sommes !,.. On a donc eu raison de dire que le destin était le principal personnage du théâtre grec. Seulement les surprises et les singularités de la destinée y sont conçues, non comme des divertissements et des amusettes, mais comme des enseignements et des leçons ; et il y règne un sentiment de terreur religieuse qu'on ne retrouve guère, il faut l'avouer, dans le répertoire de l'Ambigu ou de la Porte-Saint-Mar/in.

Il n^en est pas moins^ certain qu'il y a dans les Choépliores un commencement de complication dramatique (la ruse d'Oreste, quand il se présente à Clytemnestre, le guet-apens .tendu à Égisthe). Cela est très simple et déjà très puissant. D'ailleurs, quand les personnages vivent, quand nous les connaissons bien et que nous sommes vraiment

entrés dans leur âme, leurs plus simples démarches et presque leurs moindres gestes deviennent souverainement expressifs. Lorsque Clytemnestre, dans Agamemnon. surgit, après le meurtre, au haut des marches de sa maison et y reste un moment immobile, cela n'est rien : mais, comme nous savons ce qu'elle est, ce qu'elle vient de faire et pourquoi elle l'a fait, cette rentrée et cette attitude nous paraissent plus tragiques que les rencontres subtilement préparées et combinées où tel de nos grands ouvriers de théâtre fait se heurter des fantoches.„

Enfin VOreslie dans son ensemble et en particulier les Euménides sont le premier type, et le plus parfait, du drame philosophique et religieux. Je ne pense pas qu'il y ait énormément plus de philosophie dans le Faust lui-même.

Les Euménides (qui figurent le remords et le châtiment) poursuivent Oreste. Protégé par Apollon, il en appelle à Athéné. Celle-ci le fait juger par l'Aréopage et, les voix s'élant partagées, prononce l'absolution.

Il y a donc, dans VOrestie, un conflit de devoirs. Un a cas de conscience » y est débattu — comme dans la plupart des tragédies de Corneille.

Il y a aussi une thèse morale (comme dans les

drames de Dumas fils, si vous voulez). Aux circonstances atlénuantes qui plaident pour Oresle (il n'a fait qu'obéir à l'ombre de son père et à l'oracle de Delphes, et il y a été encouragé par l'opinion publique, que représente le chœur des Choéphores)^ Apollon ajoute un argument original :

« Voici ma réponse, regarde si c'est bien raisonner. Vous êtes mère ; mais votre enfant, comme l'on dit, ce n'est pas vous qui lui avez donné véritablement la vie. Vous n'êtes que la nourrice du nouveau-né. Le vrai générateur, c'est celui qui donne l'assaut. La mère, étrangère à l'hôte qu'elle a reçu, abrite l'enfant jusqu'à» bout, si le ciel ne vient à la traverse. Voilà mon opinion, et je la prouve. Pour être père, en effet, on peut se passer de la femme. Voyez plutôt devant nous cette fille de l'Olympien Zeus. Elle n'a jamais vécu aux ténèbres de la matrice, et pourtant quelle déesse eût pu mettre au monde un pareil enfant ?... »

Et Athéné est de cet avis :

« Je donnerai ma voix à Oreste, car moi, pour me mettre au jour, je n'ai pas eu de mère. Aussi, au mariage près, les mâles ont-ils toute ma sympathie. »

On sent dans toute cette scène un mépris non dissimulé de la femme, mépris que beaucoup de grands hommes ont éprouvé. Eschyle, comme on sait, fut un franc misogyne. Mais ce qu'il exprime là, ce n'est qu'une opinion personnelle, fort sujette

la IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

à discussion. Voici qui est moins contestable et qui implique une conception des choses éminemment spiritualiste. Oreste dit aux Furies : « Vous me poursuivez : pourquoi n'avez-vous pas poursuivi ma mère?» Elles répondent (et par deux fois): « C'est que celui qu'elle a tué n'était pas de son sang. » Écoutez la réponse d'Apollon :

• Oui, ce n'est rien à vos yeux, c'est chose vile que la promesse garantie par la déesse des noces, par Héra et par Zeus avec elle. De Cypris aussi vos prétentions font bon marché, Cypris, d'où vient aux mortels tout le charme de la vie. Pourtant ce lit commun à l'homme et à la femme est sacré, et le serment veille autour. Que des époux s'égorgent entre eux, vous vous tenez tranquilles. Il n'y a pas là de quoi éveiller vos colères. Mais alors, je vous le dis, vous avez tort de poursuivre Oreste...

En d'autres termes, le lien du sang n'est rien par lui-même ; le fils n'est plus obligé envers une mère dénaturée. Le lien volontaire du mariage, désiré ou accepté, nous tient beaucoup plus étroitement. Clytemnestre a été plus coupable en tuant son mari qu'Oreste en tuant sa mère.

Cela est assez audacieux. Vous voyez que si, par certains côtés, YOrestie est proche de nos mélodrames, elle s'en éloigne passablement par l'esprit, et que la a voix du sang » n'est pas tout à fait pour Eschyle ce qu'elle est pour M. d'Ennery... Je n'ai psjè le temps de vous montrer combien Shakspeare est plus timide dans Hamîet (sans doute à cause du

christianisme et de toute l'eau qui a passé sous les ponts). Pour Hamlet, il ne s'agit pas un instant de tuer sa mère : il n'ose môme pas lucr son oncle!

Mais surtout nous assistons, dans VOrestie, à Favènement d'une morale nouvelle, déjà presque évangélique. Le dénouement du drame, c'est la substitution d'une loi clairvoyante et miséricordieuse à la loi aveugle et impitoyable du talion.

Car la morale ne s'est pas faite en un jour. Elle a été fort grossière à l'origine. Par exemple, les anciens hommes plaçaient la faute dans l'acte, dans le fait matériel. Sophocle a écrit deux tragédies {Œdipe-Roi et Œdipe à Colone) pour montrer que la faute est dans la volonté, dans l'intention.

VOrestie renferme un enseignement du même genre. Nous sommes dans une petite société très intelligente, mais très brutale encore, où sévit la vendetta. 11 y a, ^ans certaines familles, des séries de représailles et de meurtres, et ces meurtres, le crime initial étant donné, paraissent légitimes. Car sans doute celui qui venge la première victime semble dans son droit ; mais par la nature même des choses et en vertu de la complexité des relations humaines, la seconde victime, justement odieuse à celui qui l'immole, est chère à quelque parent : elle lui laissera donc le devoir de la venger, et ainsi de suite, Oreste avait peut-être ou se croyait le droit de tuer sa mère et Égisthe. Mais sup-

posez qu'Égislhe ait un fils : ce fils n'aura-t-il pas le droit et même le devoir de venger son père ? Et alors où s'arrêter?

Pour les anciens dieux, représentants de l'ancienne morale, il n'y a pas de raison pour que cela finisse. Le meurtre engendre nécessairement le meurtre ; cela est dit vingt fois. « Qui tue doit périr, et le sang expie le sang. C'est la loi éternelle, éternelle comme Zeus, que ce fatal talion qui poursuit le coupable. » — Pour les nouveaux dieux, t7 faut que cela ait un terme. Cela aurait même dû s'arrêter avant Oreste. Notez que l'Aréopage ne déclare pas Oreste innocent. 11 lui fait grâce, ce qui est très différent, et il ne lui fait grâce que parce qu'il s'est purifié par des rites qui sont des signes de repentir.

a Inextricable difficulté! Comment en sortir? » dit le chœur des vieillards dans V Agamemnon.

Comment ? Par un coup d'État de la raison sur un instinct longtemps irrésistible, et de la charité (qui est la justice supérieure, la justice envers toute l'humanité) sur l'aveugle besoin d'une étroite et fausse justice individuelle. Oui, de quelque façon qu'on s'y prenne, il n'y a de terme à la violence que le pardon. Il faut que Thomme lésé consente à ne pas rendre le mal pour le mal : car, en us mt de ce qu'il croit être son droit, toujours il le dépassera. Toujours, en rendant le mal à quelqu'un qui lui a lait du mal, il en fera par surcroît et sans le vouloir

à quelqu'un qui ne lui en avait point fait. Bref, la justice ne peut être exercée par les individus en leur nom propre, sous peine d'être injuste par quelque point.

Cela est très fortement senti et marqué par Eschyle. Et comme une pareille réforme du droit humain ne pouvait alors s'accomplir que par une révolution religieuse, il suppose que les dieux se sont moralises en même temps que les hommes. L'ancienne loi est personnifiée par les Erinnyes, et la nouvelle par Apollon et Athéné. Entendez le poète parler aux « anciens dieux » (c'est lui qui les appelle ainsi) :

Dehors, je le veux !... Débarrassez le sanctuaire, ou gare au serpent d'argent, au trait ailé de mon arc d'or!... Ce ne sont point là les demeures qu'il vous faut. Allez dans d'autres pays, là où les têtes tombent, où la justice crève les yeux, où le fer tarit dans sa source le germe des générations, où tout est jonché de supplices et de membres pamtelants. Les cris aigus des lapidés, les lamentations sans fin des malheureux cloués au pal, voilà vos orgies, vos airg de fêtes, vos voluptés à voua, misérables rebuts des immortels...

Il y a donc, dans VOrestie, autre chose que labsolution d'Oreste : la révélation d'une loi de douceur. Une profonde humanité y respire — avec la grâce du génie athéniea.

Et il y a bien autre chose encore da.ns\'Orcstie :

Le fantastique le plus naturel, si je puis parler ainsi, et le plus terrible (assurément les Euménides valent les sorcières de Macbeth).

Le réalisme même, comme nous l'entendons aujourd'hui : « Ah ! dit la vieille nourrice Gilissa, mon Oreste, ma seule pensée, Oreste, que j'ai nourri, que j'ai reçu au sortir du sein de sa mère ! La nuit, à ses moindres cris, j'étais debout... C'est que, tant que ça n'a pas plus de raison qu'une bête, il faut bien songer à ses besoins... Cane sait rien dire, un enfant au berceau. Ça a faim, ça a soif, ça pisse tout seul, car à cet âge le ventre n'attend pas chez les enfants : il fallait tout deviner. Souvent je m'y laissais prendre. Alors c'était des langes à laver, car blanchisseuse et nourrice, c'est tout un... » (Or, ce comique familier venant après le tragique, et l'absence des unités de temps et de lieu, n'est-ce pas tout justement ce qu'on a appelé le drame romantique ?)

Une conception du monde, si grandiose et si triste, que nous n'y avons guère ajouté. En somme, le pessimisme avec le besoin et le goût de Taction. Des lamentations comme celle-ci : « Le bonheur, une ombre suffit à le détruire ; le malheur, un coup d'épongé humide, comme d'un trait, en efface le souvenir : amer oubli, plus amer que le malheur même ; » et des chants d'espérance et de joie comme ceux qui terminent les Euménides.

La plus forte poésie, la plus inspirée, la plus

hardie, la plus abondante en images : romantique déjà si vous voulez, et shakspearienne, et baudelairienne même, si cela vous fait plaisir. Eschyle parle de l'amour comme fera Schopenhauer, et d'Hélène comme pourrait faire Dante Rossetti : a Ainsi, elle est entrée dans les murs d'Ilion, cette Hélène, calme sourire des mers quand le vent est tombé, beauté à faire pâlir les joyaux, regard armé de langueur, fleur d'amour à vous prendre au cœur... »

Nous n'avons rien inventé, rien — pas même la charité (vous Tavezvu ; et n'objectez pas l'esclavage ; les esclaves sont plus heureux dans les Choéphores que nos prolétaires) — pas même la chasteté (Cassandre est vierge ; c'est pour n''avoir pas voulu se livrer à Apollon qu'elle est vouée au malheur ; Cassandre était, à Athènes, la patronne des filles qui ne voulaient pas se marier, et elle étaithonorée, selon certains rites, par ces nonnes païennes).

Non, rien depuis deux mille quatre cents ans qui ne soit déjà dans VOrestie. Les formes seules des sentiments humains ont changé. Nous sentons encore notre âme en communication avec celle du vieux poète grec. Et cela est fort heureux. Par cette intelligence des œuvres du passé, par cette sympathie qui franchit les siècles, nous élargissons le point que nous occupons dans le temps, de même que nous agrandissons, par la charité et l'amour des hommes, le point que nous occupons dans l'espace. Et c'est ce qui fait la vie digne d'être vécue.

Peut-être ne retrouverez-vous point tout cela au complet dans le drame qu'on va jouer devant vous. Mais vous y retrouverez (avec des vers si beaux qu'il n'y en a guère de supérieurs dans notre littérature) Tiinplacable- génie de M. Leconle de Lisle, beaucoup plus inhumain qu'Eschyle. Heureusement M. Massenet y mêlera sa musique, qui n'est que grâce, douceur et volupté. Et ainsi vous ne perdrez rien.

Matikées classiques db l'Odéon : Conférence de M. Ferdinand Binnetièie SUT r Ecole det Femmes et le Malade imaginaire. — Mort de Gondiaet.

26 novembre 1888.

Je VOUS ai déjà dit que M. Ferdinand Brunetière était un orateur. Un orateur énergique et impérieux, qui frappe et qui convainc plus qu'il ne persuade et qu'il n'enlace. La voix est étoffée et grave ; la prononciation insiste sur les mots et les rend tous considérables, ce pendant que son index levémenace des plus effroyables supplices ceux qui ne le croiraient pas sur parole. On n'a pas un moment l'idée que des mots prononcés ainsi, et appuyés de ce geste, puissent être sans importance. M. Brunetière improvise ; et, ce qui est merveilleux, sa phrase parlée a l'ampleur, les vastes proportions et tout le poids de sa phrase écrite. Il n'inspire pas seulement la confiance : il l'impose. Quelquefois sa parole s'émeut et s'échauffe, mais c'est encore, si je puis dire, d'une chaleur tout intellectuelle. Ce qui com-

munique alors à son discours une vibration particulière, c'est le plaisir que donne à l'orateur quelque vérité fortement saisie et démontrée qu'il se sait gré d'avoir découverte et de nous rendre subitement évidente. C'est comme l'allégresse contagieuse delà certitude acquise. La raison a aussi ses émotions, et c'est par frissons que se propage la lumière...

M. Brunetière a eu, l'autre jour, plusieurs de ces moments-là. Je n'en retiendrai qu'un ; et encore je suis incapable de vous rapporter avec quelque exactitude les paroles dont il s'est servi. La phrase de M. Brunetière est, je ne sais pourquoi, beaucoup plus difficile à reproduire ou à imiter que celle de M. Francisque Sarcey.

L'orateur venait de nous expliquer quelle a été la pensée de Molière dans l" Ecole des Femmes. Elle est bien simple, cette pensée : c'est qu'il faut des époux assortis. Mais elle va pourtant assez loin, parce seul fait que, de toutes les disconvenances qu'il peut y avoir entre Arnolphe et Agnès, Molière n'en considère et n'en développe qu'une seule : la disconvenance des âges. Agnès a seize ans, Arnolphe en avoue quarante-deux. Rien de plus. Cela suffît pour qu'Arnolphe, qui est sans doute un homme à systèmes, mais qui n'est point un sot et qui aime profondémen 5oit ridicule et même odieux, d'un bout à l'aulr ot pour qu'Agnès, avec son petit cœur de pierre, égoïsme aussi parfait que celui de son tuteui*,

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la naïve cruauté de ses répliques, traîne cependan! toutes les sympathies après soi. Ce n'est poini qu'Horace ait rien d'extraordinaire : il est sémillant, il est gentil, — fort insignifiant, en somme ; mais il;i vingt ai. s. C'est sa jeunesse toute seule qui triomphe. Et nous applaudissons parce que nous sentons là une loi naturelle et sacrée. Oui, c'est la nature, c'est l'instinct qui agit chez Agnès et Horace, et à cause de cela nous sommes avec eux.

(On pourrait ici examiner si la Nature agit exactement de la même façon chez les Agnès de tous les temps, et si, au jugement même de l'Instinct qui les guide, l'âge de la jeunesse chez l'homme ne s'est pasun peu déplacé depuis Molière. Et, par exemple, ne peut-on pas dire que c'est encore la Nature et l'Instinct qui, dans la Souris, poussent l'innocente Marthe dans les bras de Max de Simiers, lequel a tout justement l'âge d'Arnophe ? Oui, on peut le dire, à condition d'ajouter que les petites filles d'à présent, tout en suivant la « nature », suivent aussi ia « coutume » qui dépend du temps et du milieu, et qui, chez nous, a prolongé pour les hommes l'âge normal de l'amour et du mariage ; mais que, du reste, la coutume devient une autre nature et qu'il se fait continuellement en nous des mélanges secrets de l'une et de l'autre. Et ainsi, pour que la vérité de l'Ecole des Femmes garde toute son évidence, il suffit aujourd'hui de vieillir un peu Ar- ; nolphe : ce que les comédiens ne manquent jamais

de faire, sans qu'on le leur dise et parce qu'ils sentent d'eux-mêmes que cela est indispensable.)

Arrivé à ce point de son discours, M. Ferdinand Brunetière a été superbe. Cet homme sévère, qui passe pour le plus rigoureux des orthodoxes en littérature et qui l'est en effet, mais qui l'est avec des audaces d'hérésiarque et qui ne connaît pas de plus grand plaisir que de bousculer la tradition et de prêter à la raison même le langage insolent du paradoxe, a eu tout à coup un de ces mouvements oratoires auxquels les foules ne résistent pas. Et, ce qui me comble de joie, c'est que c'était bien un mouvement de « réunion publique ; » que beaucoup d^auditeurs, par ignorance ou inattention, ont dû se méprendre sur le fond de la pensée de M. Brunetière, et que, s'il y avait dans la salle quelque antidéiste des Batignolles, il a certainement pris pour un frère, un « vieux frère, » un vrai, un bon, le critique de la Revue des Deux-Mondes t

Voici à peu près, et très en abrégé, comment s'est exprimé M. Brunelière :

« Ainsi, ce qu'il y a dans l'Ecole des Femmes, il ne faut pas s'y tromper, c'est bien un amoureux et complet acquiescement à la nature, à la bonne loi naturelle. Molière nous dit, par la bouche de son ingénue, qu'il ne saurait y avoir de péché dans ce qui fait plaisir. Et vous vous rendrez plus clairement compte de sa pensée, si vous songez que, à l'époque où il écrivait ses comédies, de grands chrétiens

MOLIERE. sa

répétaient avec insistance que Tinstinct est mauvais, que la nature est corrompue, qu'il faut la combattre et l'étouirer en nous, et que l'existence ne nous a été donnée que pour n'en rien faire. Et c'est pourquoi il s'est érigé contre eux, lui, de disciple de Lucrèce, en défenseur de la nature. Là est l'unité de son théâtre. Ce qu'il attaque et ce qu'il raille presque uniquement, ce sont les vices et les travers quidéformentla nature ou qui s'écartent du naturel. Ainsi le pédantisme, le précieux, la plupart des vanités et des préjugés mondains, ainsi la pruderie et l'hypocrisie qui font semblant de renier la nature et qui la suivent secrètement, en rougissant d'elle. En revanche, il a de larges et chaudes sympathies pour les bonnes âmes toutes simples et toutes franches, pour Chrysale, pour Henriette, pour Sime Jourdain. Oui, il est le poète et le champion de la nature contre les docteurs de la grâce, contre Pascal et Bossuet. On a essayé d'expliquer ou plutôt de dissimuler son altitude : on a dit que ce qu'il attaquait dans Don Juan ou dans le Tartuffe, ce n'étaient pas les dévots, mais les faux dévots, et que, surtout, ce n'était point la religion chrétienne. Pourquoi ces faux-fuyants et ces vaines distinctions? Lui-même les repousserait de toutes ses forces. C'est lui faire tort que de lui prêter ces haines obliques ! Oui, c'est bien à la religion qu'il en avait dans Tartuffe. Il tend, par-dessus les âges, une main à Rabelais et Tautre à Voltaire. Toute son œuvre est

antichrétienne. Il a été l'ennemi résolu du christianisme, il faut en prendre notre parti. Et, quant à moi, je lui en fais bien mon compliment, puisqu'il croyait ainsi servir la vérité. »

Mais oui, je vous assure qu'il a dit cela ! Il l'a parfaitement dit ! Et cela m'a fait grand plaisir, parce que je le pensais, — moins nettement, — et que même il avait pu m'arriver, comme à d'autres, de le dire, — beaucoup moins bien et avec moins de force. Les esprits originaux sont nos accoucheurs (excusez cette métaphore socratique). Ils nous renvoient, liés et achevés, nos commencements d'idées. Et, si nous les aimons, c'est que, en même temps qu'ils nous donnent des raisons de les admirer, ils nous en donnent de nous estimer un peu nousmêmes. Ainsi, dans le développement de la pensée humaine, il y a comme une mystérieuse et universelle collaboration à des degrés très divers (car elle va de ceux qui comprennent à ceux qui trouvent, en passant par ceux qui pressentent), et, par suite, de la joie et de l'orgueil pour tout le monde.

Oui, je le répète, il Fa dit. Il a félicité Molière d'être un si mauvais chrétien. Il est vrai qu'il a ajouté (mais personne n'y a fait attention) : t Elle est fort séduisante, cette philosophie naturaliste de Molière ; mais elle est un peu bien dangereuse aussi et elle ne pare pas à tout. Si j'avais à parler de Tartuffe^ en le considérant, au rebours de ce qu'on fait d'ordinaire, comme une œuvre dirigée contre

les dévots quels qu'ils soient, et contre la religion en général, je vous dirais bien des choses dont je n'ai pas à m'ouvrir aujourd'hui, i Cette conférence BUT Tartuffe , nous l'attendons, et je crois que M. Brunetière a promis de la donner. Ce jour-là, le vieux frère, dont j'aimais tout à l'heure à me représenter l'allégresse, aura peut-être une surprise. J'allais oublier l'ingénieuse façon dont M. Brunetière a rattaché le Malade imaginaire à l'idée dominante du théâtre de Molière : « Pourquoi, a-t-il dit en substance, Molière déteste-t-il si fort les médecins ? C'est sans doute, d'abord, parce qu'il était malade et qu'ils n'ont pas su le guérir. Mais il y a autre chose. Il déteste les médecins parce que, dans leur ignorance pédante, ils combattent la toutepuissance de la nature, son unique divinité, et violent même en quelque façon ses mystères. » M. Brunetière aurait pu, à ce propos, citer maintes phrases du rôle de Béralde : « Est-il possible... que vous vouliez être malade en dépit des gens et de la nature? »...«... Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. » «... Songez que les principes de votre vie sont en vous-même...» «...Les ressorts de notre machine sont des mystères, jusques-ici, où les hommes ne voient goutte, et la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose.» Et enfin, Argan ayant

objecté qu'on peut t aider » la nature : « Mon Dieu r mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître... Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature..., il vous dit justement le roman de la médecine. » Cela est assez explicite. En forçant quelque peu les mots, il ne serait pas malaisé de découvrir un rien do mysticisme dans cette forme imprévue et extrême du « respect de la nature ; » et c'est ici que M. Homais se séparerait décidément de l'auteur de Tartuffe.

Edmond Gondinet est mort la semaine dernière. Je l'avais assez connu pour l'aimer. Sa vie et son caractère pourraient être proposés en exemple aux gens de lettres, et particulièrement à ceux qui écrivent pour le théâtre. Ils y trouveraient des leçons de patience, de persévérance, de modestie et de bonté. Gondinet attendit jusqu'à trente-cinq ans son premier succès. Il eut pour le moins autant de chutes que de triomphes. Or, sa douceur resta inaltérable. Il aimait la campagne et y vivait beaucoup. Il cachait sa vie, et il ne lui était point nécessaire, pour être heureux, d'encombrer de son nom et de ses faits et gestes les Echos ni les Courriers des thédlres. Il était très bon, — avec un peu de faiblesse, j'imagine, et une peur excessive de faire de la peine aux gens. Et c^est ainsi qu'il était devenu, voilà quelques années, le grand rebouteurde pièces

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