GONDINET
et le collaborateur général de tous les débutants. Enfin on nous a révélé que « l'âme de Gondinet, du premier jusqu'au dernier jour, fut remplie par une seule amitié, par une seule alTection, par un seul amour. » C'était donc une nature rare et charmante. Auteur comique, il avait quelque chose de Labiche (voyez le Homard) et quelque chose aussi de Meilhac (voyez le Club). Il a parfaitement connu l'âme du fonctionnaire français et y est entré, ce me semble, plus avant que Lsihiche (le Chpf de division, le Panache). LMnsuccès de sa dernière comédie [De'gommé] m'avait paru fort immérité. Gondinet y montrait jusqu'à quels étranges excès peut s'emporter un fonctionnaire qui a perdu sa place. Il y avait là une scène étonnante de convique féroce , qui m'avait ravi et que j'ai dû vous conter dans ce temps-là, et bien de l'esprit dans le reste. Mais, avec tout cela, la pièce ne réussit point. Il faut dire qu'elle était médiocrement jouée, et presque à contre-sens. Je ne demande point qu'on reprenne Dégomme; car, qu'est-ce que cela fait maintenant à Gondinet ? Mais j'aime à me rappeler que je n'ai été pour rien dans la mélancolie de ses dernières années, et que j'ai été presque seul à rendre justice à sa dernière œuvre.
Odéok : Conférence de M. nenri Chantavoînc sur Georga Dandin. — La boulangerie parisienne à l'Ambigu.
25 février 1839.
Il s'agissait de parler de Georges Dandin, le « mari confondu, » ou, si vous voulez, le mari biscornu et mécontent (encore bis est-il trop peu dire), devant des collégiens et des fillettes, toute une délicieuse marmaille que nous avons le devoir de supposer ingénue, et à qui nous n'avons le droit d'ouvrir les idées que nous avons sur la littérature. Gela n'était point commode. (Car, au surplus, la littérature, c'est la vie interprétée, et la vie n'est pas toujours innocente.) M. Henri Chantavoine s'en est tiré à miracle, à la fois en excellent père de famille et en artiste subtil, avec la plus souple prudence et la dextéritélaplus hardie. Vous n'imaginez pas laquantité de litotes, de prétentions et de périphrases par lesquelles il a su exprimerle cas de Georges Dandin, — tranquillement et en douceur, mais avec des sourires plein la moustache.
M. Chantavoine nous a expliqué qu'il y avait dans Georges Dandin : i» une farce qui, par l'intermé-
diaire de la Jalousie du Barbouillé, so rattache à la farce du Cuvier et au théâtre comique du moyen âge ; 20 une comédie de mœurs ; 3° un fond de sérieux et de philosophie. Je voudrais vous rendre quelque chose, au moins, des développements ingénieux où s'est diverti Chantavoine, et, s'il se pouvait, un peu de la grâce de sa parole. Je vais essayer de le faire pour la troisième partie : mais je sens bien d'avance tout ce que j'en retirerai malgré moi. Je ne vous donnerai qu'un résumé fort sec, où manqueront les « mots » et la façon de les dire.
« .... Dans les pièces de Molière les plus sérieuses par le fond, ses contemporains affectaient de voir surtout des bouffonneries : dans ses pièces les plus bouffonnes, nous affectons de flairer des drames. C'est un autre travers. Pourtant il est certain qu'après avoir fait rire à la manière d'une farce et presque d'une parade, Georges Dandin peut donner à penser.
« Le sujet est un de ceux qui ont le plus défrayé le théâtre de notre temps et que nous avons pris le plus au tragique : j'entends la mésalliance et ses suites inévitables.
« Je vois trois espèces de mésalliances :
• 1° Celle des âges, quand un jeune homme épouse une vieille femme, ou quand une jeune femme est livrée à un vieux mari.
t 2" La mésalliance des tempéraments... Les inconvénients, je ne sais comment vous les faire
pressentir... Je serai très superficiel et me servirai de deux titres de romans... Imaginez que l'Homme de neige soit marié à la Femme de feu.
« 3° La mésalliance des classes, des conditions ou des éducations. Ce cas, vous le rencontrez dans quelques-uns des premiers romans de George Sand ; vous le retrouvez dans Madame Bovary. Emma est de plus fine essence que le pauvre Charles ; elle a été élevée autrement ; elle a des goûts plus « distingués »... De là ce que nous appellerons, si vous le voulez bien, des tiraillements dans le ménage.
« De même Angélique, outre qu'elle appartient à une autre classe sociale, semble pétrie d'une autre pnte que son balourd de mari ; elle est plus intelligente, plus délicate, plus fine d'esprit et de corps
Oh ! qu'ils auront de peine à s'entendre et quels malheurs je prévois !... Arrive le joli Clitandre. 11 est, lui, de même race qu'elle. Le compte de Georges Dandin est sûr. Clitandre, c'est la fatalité qui passe.
« Que va faire ce pauvre Georges? Ah ! s'il osait la battre! Son bâton de paysan, ce bâton dont les politiques primitifs ont fait le sceptre, ce serait encore le meilleur remède s'il n'avait épousé qu'une paysanne Clar rien n'est meilleur pour assouplir les caractères, sinon pour les adoucir Ma's il n'ose pas. Quoi qu'il en ait, Angélique est une demoiselle et lui en impose.
« Pourtant, les coups de bâton sont une solution. Nous l'avons gardée, en la poussant au noir. Au lieu de dire : « Tape dessus ! » nous avons dit : « Tuela! » Le couteau de Pierre Clemenceau, le pistolet du comte de Lys et le fusil de Claude ont remplacé le jovial bâton de nos pères. Solution médiocre • elle défait les choses, mais ne les arrange point.
« Il y en a une seconde : c'est le pardon. Celle-là aussi, elle est de tous les temps. Mais, comme la première, nous l'avons dramatisée. Aujourd'hui, le pardon s'appelle réhabilitation et rédemption. Tandis que la femme se traîne à ses genoux, le mari se recueille, prend un temps, étend les deux mains comme un évêque, et lentement : « Relève-toi, créature de Dieu... Et de quel droit te jugerais-je? etc. » C'est la solution mystique. Elle fait un peu trop beau jeu à la délicieuse coquinerie de « l'enfant malade et douze fois impure. »
« Entre ces deux solutions, — celle du revolver et celle du bénitier, — il y en a une troisième : la résignation. C'est où s'arrête Georges Dandin. Non tout de suite, il est vrai. Il songe d'abord à se jeter à l'eau : iln'en fera rien. Il se résignera en ronchonnant, mais il se résignera. Et le ménage ira tant bien que mal, jusqu'aux premiers cheveux blancs d'Angélique. « Vous l'avez voulu, Georges Dandin, « vous l'avez voulu ! » Et, en efifet, sa vanité et sa sottise sont cause de tout. Ceux qui sortent de la nature sont punis par la nature : telle est, ici comme
ailleurs, la conclusion de Molière. Georges Dandin lui-même le comprend vaguement. Il se soumet à l'inévitable, se réservant seulement le droit d'en grogner à part soi et d'y remédier dans le détail et au jour le jour. On ne supprime pas les suites d'un manquement aux lois de la nature. Ces lois se vengent toutes seules. Tout remède radical est ici pire que le mal lui-même. La meilleure sagesse, quand on a manqué de sagesse et qu'il vous en cuit, c'est la patience... un peu armée. »
Il y a encore une autre solution, celle que Molière nous indique en ces termes dans Sganarelle :
Voir cajoler sa femme et n'en témoigner rien. Se pratique aujourd'hui par force gens de bien.
(Cela est traduit de deux vers d'Euripide dans Hippolyte porte-couronne (rôle de la nourrice). Je ne suis pas fâché de vous en avertir en passant; car je suis peut-être seul à le savoir.)
Et il y a, enfin, la solution de l'amant de M""" Guichard, de l'homme qui pense que « la femme, c'est de l'argent. » (En anglais : Titine is money.)
Mais M. Chantavoine ne pouvait dire ces choses à ces enfants. Par un prodige de son art, il a été à la fois élincelant — et circonspect.
Une lutte tragique s'est livrée l'autre soir, dans l'dime de M. Francisque Sarcey, entre le sentiment
du devoir et les instincts de sociabilité. Cette lutte, Dieu seul l'a vue, mais je l'ai tout au moins soupçonnée .. Voici les faits.
Nous étions à l'Ambigu. L'excellent directeur, M. Rochard, avait loué toute la salle à la boulangerie parisienne. C'était fort gai. Tous boulangers, gindres, mitrons, porteurs et porteuses de pain. Très élégante, d'ailleurs, la « boulange » de Paris. A l'orchestre et au balcon, beaucoup de plastrons, plus blancs que farine, et çà et là, de jolies petites boulangères, blanches comme la mie des petits pains de gruau, avec des rondeurs de miches et des cheveux dorés comme des brioches. Aux galeries supérieures, les ouvriers du pétrin, tous exultants devant la scène illuminée, comme le boulanger de la légende chrétienne devant l'ouverture du four ardent où chantaient les petits martyrs condamnés aux flammes par le méchant roi païen. Un souffle chaud, un souffle d'irrésistible sympathie emportait tout l'auditoire ; les comédiens, transfigurés, jouaient dans une fièvre, ne touchaient plus les planches ; tous les eff'ets étaient décuplés ; on riait pour rire ; on était parfaitement heureux...
Pendant un entr'acte, un inconnu (qu'il soit béni!) me saisit, m'entraîne par des passages mystérieux, et me dépose au foyer des artistes. Ce foyer, je dois le dire, est sans luxe ; un tuyau de poêle le traverse et quelques chaises en composent l'ameublement. Mais l'orgie y flambait. Sur une
table, chargée de verres et de bouteilles de Champagne, s'étalait un gâteau-monstre, un gâteau « maman Lison, » une o création » d'un boulanger du quartier, 1 honorable M. Lacome. (Ce gâteau olïVe 1 aspect d'un pain de ménage ; mais il est fait d'une pâte délicate et savoureuse, et de larges coulées de trf s bonne crème se dissimulent dans ses flancs rugueux.) On mange, on trinque, on se congratule.
Tout à coup quelqu'un me dît : « Allez donc chercher Sarcey ! — Oh ! répondis-je, je connais les principes du vieux maître. Soyez sûr qu'il ne viendra pas. Il a, sur ce point, 1' * âme atroce » de Caton. Moi, je bois à l'occasion le Champagne des directeurs. Aussi je n'ai pas d'autorité... Tout ce qu'on pourrait tenter, ajoutai-je diaboliquement, ce serait d'ofl'rir à M. Sarcey une tranche de cet excellent gâteau. » Sur quoi M™* Lerou en coupa une fort belle part, proportionnée à l'importance du destinataire. Raoul Toché enveloppa l'objet dans un morceau de journal ; je le suivis, et d'un air insinuant, nous l'offrîmes à l'éminent critique.
Encore une fois, j'ignore ce qui se passa alors dans l'âme de M. Sarcey. Sans doute, le critique et l'homme échangèrent de rapides arguments. Le critique disait : « Ne va pas démentir en un jour trente ans d'incorruptibilité. Repousse les présents d'Artaxercès. — Ils sont modestes, répondait
l'homme. — C'est pour mieux le tenter, reprenait le critique. On commence par accepter un morceau de galette sans y attacher d'importance : on finit par se laisser entretenir. — Mais, songeait l'homme (qui est un brave homme), si je refuse cette innocente friandise, je ferai de la peine à de bonnes filles et au plus courtois des directeurs. Au reste, j'ai le droit d'ignorer d'où vient ce gâteau. Je ne le reçois pas directement, de la main à la main. Ce détour qu'on emploie pour me l'offrir est un hommage rendu à mon austérité ; il signifie que dans la pensée même des généreux amphitryons je puis accepter leur cadeau sans m'engager en aucune façon. — Sophismes ! restriction mentale ! direction d'intention ! escobarderie ! grondait le critique indigné, -r- Et l'homme répliquait au critique : « Orgueil ! dureté ! ridicule entêtement ! Eh ! va donc, Robespierre du feuilleton !... »
Tout ce dialogue ne dura qu'une seconde. Telle est, comme vous savez, la rapidité des phénomènes psychologiques. J'observais mon maître avec angoisse. 11 eut un sourire indéfinissable et mit le morceau de galette dans son chapeau. Il était déshonoré ! Et, comme je l'étais aussi, cela me fit plaisir.
Comédie- FUANÇAISB : Eeprésentation de retraite de M. Coquelin aîué.
20 md 1S89.
.... Enfin M. Coquelin a réalisé un de ses rêves les plus chers: il nous a joué Tartuffe (le troisième acte); ce qu'il n'avait pu faire jusqu'ici que sur des scènes de province.
Il l'a fort bien joué, cela va sens dire. L'a-l-il joué comme il faut ? La question est peut-être insoluble. Sauf erreur, il y a dans la comédie de Molière deux Tartuffes d'aspect notablement différent. Il a dû dessiner d'abord le premier, en haine des cagots. Puis les nécessites ou les vraisemblances de sa fable l'ont sans doute amené insensiblement à concevoir le second.
Donc, le premier Tarluffe est une espèce de grossier bedeau, de rat d'église, aux façons vulgaires et basses. Pétant de santé avec cela:
Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri. C'est un goinfre. Il mange tout seul, à son soup
38 IMPKESSIONS DE THÉÂTRE.
« deux perdrix, avec une moitié de gigot en hachis. » Il tt rote » à table. Il est laid, il est physiquement ignoble et répugnant. Sans cela on ne comprendrait pas les propos de Dorine :
Parlons de sa personne....
Ferez-vous possesseur^ sans quelque peu d'ennui,
D'une fille comme elle, un homme comme lui ?
Il est bien difficile enfin d'être fidèle
A de certains maris faiU d'un certain modèle.
Et plus loin :
Oui, c'est un beau museau !
Et encore (ironiquement) :
Il est noble chez lui, bien fait de sa personne /
Et enfin, à Marianne :
Non, il faut qu'une fille obéisse à son père, Voulût-il lui donner un singe pour époux.
Bref, Tartuffe nous apparaît, surtout dans les deux premiers actes, comme un truand de sacristie, une trogne à la Callot, un pourceau béat, qui, au fond, ne doit pas être bien dangereux, qui ne demande qu'à manger, boire et dormir son soûl entre ses prières, el dont le fait est plutôt mômerie machinale et gri-
maces d'habitude qu'hypocrisie profonde et perverse. Même les traits par lesquels se manifeste sa dévotion, fausse ou vraie (par exemple: a Laurent, serrez ma haireavec ma discipline »), et la confession qu'il fait
I)'avoir pris une puce en faisant sa prièro, Et de l'avoir tuée avec trop de colère ;
ces traits ont une sorte de naïveté presque imbécile et ne nous le présentent que comme un grotesque de la dévotion, immonde à considérer, mais probablement assez inoffensif.
Voilà qui va bien, et le « libertin » Molière a dû être fort satisfait de cette caricature, très belle et très haute en couleur, de la canaille dévote. Il y a évidemment dans ce premier et large crayon un ressouvenir de la moinaillerie des fabliaux.
Oui, mais un plat sacristain, un cuistre sordide et sans éducation, n'aurait jamais pu s'introduire, comme Tartuffe, dans la maison d'Orgon. Ce bourgeois d'esprit simple, mais qui est un homme riche et même considérable, puisque sa conduite pendant la Fronde a pu être utile au roi et lui être particulièrement signalée (voir le dernier acte) ; ce bourgeois, qui doit avoir, après tout, les préjugés de sa classe et de son rang, n'aurait jamais recueilli chez lui et traité comme un égal un marmiteux de la cagoterie. Ce marmiteux n'aurait jamais amené Or-
gon à lui offrir la main de sa fille (car ce n'est pas un effet très ordinaire de la dévotion que de détourner les bourgeois opulents du souci de marier richement leurs enfants) ; et jamais il n'aurait exercé sur Orgon et sur M"® Pernelle une séduction qui implique chez le séducteur quelque grâce, quelque autorité, une supériorité intellectuelle.
Et c'est pourquoi Molière a couqu, chemin faisant, un second Tartuffe, sans trop se soucier de le mettre d'accord avec le premier. Ce second Tartuffe n'est plus un bedeau ridicule. Celui qui tout à l'heure « rotait » devant les gens et qui racontait l'histoire de ses puces est maintenant un homme fort bien élevé, — pauvre, mais de bonne tenue, et qui a conservé un valet. Il peut se dire gentilhomme sans trop d'invraisemblance. Dorine elle-même, dans le couplet où elle raille Marianne, admet que Tartuffe est tout au moins de bonne bourgeoisie et qu'il tiendrait dans sa province un rang honorable :
Vous irez parle coche en sa petite ville... D'abord chez le beau monde on vous fera venir ; Vous irez visiter, pour votre bienvenue, Madame la baillive et madame l'élue, Qui d'un siège pliant vous feront honorer.
Ce n'est pas que l'hypocrisie de Tartuffe ne soit encore grossière et maladroite dans deux ou trois passages. Et, par exemple, c'est une assez forte sottise que de dire à Elmire :
MOLlfiRE. 4t
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable, Que cette passion peut n'être pas coupable, Que je puis l'ajuster avecque la pudeur ;
car un hypocrite un peu raffiné n'affiche pas ainsi son hypocrisie. II doit savoir, d'ailleurs, qu'Elmire est très intelligente et fort peu dévote ; que, par suite, ce n'est pas le « péché » qui l'arrêtera dans cette affaire, ou que, si elle a peur delà faute, ce n'est point par de grosses malices de casiiiste qu'il décidera cette femme, saine et éminemment « laïque,» à passer outre. Mais les arguments et les mouvements qui conviennent ici, il les trouve tout de suite après. Tout le reste de la scène de la déclaration est d'une merveilleuse justesse et d'une grande beauté. Si TartufTe y abuse un peu (par habitude et pour soutenir son rôle) du vocabulaire de la dévotion, cela même peut le servir, et' cela est piquant plutôt que ridicule ; c'est à la fois un peu bizarre et très éloquent, avec un léger ragoût, un peu inquiétant, de sacrilège. C'est comme si ces paroles mystiques des manuels de dévotion restaient chaudes de la chaleur des lèvres et des cœurs pieux qui les ont tant de millions de fois prononcées... Et cela se rapproche déjà, par endroits, delà langue qui devait se parler cent cinquante ans après Molière dans les poésies et les romans idéalistes et romanesques :
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris et les cœurs transportés
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l'auteur de la nature.
Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint
Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint.
Parole d'honneur, cela sonne presque comme du Lamartine. Que dis -je ? lorsque Tartuffe murmure ces vers :
Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne Les tribulations de votre esclave indigne, S'il faut que vos bontés veuillent me consoler Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler, J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille, Une dévotion à nulle autre pareille ;
Tartuffe, en donnant ainsi une expression religieuse et quasi liturgique à une passion charnelle, ne fait-il pas déjà ce que Baudelaire fera (oh ! dans un autre esprit), en écrivant ses vers A une Madone^ les célèbres stances latines : Franciscœ meœ laudes, ou la Chanson d'Après-midi :
Je t'adore, 6 ma frivole, Ma terrible passion !
Avec la dévotion • Du prêtre pour son idole.
Ce rapprochement me suffoque, quoique je l'aie trouvé tout seul. Il se pourrait bien, après cela, que la déclaration de Tartuffe ne fût pas seulement un
des plus beaux morceaux de notre the'âlre, mais que, prise en elle-même, elle fût une des plus rares et des plus singulières pages de poésie pure, de poésie lyrique, de toute la littérature française. J'ai presque envie de l'affirmer.
Mais d'ailleurs, outre que Tartuffe est ici un étonnant poète baudelairien (ô Molière, vous en doutiez-vous?), il a, par endroits, des finesses, des ironies presque imperceptibles, des airs détachés qui ne sont plus d'un vulgaire sacristain, mais qui sentent leur homme du monde et leur homme d'esprit:
Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme, etc. • ••••••••• ••. •...»»
Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ;... Votre honneur avec moi ne court pas de hasard, etc..
Tout cela est excellent. Ce n'est plus un plat Basile qui parle, mais un homme d'une sensualité ardente et délicate, et d'une très souple intelligence. Ici, en vérité, Tartuffe est dangereux, même pour Elmire, — qui est, vous vous en souvenez, la très jeune femme d'un vieux mari complètement idiot...
Les deux Tartuffes que j'ai cru discerner dans la comédie de Molière sont-ils incompatibles ? Je ne sais. Ce qui est sûr, c'est que jamais aucun acteur n'a réussi à les fondre en un seul personnage. C'est le second Tartuffe, élégant et redoutable, l'aventurier
subtil, le « fourbe renommé » que l'on découvre au cinquième acte, c'est celui-là que M.Frédéric Febvre avait coutume de jouer : c'est le bedeau grotesque que nous a montré M. Coquelin.
J'ai peur, à dire vrai, que ce ne soit M. Coquelin qui traduise le mieux l'intention de Molière, et qui rende le plus fidèlement l'allure et tout l'extérieur du personnage, tel que Molière lui-même se le représentait avec une complaisance haineuse. Sans doute, voulant le montrer profondément méchant et funeste et faire de lui une puissance, Molière a été obligé de lui donner de l'intelligence, de la finesse et quelques manières; mais ce qu'il a continué, jusqu'au bout, à avoir devant les yeux, c'est bien le Tartuffe grossier, ledévot ridicule et de bas étage quinous est décrit au premier acte. Là est, non seulement pour les croyants, mais pour les personnes qui ont l'âme douce et timide, l'incontestable crime de Molière. Je m'explique.
Si Tartuffe avait de tout point les façons et l'aspect qui conviennent au rôle qu'il joue dans la pièce, il ne serait pas « le dévot », il ne serait qu' « un dévot » ou, mieux, un intrigant d'assez haut vol, qui fait servir la dévotion à ses desseins. Son hypocrisie lui serait personnelle, et il n'en pourrait rejaillir aucun ridicule sur les sentiments et les habitudes dont elle est la contrefaçon. Au reste, cette hypocrisie s'exprimerait avec une sorte de discrétion et de distinction, et non plus par d'épaisses mômeries, d'un caractère
irivial et lourd. Il serait enfin, par bien des points^ pareil à cet Onuphre dont La Bruyère a tracé un portrait si vrai et si exactement nuancé. (On a dit, je le sais, que La Bruyère écrit en moraliste, et Molière en auteur dramatique ; on a parlé de 1' « optique du théâtre », on a affirmé qu'Onuphre ne serait pa& possible sur la scène. Je n'en suis nullement convaincu, et l'une de mes raisons, c'est que je ne trouve jamais Tartuffe meilleur que dans les endroits où il se rapproche d'Onuphre.)
Tartuffe, alors, pourrait faire rire des autres, mai» non de lui-même. Ilya une chose qui condamne Molière (je continue à parler au nom des âmes pieuses) : c'est que Tartuffe est ridicule. Or qu'est-ce qu'il peut bien y avoir de risible dans Tartuffe, je vous prie ? Ce n'est certes pas son hypocrisie ellemême (elle serait plutôt tragique). Ce n'est pas non plus sa façon d'être hypocrite, lorsque cette façon est bien celle qui convient à sa condition sociale et à son éducation. Non, ce qui est ridicule en lui, c'est ce qui ne lui appartient pas en propre, c'est même ce qu'on n'attendait pas de lui, ce qui lui est postiche, ce que Molière a voulu absolument qu'il eût de commun avec tous les dévols, vrais ou faux^ d'esprit un peu simple. Certes, on ne rirait pas de Tartuffe, on n'en aurait nulle envie, si on ne riait que de Tartuffe.
Oui, ce que Molière hait, ce qu'il livre à nos risées, ce sont certaines formes naïves et exagérées de la
dévotion, — considérées en dehors des âmes qui les emploient, et toute question de sincérité écartée. Ce qu'il raille, cen'estpas seulement l'affreux cagot blotti dans la dévotion comme dans un fromage: c'est aussi (qu'il y ait consenti ou non) l'humble créature, ignorante, têtue et toute pleine d'ineptes préjugés, mais sincère et de cœur pur, qui a besoin, dans sa grossièreté ingénue, de formules, de rites, de « mômeries », et qui, par suite, prie de la même manière et paraît aussi ridicule que le plus méprisable et le plus faux des rats d'église. Il n'a pas fait attention que telle pauvre vieille fille, de vie vraiment sainte et héroïque, a pourtant l'extérieur et le langage d'une bigote et n'en saurait avoir d'autres. Il n'a pas pris garde que ce qu'il ridiculisait, en somme, c'étaitl'appareil même de la piété, et plus particulièrement de la piété populaire et monastique. Et le peuple, qui ne croit plus, ne s'y est pas trompé; Tartuffe, pour lui, c'est tout prêtre, tout moine, tout frère ignorantin qui passe dans la rue... Et je crains bien maintenant que, pour Molière aussi, ce ne soit cela, Tartuffe. J'avais tort de dire tout à l'heure : « Il n'a pas pris garde. » Je suis tout près de penser qu'il a réellement voulu, en bafouant les « gestes » de la piété, atteindre la piété même, et, pour tout dire, la religion. Il était assez peu chrétien, il avait assez le culte à la fois instinctif et réfléchi de la « nature » pour aller jusque-là et pour se l'avouer, du moins dans son for intérieur... J'attends que
MOLIERE. il
M. Ferdinand Crunelière nous le de'montre quelque jour, comme il nous a promis naguère à l'Odéon qu'il le ferait.
Mais déjà j'entrevois assez nettement que, dans la conception de son Tartuffe, Molière s'est volontairement arrangé de façon que le ridicule ne pût être limité à une seule catégorie de dévots, et que c'est même à ce dessein qu'il a sacrifié l'unité de son principal personnage. (Remarquez, en passant, que Orgon, qui n'est pas un hypocrite, n'est guère moins odieux e: est beaucoup plus ridicule que Tartuffe ; que M™« Pernelle, qui est une dévote sincère, est la plus acariâtre et la plus grotesque des vieilles femmes, et que, visiblement, Elmire, quiest le personnage sympathique, n'a pas pour un sou de religion.) Et, après l'effort de réflexion que je viens de faire, je crois mieux entendre ce passage de Bourdaloue, auquel j'avais coutume d'opposer jadis les sophismes qu'on m'avait enseignés :
a Comme la vraie et la fausse dévotion ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes, comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tous semblables, il est non seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque l'une intéresse l'autre, et que les trails dont on peint celle-ci défigurent celle-là ; et voilà <;e qui est arrivé lorsque des esprits profanes ont entrepris de censurer l'hypocrisie en faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété, par de
48 IMPRESSIONS DE TIIÊATRC.
malignes interprétations de la fausse : voilà ce qu'ils ont prétendu en exposant sur le théâtre, à la risée publique, un hypocrite imaginaire, en tournant en sa personne les choses les plus saintes en ridicule, etc. »
Laissez-moi vous citer encore, à ce propos, un passage de GeofTroy, qui ne me paraît pas non plus dépourvu de sens. Après avoir dit que le Tartuffe n'a jamais guéri un seul hypocrite (car « la vieillesse de Louis XIV, la faveur de M™* de Maintenon multipUèrentles faux dévots, en dépit du Tartuffe ; et depuis, la jeunesse, l'impiété, les débauches du ri'jent guérirent beaucoup plus d^hypocrites que n'auraient jamais pu faire vingt comédies comme le Tartuffe »), Geoffroy ajoute :
« Si le Tartuffe n'avait été qu'inutile, on ne pourrait en faire un reproche à Molière ; il lui était impossible d'aller au delà de la nature de son art ; c'est assez qu'il en ait atteint le plus haut degré ; mais il y a une si grande affinité entre la religion et l'abus qu'on en peut faire, que sa pièce a dû réjouir les impies beaucoup plus qu'elle n'alïligeait les hypocrites. La honte de l'hypocrisie rejaillit directement sur la religion, et lui est, en quelque sorte, plus personnelle que l'infamie des autres vices... »
Je dois dire en finissantque j'ai entendu rechercher la pensée de Molière, mais non pas la juger. Et si j'ai paru lui faire un procès de tendance, c'est qu'il n'y a plus guère d'amusant, aujourd'hui, dans les classiques, que ce qu'ils n'ont pas dit expressémorit.
Matinées classiques de l'Odéok; Conférence de M. Francisque Sarcey sur Alhalie.
22 octobre 18S8.
Eh bien, oui, je vais encore résumer pour vous la dernière conférence de M. Francisque Sarcey à rOdéon. Et, tant que M. Francisque Sarcey fera des conférences à lOdéon, je m'attacherai aux pas de cet homme sagace et jovial, et je recueillerai la manne abondante de sa parole. Parce que, voyezvous, c est trop amusant!
«... Mesdames et Messieurs, on a écrit un tas d'excellentes choses sur Athalie. Je vous y renvoie. Mais Athalie a été composée pour le théâtre, nous sommes au théâtre, je suis un homme de théâtre, je ne vous parlerai donc à' Athalie (\\xa.\x point de vue du théâtre... Je vous montrerai comme c'est vivant, comme c'est « en scène », et que c'est aussi bien fait que le Courrier de Lyon ou Roger la Honte... Et c'est peut-être mieux écrit.
« Je ne vous raconterai pas les événements anté-
rieurs à l'action de la pièce. Au temps de Racine, on savait très bien son histoire sainte; à présent, on ne la sait plus; mais ça n'est pas du tout nécessaire pour comprendre ^f^a/j'e. La pièce elle-même nous apprend, à mesure, ce que nous avons besoin de savoir.
i< Deux royaumes rivaux : Israël et Juda. La vieille Atbalie, qui est d'Israël, mais qui a épousé un roi de Juda (mort depuis), a fait massacrer, par vengeance et par politique, 1*)us les princes ses petits-fils. Bref, elle a fait son Deux Décembre. Elle règne sur Jérusalem. Elle a cependant laissé vivre les prêtres, partisans de Juda, à condition qu'ils restent dans leur temple.
tt Elle ne sait pas qu'un des petits princes a éfc sauvé du massacre, et que le grand prêtre Joid l'élève dans l'ombre du sanctuaire.
« En réalité, ce sanctuaire est un énorme palais où vivent des régiments de lévites, — et des femmes, naturellement. Le temple de Jérusalem, c'est comme qui dirait un Vatican, plus vaste encore, en face d'un tout petit royaume d'Italie.
« Depuis longtemps, Joad guette le moment favorable. Il a attendu que le petit prince eût fait sa première communion et qu'il fût capable de monter à cheval. Car qu'est-ce qu'un prétendant qui ne monte pas à cheval ?
« Joad a songé à tout. Quand on conspire, il est important de savoir si on aura l'armée pour soi, si
les soldais sortiront de leurs casernes. Il a donc conservé des intelligences avec le général Abner,
— lequel en manque totalement, d'intelligence. Mais c'est ce qu'il faut. Au moment du coup d Etat, Abner a laissé faire et a gardé son commandement.
Il n'a pas donné sa démission, car on ne donne sa démission que pour avoir mieux que ce qu'on a. Mais le brave homme est un peu clérical. Il garde à la race de David la fidélité du souvenir. Et de temps en temps, il vient causer avecle grand prêtre. « Justement, le voici qui arrive :
— Oui, je viens dans son teiiiple adorer l'Etemel, etc..
Car Abner est un soldai qui parle très bien. Pendant toute la pièce, vous 1 en tendrez faire de grandes phrases sur des lieux communs. Au fond, voici ce qu il y a. En le voyant venir, dès avant l'aurore, Joadlui dit :
c — Comment! vous ici, général ! A quatre heures du matin ! Qu'est-ce qui se passe donc ?
« Là-dessus, le brave militaire sort son développement : a Oui je viens dans son temple... » Et quand il a terminé :
« — Ça va mal, vous savez? Ça va très mal. Depuis quelque temps, la reine est très montée contre vous.
« Joad répond par un peu de rhétorique sacerdotale:
« — Celui qui met un frein àlafureur des flots, etc.
52 iriPRKSSIONS DE THÉÂTRE.
Puis, il tâte le général. Il lui reproche son oisive vertu ; il lui rappelle que Dieu demande des actes.
{( — Vous me la baillez belle ! réplique Abner. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse? Ah! c'est fini, allez ! bien fini ! Dieu même ne veut plus rien faire pour nous.
a Joad riposte par une liste de miracles. Cela ne prend pas.
0 — Vous n'avez pas de prétendant, fait remarquer le général. Ah ! si vous aviez un prétendant !...
a — Eh bien ?
« — Ah! alors !...
« Et, comme il croit que ça ne l'engage à rien, il se répand en protestations d'amour et de dévouement. Joad se garde bien de confier son secret à cet imbécile qui bavarderait et qui ferait tout manquer. Il se contente de lui dire :
a — Général, ces sentimens vous honorent. Revenez me voir tantôt, j'aurai quelque chose à vous dire.
« Et le général sort, sans avoir rien compris.
«Entre alors Josabelh. Josabeth, c'est la grâce, la tendresse, le sourire mouillé de cette sombre et inhumaine tragédie. C'est M"^ Antonia Laurent qui joue Josabeth. Ah ! mes enfants, qu'elle est jolie dans ses voiles blancs et lilas ! Et quels beaux yeux ! Vous verrez ! non, mais vous verrez ! »
( J'ajoute, pour mon compte, que M"' Antonia Laurent est, en effet, la plus ravissante abbesse de
Jouarre qu'on puisse voir et qu'elle dit ce rôle de la femme du grand prêtre avec beaucoup de charme et de sensibilité.)
a — Le moment est venu, lui dit Joad, il faut parler, il faut agir. — Et, comme Josabeth est le seul personnage de la pièce à qui il dise à peu près sa pensée, il ne lui cache pas que si le coup réussit, il espère bien que le gouvernement de Joas sera le gouvernement des curés :
Il faut que sur le trône un roi soit élevé
Qui 86 souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres
Dieu l'a fait remonter par les mains de ses prêtres.
a Et en avant les chœurs et la musique ! Ces chœurs d'Athalie, on nous disait dans le temps et on vous dit peut-être encore que c'est le chefd'œuvre de la poésie lyrique. Ça n^est pas vrai ! C'est ce que Racine a jamais écrit de plus faible. Mais la musique! ah! la musique ! cette musique deMendelssohn ! Ce n'est pas qu'elle soit très exactement appropriée à ce terrible drame. Mais elle est charmante en elle-même, elle est printanière, c'est la musique d'un homme bien portant. Et les solistes ! vous les entendrez, 11 y en a une. M"" Montaland,qui vousaunedeces voix!... EtLamoureux! quel chef d'orchestre I
« Cela, c'est l'exposition, très belle, mais un peu en discours. A partir d'ici, tout est « en scène »,
•comme disent les hommes dethéâtre. C'est-à-dire •que les caractères et tous les sentiments des personnages se traduisent par des mouvements extérieurs, parlent aux yeux. Ils se font connaître en agissant.
• Le petit Zacliarie arrive, tout éperdu, tout frémissant d'indignation et de colère, et conte qu'Athalie elle-même est entrée dans le temple au beau milieu de la cérémonie. Vous entendrez Mlle Weber. Elle dit tout ce récit avec une énergie et une vivacité remarquables. »
(Je m'associe à cet éloge. Avec ses grands yeux ardents, sa maigreur fine de jeune Arabe, sa mimique rapide et singulièrement expressive, M'i^ Weber a bien l'air d'un petit fanatique de là-bas, d'un joli Madhi adolescent. )
a Tout à coup, elle parait, elle, l'ennemie, le monstre... Cette entrée est une des plus belles choses qui soient au théâtre. La terrible reine descend les marches, fardée, couverte de bijoux barbares, lourde d'étoffes précieuses, — majestueuse et sinistre, telle enfin que vous verrez M"^ Tessandier. Seulement, elle n'est pas assez nerveuse, assez hagarde... Porel devrait lui dire... Rachel était plus troublée, plus en désordre ; elle laissait s'échapper de son diadème une grande mèche grise qui flottait. Elle avait raison.
« Que vient donc faire Athalie?...
« Ah ! auelle admirable figure que celle de cette
vieille reine ! Athalie est une sceptique et une politique. (Ici, je ne me rappelle plus bien les développements. } Mais voilà I elle est arrivée à la période critique où se perdent presque toujours les auteurs de coups d'Etat, Au début, ça va très bien. Le peuple, à qui l'on a apporté la paix et tous les bienfaits d'un gouvernement fort, est content et ne demande rien avec. Mais peu à peu une nouvelle génération grandit, animée d'un esprit différent. Les biens dont on jouit, on n'en sent plus si bien le prix, et on désire ceux qu'on n'a pas. Une opposition se forme... C'est Justement l'heure où les gouvernements qui se sont établis par la violence lâchent un peu les rênes, n'ont plus lénergie des commencements. Tout à l'heure, Athalie fera dire aux prêtres par Mathan :
Vivez, Bolennisez vos fêtes sans ombrage.
Bref, c'est le moment où l'empire se fait libéral et accorde la liberté de la presse.
€ Pourtant, Athalie a des inquiétudes. Elle est bien à peu près sûre d'avoir supprimé tous les 0 neveux de David » : mais elle craint un faux Louis XVn.
c Cet état d'esprit, Racine l'a exprimé, selon la poétique du temps, par le Songe d' Athalie.
« Donc, la reine se méfie. Mais elle n'aplus la décision d'autrefois... Ah ! si elle en croyait Mathan !...
M r.ii'nEssiONS de théâtre.
« Ce Mathan a été autrefois du parti de Juda. Tl y était le rival de Joad. Joad ayant été nommé grand prêtre, Mathan a reconnu qu'il n'y avait plus d'avenir pour lui dans l'opposition et a passé au gouvernement , armes et bagages. Mais tandis qu'Athalie et ses complices, un peu vieillis et fatigués, hésitent, mollissent, inclinent à des concessions, Mathan, tout chaud de son apostasie, apporte avec lui, dans toute sa pureté, l'ancien esprit de l'empire autoritaire. Mathan, c'est Clément Duvernoy. Il est pour les moyens prompts et radicaux. Il propose de supprimer l'enfant suspect.
« Sur quoi Abner fait des phrases selon sa coutume. Il parle d'humanité. 11 s'étonne naïvement qu'un prêtre, un ministre de paix n'ait pas horreur du sang et que ce soit lui, un vieux soldat nourri dans les carnages, qui prête sa voix aux malheureux. .. Athalie envoie cet imbécile chercher l'enfant. Puis elle charge Mathan du soin de faire consigner les régiments dans leurs casernes.
« Josabeth, toute tremblante, amène Eliacin et Zacharie ; Abner ne manque pas cette occasion de placer encore une sottise :
Princesse, assurez-vous, je les prends sous ma garde,
dit-il à Josabeth avec un geste avantageux. «Sous ma garde ?» Et si Athalie lui donnait l'ordre d'arrêter Joas et Joad et toute la prêtraille, que ferait-il?
Il les arrêterait parfaitement bien, soyez-en sûrs, — avec quelques belles phrases sur les devoirs du soldat. Ça rappelle tout à fait Changarnier qui, le matin, disait avec noblesse: a Représentants, délibérez en paix, » et qui, le soir, couchait à Mazas.
« Interrogatoire d'Eliacin. Joad écoute, caché derrière un rideau. Au fond, il est assez tranquille, car le petit prince ignore sa naissance, et on ne lui a appris que des phrases de catéchisme et quelques pieux axiomes, de ces choses vagues qu'il devra débiter plus tard, quand il jouera son rôle de roi très chrétien.
« Mais l'enfant est gentil. La vieille reine est touchée de sa grâce. Une idée lui vient ; elle n'a pas d'héritier : si elle prenait ce petit chez elle ? Ce serait une solution...
« Voltaire ne comprend pas que Joad ne saisisse pas au bond la proposition d'Athalie. Car que veut Joad? Que Joas règne. Eh bien, il régnerait après sa grand'mère : cela arrangerait tout. — Mais la vérité, c'est que Joad ne tient pas précisément à ce que Joas règne : il tient à régner lui-même comme premier ministre du petit roi, ce qui est un peu différent.
« Le petit fanatique repousse avec horreur les offres de l'ennemie. Il a des réponses de catéchisme qui se trouvent être des affronts sanglants à la vieille reine... Elle s'en va furieuse, en criant : a — Vous aurez bientôt de mes nouvelles.
« Et Abner, — qui d'ailleurs n'a pas eu à bouger ni à dire un mot, et à qui personne n'a fait attention, — Abner, très digne et se rengorgeant comme s'il avait sauvé le Capitole, dit à Josabeth :
Je vous l'avais promis ; Je vous rends le dépôt que vous m'aviez commis.
Cela est impayable. »
Je passe (car la place me manquerait) le commentaire très gai et très fin de M. Sarcey sur la série de scènes où Mathan, envoyé par Athalie, essaye de faire parler la candide et sincère Josabeth et où Joad, survenant fort à propos, le met à la porte avec d'abominables imprécations.
« Dès lors, continue M. Sarcey, il n'y a plus à reculer, Joad a distribué des armes à ses bataillons de lévites ; il a fait fermer les portes du temple (souvenez-vous que le temple est une espèce de forteresse). Il demande à l'un de ses lieutenants ce que fait le peuple pendant ce temps-là.
tt — Disparu, le peuple 1 répond Azarias. Il a peur, il se cache dans ses maisons.
, « Mais Joad sait bien, en grand politique qu'il est, que la foule sera pour le plus fort :
Peuple lâche, en effet, et né pour l'esclavage, i Ilardi contre Dieu seul 1 Poursuivons notre ouvrage.
« Est-ce beau, ce Poursuivqtis notre ouvrage t 0 Donc les lévites sont là, tout prêts. Ils savent très bien qu'ils peuvent tous y laisser leur peau. Il s'agit, pour les faire marcher jusqu'au bout, de leur frapper l'imagination. Et c'est pourquoi Joad se met à prophétiser.
« Mon Dieu ! je ne dis pas que Joad soit de mauvaise foi ni qu'il joue la comédie. Sait-on d'ailleurs, chez ces grands politiques, où finit la sincérité et où commence l'artifice ? S'il vaticine, c'est qu'à ce moment solennel il se sent réellement inspiré de Dieu. Seulement, soyez sûrs que, s'il ne l'était pas, il vaticinerait tout de même. Ce qu'il dit dans son délire, ce sont des choses vagues et sonores, par exemple :
Cieux ! répandez votre rosée Et que la terre enfante son Sauveur 1
Ça ne veut rien dire....
(Ici, j'éprouve le besoin de vous rappeler que jerapporte fidèlement les propos audacieux de M. Sarcey.)
« Ça ne veut rien dire, ça n'a pas plus de sens que le mot fameux : a Du haut de ces Pyramides, quarante siècles vous contemplent! » Mais c'est avec ces grands mots qui ne signifient rien qu'on a toujours conduit les hommes.
« Et il faut aussi frapper leurs yeux... Il faut cou-
00 IMPRESSIONS DE TllÉATUE.
ronner Joas. Pour graver profondément ces choses dans l'esprit du petit prince, Joad, très solennel, s'assure une dernière fois de ses bons sentiments : « — Quels sont les devoirs d'un roi? — Joas récite sa petite leçon. — Très bien, mon enfant. — A quel roi voudriez-vous ressembler? — A David. — Très bien, mon enfant. — Ainsi vous n'imiteriez pas Joram ni l'impie Ochosias ? (notez qu'Ochosias est le propre père du petit). — Oh! — Très bien, mon enfant. » Et il le couronne, et il appelle les lévites. Coup de théâtre. Discours du trône. Harangue aux lévites. C'est superbe !
«Et le petit roi, très bien dressé, dit des choses gracieuses à tout le monde et distribue des poignées do r.iain...
« Tout à coup arrive Abner. La vieille Athalie (elle baisse décidément !), après avoir fait mettre àMazas l'éloquent général, s'est ravisée. Elle l'envoie porter ses dernière propositions. Qu'on lui livre Eliacin et les trésors qu'elle croit amassés dans le temple, et elle laissera les prêtres tranquilles.
« Alors le grand prêtre a une idée, une idée d'une canaillerie magnifique. (Je vous rappelle de nouveau que ce n'est pas moi qui parle. )
«... Il dit à Abner, avec bonhomie:
« — Voyons ! qu'est-ce que vous me conseillez, vous?
» — Dame ! il n'y a pas à hésiter. Si vous refusez, elle met tout à feu et à sang... Au reste, qui
sait?... ça sera peut-être le bonheur ae cet enfant.
« — C'est votre avis ? Eh bi m, je le suivrai. Que la reine vienne ici, et on lui montrera ce fameux trésor de Notre-Dame... Qu'elle vienne... avec une petite escorte... Ce n'est pas la peine, n'est-ce pas ? d'amener ici un régiment et d'effrayer ces jeunes filles et ces sacristains inoffensifs ? Enfin, arrangez ça. J'ai confiance en vous... Et quant à l'enfant... vous me direz vous-même s'il faut le lui livrer.
« — Â pas peur ! répond le général qui éprouve continuellement le besoin de rassurer les gens. Il s'en va, très content de lui. Nous devinons ce qu'il va dire à Athalie : « C'est arrangé. Ça a marché tout seul. Quand je vous le disais ! Ils vous attendent, ils vous livreront tout ce que vous voudrez... Prenez une petite escorte... pour la forme, car ils ne sont pas dangereux, les pauvres gens... s>, bref, ce qu'il disait à Josabeth :
Princesse, assurez-vous, je vous prends sous ma garde !
« Ce pendant que Joad pousse ce cri superbe et terrible :
Grand Dieu, voici ton heure, on t'amène ta proie !
Athalie vient, en effet, la menace à la bouche. On tire le rideau. Suprême coup de théâtre,. Le roi Joas
apparaît sur son trône, a — Lâche ! tu m'as trahi ! » dit Athalie à Âbner. Le pauvre homme bafouille. « — Alors, si tii ne m'as pas trahi, venge-moi ! — Sur qui? Sur Joas! Sur mon maître!» L'armée a levé la crosse, la révolution est faite.
Ce que je ne puis rendre, c'est l'accent, le ton, le geste. Qui n'a pas entendu M. Francisque Sarcey, ne le connaît pas. Il déborde d'allégresse et de force. Cet homme d'un si rare bon sens est aussi un homme d'imagination hardie et d'inépuisable humour. Tous ces personnages lointains du théâtre classique, il les repétrit de ses gros doigts, il les déforme peut-être : mais comme il les fait vivre !
Seulement... ô Racine, âme pieuse et si profondément chrétienne, doux janséniste, toi qui traduisis les hymnes du bréviaire romain et qui écrivis l'histoire de Port-Royal, toi qui assistais tous les jours à la sainte messe, toi qui pleurais de joie aux vêtures de tes filles et qui adoras tonroi jusqu'à en mourir... qu'as-tu pensé, là-haut, de ce commentaire d' Athalie ? Que de choses ce vieux voltairien t'a fait dire, auxquelles tu n'avais jamais songé !...
Cela, M. Sarcey le sait mieux que personne. II répondrait, j'imagine, que ces choses auxquelles Racine n'a peut-être pas pensé sont pourtant bien dans sa tragédie ; et qu'il les y a mises — avec plus ou moins de préméditation — tout simplement parce qu'il est un des poètes qui ont le mieux connu les hommes.
Oui, Athalie est la plus profonde des tragédies politiques. Mais M, Sarcey ne nous a pas dit, et n'a pas voulu nous dire, que c'est aussi la plus belle des tragédies chrétiennes. Il resterait donc à la reprendre dans un esprit de foi ou tout au moins de religieuse sympathie. Et je crois bien que, considérée ainsi, elle grandirait encore ; car ce qui s'agite dans ce drame, ce sont les destinées mêmes d'une des principales religions de l'humanité et de celle où, après tout, nous avons été encore nourris. Songez un peu qu'Eliacin est l'aïeul du Christ... Si nous n'étions venus « trop tard dans un monde trop vieux » , Athalie serait vraiment pour nous ce que fut pour les Athéniens VOrestie ou Œdipe àColone: le drame national et religieux par excellence. Je ne puis développer aujourd'hui ces indicafions, qui au surplus ne sont pas neuves; mais je profile de l'occasion pour vous signaler l'excellente édition à' Athalie qu'un de nos universitaires les plus vénérés, M. Jacquinet, vient de faire paraître à la librairie Belin. Les commentaires y sont des plus intéressants, quoique respectueux.
Matinées classiques de l'Odéon : VEpreuve, comédie en UQ acte, de Marivaux
19 novembre 1888.
J'ai fait jeudi dernier, à l'Odéon, une découverte : celle de la cruauté de Marivaux. Je ne raille point. L Epreuve est une fantaisie charmante et légère ; les personnages, qui sont vrais ^ ne sont cependant pas trop réels^ et l'action ne se passe pas tr/s loin du pays bleu. Eh bien, il^y a dans VEprcuve^ — à condition de se laisser prendre aux choses, d'y aider même un peu et de s'être dit d'avance : « Je veux des impressions, et j'en aurai ! » — il y a dans VEpreuve un moment, un bon moment où le cœur se serre, oui, en vérité, se serre comme si c'était une tragédie, et où Ton éprouve un chagrin ! et où l'on est dans une colère !... Ah ! pauvre petite Angélique! Ah! méchant, orgueilleux, féroce Lucidorl Et l'on sent combien est juste ce que d'habiles gens ontdit maintesfois : à savoir qu'à certaines minutes. Racine et Marivaux, c'est presque la même chose.
Vous VOUS rappelez le sujet ? Lucidor, qui est gentilhomme, aime Angélique, une petite bourgeoise. Il sent bien qu'elle l'aime aussi ; mais, avant de lui demander sa main, il veut s'assurer que ce n'est pas surtout pour sa noblesse et pour sa fortune qu'elle laime. Dans ce dessein, il lui propose pour mari un sien ami, également riche et de bonne maison. C'est son valet Frontin qu'il a déguisé en gentilhomme pour la circonstance. Si Angélique l'accepte, c^est donc qu'elle n'aimait pas sincèrement Lucidor.
Dès les premiers mots, Angélique croit que Lucidor s'offre lui-même sous une forme détournée : « Quel homme est-ce ? » demande-t-elle.
LUCIDOR : Il est de mon âge et de ma taille.
ANGÉLIQUE : Bon ! c'est ce que je voulais savoir.
LUCIDOR : Nos caractères se ressemblent ; il pense comme moi.
ANGÉLIQUE : Toujours de mieux en mieux. Que je l'aimerai !
LUCIDOR : C'est un homme qui n'a ni ambition ni gloire, et qui n'exigera de celle qu'il épousera que son cœur.
ANGÉLIQUE (riant) : Il l'aura, Monsieur Lucidor ; il l'aura, il l'a déjà; je l'aime autant que vous, ni plus ni moins. »
Et le misérable, qui ne peut pas ne pas s'apercevoir de la méprise de cette innocente, s'applique à laprolonger: «Vous aurez aussi son cœur, Angélique, je vous assure ; je le connais ; c'est tout comme s'il
VOUS le disait lui-même. » Là-dessus il lui présente Frontin : t C'est lui, c'est ce mari pour qui vous êtes si favorablement prévenue. » Et le bourreau a le courage d'ajouter cette cruauté inutile : « Mon ami m'a apporté aussi le portrait d'une jeune et jolie personne qu'on veut me faire épouser à Paris. » Et il lui montre ce portrait : « Jetez les yeux dessus : comment le trouvez-vous? »
— « Je ne m'y connais pas », dit Angélique d'une voix mourante. L'atroce Lucidor insiste : « Etes-vous contente ?» Et alors la pauvre chère petite, sans répondre, tire la boîte de bijoux qu'il lui a donnée un instant auparavant, et la lui rend sans le regarder.
L'épreuve n'est-elle pas faite ? Et n'est-elle pas décisive ? Ne sait-il pas maintenant tout ce qu'il voulait savoir? Qu'attend-il encore, ce faiseur d'expériences ?
Lucidor est un curieux, et la curiosité est impitoyable. Il ne lui suffit pas de se savoir aimé. Il faut qu'Angélique souffre et pleure à cause de lui, parce que c'est une chose adorable que la douleur d'amour chez une jeune fille, et qui se traduit par des mouvements et des mots si spontanés, si gentiment inconscients et déraisonnables, — et aussi par des airs de visage, des attitudes, des troubles extérieurs si délicieux à observer ! Il faut donc qu'Angélique repousse Frontin avec colère ; il faut qu'elle soit abîmée de confusion, que tout son
f,8 IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
sang vierge empourpre son joli visage à la pensée qu'elle a pu paraître aimer un homme qui ne l'aimait pas ; il faut qu'elle ait envie de battre Lisette, parce que Lisette a lu dans son cœur ; il faut qu'elle malmène maître Biaise ; puis, qu'elle lui offre sa main rageusement ; puis, qu'elle l'envoie promener de nouveau... Et, pendant ce temps-là, Lucidor fait celui qui n'y comprend rien. Il prolonge et renouvelle quatre ou cinq fois l'épreuve, pour le plaisir. C'est un spectacle qu'il se donne. Et il croit aimer ! Gomme si cet égoïste divertissement de psychologue et de dilettante, comme si ce « dédoublement » affreusement littéraire n'était pas ce qu'il y a de plus propre à tuer l'amour chez ceux qui s'y exercent, — et souvent aussi chez ceux aux dépens de qui se pratique cet exercice impie !
Oui, lorsque Lucidor, jugeant qu'il s'est assez diverti, se jette enfin aux pieds d'Angéhque en lui disant : « Quand vous auriez pensé que je vous aimais, quand vous m'auriez cru pénétré de l'amour le pi us tendre, vous ne vous seriez pas trompée », un mouvement assez naturel, ce serait qu'Angélique lui répondît : « Eh bien donc, c'est moi qui ne vous aime plus à cette heure. Vous m'avez trop fait souffrir, et cela volontairement, et sans nécessité. Et surtout vous m'avez prise pour votre jouet. Vousm'avez,en somme, traitée de haut^ comme une petite créature qui vous serait fort inférieure. Or, si j'étais savante, je vous rappellerai*
que ce qu'on a dit de l'amitié : Aut invenit pares, aut fncit, on le pourrait dire aussi du véritable amour : il crée l'égalité entre ceux qui aiment. Je ne suis qu'une humble petite fille ; mais si vous m'aimiez bien, jamais vous ne m'auriez traitée ainsi. Voire curiosité hautaine m'a plus gravement oflensée que ne l'eût fait votre jalousie, ou votre inconstance, ou même votre trahison... Adieu, Monsieur Lucidor. Si par hasard vous m'aimez un peu malgré tout, vous vous consolerez aisément. Vous n'aurez qu'à écrire sur votre aventure un roman analytique, à la Bourget. » Ainsi pourrait parler Angélique, et je goûterais assez ce dénouement... Au fait, celui de Marivaux ne me déplaît pas non plus, du moins par la suite que j'y entrevois. Qu'ils s'épousent donc! Angélique se souviendra, et, dans un an ou deux, vous verrez que ce sera elle qui fera des expériences !
Je veux bien vous avouer maintenant que j'ai exagéré quelque peu la férocité de ce joli « Saxe » qui a nom Lucidor et les griefs de cet exquis biscuit de Sôvres qui s'appelle Angélique. Il reste ceci, que cette petite comédie d'amour est douloureuse, vraiment douloureuse, pendant cinq minutes ; et c'est bien pour les raisons que j'ai dites, encore que je les aie grossies par amj^i^ement. Si innocent que soit l'artifice de Lucidor, si peu qu'il dure et si délicatement qu'il soit mené, on y peut assurément surprendre comme le premier germe des curiosités
et, finalement, des cruautés amoureuses du dixhuitième siècle, quelque chose de ce qui fera le dangereux intérêt des romans de Crébillon fils et du livre de Laclos. L'Epreuve est bien de ce siècle où l'amour a été le plus tendre et le plus passionné, mais aussi le plus impitoyablement curieux. Il y a déjà un tout petit Valmont dans Lucidor.
i'uÉATRE-LiBEE ANCIEN : Isabelle grosse par vertv, farce en un 2"^, attribuée à Fagan. — Le Divorce, farce en trois actes, de Renard. — Arlequin poli par Vainour, féerie en un acte, de Marivaux. — Le Marchand de m.... farce en un acte, de
'Ihomas Gueullelte.
IM avril 1889.
Au moins je vais toucher une étrange matière...
et j'hésite au moment d'entretenir d'honnêtes gens de telles incongruités. Mais, je n'ai pas le choix ; la soirée du Théâtre-Libre a été la seule nouveauté de la semaine. Le devoir commande : je m'exécute en gémissant.
Vous savez que le commandant Vallée et M. Guillaume Livet se sont donné la tâche d'exhumer pour nous, tous les mois, quelques-unes des « curiosités » dramatiques des deux derniers siècles, petites comédies, farces et parades. Or, autant nos pères avaient le goût sévère et même étroit quand il s'agissait de haute littérature et de « genres » officiels et classés, autant, lorsqu'ils ne cherchaient qu'à se divertir
après boire, ils avaient l'estomac robuste et faisaient peu les renchéris, MM, Livet et Vallée devaient donc rencontrer, dans leurs fouilles à travers Tancien répertoire carnavalesque et forain, des monuments d'une épouvantable gaieté, d'une gaieté épaisse comme une soupe d'Auvergnat, C'est une de ces larges bouffonneries littéraires qu'ils ont, cette fois, pieusement ramenée au jour. Il faut avouer "u'ils ne nous avaient point pris en traîtres. Je trouve sur le programme ce loyal avertissement :
* La pièce, le Marchand de m... répond absolument à son titre. Nous l'avons mise à la fin de notre représentation pour que les personnes qui se devraient choquer des mots grossiers puissent se retirer auparavant, après avoir assislé à la plus grande partie du spectacle, »
Il est vrai que MM. Livet et Vallée ajoutent insidieusement :
■ Nous ferons remarquer, toutefois, que le Marchand de m..., recueilli des parades de foire par Thomas-Simon Gueullette, a d'abord été joué sur son théâtre par l'auteur, puis à la cour de France, chez le roi de Pologne, chez Monsieur. »
Sur quoi nous nous sommes dit : « Ne soyons pas plus dégoûtés que le roi de Pologne et le roi de France, qui étaient d'aussi bons gentilshommes que nous », et nous sommes restés, bravement. Il y en mêmequine sontvenusque pour la fin du spectacle, attirés par l'odeur. Et nous avons ouï tout du long
les facéties stercoraires de l'excellent magistrat Gueullette, — et, bien qu'elles fussent à la fois d'une simplicité enfantine et du fumet le moins ragoûtant, nous avons ri tout de même, et cela est un grand mystère.
Rire fort innocent, en tout cas, et, pour ainsi dire, antérieur à la pensée, à l'art et à la littérature. Vous avez pu remarquer que les plaisanteries dont il s'agit ici sont les premières que comprennent et apprécient les tout petits enfants, et qu elles mettent presque toujours en joie les jeunes filles vraiment ingénues. D'où vient cette puissance hilarante des évocations scatologiques ? C'est peut-être, d'abord, que tout ce qui rabat nos prétentions de « faire l'ange» est forcément comique en soi. C'est donc une idée plaisante, dans son ironie rudimenlaire etaccessibleà tousles esprits, queTidée de cette éternelle égalité chimique où viennent se confondre — par en bas — Alexandre et le dernier des portefaix, Cléopâtre et la plus laide des gotons, et tous les animaux de la création, depuis les hommes de génie jusqu'aux mollusques. D'autre part, l'image des basses fonctions corporelles s'associe d'elle-même à celle d'une vie animale aisée, copieuse, épanouie. L'épopée de Rabelais, pleine de mangeailles et de buv^ies, est pleine aussi de ce qui suit les buveries et les mangeailles ; et, si, dans un chapitre célèbre, Pantagruel traite si joyeusement des différentes façons de s'essuyer... les mains, c'est qu'ils se sou-
vient du plaisir qu'il a eu à les promener dans les plats.
Et c'est pourquoi nous avons accueilli avec une bruyante indulgence la farce de cet écrivain familier, au nom et au prénom également fatidiques, et qui paraissent liés l'un à l'autre comme l'effet à la cause : Thomas Gueullette. Le titre de son œuvre ne nous avait point trompés, et le vocable qui donne à ce titre tant de saveur abonde, au cours d'un dialogue sans façon, sur les lèvres de ses personnages. Il paraît cependant que M. Guillaume Livet en avait ôté ; mais il en restait assez pour satisfaire les plus exigeants. Voici l'intrigue en deux mots :
Gilles aime Gatin ; mais Catin ne veut point de lui parce qu'il n'a pas le sou. Alors Gilles cherche un métier qui l'enrichisse, mais il n'en voit aucun qui lui plaise, car dans tous il faut se donner de la peine.
Arrive Arlequin, roulant une barrique et portant un pot ; dans le pot, il y a du miel ; dans la barrique, je ne puis vous dire ce qu'il y a.
— Hé ! dit Arlequin à Gilles, prends mon métier ! Fais-toi marchand de...
— Cela se vend donc ?
— Très cher ! Tu vas voir.
Arlequin sonne à la porte de l'apothicaire, et lui fait goûter du miel qui est contenu dans le pot. L'apothicaire le trouve excellent, veut acheter le pot et la barrique, en offre cinq écus. Arlequin en demande sept e^t finit par toper à six.
— Ahl songe le doux Gilles, quel joli métier, facile et lucratif ! » Et bientôt nous le voyons reparaître, roulant, lui aussi, une barrique pleine. Mais, dans l'intervalle, l'apothicaire a découvert la fourberie d'Arlequin ; et, lorsque Gilles lui propose sa marchandise, il l'accable d'injures et le roue de coups de bâton.
Puis, Catin survient, déclare à Gilles qu'il est par trop benêt, et tombe dans les bras de Léandre.
Moralité : C'est tout de même fâcheux d'être bête. Si Gilles était un peu roué, avec le métier qu'Arlequin lui a mis dans la main, il serait peut-être ministre à l'heure qu'il est.
J'ai tort, je le sens bien, de tant insister sur ces gentillesses (encore qu'elles aient, chez nous, un caractère éminemment national). Car si, comme le veut la croyance populaire, cela porte bonheur de s'être trouvé en contact avec la barrique de Gilles, il est dangereux de s'en vanter, ainsi que nous l'apprend une fable inédite, et qui n'est point du chevalier de Florian.Nous intitulerons cette fable, si vous le voulez bien, le Moineau, VOurs et le Chasseur y et je m'en vais vous la résumer très brièvement.
Aux environs du pôle Nord. De vastes champs de neige. Un pauvre petit oiseau, mourant de faim, volète deci delà, cherchant en vain sa pâture. Un ours énorme vient à passer par là. Et je ne sais ce que cet ours laisse derrière lui, mais le petit oiseau se précipite sur ce festin inattendu, et s'en donne l
76 IMPRESSIONS DE THÉATJIE.
Après quoi, il s'envole en chantant à tue-tête... Joie imprudente ! Attiré par ce tapage, un méchant chasseur aperçoit l'oiseau, et l'abat d'un coup de fusil.
Moralité : Quand vous en aurez mangé, n'allez pas le crier sur les toits.
Si vous voulez mettre cette fable en vers, je vous la donne pour rien, comme on me l'a donnée. Ce serait un excellent sujet pour un vieux monsieur, membre de l'Académie d'Etampes. Cela pourrait commencer ainsi :
C'était aux bords glacés où régnent les frimas.
La neige au loin couvrait la terre.
Un tout petit oiseau, pèlerin solitaire, Voletait au hasard, triste et ne trouvant pas Le moindre grain pour son repas.
Dans un repli du blanc linceul, hélas I Il s'abattit, faible et malade.
Vint à passer un plantigrade, Hôte velu de ces climats...
Vous pouvez continuer, si le cœur vous en dit.
Admirable variété des génies et des races ! Nous avons vu, l'an dernier, un confrère de Gilles. Vous vous rappelez que le vieil Akim, dans la Puissance des ténèbres, faisait exactement le même métier que le héros de Gueullette. Mais avec quelle pieuse gravité il le faisait ! 11 en tirait des réflexions évangéliques. Il s'indignait de la propreté des gens de la 'ville... L' f âme russe » est bien étonnante. Elle fourre du mysticisme partout !...
Des roses ! Oh! rendez-nous le parfum des roses !,.. Heureusement, voici venir Marivaux, « marchand de fleurs. » Le contraste est radical entre la farce de Gueullette et cette délicieuse féerie d'Arlequin poli par l'amour. C'est, je crois, après sa tragédie d'Annibal, la première œuvre de Marivaux. Et c'est peutêtre la plus purement poétique, malgré l'excès d'esprit, et celle où le caprice est le plus libre ; il y a trois changements de lieu, des lutins, un anneau qui rend invisible. (On a un peu trop simplifié tout cela, l'autre soir, au théâtre ancien.) Une fée a emmené dans son royaume Arlequin dont elle est éprise. Elle a beau lui faire mille agaceries : il ne comprend point ce que la fée veut de lui, car il est slupide, et il la rebute, car il est fort mal élevé. Mais Arlequin rencontre la bergère Silvia, et peu à peu il se déniaise, et les idées lui viennent avec l'amour. Il y a là des détails d'une ingénuité un peu mignarde, mais si gracieuse ! Arlequin trouve Silvia jolie ; il la caresse, il veut l'embrasser. La bergerette se dérobe doucement. « Voyez-vous, mon petit amant, lui explique-t-elle, les baisers sont bien meilleurs quand ils n'ont pas été accordés tout de suite. Ecoutez-moi. Vous allez me demander un baiser. Moi, je vous dirai que je ne veux pas, et pourtant je voudrai bien. Ou encore vous me demanderez si je vous aime ; et moi je répondrai que je ne vous aime pas, mais ce ne sera pas vrai... Essayons ! » Et alors Arlequin dit : « M'aimez-vous ?» Et Silvia,
tout en lui coulant en dessous le regard le plus tendre, répond : « Hélas ! non ! » Mais, bien qu'il soit convenu que cela n'est qu'une feinte, le bon Arlequin est pris de peur, et le gentil niquedouille à losanges se met à pleurer...
Tout de même, il commence à se faire à ce jeu, quand la fée surprend nos deux amoureux. Elle est furieuse. Quoi donc? Arlequin s'est- il moqué d'elle? ou bien n'est-ce qu'avec elle que ce joli garçon manque d'esprit ? Elle prend Silvia à part et lui commande de repousser Arlequin : « Sinon, ajoute-t-elle, je le ferai mourir. » D'un autre côté, elle apprend à Arlequin que Silvia le trompe et qu'elle aime un berger. Puis, elle laisse ces deux pauvres enfants en présence... (Tout à fait la machination de Néron au troisième acte de Britannicus !)
Mais le rusé Trivelin, valet de Merlin Tenchanteur qui était naguère amant de la fée, voulant venger son maître de l'infidélité de cette capricieuse personne, prend le parti d'Arlequin et de Silvia, et vient à leur secours. Stylés par lui, Arlequin et Silvia jouent la comédie de la rupture ; puis Arlequin fait semblant d'aimer la fée ; et, comme elle est alors sans défiance, il lui prend sa baguette, ce qui la met en son pouvoir.
Cela est exquis d'ingénuité artificielle, si j'ose dire, et de simplicité tarabiscotée. Si les bergers et les bergères des trumeaux d'antan savaient parler, nous entendrions les dialogues d'Arlequin et de
Silvia. On songe à chaque instant : « Mon Dieu ! comme il faut avoir de l'esprit pour trouver de ces naïvetés-là ! »
Arlequin poli par l'amour me rappelle une autre précieuse bagatelle de Marivaux, la Dispute. Un jour, à la cour d'un prince du pays des rêves, on agite cette question : t Lequel, de l'homme ou de la femme, est le plus naturellement infidèle en amour? • Il faudrait, pour savoir cela, observer des âmes toutes neuves, non encore altérées par la civilisalion. Justement le feu roi a eu l'idée de prendre deux couples, composés chacun d'un garçon et d'une fille, et de faire élever chaque couple à part, dans la plus entière solitude. Il n'y a donc qu'à laisser les deux couples se voir et le naturel agir.
D'abord les deux filles se rencontrent, et elles se détestent immédiatement. Puis les deux garçons font connaissance, et ils deviennent aussitôt amis. Chaque fille, alors, rencontre le compagnon de l'autre... et tout finit par une quadruple inconstance, où les filles mettent du temps et de l'hypocrisie et les garçons un agréable sans-gêne. En sorte que la question n'est point tranchée.
C'est égal, l'homme à l'état de nature, suivant Marivaux, est un animal singulièrement spirituel et d'une innocence bien compliquée... Je ne sais comment vous rendre mon impression. Imaginez quelque chose d'absurde et charmant, un paradis terrestre comme on en peint sur les éventails, et où
gazouillent des Èves-marquises courtisées par des Adams jolis comme des porcelaines de Sèvres ; Daphnis et Chloé se disant : « Surtout, soyons naïfs : on nous regarde ! et nous représentons l'homme avant la civilisation ! »
Je ne serais pas étonné après tout (et c'est pourquoi je me suis arrêté à ces deux bluettes) que Marivaux eût cru peindre réellement des êtres primitifs. Ce sera la mode, un peu après lui, de célébrer l'homme des bois, le sauvage candide, dont on opposera la simplicité et le droit sens aux hypocrisies et aux corruptions des sociétés policées : caprice d'un monde blasé qui éprouve le besoin de boire du lait. Déjà, vous vous le rappelez peut-être, dans la Double Inconstance, Arlequin a des étonnements philosophiques sur les mensonges de la politesse, sur les usages des cours, et même sur les inégalités sociales. Sous son maillot de losanges multicolores, pointe le futur sauvage de Rousseau. Cette fiction de l'homme primitif et tout proche de la nature, offert comme précepteur et comme modèle aux civilisés, l'auteur de YEinile l'embrassera avec prédilection ; et c'est peut-être en la prenant très au sérieux qu'il jettera dans notre littérature trois ou quatre sentiments nouveaux... Et voilà Marivaux, en quelque façon, précurseur de Jean-Jacques.
. Revenons aux grivoiseries, gaillardises, paillardises et autres gauloiseries. Isabelle grosse par vertu, c'est la simple histoire d'une jeune personne qui
feint d'être grosse pour repousser un pre'tendant qu'elle déteste et pour garder sa foi à son amant. Et par quel moyen simule-t-elle cet état ? Tout bonnement en fourrant un poêlon sous son tablier. Le dialogue est presque effrayant de candeur. Cela est gros, gras, cru, et savoureux sans doute ; mais il est heureux que cela ne dure que dix minutes. Voici la meilleure plaisanterie de cette violente parade : « Mais comment, dit Isabelle, pourrais-je paraître grosse, puisque je ne le suis point ? — Hé ! lui répond son confident, vous l'étiez l'an dernier et vous avez fait semblant de ne pas Têtre. Ce que je vous propose aujourd'hui n'est pas plus difficile. » Voilà le ton.
ComÉdie-Feançaise : Henri 111 et ta Cour, drame en cinq actes en prose, d'Alexandre Dumas.
7 janvier 1889.
Mais enfin pourquoi cette reprise de Henri III?
Oui, pourquoi?
Cherchez : vous trouverez des raisons, vous en trouverez même trop : seulement, vous n'en trouverez pas une bonne... Mais je n'ai pas la souple agilité des chats qui savent circuler, sans les briser, au milieu des choses fragiles. Je ne veux rien casser; je me couperais les pattes aux morceaux. Je n'ai donc garde de développer mon point d'interrogation, je le retire, je le rentre, je n'ai rien dit.
Passons maintenant à la pièce.
Je dois vous confesser d'abord que je ne l'avais jamais ni lue ni vu jouer. Je ne me vante pas de celte ignorance: je n'en rougis pas non plus. Cela est ainsi, voilà tout.
N'allez pas me dire là-dessus : « Qu'est-ce que cela me fait ? Ce sont vos affaires. »
Je suis ici pour vous dire mon sentiment et non celui de mon voisin, et, comme l'ignorance où j'étais du premier drame de Dumas a certainement influé sur l'impression que j'en ai reçue, je vous devais cet aveu. Je vous le fais par honnêteté, non par indiscrétion ou vaniteux bavardage. Vous le reconnaîtrez, j'espère, tout à l'heure.
Quelques-uns me reprochent, avec une certaine véracité, d'avoir le « moi » un peu facile. Ce qu'ils appellent la « critique personnelle » leur semble extrêmement stérile, et déplaisant par surcroit. Je pourrais répondre que cette critique, telle qu'elle est, est tolérée par d'honnêtes gens ; que d'ailleurs des impressions tout individuelles, capricieuses et éphémères sont tout à fait à leur place dans un feuilleton où sont jugées, la plupart du temps, des œuvres également éphémères et superflues; qu'enfin je ne m'en fais pas trop accroire et que je serais probablement incapable d'une autre sorte de critique . ., Est-ce que vous croyez que, si j'avais assez de force d'esprit pour édifier de hautes et vastes théories, soit d'esthétique, soit d'histoire littéraire, je m'en abstiendrais par modestie et que je me résignerais de gaieté de cœur à écrire tant de riens sur si peu de chose?...
Mais j'ai une meilleure réponse. Laissez-moi vous l'indiquer une fois pour toutes.
€ Le moi est haïssable », c'est entendu. Mais quel moi? Le « moi » privé, celui dont les confi-
ALCXA^DUE DUr.IAS. 85
dcnces impliquont qu'il se croit intéressant par luimême, ce qui est d'une souveraine impertinence. C'est ce qu'avait oublié un de mes prédécesseurs les plus considérables, le bon Jules Janin, le jour où il conta à ses lecteurs son propre mariage et leur fit part de ses sentiments, de ses fiertés et de ses espérances de fiancé et d^époux. Encore ne parvient-il pas à être « haïssable », tant on sentit de bonhomie sous ces indiscrètes effusions. Mais il y a un « moi » public qui peut se confesser, sans manquer à la pudeur ni à aucune espèce de convenance. Un critique a le droit de parler de lui-même en tant que critique, et dans ses rapports avec les choses qu'on lui demande de juger. Il en a même le devoir, toutes les fois qu'il sent un peu vivement ce qu'il y a de relatif et de caduc dans les jugements qu'il formule ; toutes les fois que ses confidences peuvent aider les lecteurs à compléter ou à rectifier ses jugements ; bref, toutes les fois qu'il n'est pas très sûr de lui-même et qu'il se sent particulièrement faillible. Que dis-je?ll fait ainsi preuve de modestie et non point d'assurance ou de présomption. 11 y a beaucoup plus d'orgueil dans la critique impersonnelle, car celle-là n'avoue point sa fragilité. Un critique n'est qu'un homme, je vous assure. Quoi qu'il fasse, il est brun, blond, roux ou châtain, il est né dans tel milieu, il a été élevé de telle façon, il a abordé l'étude des littératures dans telles dispositions, sous telles influences, à telles époques
de sa vie et dans tel ou tel ordre. Son premier contact avec les livres s'est opéré dans de certaines conditions, qui, si elles sont très particulières, peuvent en expliquer l'efFet, et que, par suite, il peut être intéressant de connaître. Si j'avais lu Musset plus tôt, ou plus tard, ou autrement ; si je ne l'avais pas lu à quinze ans, si je n'avais été innocent quand je l'ai lu, si j'avais été incroyant, si je ne m'étais pas caché pour le lire, si je n'avais pas cru commettre un péché en le lisant..., me remuerait-il si profondément aujourd'hui encore ? Le verrais-je du même œil que je le vois? Si, au contraire, j'avais dévoré les romans de Dumas à quatorze ans, ou même à dix-huit, si je n'avais pas attendu vingt-huit ans pour en lire quelques-uns, si je n'avais été obligé de faire un très grand effort, du moins au commer.cementj pour parcourir les Mousquetaires et Monte- Cristo, ne meltrais-je pas plus de chaleur à reconnaître aujourd'hui la surprenante fertilité d'invention et la belle imagination enfantine de ce grand amuseur ? Aurais-je besoin de tout un raisonnement pour l'admirer ?Ne le relirais-je pa:5 quand je suis malade, comme font, parait-il, nombi-e de gens de bien ? Et si, l'autre soir, Henri III ne m'avait pas été absolument nouveau; si je l'avais lu ou vu, à l'âge « où la prunelle innocente est en fleur », ra'aurait-il laissé aussi parfaitement froid ? N'y aurais-je point retrouvé la jeunesse et la puissance des impressions premières? Ne me serais- je pas figuré qu'il marquait
une date glorieuse dans l'histoire de notre théâtre ? Ne l'auraisje pas égalé, ou peu s'en faut, à Uernani? Et n'aurais-je pas fait remarquer, avec insistance et dans l'intention d'être désagréable aux mânes de Victor Hugo, que Hernani est de 1830 et Henri III de 1829?
Au lieu de cela, rien, rien... Non, en vérité, je n'ai rien senti.
Il me fallait, ou vous mentir, ou me confesser un peu pour vous expliquer ma froideur. J'ai pris le dernier parti, par respect même pour la mémoire du bon géant et par scrupule de conscience.
Voici donc ce qu'il m'a paru
Henri III contient un tableau historique et un drame de passion.
Le tableau d'histoire a soixante pages, le drams de passion en a quinze. J'ai compté.
Les deux sont parfaitement indépendants l*un de Fautre.
Le drame. Il est tout entier dans trois scènes.
i'La duchesse de Guise et le comte de Saint- Mégrin, qui s'aiment sans se l'être dit, se rencontrent dans des conditions telles que la duchesse laisse échapper, sans le vouloir, l'aveu de son amour (Acte I", scène 5 ; deux pages.)
2° Le duc de Guise, averti de la rencontre par un mouchoir que la duchesse a oublié, contraint sa femme à écrire à Saint-Mégrin un billet qui l'attire dans un guet-apens. (Acte III, scène 5 ; cinq pages.)
Je VOUS donne le passage capital de cette scène ; la « trouvaille », comme on dit ; ce pour quoi tout le drame a été fait :
LE DUC : ... Malédiction ! malédiction sur vous et sur lui!. ..sur lui surtout qui est tant aimé ! Ecrivez.
LA DUCHESSE : Malhcur ! malheur à moi !
LE DUC : Oui, malheur I car il est plus facile à une femme d'expirer que de souffrir. [Lui saisissant le bras avec son gant de fer) : Ecrivez .
LA DUCHESSE : Oh ! laissez-moi.
LE DUC : Ecrivez.
LA DUCHESSE, essayant de dégager son bras : Vous me faites mal, Henri,
LEDUC : Ecrivez, vous dis-je 1
LA DUCH[<:ssE : Vous me faites bien mal, Henri ; vous me faites horriblement mal... Grâce! grâce! ah!
LE DUC : Ecrivez donc.
LA DUCHESSE : Le puis-jc ? Ma vuc sc trouble... Une sueur froide... 0 mon Dieu ! mon Dieu ! je te remercie, je vais mourir. [Elle s'écanotiit.)
LE DUC : Eh ! non. Madame.
LA DUCHESSE : Qu'cxigez-vous de moi?
LEDUC : Que vous m'obéissiez.
LA DUCHESSE : Oui I oui ! j'obéis. Mon Dieu ! ta le sais, j'ai bravé la mort. (C'est vrai, elle a voulu boire du poison, un peu auparavant.)... La douleur seule m'a vaincue. . . elle a été au delà de mes forces. Tu l'as permis, ô mon Dieu! Le reste est entre tes mains.
LE DUC, dictant : « L'appartement de M"^* la dochesse de Guise est au deuxième étage et celte clef on ouvre la porte. » L'adresse maintenant. {Pendant quil plie sa lettre, 3/™" de Guise relève si manche et Ion voit sur son bras des traces bleuâtres,)
3" — Saint-Mégriu vient au rendez-vous. La duchesse lui dit : « Fuyez! c'est un guet-apens! » Il répond : « Eh bien, puisque je vais mourir, ditesmoi que vous m'aimez ! •> Elle le lui dit. Alors il saute par une fenêtre. Mais des hommes postés l'attendent au bas du mur. A ce moment, le duc entre chez la duchesse et voici la dernière page du drame.
LE DUC : Ah ! c'estvous, Madame. Eh bien ! je vous ai ménagé un tête-à-tête.
LA DUCHESSE : Mousleur le duc, vous l'avez fait assassiner !
LE DUC : Laissez-moi, Madame ; laissez-moi.
LA DUCHESSE, à gcHOUX, le prenant à bras-le-corps: Non, je m'attache à vous.
LE DUC : Laissez-moi, vous dis-je!... ou bien, oui, oui. Venez ! à la lueur des torches, vous pourrez le revoir encore une fois. (// la traîne jusqu'à la fenêtre.) Eh bien ! Saint-Paul?... Mort?
SAINT-PAUL, dans la rue: Non, couvert de blessures, mais respirant encore.
LA DUCHESSE : Il rcspirc. On peut le sauver. Monsieur le duc, au nom du ciel...
SALNT PAUL : Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu...
LE DUC, jetant par la fenêtre le monclwir de la duchesse de Guise : Eh bien ! serre-lui la gorge avec ce mouchoir; la mort lui sera plus douce ; il est aux armes de la duchesse de Guise.
LA DucnESSE : Ah ! {Elle tombe.)
Cette dernière scène a sept pages. Avec celles que j'ai résumées tout à l'heure, cela fait douze ou quinze. C'est tout le drame. Il est violent et rapide. Il n'émeut pas ; seulement, si on a des nerfs et si l'on s'y prête un peu, il les secoue assez fort. Certains détails matériels sont d'une invention simple et heureuse. Ce gantelet du mari meurtrissant le poignet de sa femme ; le mouchoir de l'amoureuse servant à étrangler l'amant... cela accroche énergiquement les regards et l'imagination, et, après tout, il y fallait songer. Même, j'approuve beaucoup dans ce drame lé rôle de la douleur physique. L'auteur, un grand bonhomme demi-nègre, tout près de la nature et qui, à cause de cela même, n'est pas naturaliste et pense que les contes les moins vrais sont les plus amusants, est pourtant d'avis que les chairs qu'on broie font grand mal; et ce sentiment ingénu lui suggère une invention d'une vérité hardie. La duchesse de Guise, héroïque sur tout le reste et qui ne craint point la mort, a cependant peur de la souffrance ; pour que le gantelet de fer lâche son bras, elle trahit son amoureux ; elle le trahit en l'adorant et en sachant qu'elle est infâme. Et c'est par cette faiblesse et cette lâcheté même
qu'elle est vivante pendant une minute et qu'elle se distingue du troupeau des amantes de théâtre... Cette toute-puissance de la douleur de la chair, subitement affirmée dans un drame romanesque, c'est-à-dire dans un genre où la convention est de ne tenir aucun compte de ce genre de douleur... cela devient admirable à force d'être simple et inattendu. Un de mes amis a coutume de prier ainsi : « Mon Dieu, épargnez-moi la douleur physique. Quant à la douleur morale, j'en fais mon affaire. » Ne vous scandalisez pas et ne le méprisez point. Cela ne signifie en aucune façon qu'il ait le cœur bas. Que dis-je ? Un excellent moyen de résister au mal physique est de sentir violemment à quel point il est inexplicable et absurde. On est alors courageux à force d'indignation. Le silence même devient une des formes de la révolte... La pauvre duchesse de Guise n'en cherche pas si long. Cette exquise héroïne de roman commet une abominable trahison parce qu'elle a la peau tendre. J'aime assez ce rappel brutal, en plein mensonge, de la condition humaine.
Mais, d'ailleurs, dans ce drame en trois scènes, rien qui ressemble à un caractère, et pas la moindre trace d'observation morale : Guise est un ogre sans nuances ; Saint-Mégrin ressemble à tous les amants héroïques et romanesques; et la duchesse, à part cette minute de lâcheté qui ne s'accorde peut-être pas parfaitement avec l'énergie superbe qu'elle
montre partout ailleurs, ressemble à toutes les femmes amoureuses, vertueuses et persécutées. Chacun d'eux se confond avec tous les individus dé sa catégorie littéraire. Le drame n'est, au fond, qu'une pantomime véhémente entre l'Amoureuse, l'Amoureux et le Jaloux.
Reste le « tableau d'histoire ». (Il tient, je vous le rappelle, soixante pages sur quatre-vingts, et il remplit notamment tout le quatrième acte, ce quatrième acte où, d'après Sarcey, doit être le point culminant de l'action dans les pièces qui en ont cinq. Henri III serait-il une pièce mal faite? Je frémis en y pensant.) Je ne sais ce qu'était, il y a soixante ans, ce tableau historique ; mais aujourd'hui, il est d'un « toc i ébouriffant. Nous y voyons Saint-Mégrin provoquer en duel le duc de Guise pour faire plaisir au roi, le Balafré demander à Henri III de désigner le chef de la Ligue et Henri [II se désigner lui-même... (J'oublie un tas de détails où je n'ai absolument rien compris.) Voilà pour l'action. Ne cherchez pas quel lien elle peut avoir avec l'aventure de la duchesse et de Saint-Mégrin.
Quant aux caractères Oh! ils sont conformes
aux indications des manuels d'histoire : Henri III est faible et superstitieux; Catherine de Médicis, superstitieuse et perfide ; les mignons, frivoles et braves, etc.. Mais la « couleur locale » ? Ah ! la couleur locale, comme elle triomphe ! comme elle s'étale I comme elle s'insinue dans les moindres
coins ! Comme tout le dialogue en est ruisselant ! De couleur plus « locale » que celle-là, n'essayez pas d'en imaginer une !0h! le premier entretien de Catherine et de Ruggieri, le miroir magique, l'alcôve secrète qui s'ouvre au moyen d'un ressort! Savourez, je vous prie, ce bout de conversation :
CATHERINE : Quelle heure comptez-vous?
RUGGIERI : Je ne puis vous le dire.... La présence de Votre Majesté m'a fait oublier de retourner ce sablier, et il faudrait appeler quelqu'un.
CATUi^^RixE : C'est inutile Seulement, mon
père, je ferai venir d'Italie une horloge... Je la ferai venir pour vous... Ou plutôt écrivez vous-même à Florence et demandez-la, quelque prix qu'elle coûte. RUGGIERI : Votre Majesté comble tous mes désirs... Depuis longtemps j'en eusse acheté une, si le prix exorbitant qu'il faut y mettre...
Et au second acte... c'est prodigieux, etDezobry est enfoncé. Les mignonsjouent aux échecs et au bilboquet, naturellement ; et nous apprenons en moins d'une page, tant ce dialogue est instructif, que les bilboquets se portaient dans des escarcelles; que les Gelosi, des comédiens italiens, ont obtenu la permission de représenter des Mystères à Thôtel de Bourbon, et que cela coûte quatre sous par personne ; que l'on vient de poser la première pierre d'un pont « qu'on appellera le Pont-Neuf», et que le roi a abandonné les fraises goudronnées pour prendre les collets renversés à l'italienne... Et les
« Vive Dieu! » les « Tête-Dieu 1 » les « Par la mort* Dieu ! » c'est comme s'il en pleuvait. Voici, du reste, une cuillerée de cet extrait Liebig de couleur locale à l'usage des bourgeois :
d'epernon (il fouille dans une escarcelle) : Eh bien ! des dragées à sarbacane , voilà tout... Je ne pensais plus que j'avais perdu à la prime jusqu'à mon
dernier philippus Je ne sais ce que devient ce
maudit argent ; il faut qu'il soit trépassé... Vive Dieu! Saint-Mégrin, toi qui es ami de Ronsard^ l\x devrais bien le charger de faire son épitaphe. (Ronsard est-il amené assez délicatement?)
SAINT-MÉGRIN : 11 cst enterré dans les poches de ces coquins de ligueurs... Je crois qu'il n'y a plus guère que là qu'on puisse trouver les écus à la rose et les doublons d' Espagne ; etc..
Je vous réponds que ces choses-là font rudement aimer la couleur locale de Britannicus ou de Bajazet.
Si encore ces choses eussent été nouvelles en 1829! Henri ///pourrait garder du moins l'intérêt d'un document littéraire. Mais Dumas, lui-même,^ nous fait cet aveu, et on peut l'en croire : « Je ne me déclarerai pas fondateur d'un genre, parce que, effectivement, je n"ai rien fondé : MM. Victor Hugo,. Mérimée, Vitet, Lœve-Veimars, Gavé etDittmer ont fondé avant moi et mieux que moi ; je les en remercie ; ils m'ont fait ce que je suis. »
Alors, je reviens àma question : « Seigneur, pourquoi cette reprise? »
RiÎPONSE A M. Francisque Sarcet.
8 avril 1S39.
Je vous assure que je n'avais pas l'intention d'^ vous reparler de Henri III et sa Cour, et que ce n'est point pour mon plaisir que je le fais. Mais on m'y force, et dans des conditions bien fâcheuses pour moi. Car pourquoi, en somme, feindrais-je d'ignorer que l'indulgent Odéonveut bien donner, demain mardi, une comédie que j'ai écrite de mon mieux ? Au moment donc où je vais, à mes risques et périls, tenter une expérience qui, parail-il, fait frémir d'épouvante mes meilleurs amis (au moins si je cours à ma perte, ce ne sera pas faute d'avoir été averti), mon cher maître, M. Francisque Sarcey, a trouvé opportun de me démontrer, en trois points et en douze colonnes, que je n'ai rien compris à Henri III ^ il y a six semaines ; ce qui, à coup sûr, suggérera aux méchants cette idée que je n'entends peut-être pas graod'chose au théâtre en général. Et cela est certes un méchant tour. Car, si je ne réponds pas, on ne manquera pas de dire : « Il est collé 1 » et vous sentez bien qu'une âme un peu
noble ne saurait soutenir cette pensée. Et alors me voilà obligé de recommencer publiquement la critique du drame de Dumas, juste la veille du jour où je livre moi-même au public un ouvrage qui, selon toute probabilité, ne vaudra pas la moindre des amusettes du grand dramaturge. Je conçois très vivement, croyez-le bien, ce qu'il y a de ridicule dans une pareille posture ; je conçois qu'il est très spirituel de m'y avoir réduit, qu'il était impossible ■de me démontrer plus ingénieusement la profonde incompatibilité qu'il y a, dit-on, entre le métier de critique et celui d'auteur dramatique ou de romancier, et que l'embarras où je dois me trouver est déjà ma condamnation...
Mais pourtant, si je n'en éprouve point, d'embarras ■/ Une position cesse d'être fausse, qui est acceptée franchement et tout entière. Si ma pièce est mauvaise, on me le dira ; et si tout le monde me le dit, je le croirai. Mais les pièces des autres n'en vaudront pas mieux pour cela, et en quoi, je vous prie, aurai-je perdu le droit de le dire ? Ceux qui me refuseront ce droit se font donc une singulière idée de la crilique ? Se figure-t-on que les critiques sont des gendarmes, et les autres écrivains des malfaiteurs, en sorte qu'il faut absolument opter, et pour toujours, entre ces deux ordres de fondions ? Et s'imagine-t-on, lorsque je trouve des fautes chez autrui, que je les signale dans un esprit d'orgueib d'hostilité et de rivalité, comme quelqu'un qui s'es-
ALEXANDRE DUMAS, r 97
time incapable d'y jamais tomber ? Ai-je besoin de vous assurer que j'ai toujours été fort éloigné de ces sentiments? Parmi mes plus grosses malices au mes plus naïves sévérités, j'ai toujours eu soin de faire, sans le dire, un retour sur moi, et de me souvenir que nous sommes infirmes et mortels ; qu'au surplus, d'écrire des chefs-d'œuvre ou des niaiseries, cela ne dépend jamais entièrement de nous, et qu'enfin la littérature n'est qu'une vanité un peu plus noble et plus divertissante que les autres. Même, il n'y a personne, je crois, à qui je sois plus prêt à tendre la main que quelques-uns de ceux dont j'ai dit le plus de mal.
— Mais, direz-vous, celui qui juge par profession ne doit pas,dansrintérêtde son crédit, se mettre dans le cas d'être jugé; et quand on tient les verges, il est absurde de les passer aux autres en les invitant à s'en servir contre vous. — Ce n'est donc plus qu'un conseil de prudence que l'on me donne. Et, puisque je n'écoute point ce conseil, les personnes bienveillantes poui'raient alléguer en ma faveur qu'il y a peut-être quelque loyauté et quelque bonne foi à s'abandonner volontairement aux appréciations des . autres , quand on a fait longtemps métier de les juger. Mais non : ce n'est point un certificat de bravoure que je réclame. Nous faisons tous de notre mieux. J'ai dit mon impression sur beaucoup de mes compagnons de travail, et souvent sur de plus forts que moi. On me le rendra ; on l'a déjà fait en
plus d'une occasion. Il est naturel que nous soyons tous, à la fois ou tour à tour, critiquants et critiqués... Et enfin, si je ne vous convaincs pas et si vous persistez à verser sur moi des larmes de crocodile, laissez-moi revendiquer le droit le plus précieux d'un homme libre : celui de faire une sottise.
... C'est donc d'une âme sereine que je me défendrai contre les attaques horriblement astucieuses d'un maître d'ailleurs vénéré.
En deux mots, j'avais dit que Henri III et sa Cour ne m'avait pas fait tout le plaisir que je m'en étais promis ; que la pièce se compose d'un tableau historique et d'un drame de passion ; que le tableau d'histoire (qui remplit notamment tout le second et tout le quatrième acte) a soixante pages et que le drame en a quinze (j'avais pris soin de compter) ; que les deux sont parfaitement indépendants l'un de l'autre et qu'il se pourrait donc que Henri III ne fût pas une pièce très bien faite. Je n'osais point l'affirmer, mais j'avais des inquiétudes. Faguet les avait aussi, et pourtant nous ne nous étions point entendus.
M. Sarcey nous rassure. Il nous rassure énergiquemenl et, si je puis dire, à tour de bras. Je résume sa démonstration.
Le sujet de Henri III étant donné, il y avait, d'après M. Sarcey, deux choses très dures à faire avaler au public.
D'abord il faut que le public accepte la scène où
!e duc de Guise contraint la duchesse, par des violences matérielles, à écrire à son amant la lettre qui Tattirera dans le guet-apens où il doit trouver ia mort.
Or, c'est à préparer et justifier cette scène que •sert tout le second acte (où d'ailleurs il n'est nullement question de la duchesse ni de ses amours avec Saint-Mégrin).
Et M. Sarcey le démontre copieusement.
Puis, il faut que le public admette dans la dernière scène que Saint-Mégrin, surpris avec la duchesse par son mari, s'échappe par la fenêtre, aulieu de rester à la défendre.
Or, c'est à justifier cette fuite que sert le quatrième acte, où Saint-Mégrin provoque le duc de Guise, Saint-Mégrin n'a le droit de quitter sa maltresse à l'heure du danger que pour aller au rendez-vous d'honneur où il est attendu.
Et M. Sarcey le démontre avec abondance.
Je ne saurais vous dire combien cela m'ennuie d'être obligé de réfuter une argumentation si plausible. (Relisez-en le détail, je vous prie, dans le Temps du 1'' avril.) Cette idée, que M. Sarcey paraît sans doute avoir raison, mais que, peut-être, tout à l'heure, j'aurai l'air d'avoir raison à mon tour, me glace d'avance. Enfin, puisqu'il le iaut, moi aussi, argumentabor.
l'Si le lien entre le tableau d^histoire et le drame de passion que contient Henri III était si étroit et si
100 ILIPRESSIOINS DE TnÈATRE.
évident, M. Francisque Sarcey n'aurait pas eu besoin de cinq cents lignes, — 'et beaucoup plus longues que les miennes, — pour nous le faire saisir. Mon excellent camarade Faguet vient (l'écrire sur M'^MeStaël,sur BenjaminConstant ftsur Joseph de Maistre, d'admirables éludes, qui sont assurément les plus puissantes reconstructions d'àmos et de systèmes qu'on aitvues depuis les premiers ouvrages de M. Taine. Faguet ne manque donc point de clairvoyance ni de pénétration. Or, Faguet n'a point vu plus que moi de lien nécessaire entre les amours de Saint-Mégrin et les enluminures liisloriques du second et du quatrième acte. Enfin, une chose qui parait si évidente à M. Sarcey ne devrait pas échapper tout à fait aux gens d'intelligence moyenne, dont je suppose que je suis. Ce mérite de composition, que je n'ai pas su voir, M. Sarcey prétend que le public « le seiU d^nstinct, sans demander qu'on le lui explique >. Cela est plus facile à affirmer qu'à vérifier. Je crois, moi, que le bon public se divertit aux scènes des mignons parce qu'elles lui semblent amusantes en elles-mêmes, voilà tout. M. Sarcey ne sait pas plus que moi pourquoi le public s'amuse.
2° J'admets que tout le second acte soit nécessaire en effet, pour nous faire comprendre que le duc de Guise est capable de brutaliser une femme, et que tout le quatrième soit indispensable pour que nous permettions à Saint-Mégrin de sauter par la fenê-
tre au dénouement. Je dis alors que voilà de bien grands ellbrts et bien longs ; que c'est tirer les choses de diablement loin ; et que c'est beaucoup de deux heures de préparation pour rendre vraisemblables deux mouvements dont le premier dure une minute et l'autre quelques secondes. Il y a là je ne sais quelle lourde disproportion entre les moyens et la fin. Si les difficultés qu'offre toujours la composition d'un drame sont comme des problèmes dont il s'agit de trouver la solution, aucun mathématicien ne jugera ici que la solution ait été « élégante ». Elle n'apparaît qu'au bout d'une longue file de trinômes inutiles et d'équations superflues, à couvrir tout le tableau noir. Et, dans ce cas, si Henri IJI est d'une construction solide, il n'est donc point d'une construction claire ni aisée. On fait moins de tort au vieux Dumas en donnant son deuxième et son quatrième actes pour de franches digressions, — qui peuvent être charmantes,et qui, je l'avoue, ont paru telles à la foule.
3° M. Francisque Sarcey n'a-t-il pas commis dans sa prestigieuse démonstration quelques inadvertances ? Et, par exemple, après avoir proclamé la nécessité du second acte, il cite la phrase qui termine le premier (« Qu'on me cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast ! ») et la commente ainsi :
« Ce mot est comme un jet de lumière sur l'âme du duc de Guise. Voilà un homme qui est capable
lai IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
de tout : brusque, violent, hautain, vindicatif, tout entier au premier emportement delà passion. Quoi? pour un mouchoir qu'il a vu traînant sur une chaiso longue, sans se mettre en peine de rien approfondir, tout de suite il donne Tordre qu'on aille lui chercher des spadassins ; et quels spadassins ? Ceux qui, déjà, lui ont rendu le service de le débarrasser d'un ennemi. Voilà un homme qui se tient au-dessus de toutes les lois et de toutes les convenances. Il se croit trahi ; il n'examine rien et, de prime-saut, il a recours non à l'épée, mais au poignard. »
Cet ingénieux commentaire infirme, il me semble, toute la première partie de l'argumentation de M. Sarcey : car à quoi bon le second acte, si nous savons dès le premier de quoi est capable le duc de Guise ? Quelques traits bien choisis, du genre de celui que cite mon maître, eussent amplement suffi à nous faire admettre le bras de la duchesse serré par le gant de fer du duc et ce qui s'en suit Nous savons, en gros, que le seizième siècle fut une époque de passions énergiques et que le duc fut, entre tous, un terrible homme ; et nous attendons de lui toutes les violences. Ce qu'il fait d'ailleurs, quel que soit l'adoucissement ou l'amollissement des caractères, on trouve encore aujourd'hui des maris qui le feraient à l'occasion. Vraiment, M. Sarcey nous surfait l'énormité de la conduite du duc de Guise, et il exagère singulièrement la diTiculté qu'il y avait à nous la faire pressentir et admettre. M. Sar-
cey nous pose un sophisme, si j'oso m'exprimer ainsi. Et j'en flaire encore un autre. Je vous ai dit qu'au jugement de M. Sarcey, le quatrième acte justifie le saut de Saint-Mégrin par la fenêtre. « Est-ce qu'il a peur ?Nous savons bien que non, puisque, dans quelques heures, il va se trouver face à face avec son ennemi, l'épée à la main, et qu'il est convenu que l'un des deux doit rester sur le carreau. Guise n'est plus seulement un mari jaloux qui se venge de l'amant de sa femme : c'est un chevalier félon, qui se dérobe aux chances d'un combat singulier. Saint- Mégrin, en sautant par la fenêtre, n'est plus un amant qui fuit devant un danger, mais un adversaire qui court au rendez-vous d'honneur où l'on aurait dû l'attendre. »
En somme, c'est un cas de conscience que Saint- Mégrin a subitement à résoudre. Il doit défendre sa i maîtresse que l'on va très probablement assassiner, et il doit à la même heurealler sur le terrain. Il faut ; qu'il choisisse — et tout de suite — entre ces deux dej voirs. M. Sarcey, trèshabilement, n'attire notreatten- I tion que sur le second. Pourtant il me paraît bien que i c'est le premier qui est le plus pressant. Tout cela. ! se passe si vite, il est vrai, que nous n'avons point i le temps d'examiner ce petit problème moral. Mais enfin, il suit de tous ces beaux raisonnements que la merveilleuse utilité du quatrième acte consiste à amener, au cinquième, une complication d'où l'auleur ne se tire qu'en nous ôtant le loisir de la ré-
flexion. Or, si nous n'avons pas le temps de réfléchir aux raisons qui justifient le saut de Saint-Mégrin, qu'importent ces raisons ? Et n'y pouvait-on trouver, à ce saut, une préparation plus courte? Que dis-je 1 ce saut dans les ténèbres et sur des pointes de poignards est superbe par lui-même. Quand Saint-Mégrin ne sauteraitquepournousfaire frémir, nous frémirions tout de même. M. Sarcey, — contre ses habitudes, — croit ici le public plus malin qu'il n'est. Au fond, peu lui chaut, au public, pourquoi Saint-Mégrin saute, pourvu qu'il saute,
Ai-je épuisé tous les paralogismes de l'arlificieux critique du Temps ? Oh ! que non. Il me fait remarquer que ce quatrième acte, qui, selon moi, « n'a pas ombre de rapport avec le drame v, s'ouvre par une scène où Saint-Mégrin reçoit le billet écrit par la duchesse, et se termine par une autre scène «très dramatique, celle où le roi ayant retenu son favori pour lui donner une leçon d'escrime, Saint-Mégrin sent que l'heure passe, etse désespère. Et M. Sarcey conclut victorieusement : a
« Mais il n'est question, au contraire, que du drame dans ce quatrième acte !... »
Pardon ! Il en est question, vous l'avez dit vousmême, au commencement et à la fin. J'avais dit, moi, qu'il n'en était pas question du tout. Vous dites qu'il en est question tout le temps. Nous exagérons tous les deux, c'est évident ; mais vous exagérez beaucoup plus que moi !
ALEXANDRE &UMAS. 105
; 4° M. Sarcey, pour être plus sûr d'avoir raison, fait ce qu'on fait inévitablement, au bout de cinq minutes, dans toutes les discussions, et ce que je lui ai sans doute rendu, sans le savoir, en lui répondant. Il me prête des choses que je n'ai pas dites et des pensées que je n'ai point. Par exemple, après avoir cité le passage où le roi dit à Guise qui veut mettre sa signature à côté de la sienne : a Non, mon cousin, signez au-dessous », M. Sarcey m'interpelle: « Eh ! je sais bien, mon cher Lemaitre, que vous allez vous récrier là-dessus et me dire : Quoi ! c'est ça que vous appelez une trouvaille ! » Mais non, mais non, je ne dis point cela, et je trouve au contraire que le mot du roi est très bien. Et il y a encore beaucoup dautres choses que j'admire dans Henri III. Mais je n'ai plus le temps de vous les dire.
Il n'y a qu'un point sur lequel je veux bien reconnaître que je m'étais peut-être trompé. Il est très probable que le drame de Dumas a été, dans son temps, plus original que je n'ai dit. J'en avais contesté l'originalité en m'appuyant sur une phrase de Dumas lui-même, — trop modeste une fois par hasard. M. Sarcey rend plus de justice au grand amuseur : a Cette nouvelle manière, c'était un tout
jeune homme qui l'apportait. D'autres sans doute, Mérimée, Stendhal, Vigny et le maître à tous, Victor Hugo, avaient lancé de superbes manifestes oti ils criaient sur tous les tons : « Ça ne peut pas
durer, il nous faut autre chose. » Mais cette autre chose, c'est lui, ce garçon de vingt-quatre ans, assez ignorant d'ailleurs, et peu mêléau mouvement romantique, qui l'avait trouvé presque sans s'en douter et qui lançait la révolution. »
Cela doit être vrai, quoiqu'il soit toujours extrêmement difficile de fixer la part de chaque écrivain dans une révolution littéraire. Ces grands mouvements se préparent insensiblement avant d'éclater au grand jour ; chaque génération collabore avec celle qui l'a précédée et avec celle qui la suivra ; les hommes de génie recueillent et expriment ce qui était pressenti avant eux et ce qui, autour d'eux, flotte, inachevé, dans les esprits. On pourrait presque dire que l'invisible multitude des âmes contemporaines,— j'entends celles qui ont quelque noblesse et qui sont capables d'inquiétude, — sollicite et détermine, par je ne sais quelle pression, quelle pesée obscure, les inventeurs à produire leurs chefs-d'œuvre. Et ainsi, nous qui sommes la foule, nous qui n'avons que des désirs et qui ne savons rien créer, nous contribuons, en un sens, à tout ce qui se fait de beau de notre vivant : nous y contribuons à force de l'attendre et de l'aimer... Pour revenir à Damâs, Henri If I est postérieur à Cromwell, mais antérieur à. Mario" Z^"''^''»^ Son originalité est donc grande. -.■*
...El je sens mieux maintenant tout ce qu'il y a de chinois dans ma querelle avec mon maître. En
somme, l'exercice auquel nous nous sommes livrés ne prouve rien, puisqu'il est également possible de « démontrer » que Henri III est, comme il dit, « une merveille de composition », et que Henri III est composé de deux actions à peu près indépendantes l'une de l'autre. J'ignore donc absolument si ce drame est bien ou mal fait : mais je suis sûr qu'une de ses parties m'a plu médiocrement, et que je n'en ai pas vu le lien avec l'autre partie. Bref, je ne suis sûr que de mon impression. En cela, je suis tout pareil aux autres hommes. Ce que sont les choses, nous ne pouvons que l'induire par le raisonnement, qui trompe : mais l'effet qu'elles font sur nous, nous le connaissons de science certaine. En d'autres termes, le sentiment est la seule réalité. On me reproche souvent mon « impressionnisme » ; mais c'est l'impressionnisme qui est sérieux et loyal, et c^est le reste qui n'est que jeu d'esprit.
Car voyez combien toutes ces discussions sont inutiles. Je viens de me donner beaucoup de peine pour démontrer une seconde fois que Henri ///n'est point une œuvre d'une unité parfaite ; mais est-ce à cause de cela que Henri III ne m'a pas entièrement séduit ? Nullement. J'adore le Réveillon, bien qu'on en puisse distraire tout le second acte sans rien enlever de nécessaire à l'action. J'aurais aimé le second et le quatrième acte de Henri III, quoique indépendants du drame de passion, si... enfin^
108 IMPiRESSIONS DE THÉÂTRE.
s'ils m^avaient plu, ô La Palisse ! Us ne m'ont pas beaucoup plu, non point parce qu'ils sont faux historiquement (cela me choquerait peu; et puis, qui dira s'ils sont faux tant que cela ?), mais parce que.. Pourquoi chercher ? M. Sarcey me fournit le mot dont j'ai besoin, t Le duc de Guise est casqué, cuirassé/ sombre. De quoi parle-t-il ? .. Ça m'est égal qu'il ne dise que des niaiseries. Au point de vue dramatique, il dit des choses sérieuses. » Hé ! moi aussi, ça me serait égal qu'il ne dise que des « niaiseries » si je ne m'en apercevais pas. Mais je m'en aperçois, c'est plusfort que moi. Ces choseslà ne gênent point M. Sarcey. Que dis-je ? C'est surtout lorsqu'une œuvre, excellente « au point de vue dramatique », se trouve être inélégante en soi et peu « littéraire », qu'il exulte et triomphe abondamment. Il lui est plus doux d'avoir raison, lorsqu'il a raison contre les purs « artistes », les affectés, les tourmentés, les épris de la forme... 11 est enchanté de n'être pas de l'avis de ces « précieux », de ces prétentieux qui ne sont pas du métier, qui ne savent pas les planches. Cette idée le ravit, que le théâtre, «;e ne soit presque plus de la littérature... Et dire qu'après vingt ans de feuilleton, je serai peut-être comme lui, — avec ses savoureuses qualités en
moms
... Et puis, voilà ! je lui en veux de m'avoir contraint a^yoMrd'Aîu' à avoir l'air d'admirer médiocrement la première œuvre d'extrême jeunesse de ce
surprenant génie qui a nom Dumas père, — et à déplaire par là (quoi que je fasse et quelle que soit sa générosité d'âme) à l'un des hommes que j'aime et j'admire le plus, j'entends Dumas fils.
Odéon : Révoltée, comédie en quatre actes, de M Jules Lcuiaîtru,
lo avril 1S39.
Je me réjouissais à la pensée d'avoir congé celte semaine. Il me paraissait que cela était convenable. Mais le directeur de ce journal a tant de confiance enmoi qu'il a désiré que jefisse moi-même le compte rendu de ma comédie. Il a pensé (peut-être à tort) que je la connaissais mieux que personne. Je me résigne donc, el je me raconterai avec simplicité. Au reste, la bienveillance de la plupart de mes confrères m'a rendu la tâche assez aisée.
€ Mon Dieu ! faites que ma fille ne soit pas comme mon péché qui se renouvelle et qui marche devant moi ! Montrez-moi, en la préservant, que vous m'avez pardonné. J'ai besoin de sa vertu pour me sentir absoute. » Il me semble que cette prière d'une « mère coupable » exprime l'idée première d'où est née iîefo/fee.
La comtesse de Voves, mariée sans amour à ua homme de son monde, a eu secrètement, voilà vingt ans, une fille qui n'était pas de son mari : Hélène. Elle l'a fait élever dans un loiiitain couvent de province et a trouvé moyen de lui faire épouser un brave garçon, Pierre Rousseau, professeur de mathématiques. Elle n'a point révélé à Hélène le secret de sa naissance et a même oublié de l'aimer, ne s'occupant d'elle que de loin et avec un peu trop de prudence. Son excuse, si elle en peut avoir une, c'est que d'abord elle craignait que son mari ne découvrit sa faute, et c'est surtout qu'elle avait un fils, André, à qui elle voulait cacher son aventure à tout prix. Justement André de Voves est le camarade de collège et le meilleur ami du professeur Rousseau. Cet André, sévèrement et tendrement élevé par sa mère, est un excellent cœur, un parangon d'amiliô et de dévouement, un peu Alceste et un peu don Quichotte. Au moment où commence la pièce, M"»" Hélène Rousseau, qui ne s'est mariée que pour sortir du couvent, et à qui son enfance sans mère et le sentiment de l'injustice de la destinée ont fait une âme ennuyée et insoumise, prompte à l'amertume et à la révolte et, en même temps, pleine de convoitises par une trop longue compression, est sur le point de succomber aux entreprises d'un certain Jacques de Brétigny, homme de sport et de cirque, très musclé, passablement fat et assez spirituel. Or, depuis que M™" de Voves voit librement sa fille,
qu'elle comprend ce que cette enfant a souH'ert, et qu'elle la sent en danger, elle s'est mise à l'aimer ardemment ; et elle est d'autant plus décidée à tout pour la sauver que, devenue dévote au tournant de l'âge, la chute de sa fille lui apparaît comme son propre châtiment. Le bon André, lui, est inquiet pour d'autres raisons. C'est par amitié pour son ami Pierre qu'il entend veiller sur la vertu d'Hélène.
Telle est la situation exposée au premier acte, lequel se passe chez la comtesse de Voves, le jour où elle reçoit quelques intimes, entre autres M"°®IIerbeau,uneexcellente femme, d'humeur un peu excentrique, fine et renseignée sur la vie, malgré des apparences de frivolité, et qui, seuleet indépendante, a choisi pour amusetle d'avoir un salon littéraire. II se trouve dans cet acte une satire innocente et superficielle de travers inoffensifs... et j'en suis encore à me demander comment, par quelle aberration ou quelle grosse malice, quelques-uns ont affecté de reconnaître l'un des plus grands esprits de ce temps et celui, à coup sûr, pour qui j'ai le plusde tendresse et de vénération, dans la personne de l'académicien Barillon, vaudevilliste ae son état, et qui € fait des mots » sur les pauvres gens, — simple fantoche, comme vous voyez, et silhouette de pure fantaisie.
Le deuxième acte se passe chez M™* Ilerbcau, dans un petit salon, pendant une sauterie. (Il me fallait un endroit neutre où tous les principaux personnages pussent se rencontrer.) Hélène et Bré-
tigny viennent s'y réfugier entre deux valses. J'ai tâché que leur « scène d'amour » fût bien d'aujourd'hui, que ce fût bien la dernière conversation, avant celle qu'on nomme « criminelle », entre un gentilhomme-clown tout à fait dénué d'illusions et une petite femme qui, sans savoir très au juste ce que c'est que positivisme, darwinisme, lutte pour la vie, etc., vit cependant dans une atmosphère m orale tout imprégnée de ces idées-là, en soupçonne quelque chose et les traduit en une sèche ironie qui lui est naturelle ; bref, une sorte de Froufrou « cérébrale » et pessimiste. — Leur conversation est dérangée par M™^ de Voves et par André, Celui-ci, déjà troublé par des demi-confidences involontaires où Rousseau lui a laissé entrevoir combien il souffre de la froideur d'Hélène, s'élève violemment contre la jeune femme et finit par dire à M™^ de Voves : « Tenez, c'est une fille ! Comme sa mère apparemment ! » Puis il l'interroge sur cette mère inconnue qui a si vilainement abandonné son enfant ; il la presse de questions : tant que M"»e de Voves, suppliciée par cet interrogatoire, comprenant aussi que, toute seule, elle ne peut rien pour sauver Hélène, fait enfin à André, par un détour transparent, l'aveu de sa maternité secrète... Lorsqu'il a compris* « Ma mère, dit-il, que voulez-vous que je fasse ? — Veille sur Hélène, c'est ton devoir, o — Là-dessus, et tandis que Rousseau, rompu de fatigue, emmène Hélène, André aborde Brétigny, le supplie «de ne pas
devenir l'amant de M"" Rousseau ». L'autre se récrie et raille ; André cherche en vain à se contenir ; il sent la colère lui monter aux lèvres,. . et la scène se termine par une provocation...
Troisième acte : chez Pierre Rousseau. Hélène s'ennuie. Elle consent dans son cœur à la faute : « ... Qu'est-ce qui m'arrête ? Je ne croisa rien, oh! mon Dieu ! non, à rien ! » — Rousseau rentre accompagné d'André qui, avant de se battre pour son ami, a éprouvé le besoin de le revoir. Cette fois, Rousseau fait l'entière confession de sa souffrance. Alors, André : « Ce que tu me dis là, dis-lelui ! Il le faut. Promets-le-moi. » — Et, en effet, lo pauvre Pierre essaye de reprendre la railleuse et fuyante petite femme en lui ouvrant son cœur jusqu'au fond. Il est touchant, il est éloquent (du moins j'ai voulu qu'il le fût), mais il est maladroit, ou plutôt il n'y a rien à faire, car elle ne songe qu'à « l'autre », et Pierre conclut l'entretien (qu'est venu interrompre le rappel brutal du métier, l'élève qui attend pour sa o répétition ») par des paroles de menace. « Ah ! dit Hélène, c'est comme ça ! » Et elle écrit à Brétigny pour accepter son rendez-vous. — M™° de Voves entre à ce moment-là; elle a vu le mouvement d'Hélène cachant le billet qu'elle vient d'écrire et, après avoir bien constaté que tous les conseils seront inutiles, elle risque, si je puis dire^ son va-tout, elle prend le billet et le déchire : « Mais, Madame... — Ecoutez-moi, il le faut. Mon fils se
bat avec Brétigny à cause de vous. » Hélène proleste violemment contre cette intrusion d'André, a A quel litre ? demande-t-elle avec colère. — A quel titre ? Tu veux le savoir ? Il se bat pour toi parce qu'il est ton frère, malheureuse ! » Et M™" de Voves lui ouvre ses bras, et Hélène ne s'y jette point : « Ma mère ?.... Non, rien ! » Le souvenir de son enfance abandonnée lui revient : «... Vous m'avez aimée de si loin !... Dieu ! que j'ai été malheureuse dans ce couvent ! » Sa mère la supplie de ne pas revoir M. de Brétigny ; elle ne veut rien promettre : « Oublions tout... Ne vous croyez pas de si terribles devoirs envers moi. Je ne vous rends responsable de rien, ni dans le passé, — ni dans l'avenir. »
Ce n'est pas, assurément, que ce soit une grande hardiesse, ni une idée bien originale que ce silence delà vieille « voix du sang ». Mais enfin nous comptions un peu sur celte scène, M. Porel et moi. Je croyais qu'Hélène, par la douleur même qu'elle sent de ne pouvoir rien sentir et par l'aveu qu'elle en fait, inspirerait quelque pitié et quelque sympathie. Or, je dois l'avouer, l'effet de cette scène a été moindre que celui des précédentes. C'est évidemment la faute de l'auteur. l\ se peut d'abord que la scène soit trop longueet que, en supposant qu'elle soit hardie (oh ! il ne s'agit là que d'une audace de théâtre et dont Tidée est à la portée de tout le monde), celte hardiesse soit trop expliquée, trop
« phrasée » par les personnages et qu'ils aient trop l'air d'en avoir conscience. Ou bien, peut-être l'efTet de ce second aveu se troave-t-il escompté par le premier (celui que M™« de Voves a déjà fait à son fils). Dans ma pensée, les deux aveux étaient nécessaires pour que l'expiation de la mère fût complète, etje pensais d'ailleurs que la lorme en était aussi différente que possible, l'un étant indirect et presque involontaire, l'autre étant volontaire, jeté bien en face, avec une énergie désespérée. Mais il se peut que je me sois trompé. Je dis : « il se peut » ; je dirais que j'en suis sûr si un certain nombre de personnes intelligentes, et dont je n'ai aucune raison de me défier, ne m'assuraient que la scène leur a plu telle qu'elle est.
Je me souviens cependant que, lorsque M. Dumas eutla bonté d'écouter, il y a deux ans, la lecture de mon manuscrit, il me dit très nettement : « Trop d'aveux ! Il n'en faut qu'un. — Et à qui doit-il être fait ? Au fils ou à la fille ? — Au fils. Et la mère doit faire cet aveu carrément, d'elle-même, sans être interrogée, et dès qu'elle reconnaît que le seul moyen de sauver l'enfant adultérine est de la mettre sous la protection de son frère. Et qu'André aille trouver cettepetitemalheureuse, et qu'il lui parle de haut... Les femmes sont des entants malades et vicieux. Il faut les brutaliser pour leur bien ! Qu'Hélène sente un homme, un homme plus fort qu'elle, un homme chaste contre qui elle ne peut rien... —
Et faut-il qu'André provoque Brétigny ? — Peutêtre. — Et, dans ce cas, faut-il qu'André meure ? — Il n'y a pas de doute là-dessus. La mort de l'enfant légitime sera le châtiment providentiel de la mère adultère. » Ainsi parlait, ou à peu près (si j'ai bonne mémoire), l'illustre écrivain, imaginant à mesure, et sans plus se soucier du mien, un drame que lui seul était capable de faire.
Ainsi le premier moyen de remédier à Tinfirmité de mon œuvre serait de supprimer l'aveu de la mère à la fille. Un autre moyen serait de supprimer, au contraire, la confession de la mère au fils. André devinerait tout seul, à certains indices, le secret de sa mère. (Seulement ces indices, ce serait toute une affaire de les imaginer, puis de les disposer avec vraisemblance, de façon qu'André pût les réunir et que leur assemblage lui fût une révélation. Je laisse cela à déplus habiles que moi.) Donc André, après avoir traité Hélène fort durement, changerait de manières quand il saurait ce qu'elle lui est ; et c'est à ce changement même que M"" de Voves devinerait qu'il sait tout... Cette idée-là est de M. Henry Lavoix qui lut Révoltée quand je la présentai à la Comédie-Française, et qui la jugea avec une sévérité extrême. Chose bizarre ! je ne lui en veux point de cette sévérité, parce que la pièce a à peu près réussi, et je sens que je lui en voudrais un peu si elle avait échoué, c'est-à-dire s'il avait eu raison. Ce devrait être le contraire, et
RÉVOLTÉE, m
mon senlimenl est absurde ; mais il est humain.
Enfin, il faut que je vous rapporte l'opinion de M. Ludovic Halévy. 11 fut charmant, lui, très doux et très clairvoyant à la fois, et il me donna les meil leurs conseils. Mais il ne cessait de me répéter: « Ce sujet est bien pénible... Ahl qu'il est pénible!... Et puis, pourquoi est-ce André qui reçoit un mauvais coup à la fin ? C'est triste, et ça n'est pas utile. — Mais il faut que la mère coupable soit châtiée. — Oh ! elle l'est bien assez. Non, voyez-vous, il faut égayer, éclaircir tout cela, y mettre un peu d'aisance et de sourire... Voyons !... si vous supposiez que Brétigny a un petit frère qui suit les cours de Condorcet, et à qui Rousseau donne des leçons... — Toto, alors? — Toto, si vous voulez... Enfin, quelque chose qui nous détende... » Et moi, docile, j'ajoutai Toto, et je remis la pièce en trois actes, — avec un dénouement gai. Et je m'aperçus qu'elle valait un peu moins qu'auparavant. Si vous êtes uu peu badauds et curieux d'inutilités, je puis vous transcrire une des scènes où figurait Toto, c'est-àdire le petit Georges de Brétigny, frère de Jacques. Il venait chez Rousseau pour prendre sa leçon, et là il rencontrait André de Voves.
ANDRÉ : Eh bien, Georges, es-tu content de ton professeur?
GEORGES Oui, il est très fort. 0.. le cote beaucoup au bahut Et puis, c'est un brave homme Par exemple, il n'est pas gai. Mais çanem'étonnepas.
120 IMPUESSIONS DE THÉÂTRE
ANDRÉ : Ah ! tu sais pourquoi?
GEORGES : Dame ! Il a une femme trop chic pour lui, une femme qui s'embête. Je connais, ça. On appelle ça la névrose aujourd'hui. Jacques ne demanderait pas mieux que de la désennuyer. Moi, je viens ici pour prendre des leçons ; il voudrait bien en donner, lui !
ANDRÉ : C'est de toi, ce mot-là ?
GEORGES : Non, c'est de Jacques. Je lui rends do rudes services, allez, à Jacques ! D'abord, il me remet toujours pour la patronne des billets de théâtre et des billets pour tous les endroits où on s'amuse. Et puis, comme ma leçon tombe le jour où elle reçoit, je prête l'oreille et, quand il n'y a pas de visites, sans faire semblant de rien, je relève le rideau de la fenêtre dans le cabinet du père Rousseau. C'est pour indiquer à Jacques, qui est dans la rue, que la patronne est seule et qu'il peut monter. Vous voyez comme c'est simple.
ANDRÉ : Tu fais là un joli métier !
GEORGES : Ben, quoi ! Puisqu'elle s'embête et que le père Rousseau ne se doute de rien ! C'est pas du tout contre lui, tout ça. Et puis, moi je fais tout ce que veut Jacques.
ANDRÉ : Tu l'admires beaucoup, ton grand frère ?
GiiORGES : Ah ! oui, que je le cote ! Connaissezvous quelqu'un de plus chic que lui, vous ? Moi pas. Quand je serai libre...
AxnRK : Eh bien ?
GEORGES : On me force à préparer Saint-Cyr ; mais je le raterai, ça ne sera pas difficile. Et alors je vivrai comme Jacques. C'est la vraie vie, ça.
ANDRÉ : Mais, petit malheureux... Non, continue, tu m'intéresses.
GEORGES : Oh ! vous, je sais, vous êtes vieux jeu. Mais il n'y en a guère de comme vous, allez ! Qu'estce que vous voulez qu'on fasse dans cette fin de siècle, comme dit Jacques ? On né gobe plus. On voudrait gober qu'on ne pourrait pas.
ANDRÉ : Et as-lu déjà débuté ?
GEORGES : Je fais ce que je peux... Ainsi je suis très bien avec M™= de Grécy. C'est Jacques qui m'a fait faire sa connaissance.
ANDRÉ : La grosse Liline ? Mais, petit malheureux, respecte au moins la vieillesse 1 Elle a mouché ton frère, Liline. Elle pourrait être ta grand'mère.
GEORGES (vexé) : Je von» demande pardon. Je la connais mieux que vous peut-être ! M"i= de Crécy n'a que vingt-huit ans.
ANDRÉ : Tu dis ?
GEORGES : Vingt-huit ans. .. et trois mois. Elle me l'a prouvé. Ainsi !... D'ailleurs, c'est une femme absolument distinguée.
ANDRÉ : Allons, Monsieur Georges, vous vous vantiez. Vous gobez encore un peu. Et dire que cette illusion sur Liline est peut-être ce qui reste de meilleur en vous I...
J'arrive au dernier acte. Il fallait finir, et cela m'embarrassait beaucoup. Le dénouement nécessaire me paraissait être lamort d'André. Ce dénouement pouvait avoir une couleur mystique : la mère expiait, par le sang versé de son fils légitime, le crime d'avoir abandonné son autre enfant.,. Mais cela était bien dur. Il eût fallu, pour imposer au public un pareil dénouement, une force tragique que je n'ai point. J'étais déjà assez ennuyé d'avoir été obligé de fourrer un duel dans ma première pièce l
On m'a dit aussi qu'il fallait laisser Hélène impénitente... Mais, dsins ma pensée. Hélène n'est point méchante ni odieuse. Sa « révolte » est justifiée ; et. comme elle est intelligente et capable de s'insurger, finalement, non plus contre sa destinée personnelle, mais, par delà, contre le monde mauvais, il s'en suit que cette révolte, où il y a du moins un petit germe de philosophie, peut, après certaines épreuves, se tourner en résignation. Bref, Hélène, ayant en somme l'âme fière, est guérissable, — guérissable par la vie et sous le heurt de quelque profonde émotion • et elle guérira, soyez-en sûrs, le jour où elle sentira clairement qu'elle fait souffrir autant et plus qu'elle a souffert elle-même. Seulement, il faut pour cela qu'elle soit très fortement secouée, comme projetée hors de son être habituel et subitement élevée, parla pitié d'une douleur pire que la sienne, à une vision neuve et plus générale
des choses. La mort d'André y pouvait suffire» Mais voilà : je n'ai pas osé, ou plutôt je n'ai pas su faire mourir André, etjemesuis résigné à ceci: Hélène vient trouver André un peu avant le duel. Elle se plaint d'être gratuitement jetée par lui, — elle, « une femme d'aujourd'hui », — dans une situation d'héroïnede roman ou de tragédie... André, très grave, lui répond : « Que voulez-vous me démontrer ? Que j'ai agi sans votre consentement? Mais c'est sans votre consentement aussi qu'il y a une règle morale, une solidarité d'honneur entre les membres d'une même famille, des amitiés plus fortes que tout, des sentiments que l'on juge sacrés, conformes à un ordre éternel, et auxquels on obéit quelquefois sans se demander ce qu'il en adviendra. Ce n'est que dans ces moments-là qu'on vaut quelque chose...» bit il lui dit toutes ses vérités, — avec franchise et avec tendresse. C'est un peu une homélie. Hélène commence à baisser la tète devant cette beauté et cette grandeur morales. La grâce va opérer... un peu vite. — A peine André est-il sorti que Rousseau arrive. Il soupçonne les causes du duel ; il est défiant, presque menaçant. Mme (Je Voves lui ferme la bouche, parce qu'il faut en finir, et la scène avorte. — On ramène André grièvement blessé. Pendant qu'on s'empresse autour de lui, Hélène s'approche, suppliante, de .M"" de Voves : « Ma mère, de grâce !,.. — Non ! va-t-en: tu me coûtes trop cher ! » Elle hésite un moment l
cherchant un refuge dans sa détresse. Mais soi refuge naturel, c'est encore son mari : « Pierre elle me repousse ! Pierre, je t'en prie !... — Non* Hélène, j'ai le cœur trop gros, et vous m'avez fait trop de mal. » A ce moment le blessé l'appelle ; elU se jette sur la main qu'il lui tend, et il la réconcilia avec son mari et sa mère : « Je vous l'ai rendue tous deux ; je suis content. »
Vous voyez que ce dernier acte est fort médiocre.. Maintenant j'en conçois un autre meilleur, — et oik\ pourtant André ne mourrait point... Mais il est trop tard.
On a trouvé la pièce fort bien jouée. Je remercie publiquement mes interprètes, tous ensemble et sans entrer dans le détail de leurs mérites respectifs. Car, si leurs talents sont peut-être un peu inégaux, je leur dois à tous une reconnaissance égale.
On dit souvent du mal des journalistes et des hommes de lettres ; on prétend que nous ne nous aimons guère entre nous, que nous ne sommes ni tout à fait désintéressés, ni exempts de tout mauvais sentiment. Or, outre ceux qui sont mes amis et qui m'ont jugé avec une sympathie que je leur rends, la plupart m'ont jugé avec une loyauté parfaite, et dans un esprit de justice qui fait honneur, il me semble, à notre corporation. Est-ce que, par hasard, tout compte fait, nous vaudrions encore mieux que les bourgeois ? Je remercie donc presque tous mes confrères, et du fond du cœur.
Comkdik-Fdakçaise : François le Cltampi, comédie en trois actes, de George Sand.
!•' octobre 1888.
Ce qu'il y a de plus intéressant dans François le Chnmpi, c'est évidemment la transformation des sentiments du champi pour sa mère adoptive, et de celle-ci pour l'enfant qu'elle a élevé.
On pourrait à ce sujet rechercher ce que les auteurs dramatiques ou les romanciers ont pensé successivement de la disproportion des âges en amour. On verrait que le roman de George Sand est, sur ce point, comme le terme extrême et l'aboutissement d'une lente évolution. On remarquerait aussi, chemin faisant, que l'espèce d'amour qui triomphe dans le Champi est précisément celle pour laquelle George Sand commençait à se sentir faite lorsqu'elle écrivit ce roman.
L'opinion de Molière est nette, tranchée, absolue. C'est celle de tous les purs Gaulois. Ici comme ailleurs, il nous accable par son bon sens. Au fond, il avait l'âme ronde comme une pomme. (J'emprunte
cette jolie expression à M. Anatole France qui, jo dois le dire, ne l'applique pas à Molière.) Pour l'auteur de l'Ecole des femmes, l'amour ne convient qu'à la jeunesse ; et la jeunesse est courte. Selon lui, elle finit pour les hommes bien avant quarante ans (Arnolphe en a quarante-trois). 11 s'ensuit que, pour les femmes, elle ne doit guère survivre à la trentaine. Donc Arnolphe est souverainement ridicule d'aimer Agnès, Arsinoé d'aimer Alceste et Bélise d'aimer Clitandre. Je sais bien que Molière se mit lui-même dans le cas d'Arnolphe. Aussi se jugeait-il stupide. Et puis, c'était sans doute une punition d'en haut.
Mais voici un premier progrès : pour Corneille, non seulement les hommes mûrs, mais les vieillards amoureux ne prêtent pas nécessairement à rire. Ecoutez, dans Pulchérie, le vieux sénateur Martian, amoureux de l'impératrice. Il y a dans ses propos une sincérité de douleur et une âpreté d'accent à laquelle je ne vois rien d'égal, môme dans le rôle de don Ruy Gomez d'IIernani :
Ce n'est point à mon âge à soupirer d'amonr..,' L'amour à mes pareils n'est jamais excusable ; Pour peu qu'on s'examine, on s'en tient méprisable ; On s'en hait, et ce mal, qu'on n'ose découvrir, Fait encor plus de peine à cacher qu'à souffrir...
Que le moindre retour vers nos belles années Jette alors d'amertume en nos âmes crcnées !
« Que n ai-je vu le jour quelques lustres plus tard ! Disais-je; en ses bontés peut-être aurais- je part... »
J'aimais quand j'étais jeune, et ce déplaisais guère ; Quelquefois de soi-même on cherchait à me plaire ; Je pouvais aspirer au cœur le mieux placé : Mais hélas ! j'étais jeune, et ce temps est passé. Le souvenir en tue, et l'on ne l'envisage Qu'avec, s'il faut le dire, une espèce de rage ; On le repousse, on fait cent projets superflus : Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce d'autant plus; Et ce feu, que de honte on s'obstine à contraindre, Kedouble par l'effort qu'on se fait pour l'éteindre.
Martian aime sans être ridicule, — mais sans être aimé... Le deuxième pas a été fait, si je ne me trompe, le 11 février 1734, par Christophe-Barthélémy Fagan, dans un petit acte en prose intitulé : la Pupille. Jusque-là, toutes les fois qu'on nous montrait des « pupilles » au théâtre, ces frivoles créatures aimaient quelque jeune cavalier, détestaient leur tuteur et passaient leur temps à lui jouer de mauvais tours. La charmante et sérieuse Julie aime le sien, contre tout usage et toute tradi- - tion, et bien qu'il ait vingt ou vingt-cinq ans de plus qu'elle... Lui, l'excellent Ariste, a pour sa pupille tendresse de cœur, et même quelque chose de plus. Mais il est sage, il sait qu'il ne doit point songer à pareille folie, et est à mille lieues de soupçonner ce qui se passe dans le cœur de la jeune fille. Il faudra donc que ce soit Julie qui
parle et qui confesse son atnour. Comment ferat-elle? Elle prend pour cela les détours les plus ingénieux. Ariste ne comprend toujours pas : il veut même la marier à un petit marquis dont il la croit éprise... Et je ne puis me tenir de vous citer ici une bien jolie scène.
« Je ne sais comment déclarer mes sentiments au marquis, dit Julie à son tuteur : si je lui écrivais? — Eh bien, écrivez. — Mais ne voudrez-vous pas écrire à ma place ? Je dicterai. » Et voici ce qu'elle dicte : « Vous êtes trop intelligent pour ne pas savoir le secret de mon cœur. Mais un excès de modestie vous empêche d'en convenir... Tout vous fait voir que c'est vous que j'aime... Je vous suis déjà attachée par la reconnaissance... »
ARISTE, à part. . — De la reconnaissance au marquis?
JULIE. — Ecrivez donc, Monsieur.
ARISTE. — Allons. [A part.) 11 faut écrire ce qu'elle veut. {Lisant après avoir écrit.) « Par la reconnaissance. »
JULIE, dictant. — « Mais j'y joins un sentiment désintéressé, et pour vous prouver que vous devez bien plus à mon penchant..., je voudrais n'avoir point reçu de vous tant de soins généreux dans mon enfance. »
ARISTE, sans écrire. — Y pensez-vous, Julie ? (A part.) L'ai-je entendu, ou si c'est une illusion?
JULIE, à part. — Pourauoi ai-je rompu le silence?
GKORGE SAND. 12'J
Je me doutais bien qu'il recevrait mal un pareil aveu.
ARiSTE, se levant. — Julie!
JULIE. — Ariste I
ARISTE. — A qui donc écrivez-vous cette lettre ? JULIE. — C'est au marquis sans doute.
ARISTE. — Il ne faut donc point parler des soins de votre enfance. Ce serait un contre-sens.
JULIE. — J'ai tort... je l'avoue ; et cela ne saurait convenir.
ARISTE. — C'est donc par distraction que cela vous est échappé?
JULIE. — Assurément. Les bienfaits n'étant point à lui, il n'en doit point recueillir le salaire.
ARISTE. — Voyez donc ce que vous voulez substituer à cela ?
JULIE. — J'en ai assez dit pour me faire entendre. ARISTE. — En ce cas, il ne s'agit donc que de finir le billet par un compliment ordinaire, et de l'envoyer de votre part?
JULIE. — Envoyez-le de ma part, puisque vous croyez que je le doive faire.
Vous imaginez-vous cette scène jouée par M. Worms et par M"* Reichenberg, et tout ce qu'ils sauraient y mettre?
I Que la littérature soit devenue indulgente — 1 quelquefois et par exception — aux amours lardi- I ves des hommes, cela n'a rien, après tout, de surj prenant. C'est que ce sont des hommes qui font les
livres et les comédies. Au reste, ils n'ont eu qu'à exagérer une indication de la nature. Elle veut, la bonne nature, que Daphnis soit mûr pour l'amour quelques années plus tard que Chloé. Il ne s'agit que d'allonger un peu cet intervalle normal et nécessaire. Puis, l'homme n'est pas seulement l'amant, mais le maître et le protecteur. Ces fonctions admettent ou même réclament la supériorité de l'âge ; et il faut que l'homme soit bien vieux pour rêtre trop. Enfin, dans la pensée des sociétés primitives, la femme est serve et sujette ; elle appartient à l'homme, elle est sa chose. Si donc l'homme, à cause de son âge, ne lui donne aucun plaisir, — du moment qu'il en prend lui-même, il ne saurait être ridicule. Abraham fut-il ridicule d'aimer Agar, «t Booz d'aimer Ruth la Moabite ? Ainsi, c'est par un retour à la simplicité biblique et à la candeur de la vie patriarcale (retour timide encore) que la littérature a fini par venger Arnolphe et les amoureux quinquagénaires des vieilles railleries classiques. Aujourd'hui, il est parfaitement admis (en attendant mieux) que les hommes de cinquante ans ont le droit d'aimer. La dernière comédie de M. Pailleron, la Souris, n'a fait que constater ces nouvelles mœurs. Et de fait, regardez autour de vous. Vous verrez qu'en général les jeunes gens se dispensent d'aimer et se contentent, très philosophiquement, d'un peu de libertinage. Mais si d'aventure vous connaissez quelque amoureux authentique, je gage-
GEORGE SAISD. 13!
rais qu'il a des cheveux gris. Il y a à ceia bien des raisons, qu'on trouverait si on avait le temps. Les jeunes gens d'aujourd'hui ont, beaucoup trop tôt, une espèce d'expérience générale, très sèche et déliante, qu'ils respirent dans l'air et qui leur vient aussi des livres. Ils vivent là-dessus une vingtaine d'années, se croyant très forts. Puis, un beau jour, quand leur « position » est faite, ils s'aperçoivent qu'ils ont été dupes de leur pauvre sagesse, de leur banal positivisme... et ils connaissent l'amour — l'amour pour de bon — juste à l'âge où ils devraient ! songer, comme ïircis, à faire retraite. L'ordre des i choses est renversé. Il n'y a plus que les hommes ! mûrs qui aient des passions. Et, comme dans tous jles pays ce sont surtout les hommes mûrs qui sont j au gouvernement et qui dirigent les affaires, il n'est ! pas étonnant que tout aille si mal chez nous... i Sérieusement, je crois tout au moins qu'une des causes secondaires des innombrables maux publics i et privés dont nous souffrons, c'est la jeunesse des quinquagénaires....
Je reviens à mon sujet. Je disais que c'est par un j égoïsme tout naturel que nous avons prolongé pour : les hommes, en littérature, l'âge de l'amour. Et I c'est justement la raison qui fait que nous avons i très longtemps marchandé la même faveur aux j femmes. Car les intérêts des deux sexes étant contraires, ce que nous nous étions octroyé à nousmêmes par souci de notre plaisir, nous ne pouvions
l'accorder aux femmes que par un effort de générosité et de désintéressement. Au reste, tandis que dans l'amour d'Arnolphe pour Agnès il n'y a qu'un écart démesuré des âges, il y a, dans l'amour de Bélise pour Clitandre, un renversement de leurs rapports normaux, ce qui est plus grave. Et c'est pourquoi Molière, Regnard, Lesage, Dancourt ont été si durs pour toute une classe d'amoureuses, et pourquoi Marivaux lui-même a raillé si cruellement, dans le Paysan parvenu, la pauvre M''* Habert...
C'est peut-être en devenant à la fois plus indulgents, plus équitables, plus tendres, et aussi plus intelligents, plus raffinés, plus délicatement voluptueux, que les hommes se sont décidés à allonger, pour les femmes, la saison d'aimer. (Je ne parle que de la littérature, car, dans la pratique, il y a toujours eu des accommodements de toutes sortes.) D'honnêtes gens ont remarqué que si, au point de vue des épicuriens grossiers et d'esprit court, la femme n'est vraiment délicieuse (à la façon d'un excellent fruit) que dans l'extrême jeunesse, il est cependant vrai que toute sa grâce, toute sa séduction, tous les trésors secrets de sa sensibilité et toutes les ressources de sa coquetterie..., bref, toute la saveur de sa « féminilité » (pour parler la langue d'aujourd'hui) ne se développe pleinement que beaucoup plus tard... Il s'agit de saisir l'heure où cette féminilité est arrivée, par le temps, au dernier degré (ie perfection, sans que la femme ait cessé d'être
désirable Jusqu'où donc lui permettrons-nous
d'être amoureuse ? — j'entends amoureuse aimée... Vous sentez bien qu'il n'y a ici que des cas, mais pas de règle absolue. Je rappelle seulement que c'est vers la fin du dernier siècle que la littérature a commencé à reculer pour les femmes l'heure du renoncement. Jean-Jacques Rousseau, puis Laclos n'ont pas été étrangers à cette bonne œuvre. Balzac Ta continuée. Les femmes lui doivent beaucoup...
Nous n'avons donc été nullement choqués, à la Comédie-Française, de voir une fort belle femme de trente ans (elle a un peu plus dans le roman) épouser un beau garçon qui en a vingt-trois. Et, si j'ai laissé entendre que François le Champi était une pièce hardie, c'est qu'il y a là autre chose que le mariage d'une amoureuse un peu maternelle avec un amoureux dont elle est l'aînée. Il y a, chez le Champi, "et surtout chez Madeleine, une transformation de sentiments qu'il était bien difficile de nous e.\pliquer et de nous mettresous les yeux, sans nous causer quelque malaise et sans éveiller dans notre esprit des images quelque peu déplaisantes.
Le cas de M^^^ de Warens n'est point le même et peut-être nous heurte-t-il moins. C'est une histoire franchement sensuelle. C'est à prendre ou à laisser. Mme (Je Warens a des façons de mère par la force des choses, et à cause de l'âge de son petit ami; mais au fond, c'est une amoureuse, — et cela dès le début.
134 IMI'llESSIOlNS DE THÉÂTRE.
Ici, nous voyons d'abord Madeleine Blanchet traiter François comme son fils, l'aimer comme tel. Ces relations supposent chez elle la douceur, le calme et l'autorité d'une afTection qui protège; chez lui, un sentiment profond de reconnaissance et de respect; chez l'un et l'autre, l'oubli absolu du sexe. Or, tout à coup François aime Madeleine comme on aime une femme, et elle l'aime comme on aime un homme. C'est-à-dire que tout est renversé. Dès lors, nous nous représentons, malgré nous, François et Madeleine dans des attitudes et avec des façons d'être radicalement dilléreutes de celles du respect Glial et de l'autorité maternelle. Et alors il nous semble qu'ils commettent je ne sais quel inceste moral. D'où vient cela? C'est que notre imagination fait coexister (à tort) le passé et le présent. Dans la réalité, au moment où le Champi devient amoureux de Madeleine, il n'est plus son fils adoptif, mais il l'est encore pour nous; au moment où Madeleine répond à cet amour, elle n'est plus sa mère ; mais, pour nous, elle 1 est encore. Pour que nous ne soyons pas gênés, il faut noue faire sentir que depuis longtemps ces deux êtres ont cessé, à leur insu, d'éprouver l'un pour l'autre les sentiments d'une mère et d'un fils et que ce passage de l'affection insexuelle et sacrée au désir d'amour s'est accompli très secrètement, dans le fond le plus caché de leur conscience, et sans qu'ils en aient eu dabord aucun soupçon, Il y a des choses qu'on ne
décrit pas directement. II faut que le champi et la meunière aient l'air de découvrir, graduellement, une chose très ancienne déjà et où ils n'ont été pour rien. C'est un peu ce que fait François. Pour Madeleine, George Sand s'est tirée d'affaire en lui laissant son illusionjusqu'àl'avant-dernière ligne... Et c'est pour cela que le roman est fort supérieur à. la pièce. Il y a, du reste, des métamorphoses de sentiments qui exigent, dans la vie réelle, un temps trop considérable pour qu'il soit possible de les transporter heureusement au théâtre.
Vaeiétés : Les Jocrisses de V Amour, comédie en trois actes de Théodore Barrière et Lambert Thiboust.
25 février 18S7.
Les Variétés ont repris les Jocrisses de V Amour. Cela ressemble bien à un chef-d'œuvre. Il y a là comme une férocité, une allégresse canaque dans la satire. L'âme de cet énergique vaudeville, c'est la haine de l'amour, haine absolue et inexpiable.
L'amour, l'invincible amour qui dompte les hommes et les dieux, le délicieux amour qui soupire au clair de lune ou d'étoiles et qui mêle deux vies dans un baiser, le tragique amour qui sanglote, qui rugit et qui tue, l'inévitable amour qui remplit les trois quarts des livres écrits par les hommes, la comédie de Barrière nous en fait la grotesque peinture avec une sorte de mépris furibond. Jamais, peut-être, l'aveuglement, la puissance d'illusion, la crédulité, Timbécillité, l'injustice, la folie qui accompagnent l'amour, qui sont l'amour même, n'ont été rendus avec tant de force et de cruauté. Les Jocrisses
semblent une parodie farouche de trente siècles de littérature amoureuse ; et ce qui est effrayant, c'est qu'on sent que cette parodie est la vérité même, et que ce n'est point Euripide, ni Shakespeare, ni Molière, ni Racine, ni Marivaux, ni l'abbé Prévost, ni George Sand, mais bien l'auteur des Jocrisses qui est allé au fond des choses. Les Jocrisses furen^ par excellence un vaudeville schopenhauérien, alors que presque personne en France ne connaissait Schopenhauer.
Ils sont merveilleux, les trois héros de cette farce profonde. C'est bien à un mal mystérieux, à un « mal sacré » que sont en proie ces énormes fantoches; et ce qu'ils nous inspireraient, si nous savions voir et entendre, c'est une terreur religieuse. — Armand Goulu, c'est l'amour romanesque, sentimental et larmoyant. Son cas résume plusieurs milliers de romans, de la Nouvelle Héloïse à la Dame aux camélias. Il représente éminemment, sous une forme indiciblement saugrenue, le besoin d'estime dans l'amour. Il accomplit ce tour de force (je m'exprime mal ; rien ici n'est tour de force, tout eit naturel et spontané), de croire à la pureté absolue et au désintéressement angélique d'une jeune ,jOurgandine qu'il sait entretenue par un Russe ; et il lui parle de son Russe, et il lui parle de sa pureté, sans embarras, et presque dans le même moment. Ah ! que cet état d'esprit est admirable !... Je feuillette le second acte. Armand vient d'apporter des
boutons en diamants à sa Léontine. Elle fronce le sourcil et se met à marcher avec agitation. Alors lui : a Ma Léontine!... je t'en supplie ! parle, Léontine ! je t'ai offensée, ah ! mon Dieu !» Ace moment, Léontine tire son mouchoir et se cache la figure en sanglotant :« Des larmes! s'écrie-t-il. Ah! mon Dieu... Léontine !... pardonne-moi ! Tiens, je suis à tes pieds ! Léontine, que t'ai-je fait? — Oh! répondelle, tu m'as lait bien du mal J Armand, tu ne m'estimes donc pas? —Moi! — Ah! qu'un autre me traite ainsi, mais, toi! toi! — Pardonne-moi... je veux mon pardon ! Dis, dis I »
Théophile Goulu n'est pas moins beau. Il est parvenu à peu près au même degré dans la folie qu'Armand dans l'imbécillité. Théophile, c'est l'amour tragique, l'amour-maladie, l'amour-possession. Il connaît, lui, celle qu'il aime ; du moins, il n'a sur elle que des illusions intermittentes. Il la méprise, Tadore et ne peut se passer d'elle. Il a la manie du suicide par amour. Il ne peut pas voir un piton dans un mur sans essayer de se pendre, ni une fenêtre sans vouloir se jeter sur le pavé... Voici deux ou trois « répliques » qui vous donneront une idée fort exacte de son état : « ... Non, j'en ai assez... Tu
lui diras que je la méprise Un zouave !
moi qui lui ai envoyé onze cents francs, il y a trois jours... Elle me dit : « Je vas me payer une robe. » Et elle s'offre un militaire! Ah! je ne peux pas vivre comme ça... Adieu .. » Il enjambe la
140 IMPRESSIONS DE TIIEATHE.
fenêtre, tombe sur un monsieur, remonte sain et sauf un instant après ; et Armand s'étant permis cette remarque : « Ah ! c'est trop fort... Aimer ainsi mademoiselle Odette! » — « Ah ! çà, répond Théophile froissé, dis donc, toi, mademoiselle Odette vaut bien mademoiselle Crochard. — Théophile! — Avec ça que c'est quelque chose de chouette, mademoiselle Crochard !... — Théophile, prends garde... — Pourquoi que tu insultes mon caïman?... »
Plus loin peut-être dans la folie, nous rencontrons ronde César Moulinier. Il est sage, prudent, avisé sur tout le reste. Au second acte, quand il va chercher Armand chez Léontine, il n'est pas dupe un instant des roueries de l'aimable personne ; il est clairvoyant, défiant, sagace. Ses deux neveux lui paraissent de prodigieux idiots. Mais, attendez ! « Ah ! soupire-t-il, s'ils avaient contracté une de ces liaisons basées sur l'estime et le respect... S'ils avaient rencontré comme moi, dans le chemin de la vie, une de ces créatures d'élite qui semblent résumer en elles tous les charmes et toutes les vertus de la femme... Oui, mon ami, oui... Ecoute, je n'ai pas d'amour-propre, moi; je me vois bien comme je suis,.. Aussi, quand je pense qu'à mon âge, avec un physique très ordinaire, j'ai pu en venir à inspirer une passion véritable à une enfant de vingt ans à peine... Eh bien! ma parole la plus sacrée, ça me fait peur. » Hélas ! c'est à nous que César Moulinier fait peur. Le mal est plus effrayant
encore chez l'oncle que chez les neveux, parce qu'il est, chez lui, plus imprévu, qu'il parait, par là, plus inévitable, et que nous sentons que ni l'âge, ni l'expérience, nila raison, ni l'esprit n'en préservent. Et nous frissonnons en songeant à ce quinous attend peut-être au tournant de la cinquantaine.
Et ces deux jeunes dindes de Marthe et d'Emmeline Bouvenot ! Les deux nigauds qu'on leur a présentés au premier acte ne les ont seulement pas regardées ; ils se sont enfuis, avec des cris d'aliénés,
l'un vers sa Léontine et l'autre vers son caïman
Et voilà qu'au dernier acte nous retrouvons nos deux idiotes follement amoureuses de ces prétendants épileptiques, et que l'une veut à toute force son Armand et l'autre son Théophile... Pourquoi ? C'est encore un mystère. Et ainsi à nos trois jocrisses, il en faut joindre deux autres, en jupons.
Et je n'ose plus relire Racine. J'ai trop clairement vu que ce crétin de Théophile qui ne peut vivre sans son caïman est, au fond, le frère de l'exquise et harmonieuse Phèdre et que, dans les deux cas.
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Oreste, Pyrrhus, HermioneetRoxane, et Eriphile, et tous les héros et toutes les héroïnes des plus beaux drames et des plus beaux romans d'amour offrent, à qui sait regarder, trop de ressemblance avec Armand Goulu. Et cela me fait trop de chagrin.
J'ai peur que tout amoureux passionné, quels que soient sa condition, son esprit et son langage, ne soit en un sens un jocrisse de l'amour. S'il n'est pas nécessairement un monstre de sottise, il sera du moins, à coup sûr, un monstre d'injustice et de déraison. Car, être passionnément amoureux, c'est, par définition, préférer une créature à l'univers entier, être prêt à faire pour elle ce qu'on ne ferait pas pour un père ou une mère, pour le plus ancien et le plus fidèle ami, et cela, non parce que Tobjel aimé en est digne (il ne peut jamais en être digne), mais pour rien, en vertu d'un attrait que l'amoureux est seul à sentir, pour la couleur d'un œil, la forme d'un nez, la ligne d'une bouche... Quoi de plus absurde et de plus inique, je vous prie ?
Et pourtant... Il est ridicule, il est injuste d'aimer ainsi ? Mais aimer est doux. Les trois nigauds de Barrière sont dupés tout le temps ? Mais, sauf quelques moments d'angoisse, ils sont heureux. Envions ces jocrisses. Ils vivent d'un rêve. Saugrenu, qu'importe ? Plaignons-les seulement d'être détrompés à la fin.
Suis-je sincère en disant cela ? Toujours l'insoluble contradiction si bien exposée par Voltaire dans l'Histoire d'un bon Brahmin ! Il est malheureux, le bon brahmin, parce qu'il n'a pas l'esprit simple ; et il y a à sa porte une vieille Indienne, bigote, imbécile et pauvre, et qui est heureuse. On demande au bon brahmin : a Voudriez-vous être cette bonne
femme? » De même je vous dis: • Armand Goulu est heureux. Voudriez-vous être Armand Goulu ? » Le bon brahmin répond négativement, et Voltaire raisonne là-dessùs : « Il y a pourtant une furieuse contradiction dans cette manière de penser ; car enfin, de quoi s'agit-il ? d'être heureux ; qu'importe d'avoir de l'esprit ou d'être sot! Il y a bien plus : ceux qui sont contents de leur être sont bien sûrs d'en être contents ; ceux qui raisonnent ne sont pas si sûrs de bien raisonner. Il est donc clair qu'il faudrait choisir de n'avoir pas le sens commun, si le sens commun contribuée notre mal être. » Mais, au reste, la question est futile, puisque nous n'avons pas à choisir, et que, intelligents ou slupides, sages ou fous, transis ou amoureux, nous ne le sommes pas à volonté.
Menus-Plaisirs : let Filîet de marbre, drame en cinq acte--., de Tàéodore Barrière et Lambert Thiboust.
4 mars 18S9,
Les Filles de marbre parurent admirables, voilà
trente-six ans. Aujourd'hui, cela nous semble
presque imbécile : telle est la contrariété des
jugements humains, d'une génération à l'autre. Et
l'on se demande comment l'auteur des Jocrisses de
Vamour, cet âpre et philosophique vaudeville, a pu
si niaisement s'attendrir sur ce bon Jocrisse de
Raphaël Didier, pauvre jeune homme sans défense
mangé tout cru par une méchante courtisane : telles
sont, d'une année à l'autre, la contradiction des
sentiments et l'inégalité de la sagesse dans un même
esprit. Ou plutôt, il n'y a point là de contradiction.
Il se pourrait que Théodore Barrière, avec ses
allures de Diogène et ses airs de profond satirique,
fût une âme assez simple. Il appartenait sans doute
à une race d'hommes dont Gondinet nous a donné
le type le plus adouci dans Un Parisien, celle des
sceptiques naïfs, des boulevardiers gobeurs... De là,
ses pleurs de romance sur la petite Marie, et sa
colère énorme et démesurée contre Marco devenue la Bête de l'Apocalypse, — et toute cette rhétorique fameuse et sentimentale qui l'empêche de s'apercevoir que Marco ce n'est toujours quo Margot, avec une faute d'orthographe romantique, et que ceux pour qui Margot est si terrible y mettent vraiment de la bonne volonté et sont un peu trop bêtes pour qu'on s'attendrisse beaucoup sur leur cas. Car, lorsque la souffrance vient d'un tel excès de sottise, on a beau faire, on ne peut avoir pour elle qu'une pitié fort détachée et toute théorique...
L'effet des Filles de marbre est donc singulier. C'est ahurissant et réfrigérant. On n'y comprend rien du tout. On y entend des cris d'indignation et des cris de douleur également injustifiés. Tandis qu'on me présente Marco comme un monstre, et qu'on la' couvre de malédictions, je me demande avec angoisse : «Mais enfin, qu'est-ce qu'elle a donc fait ? » Tandis que Raphaël gémit, hurle, se tord de douleur, je me dis : « Voyons, voyons, qu'est-ce qu'il a encore, celui-là ? Qu'est-ce qu'il a encore ? » Et, tandis que Desgenais débite avec satisfaction ses mauvaises tirades de chroniqueur échauffé, je songe: « Ah ! ça, pourquoi ce nigaud ne parle-t-il pas comme tout le monde ?» Et cette idée m'afflige, m'accable, m'assomme, que l'auteur des Jocrisses de l'amour ait pu (triste retour des choses d'ici-bas) écrire l'œuvre d'un jocrisse.
Voyons, en effet, le « monstre « de près, et
THÉODORE BARRIÈRE. Ul
jugeons Marco sur ses actes, non sur les discours que lui tiennent ce jeannot de Raphaël et ce cabotin de Desgenais. C'est une fille galante, ni pire ni meilleure que les autres. On lui fait, dès le début, des reproches bien étranges. Permettez-moi de vous remettre cette prodigieuse poésie sous les yeux.
Aimes-tu, Marco, la belle.
Dans les salons tout en fleurs, La joyeuse ritournelle Qui fait bondir les danfeurs ?
Aimes-tu dans la nuit sombro, Le murmure frémissant Des peupliers qui dans l'ombro Chuchotent avec le vent ?
Non, non, non, non !
Marco, qu'aimes-tu donc ?
Ni le chant de la fauvette ?
Ni le murmure de l'eau ?
Ni le cri de l'alouette ?
Ni la voix de Roméo ?
(Bruit de pièces d'or.)
Non, voilà ce qu'aime Marco.
Avouez que ce sont là des griefs un peu inattendus. Moi-même, si on me demandait: u Aimezvous le chuchotement des peupliers dans la nuit sombre ? » je répondrais : « Et vous ? » Et si on ajoutait : « Aimez-vous le chant de la fauvette, le cri de l'alouette et le murmure de l'eau ? » je dirais:
143 IMPRESSIONS DE TIIÉAinE.
« Mon Dieu» oui ! Mais d'abord ce sont de ces choses qui', malheureusement, je n'ai pas souvent l'occasion d'entendre. Et puis... on n'en vit pas. Et eniiu... — Oh ! de grâce, ne me jugez pas mal!... mais je connais peut-être des plaisirs encore plus Tifs que ceux-là. » Au reste, si vous voulez mon impression, Marco pourrait fort bien répliquer et de très bonne foi : « Mais certainement, Monsieur, j'aime le chant de la fauvette, le chuchotement des peupliers et le murmure de l'eau ailleurs que dans mon cabinet de toilette. » C'est une observation banale et courante, que les filles aiment la campagne, — de temps en temps, pas loin de Paris, — et qu'elles en jouissent à leur façon Je vois très bien d'ici Marco, lâchée au printemps dans les forêts suburbaines et faisant d'énormes bottes de coucous en riant comme une petite folle. Et, enfin, quand il serait vrai que
La grande voix du clocher Aux troupeaux dans la campagne Disant de se dépêcher
ne l'émeuve pas autrement, il n'y a pas là de quoi lui dire des choses désagréables. J'insiste trop sur ce'3 ridicules couplets. Mais c'est que toute l'ineptie du drame y est déjà contenue. Ce sont eux qui donnent le ton à ce poème de jocrisserie.
Marco est, du moms, assez bonnefille, — ou assez intelligente, — pour entendre ces couplets sans se
fâcher. ..Vient à passer le jeune et beau sculpteur Raphaël. Elle n'a aucun mauvais projet contre lui : c'est lui qui se met à l'adorer, — pan ! — au premier coup d'œil. Elle le regarde un peu mieux, le trouve gentil, et lui demande son bras en lui disant un mot aimable... Dans tout ceci elle est désintéressée, car elle sait qu'il n'est pas riche.
Comment se forme leur liaison, nous n'en savons rien, car, dans ce drame d'un maître de la scène, rien n'est expliqué et les choses les plus intéressantes peut-être se passent pendant les entr'actes. Mais nous voyons que Marco et Raphaël se sont retirés tout seuls, depuis six semaines, dans une petite maison du bois de Boulogne. Six semaines, c'est beaucoup pour une « fille de marbre » -, ce serait déjà quelque chose pour une femme non marmoréenne. Notez que Marco a quitté l'Opéra et lâché un riche protecteur. Il est vrai qu'elle a mangé les dix mille francs d'économies de Raphaël ; mais elle y perd encore... C'est bien un « caprice « qu'elle a eu pour ce dadais. Elle l'a aimé avec ses sens et — qui sait ? — un tout petit peu avec son cœur. Et puis... elle s'en est lassée... Elle s'ennuie: c'est fort naturel. Il devrait comprendre, lui !
Elle lui donne un excellent conseil : a Vous faisiez... des statues, je crois... Pourquoi ne faitesvous plus de statues ? C'est très gentil, ça. » Et c'est le moment qu'il choisit pour lui proposer de l'emporter « loin de Paris, loin de la France », au
laO IMPRESSIONS DE THEATRE.
bout du monde ! Elle lui insinue qu'elle en a assez. Elle va même jusqu'à déclarer, devant ses amis revenus, qu'elle ne l'a jamais aimé. Mais quoi ! quand c'est fini, on ne se souvient plus : cela n'arrive pas qu'à Marco. Elle voudrait une rupture tranquille ; elle lui dit gentiment : « Voyons, Raphaël, soyons amis.... Il faut venir quelquefois me demander à dîner à Paris, comme les autres. » Pourtant» quand elle sait qu'il y a, dans l'atelier de Raphaël, une honnête et jolie fille qui l'attend, elle veut le reprendre ; elle a un regain de désir. Alors lui, solennel: « Marco, veux-tu que je te dise pourquoi il y a eu pendant une minute de l'amour sur tes lèvres et dans tes yeux? Eh bien! c'est parce que tu as appris qu'en m'aimanl tu pouvais briser un cœur, faire couler des larmes... Ce qui te guidait, ce n'était pas le bonheur de Raphaël, mais le désespoir de Marie. » (Quelle langue. Seigneur !) Barrière a Tair de voir dans cette dernière tentative de Marco un raffinement de méchanceté. Mais point, ce n'est que de la jalousie. La jalousie est un sentiment atroce, même dans les meilleures âmes, aussi bien chez Orosmane que chez Marco ; et cela n'empêche point que la jalousie ne passe pour être encore de l'amour. Ainsi, c'est juste à l'instant où Marco n'est rien qu'une femme de chair qu'on veut nous faire croire qu'elle est le plus a en marbre ».
Quant à Raphaël, il est décidément sans excuse. On l'a assez prévenu ! El Marco ne s'est point
donnée pour autre qu'elle n'est. Tout ce qu'il pouvait espérer d'elle, ill'a eu, et même beaucoup plus. Un joli caprice d'un mois, c'est déjà, avec une fille comme celle-là, une aubaine extravagante. Attendre davantage serait du dernier des nigauds. Raphaël est ce dernier. Après six semaines de tète à tête, il en est encore à lui apporter des bouquets de fleurs des champs, et avec quelles phrases ! a Tenez, vous allez rire... J'ai trouvé par le bois ces quelques petites fleurs, si bien blotties dans l'herbe, que, ma foi ! elles se riaient des promeneuses etdes enfants; elles riaient trop hautpeut-êlre,car je lésai trouvées et cueillies pour vous... Marco, voulez-vous de mon pauvre bouquet ?... i Si encore il n'était qu'un niais! liais ce bon jeune homme, qui se dit artiste, n'a pas travaillé une minute et, comme le lui fait remarquer Desgenais, n'est pas allé une seule fois embrasser sa mère depuis six semaines. Si Marco est « en marbre », en quoi est-il, lui, pour sa bonne femme de mère ? De Marco et de lui, il est largement acquis que c'est lui le sot ; mais je crains que, par surcroit, ce ne soit lui le misérable! Et cependant lauteur des Jocrisses de V amour baigne de ses pleurs CG digne frère de Théophile et d'Armand Goulu , il le gratifie d'une mort touchante de poitrinaire poétique ; il en fait comme qui dirait * le monsieur aux camélias ». Quelle drôle de chose ! Et, se tournant vers Marco,il« agonit » tout le temps la pauvre fille, par la bouche de Desgenais, de sottises mal écrites.
Pourtant Marco, je l'ai montré, n'est point si terrible ni si perverse. Ce n'est qu'une marchande de sourires comme il y en a tant. D'où vient donc qu'on la maltraite si fort ? Oh ! c'est bien simple. C'est qu'en 1853, après la Dame aux camélias,\a. bourgeoisie française, c'est-à-dire la classe qui contribue le plus à l'entretien des Marguerite Gautier de tout ordre, éprouvait le besoin impérieux, absolu, d'entendre quelque part, dans un endroit public, la phrase suivante: «...Sapristi! voilà assez longtemps que cela dure I Allons, Mesdemoiselles, passez àTombre, rangez un peu vos voitures ! Place aux honnêtes femmes qui vont à pied 1 » Marco fut inventée pour que cette phrase pût être dite, voilà tout. Et après avoir entendu cette phrase, a chacun s'en fut coucher », les uns (la minorité) avec leurs femmes, comme dit la chanson ; et les autres...
Mais nous, qui n'éprouvons plus du tout le besoin de protester contre le chef-d'œuvre de Dumas fils, ks Filles de marbre nous désorientent un peu. Marco étant ce que j'ai dit, et Barrière n'ayant même pas su la faire vraiment méchante, nous finissons par entrevoir que ce n'est point contre elle en particulier que sont dirigées les farouches imprécations du dramaturge, mais contre cette entité : la courtisane; et nous sommes tentés d'y trouver un peu d'excès ou même d'hypocrisie. Une faut pas oublier ceci : c'est par nous, c'est par nos vices, que la courtisane existe. Si, comme Barrière le lait ici en réalité, nous consi-
dérons l'espèce entière des femmes galantes, et non point telle créature particulièrement méchante et d'une dépravation ou d'une cruauté toute spéciale et personnelle, je ne voispas, — en dehors des enseignements de la morale religieuse auxquels si pou d'entre nous conforment leur vie, — où nous trouverions des raisons d'être si durs à celles
Qui font plaisir aux enfants sans souci, .
De fait, les anciens Grecs n'avaient pour leur profession aucun mépris. Il est certain que, moralement, elles» déméritent» en violant la pudeur, c'est-à-dire une des lois dont le maintien est le pli:3 nécessaire à la famille et, par suite, à la société telle qu'elle est constituée chez nous ; il est certain aussi qu'elles nvilisent leur personne en en faisant l'objet d"un troc et d'un commerce. Mais, dans la réalité, vous ne pouvez refuser votre pitié aux malheureuses pour qui ce troc est une nécessité. Quant à celles pour qui ce commerce n'exclut pas le choix et une sorte de liberté, et qui sont belles, el qui sont riches, et qui paraissent — quelquefois — spirituelles, et qui sont quelque peu actrices pardessus le marché... je vois que non seulement beaucoup d'entre nous ne les méprisent point, mais qu'ils tirent vanité de les connaître, et qu'elles ont leurs journaux et leurs chroniqueurs. Et, pour les filles obligeantes des catégories intermédiaires,
j'aperçoisclairementqu'ellesonltoutesleurexcuse... et qu'en tout cas celui-là seul a peut-être le droit de les flétrir, qui n'a jamais encouragé leur industrie.. - Ne vous méprenez point sur ma pensée et ne voyez point là une apologie des mauvaises mœurs. Je puis goûter, dans lachaire chrétienne ou dans le livre d'un philosophe stoïcien, la malédiction jetée à la courtisane « en soi » ; mais sur les planches d'un théâtre, dans un lieu où, comme dit Bossuet, tout est prostitution... laissez-moi donc tranquille !
... Et encore une fois, je ne me serais point abandonné à ces considérations chagrines et superflues, si Marco était vivante. Mais elle ne Test pas, — ni Raphaël, niDesgenais.
Ah! ce Desgenais !... Mais non : retenons-nous, ce sera assez de le citer. Voici son entrée :
a JULIAN : Messieurs, je vous présente mon ami Desgenais, rédacteur en chef de...
desgenais: Lâche le mot, appelle-moi journaliste; c'est un titre, pardieu !.-. Vive le feuilleton ! ce binocle intelligent, ce creuset de tout ce qui s'appelle génie, talent, esprit, gloire, fantaisie. (Au public, en saluant] : La Lanterne indépendante, journal de tout le monde, qiiarante francs par an, quarante-huit francs pour les départements...
MARCO : Vous venez du Bois ?
desgenais: Ma foi, oui !... Je fais du genre à l'heure; tout Paris est au Bois aujourd'hui: des carrosses superbes, des femmes charmantes, des
hommes très bien, des jockeys diaphanes, et le soleil d'avril sur tout ça... Quel article !... Le premier rayon de l'année!... J'ai trois colonnes aumoins. »
Et voici un de ses couplets les plus « brillants » ;
t MARCO : Desgenais !... Enfin !... voilà donc une fj^ure humaine...
desgenais: Heureux enfants !... vous n'y êtes plus habitués... Vous avez rompu avec cette humanité qui barbote dans la prose du macadam, et vous vivez de poésie sous l'acacia en fleurs. 0 Daphnis!... OChloé!...
Tityre, tu patulœ recubana sub tegmine fagii
C'est du latin, Marco... ça veut dire : « Vivent l'amour et les pommes de terre !... j> Heureux enfants! je vous bénis ! Vous cueillez des bluets dans les blés; vous avez un mouton qui a des rubans roses... 0 Daphnis!... mon bon! tes pipeaux sont retrouvés! 0 Chloé! ma bonne ! ton mouton existe encore ; il est ressuscité jusqu'au jour où la désillusion en fera des côtelettes ! »
As-tu fini, espèce d'échauffé? Gela était de l'esprit, il y a trente-six ans ! Pauvres nous 1
Nous l'avons revu l'autre jour, aux Menus-Plaisirs, ce surprenant Desgenais, ce type accompli du journaliste d'il y a quarante ans. Voulez-vous que
ree IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
nous essayions de le définir et que nous lai comparions ensemble le journaliste d'à présent ?
Ah! que ce confrère idéal, cet étincelant aîné nous a donc paru déplaisant et ridicule ! Vraiment, il rassemble en lui tous les travers et toutes les vanités de la profession; et cela est d'autant plus triste et plus inquiétant que Barrière ne s'en est point douté, et qu'il nous donne ce bruyant nigaud pour un parangon d'esprit, de franchise, de vertueuse et cinglante misanthropie.
Voyez-le entrer à Madrid, devant le groupe des viveurs et des filles, de l'allure d'un comédien qui entre en scène, le binocle impertinent, l'air satisfait et cravacheur. Comme il se sent regardé ! Gomme il est fier d'être journaliste, et comme il en crève de béatitude dans sa vieille peau fatiguée de ténor : « Journaliste ! ■>) Comme on sent bien qu'au fond cet homme fort attache à ce vocable le même sens saugrenu, mystérieux et vaguement effrayant que lui donnent, en province, les clercs de notaire tout jeunes et les bourgeois effarouchés des petites villes. Et comme il fait sonner sa voix ! et comme il trouve d'avance spirituel et considérable tout ce qu'il va dire ! Ah ! le cabotin ! Est-il assez convaincu qu'il est une puissance ! «... Lâche le mot, appelle-moi journaliste; c'est un titre, pardieul... Vive le feuille-
ton, ce monocle intelligent, ce creuset de tout ce qui s'appelle génie, talent, esprit, gloire, fantaisie! a Il finit par annoncer sa marchandise avec le coup d'oeil et le salut circulaire du camelot dans un compartiment de chemin de fer. « La Lanterne indépendante l journal de tout le monde, quarante francs par an, quarante-huit francs pour les départements! » Et il croit railler, et il ne s'aperçoit pas qu'il a trouvé, du coup, sa plus naturelle attitude.
Au fond, il a l'âme basse. Il dévoile les trucs de son métier avec l'impudeur d'un histrion. « ... Tout Paris est au Bois aujourd'hui : des carrosses superbes, des femmes charmante?; des hommes très bien, des jockeys diaphanes et le soleil d'avril sur tout ça... Quel article!.. Lepremier rayon de Vannée!... J'ai trois colonnes au moins. » Et là-dessus, il se rengorge, il a l'airde dire : « Oui, je suis comme ça; j'écris trois colonnes sur n'importe quoi, tous les jours, sans préparation. Je n'ai rien à y mettre, mais je les écris. Et vous voyez, je suis supérieur à ma besogne, je la domine et je la blague, je suis fort, je suis étourdissant!.. »
Eh ! malheureux I tu ne comprends donc pas qu'au lieu de te gonfler et de faire le paon, tu devrais t'abîmer de confusion et demander pardon aux hommes, ou, plutôt, te taire, et leur cacher des misères qu'ils doivent ignorer? Tu ne comprends donc pas que, d'écrire périodiquement sur n'importe quoi un nombre déterminé de lignes, même quand
i58 IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
on n'a rien à dire, c'est là un me'lier pour le moins bizarre, et qu'en tout cas le mieux est de ne pas s'en vanter ? Tu ne comprends donc pas que, lorsqu'il y a dans une profession des nécessités mesquines et un peu honteuses, on ne va pas les étaler comme tu fais, devant des femmes galantes; que tu as l'air de chasser à l'article comme elles chassent à l'homme ; qu'écrire indistinctement sur toutes choses pour l'amusement du public, c'est t'exposer forcément à écrire souvent sans probité; qu'en dévoilant ainsi à des filles la façon dont tu gagnes ton pain, tu te ravales, peu s^en faut, à leur rang, et qu'il y a enfin, dans tes vantardises mêmes, l'aveu d'une sorte de prostitution ?
Oui, j'en veux à Desgenais. Il a troublé ma sécurité morale. Par le dégoût que m'a inspiré son inconsciente effronterie, il m'a fait rougir de la t copie » forcée, de la production à heure fixe, que l'on ait ou non quelque chose à dire. Je me suis rappelé mes faiblesses, et qu'il m'était arrivé d'écrire sans compétence, sans conviction, sans souci de la verilé, et de songer, moi aussi : « J'ai trois colonnes au moins s. J'ai senti ce qu'il y a souvent, dans nos besognes, de contraire aux délicatesses d'une conscience un peu fière. Et, comme vingt excuses me venaient ensuite à l'esprit, je me suis demandé si ce f,entilhomme du dernier siècle, à qui Fréron objectait : « Mais il faut vivre! » n'avait pas eu raison do répondre : « Je n'en vois pas la nécessité »,
Mais j'ai encore contre Desgenais d'autres griefs. Dépourvu de vergogne et tout gonflé de vanité, il m'apparaît encore comme un insupportable pédant. Il a la rage de ne rien dire comme tout le monde. Il fait du style, le pauvre diable ; et quel style ! (Ici, je vous renvoie à la pièce.) Il a l'affirmation extraordinairement imperturbable et prompte. Je suis sûr qu'il affiche, en littérature, les opinions les plus « audacieuses », qu'il flagelle les normaliens ; qu'il parle de « conventions abolies », d' « enquête psychologique », de a vérité superbement brutale », etc., et qu'il est pour le théâtre et le roman d'aprèsdemain. Oh ! que j'aime mieux le pédantisme innocent des régents et des professeurs, de ceux que Desgenais appelle sans doute des t pions » !
Ce pédantisme-là, ce n'est, après tout, que le contentement naïf de savoir certaines choses ; et c'est un peu d'entêtement sur certaines règles et certaines traditions. Mais cet entêtement même, s'il ne va pas sans quelque suffisance, implique aussi de la modestie et des habitudes de respect : il n'est donc jamais bien choquant. Au contraire, le pédantisme de Desgenais et de ses pareils m'irrite, en ce qu'il prend, en somme, l'ignorance pour liberté d'esprit, et se sait un gré infini de « hardiesses » faciles et qu'il crie bien haut, mais qu'il serait fort incapable d'expliquer et de justifier. Car les pédants traditionnels pouvaient du moins donner les raisons de leurs timidités obstinées : au lieu que je sens, à chaque instant, sous
ItJO IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
les superbes assertions d'un Desgenais, la plus complète inanité de pensée.
Desgenais est, d'ailleurs, un échauffé romantique Il a l'emballement chronique et puéril des gens de son époque, Femballement pour rien. Et il y joint I.i manie d'hyperbole qui est ordinaire à sa profession. Car, pour accrocher tous les jours l'attention d^un public paresseux et qui a autre chose à faire que de nous lire, il faut tout mettre à l'effet, tout forcer, tout fausser, tout simplifier et dramatiser. (De là, parfois, la rhétorique la plus grossière : « ... Ah ! si j'étais père de famille... je le serai peut-être un jour, on ne sait pas ce qui peut arriver... eh bien 1 je dirais à mon fils, naïf collégien très fort en thème : Tu vois bien ces demoiselles qui ont des diamants, ce sont des diables... elles ont des cornes... on ne les voit pas... mais elles en ont, etc., etc.. » Voilà le ton.) Il ne s'agit que de frapper fort. Nul soin de la vérité dans les pensées, de la justice dans les sentimenls, ni de la justesse dans le discours. Au reste, le temps manque pour réfléchir. On ne saura jamais le mal effroyable qu'a fait le journalisme à la littérature du dix-neuvième siècle... Hélas ! je le sais trop par moimême ; si l'on m'accusait en ce moment de simplifier et d'outrer les choses, quepourrais-je bien répondre? et serait-ce une excuse que de dire ; « Ce que j'en fais, c'est pour être mieux et plus rapidement entendu » ?
Une conséquence de ces habitudes d'esprit, c'est
une espèce d'insincérité générale et parfois d'hypocrisie. Desgenais moraliste aura toujours, et avant tout examen, les opinions qui lui permettront d'être le plus cinglant, de faire le mieux siffler ou sonner sa phrase, de prendre l'altitude la plus avantageuse, celle du psychologue amer et clairvoyant, du misanthrope qui n'est pas dupe, de 1' c homme fort » qui « la connaît dans les coins ». Cet homme qui passe ses nuits et ses jours sur le boulevard, dans les théâtres, dans les cabarets à la mode, que nous voyons, d'un bout à l'autre du drame de Barrière, mêlé aux filles, qui vit avec elles et un peu comme elles, et qui sans doute se sert, à l'occasion, de son journal pour s'en faire bien venir ; cet homme affichera pour ses compagnes le mépris le plus absolu, le plus inexorable... Sur toutes les questions de morale que soulèvent, presque chaque jour, les événements grands ou petits de la vie parisienne, soyez tranquilles ! 11 émettra bruyamment et avec assurance les avis les plus généreux, les plus stoïques, les plus chevaleresques et les plus juvénaliens. Et, plus les questions seront délicates, plus ses arrêts seront imperturbables.
Par là, Desgenais vous paraîtra tout à fait comique, si vous remarquez qu'en dépit de ses prétentions il sait peu la vie et ne connaît que superficiellement les ; hommes. Le pli professionnel est peut-être plus marqué dans le journalisme que dans aucun autre métier. De là, souvent, un très sensible rétrécisse-
ment. Desgenais se figure e'videmment que Paris est tout dans le monde, et que le journalisme est tout dans Paris. Le boulevard est pour lui l'univers. C'est là une fâcheuse condition pour juger ce qui se passe hors du boulevard. D'ailleurs, le métier de Desgenais ne lui permet guère la réflexion ; le journalisme est peu favorable au développement de la vie intérieure, par qui seule la pensée peut devenir originale et forte. Enfin, à ne jamais considérer la réalité que comme une matière à article, à transformer ainsi en chronique toute sa vie et celle des autres, on risque fort de perdre le sens même de la vie. Desgenais n'est pas seulement un détestable rhéteur, j'ai peur qu'il ne soit un sot par dessus le marché.
Tel m'apparaît, dans la pièce de Théodore Barrière, le journaliste idéal d'il y a quarante ans. J'avais, en commençant, la ferme intention de lui opposer le journaliste de l'an 1889. Mais que de distinctions il faudrait faire ! D'abord, Desgenais ne représente que la chronique, non le journalisme politique. C'est donc le chroniqueur d'aujourd'hui que je devrais lui comparer. Mais « le chroniqueur », qu'est-ce que cela? Il y a des chroniqueurs. J'en sais qui sont de vrais moralistes et de vrais écrivains, — qui sont seulement des écrivains et des moralistes un peu pressés. J'en sais aussi qui, avec un style différent, mais non moins odieux, étalent encore les prétentions et les ridicules de Desgenais. Je n'irai pas vous les nommer. J'ajoute d'ailleurs que je ne me sépare
TUKODORE BARRIERE. 1G3
ooint de mes confrères et qu en ces jours de péni- 'cnceje suis tout disposé à prendre ma part des péchés de la corporation. Tout en traitant Desgenais sans charité, je faisais tout bas mon examen de conscience.
Ce qu'on pourrait dire, en élargissant la question, c'est que peut-être, à ne prendre que les principales feuilles et les mieux réputées, le journaliste d'aujourd'hui ressemble déplus en plus à un employé ou à un notaire; que c'est un bourgeois comme les autres, qui travaille beaucoup et qui vit régulièrement; que les bohèmes et les mousquetaires se sont faits chez nous beaucoup plus rares; c'est qu'on a vu, dans notre petit monde, presque la même transformation des habitudes et des mœurs que chez les plus sérieux des comédiens... Mais ce sont là des impressions si générales, que je serais fort empêché d'en démontrer l'exactitude. Donc je me récuse, je me dérobe, et j'ai une fois de plus le chagrin de ne point faire ce que je m'étais proposé.
Vaudeville : reprise des Faux Uoushninmcf, comédie eu quatre actes, de Baxriùre et Capendu.
: 13 mai 18S9.
La comédie de Barrière, peu serrée de composition, très vieillie en maint endroit, — gâtée par d'incroyables niaiseries, — et en même temps soutenue d'un grand souffle comique et pleine d'une âpre vérité, est, tout compte fait, une fort belle œuvre ; mais il me semble qu'elle l'est un peu autrement que l'auteur ne Ta voulu et pour des raisons auxquelles, peut-être, il n'avait pas songé.
Elle m'a paru, à moi, doublement effrayante : 1° parce que la plupart des personnages que Barrière a eu l'intention de flétrir sont comme nous, absolument comme nous ; et 2° parce que les personnages vertueux et sympathiques sont si bêtes que nous ne voudrions jamais être comme eux.
Passons en revue les sentiments et les actions de Péponet. Il est fier de sa fortune : c'est qu'il s'est donné beaucoup de mal pour la gagner et que^ d'ailleurs, la fortune attire aux hommes beaucoup de considération. Il se fait peindre en capitaine d^
la garde nationale ; il voudrait que l'artiste le représentât dans une attitude héroïque, bien qu'il ne soit pas un héros : c'est donc qu'il a l'estime et l'admiration des vertus qu'il n'a pas. Il veut que le peintre qai fait le portrait de sa fille Eugénie n'oublie pas de mettre dans son tableau la maison et les arbres du parc : c'est qu'il est content d'avoir un château et de beaux arbres, et quïl n'est pas fâché qu'on le sache. Il dédaigne les artistes : c'est qu'il n'entend rien à l'art. Le contraire serait surprenant chez un homme qui a aune de la toile pendant quarante ans. Il veut marier richement ses deux filles : c'est qu'il ne conçoit pas le bonheur sans argent et qu'il est bon père. Il a promis la main d'Emmeline à Anatole, la retire à Anatole pour la donnera Octave, puis à Octave pour la rendre à Anatole, et ainsi de suite, c'est qu'il croit successivement Octave plus riche qu'Anatole et Anatole plus riche qu'Octave II confie ses capitaux à Lecardonel, espérant doubler sa fortune : c'est que, quand on a de l'argent, on en désire toujours davantage. Il ne veut pas savoir si la spéculation où l'engage son ami est parfaitement honnête : c'est qu'il n'est pas curieux ; c'ast aussi que les responsabilités s'atténuent en se divisant ; c'est enfin qu'il y a, dans les affaires, une morale particulière qui n'est pas celle des stoïciens. C'est aux autres à ne pas se laisser duper ; on ne force personne. Il y a, dans les façons de gagner de l'argent qui ne sont pas le vol proprement dit, des
nuances infinies. Péponet est furieux que le jeune et brillant Octave Delcroix, après être entré dans les affaires pour épouser Eugénie, soit retourné à la peinture : c'est qu'en effet cet Octave lui a joué là un tour bien mortifiant. Riche, il eût refusé à Edgar la main d'Eugénie ; ruiné, il la lui accorde tout de suite : c'est que les choses sont en effet bien changées. Il n'est que vaniteux, intéressé et sot. Brave homme du reste. Il est dans la bonne moyenne de l'humanité.
Le père Dufouré n'est pas non plus un bien grand scélérat. Il attend qu'il y ait du monde pour donner quelques sous à une mendiante : cela vaut mieux que s'il ne donnait rien du tout. 11 est furieux quand son fils Raoul lui fait des lettres de change: mettez-vous à sa place. Il voudrait garder le plus longtemps possible les cent cinquante mille francs qui reviennent à Raoul de sa tante Anastasie : c'est que ce Raoul est un mange-tout et qu'il sera bienr aise de retrouver cela un jour. Dufouré n'aime pas sa femme : c'est qu'en vérité M™'' Dufouré n'a rien de séduisant. Il la querelle dans le tête à tête, et redevient tout miel dès qu'on peut les voir : c'est qu'il a le respect des convenances. Lorsque sa femme est malade, il va se promener parce qu' « il ne peut pas voir ça » . c'est qu'il est sensible. Quand on lui demande ce qu'il ferait si elle venait à mourir, il répond qu'il s'installerait à la campagne, dans une jolie maison, qu'il aurait une voiture et un
petit cheval... et, peu à peu, son visage s'éclaircit, il sourit à son rêve : cela veut dire simplement qu'il est opprimé par sa femme depuis trente ou quarante ans et qu'il en a assez. Mais, tout à coup, il se ressouvient de la réalité et reprend son air de circonstance: c'est qu'il sait qu'il y a des choses qu'on ne dit pas et qu'on n'a même pas le droit de penser. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il a le respect le plus profond et le plus sincère des préjugés publics ?
Quant à M™® Dufouré, que voyez-vous de rcpréhensible dans sa conduite? J'en appelle à toutes les mères ! Elle veut marier son Raoul. Pour cela, elle n'hésite point à jouer la comédie. Elle cache les vices du pauvre garçon et lui prête des vertus. Elle le dit follement amoureux de M'ie Emmeline, puis de M"* Eugénie. Cette comédie, elle la joue avec une constance merveilleuse, sans se laisser décourager par les affronts m par les déboires. C'est qu'elle adore son fils, à sa façon. Cette odieuse et doucereuse bourgeoise est une héroïne de l'amour maternel.
Et Bassecourt ? Eh bien, mais Bassecourt est charmant. Après avoir dit du bien des gens, il arrive insensiblement à en dire du mal ; il déprécie ce qu'il a loué, il dit blanc et noir sur le même objet (avec cette particularité, que c'est toujours par « noir » qu'il finit). C'est que Bassecourt est un esprit souple et compréhensif, un homme qui sait
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Toir les côtés opposés des choses. Si je ne tenais beaucoup à paraître modeste, je dirais que Bassecourt fait inconsciemment ce qu'il m'est arrivé plus d'une fois de faire ici en m''en rendant un peu mieux compte... Seulement (comme il dirait luimême), il juge des individus, et je ne juge, moi, que des œuvres ; et surtout il a, dans son inconscience, une malice que je a'ai pas dans mes lucidités momentanées. Mais enfin Bassecourt n'est point un homme si abominable. Il faudrait n'avoir jamais mis le pied dans un salon ou dans un bureau de journal (ou même ailleurs — et peut-être n'importe où) pour le juger sévèrement. Tout le monde sait que ce qu'on appelait au dix-huitième siècle le o persiflage », et ce qu'on appelle le « débinage » aujourd'hui, n'a jamais été plus à la mode dans tous les endroits où l'on se réunit pour causer. Le monde est de plus en plus une jolie forêt de Bondy, parfois très amusante. Celui qui aurait l'imprudence de se reposer sur d'autres affections que celles de son père et de sa mère, de sa femme quelquefois, et de deux ou trois amis qui ne sont pas de sa partie, celui-là serait une bien bonne dupe. 11 faut ajouter que, dans bien des cas, ce « débinage » n'est qu'un jeu d'esprit, qui ne tire pas à conséquence et qui même n'exclut pas toujours une sorte de sympathie superficielle pour ceux sur qui il s'exerce. Au fond, Bassecourt est un monsieur qui a de la conversation, voilà tout.
Ça, des« faux bonshommes » ? Croyez-vous ? Ob! des hommes, tout simplement.
(Je ne parle pas de Vertillac, d'Anatole, ni de Le- •cardonel, qui sont certes de vilains bonshommes, mais qui ne sont, eux, à aucun degré, des « faux bonshommes » (en dépit du titre de la pièce), puisqu'ils se donnent pour ce qu'ils sont et ne dissimulent pas un instant leur égoïsme ou leur rapacité.)
Passons à l'autre camp. Si j'ai reconnu dans Péponet, Bassecourt et le ménage Dufouré mes pauvres semblables, je reste un peu déconcerté devant Edgar, Octave, Emmeline et Eugénie.
Car ils sont stupides. Etsottise poursottise, j'aime encore mieux celle de Péponet que la sottise travaillée et prétentieuse de cet Octave et de cet Edgar. Vous me direz qu'il ne faut pas prendre garde à leur langage, que chaque époque a sa façon de « faire de l'esprit » ; examinons-les donc en eux-mêmes, ces vertueuxet ces désintéressés que Barrière oppose aux hypocrites et aux cupides et qu'il nous présente comme les types d'une humanité idéale.
Edgar se conduit certes fort honnêtement. Il aime Eugénie Péponet et n'ose le lui dire^ d'abord parce qu'il n'est pas sûr de ses sentiments, puis parce qu'elle est riche et qu'il est pauvre. Lorsque Péponeti est ruiné, il demande lamam de la jeune tille. Touti cela est à merveille... Seulement... (toujours comme dirait Bassecourt), il ne prononce pas une seulej
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phrase qui n"'exprime la conviction où il est de Timbécillité de Péponet, de sa propre supériorité intellectuelle et morale, et la joie immense que lui cause cette triple conviction. Donc il est payé d'avance de tout ce qu'il peut faire de bien ; il se paye lui-même, et largement ; il se prodigue sa propre estime. Et, comme il est persuadé (on le sent, cela éclate à chacun de ses mots) qu'il a fait quelque chose de méritoire et de quasi héroïque en aimant l'art plus que l'argent et en aimant Eugénie plus que tout (deux sentiments qui pourtant ne dépendaient pas de sa volonté), il s'attribue donc des vertus qu'il n'a pas, et est à sa manière, lui aussi, un faux bonhomme.
Son ami Octave Delcroix est plus bête que nature. Il est tellement innocent que, après avoir révélé à Péponet sa parenté avec l'agent de change Vertillac, il est tout surpris que Péponet lui accorde subitement la main de sa fille, et il attribue ce revirement à la bonté d'âme dudit Péponet. Il est amoureux de la façon dont on l'est au théâtre, — avec le désintéressement le plus saugrenu et avec cette idée, que la plus petite préoccupation d'argent est chose absolument déshonorante. Il se laisse donc voler deux cent mille francs par Péponet, et il s'en sait un gré infini. Puis, tout à coup, cet étonnant benêt par amour se transforme, par amour encore, et pour conquérir son Emmeline, en un homme d'affaires si retors et si bardi, si prodigieusement
actif et si génial, quMl éblouit et stupéfie Verlillac lui-même. El, après avoir montré aux bourgeois ce que sait faire un artiste quand il daigne se mêler d'affaires, souriant et dédaigneux, il revient à sa chère peinture. Bien entendu, à peine sait-il son beau-père ruiné, il ne fait qu'un bond chez le notaire et rapporte à Péponet la dot d'Emmeline, sans même se demander si le cher homme est aussi radicalement ruiné qu'il le dit et s'il ne lui reste pas, après tout, quelques petites choses. El tout cela avec ce même air de satisfaction intime et cette espèce de béatitude dans le mépris des bourgeois que nous avons déjà relevée chez Edgar. Ah ! que cet Octave serait déplaisant s'il pouvait exister, s'il était autre chose qu'un masque de théâtre !
La jeune Emmeline est bien de la même race. Vous trouverez d'abord chez elle cette même affectation de désintéressement, cette superbe insouciance de l'argent et ce mépris secret pour l'auteur de ses jours, bref, tous les sentiments que nos auteurs dramatiques ne manquent guère de prêter aux enfants qui ont l'affreux malheur d'avoir des parents très riches (sentiments que vous ne rencontrerez guère dans la réalité, j'en ai peur, et qui, au surplus, y paraîtraient choquants par plus d'un côté). Cette jeune dinde, qui, grâce à l'argent paternel, est fort bien vêtue, habite un fort beau château et ne fait œuvre de ses dix doigts, a pour le
commerce et les affaires un dédain si transcendant, elle est si persuadée qu'il n'y a pas de noblesse d'âme possible en dehors de la peinture à l'huile que, lorsque l'homme qu'elle aimait quitte la peinture pour la finance, elle le méprise instantanément et se considère comme indignement trahie.
J'aimerais encore mieux, quoiqu'un peu « sosotte », sa petite sœur Eugénie. Au commencement, du moins, elle est vraie. Elle est contente d'être riche, elle ne voit dans le mariage que des toilettes, des voitures et une loge à TOpéra. C'est bien une petite Péponette. Mais la bienveillance de l'auteur veille sur elle. Il lui inspire, vers la fin (suivant une des plus vieilles coutumes du théâtre), un irrésistible amour pour l'homme qu'elle devrait le moins aimer, ei il a l'air de croire que, du moment qu'elle aime, elle n'est plus une Péponette ; comme si de chercher le bonheur dans l'amour, ou de le chercher dans l'argent et dans la puissance que l'argent procure, cela ne supposait pas, au fond, deux états d'âme également involontaires et aussi peu méritoires l'un que l'autre. Mais voilà ! il est entendu, dans la plupart des romans etdes drames, que l'amour confère à ceux qui en sont possédés une dignité, une supériorité morale, et que c'est une façon plus honorable que les autres d'être égoïste et d'aller fatalement à son plaisir. Je n'ai jamais su pourquoi.
Ainsi, tous les personnages que Barrière oppose à.
ses « faux bonshommes », tous ceux pour qui il a tendresse de cœur et qu'il recommande à notre sympathie, sont si niais, ou si conscients de leur vertu, qu'on les trouve beaucoup plus insupportables que ceux à qui ils font la leçon, et que, si l'on pouvait prendre au sérieux ces figures toutes conventionnelles, Tesprit du drame en serait profondément altéré. On aurait la douleur de se sentir contre l'égoïsme et l'inconsciente hypocrisie des bourgeois très peu d'indignation, et, en même temps, quelque mauvaise humeur contre le désintéressement trop fertile en phrases des « artisses » et des nobles jeunes filles.
Ce qu'il fallait opposer aux « faux bonshommes », ce n'étaient point des rapins généreux, qui font des mots et qui raillent et s'indignent en style de chroniqueurs, mais d'autres « bonshommes », des « vrais », des êtres simples qui seraient vertueux sans trop le savoir, qui n'auraient pas la vertu cinglante, sifflante et lettrée, et qui ne se compareraient pas continuellement aux autres. Bref, en face des faux bonshommes, il fallait mettre de braves gens, tout bonnement. Et alors nous les aurions aimés, et Péponet, Dufouré et Bassecourt nous eussent paru affreux.
Mais sans doute le pauvre Barrière, qui fut, je le soupçonne, une intelligence un peu superficielle et qui manqua tout à fait de « vie intérieure », ne pouvait guère concevoir la vertu sans attitudes ni
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gestes. Invinciblement, en bon boulevardier qu'il e'tait, il lui prêtait l'allure cravachante, l'amertume et l'esprit (hélas !) de Desgenais : pauvre « faux bonhomme » qu'il était lui-même, noblement insurgé, et à tout propos, contre les vices du siècle, — et vivant pourtant comme le siècle, à ce que j'imagine.
C'est ce même esprit boulevardier et théâtral qui lui a fait considérer, dans son for intérieur, ses Péponet et ses Dufourè comme des bonshommes beaucoup plus « faux » et plus odieux qu'ils ne le sont en réalité. Car, il n'y a pas à dire, sa comédie ne répond qu'à moitié' à son titre. Il eût été beau de nous montrer une collection de faux bonshommes vraiment dignes de ce nom, de rassembler dans un drame les principales espèces d'hypocrisie (et Dieu sait s'il y en a ! hypocrisie politique, hypocrisie mondaine, hj'pocrisie littéraire, etc.) et d'écrire les Tartuffes après le Tartuffe. Mais par malheur son échauffement de satiriste ennemi des Philistins a fait croire à Barrière qu'il peignait des monstres, alors qu'il peignait des bourgeois d'immoralité moyenne. Les cas d'hypocrisie humaine qu'il a réunis sont, en effet, très ordinaires, assez inoffensifs au fond, et ce ne sont pas de très méchants hommes que ces faux bonshommes-là.
Que dis-je ? Ce que Barrière leur reproche, ce par quoi ilslui paraissent être de faux bonshommes, c'est peut-être ce qu'ils ont de meilleur, car ce sont
leurs illusions et leur respect de certains préjugés, de certaines conventions sociales. Dufouré n'est nullement affligé de la maladie de sa femme, mais il croit l'être, et cela parce qu'il croit qu'il est convenable qu'il le soit. Péponet ofl"re sa fille à Octave parce qu'Octave est neveu d'un agent de change ; mais il est persuadé que ce qu'il en fait, c'est par sympathie pour ce jeune homme et par tendresse pour sa fille ; il sait quels sont les devoirs d'un bon père, et croit les remplir... Ces gens-là sont pareils à nous : ils sont égoïstes sans le savoir. Notez bien que, s'ils le savaient, s'ils perdaient leurs illusions, s'ils n'étaient pas innocemment hypocrites, s'ils étaient plus intelligents, s'ils voyaient les choses comme elles sont, s'ils acceptaient leur propre égoïsme, s'ils le raisonnaient et le systématisaient, c'est-à-dire, en somme, s'ils valaient encore moins qu'ils ne valent, nous aurions pour eux beaucoup plus d'indulgence. Leur morale et leur façon de prendre la vie seraient alors toutes proches de celles de ce délicieux Desforges de Mensonges ; mais justement parce qu'ils seraient plus conscients, plus renseignés sur eux-mêmes et sur les autres, et plus cyniques (à condition que leur cynisme s'enveloppât de quelque élégance), on les jugerait très forts, on trouverait de la grâce ou de la grandeur dans leur immoralité. Cela n'est-il pas injuste ? — Oui et non. C'est que l'égoïsme intelligent et conscient se limite lui-même. On sait mieux à quoi s'at-
tendre de la part de Desforges. Et puis pourquoi ne haïrions-nous pas la sottise autant que le vice, et n^aimerions-nous pas l'esprit autant que la vertu ? Il y en aurait long à dire là-dessus...
Au fond, le seul personnage vraiment sympathique de la pièce, vous l'avez deviné, n'est-ce pas? c'est le jeune Raoul Dufouré.
Pour finir, et bien que j aie toujours cette impression que l'auteur n'a pas vu ses bonshommes comme je les vois (car il les a jugés avec sa conscience de boulevardier rigoriste et rhéteur), il faut reconnaître que, pris en eux-mêmes, ils sont merveilleusement vivants, et c'est l'essentiel. Même, s'ils sont plus innocents que Barrière ne l'a cru, sa comédie prend par là plus de portée. Bassecourt, Péponet et Dufouré sont Hypocrites et faux, à peu près dans la mesure oti nous le sommes tous involontairement. Si l'on osait s'interroger, quels abîmes on découvrirait entre ce qu'on fait et ce qu'on professe, entre ce qu'on professe et ce qu'on croit ! et quelles illusions sur les mobiles et sur la qualité morale de nos actes ! et cela continuellement. Oui, les Faux Bonsliommes, ou les Hommes, tel serait le titre complet de la comédie de Barrière.
COMÉDIE-FaiiNÇAISE : Maître Guérin, en cinq actes, de M. Emile Augier (reprise).
23 avril 1889.
Après tant de « reprises » que nous a fait subir la Comédie-Française, reprises inutiles et parfois comiquement inattendues, en voici une enfin du plus vif intérêt et à laquelle nous ne pouvons qu'applaudir. Maître Guérin n'avait pas paru sur les planches depuis vingt-cinq ans. Nous avons vu, l'autre soir, qu'il y faisait encore bonne et solide figure.
La pièce a des défauts : qui le nie ? Vous vous rappelez le fond de l'histoire. Un notaire de petite ville a roule » un vieux fou d'inventeur et, par des moyens obliques et légaux le réduit à lui vendre son château pour pas grand'chose : ce qui doit permettre au fils du tabellion d'épouser une très riche veuve, et du meilleur monde. Mais il se trouve qu'en fin de compte ce fils trop vertueux épouse la fille du vieux fou, que la riche veuve épouse un Arthur qui lui faisait la cour et que Maître Guérin,
IgO IMPRESSIONS DE THEATRE.
abandonné môme de sa femme (une bête à bon Dieu qui s'insurge au dernier acte), reste seul « avec son déshonneur ». On a jugé que les amours procédurières et intermittentes de la veuve et de son neveu tenaient dans le drame une place un peu excessive et que certains personnages n'y vivaient que d'une vie un peu effacée et conventionnelle... Mais qu'importe ? Si vous y songez un peu, vous soupçonnerez qu'il ne peut y avoir de « chef-d'œuvre » absolu et irréprochable, que dans la musique, la poésie lyrique, et peut-être la statuaire et la peinture... Pourquoi ? Sans doute parce que la beauté d'un sentiment et d'une forme peut être perçue universellement et dans tous les âges. Si l'art est toujours en dernière analyse une « imitation de la nature », l'entente est assez facile, en musique, en poésie et dans les arts plastiques, sur la fidélité de cette imitation. Car d'abord une belle mélodie traduit ce que nous voulons : il suffît qu'elle soit délicieuse, c'3st sa façon d'être « vraie ». Quant à la poésie lyrique, elle n'a, pour être « vraie », qu'à être « sincère », à exprimer ce que le poète a profondément senti. Enfin, la vérité dés formes extérieures est ce qu'il y a de plus aisément contrôlable ; et lorsque cette vérité apparaît vêtue de splendeur à la majorité des hommes, nous sommes sûrs du « chefd'œuvre ». ïl n'en va plus de même quand il s'agit pour l'artiste de traduire, non plus des sentiments personnels, mais les caractères des autres hommes ;
nonpiusdesformespermanenles, mais les conflits, en partie invisibles, des idées et des passions, et la vie humaine, dans sa mobilité et dans sa complexité. La matière d'art est ici changeante et fuyante. Là, plus que partout ailleurs, il faut que l'écrivain devine, suppose, choisisse et combine. 11 est guidé dans ce travail par son expérience propre, par la connaissance qu'il a du monde. Mais celte connaissance ne saurait être identique sur tous les points à celle que nous en croyons avoir. Nous avons chacun notre nature, chacun notre vie, chacun notre passé ; et, à cause de cela, la vérité ou la vraisemblance morale ne peut être la même pour nous tous. Il s'ensuit qu'au théâtre et dans le roman, il n'y a guère de « chefs-d'œuvre « à proprement parler, c'est-à-dire d'œuvres sur la vérité et la beauté desquelles nous puissions être tous complètement d'accord. Du moins cet accord ne se forme que peu à peu, par l'autorité de certains hommes et par la docilité des autres... Aujourd'hui encore, il est aussi facile de déprécier Hamîet, le Cid ou Athalie que de les glorifier, — et pour des raisons presque aussi bonnes. Rien ne prête à des jugements plus contraires qu'un ouvrage dramatique ; rien ne peut être considéré sous des angles plus différents, parce que la matière même d'un tel ouvrage est ce qu'il y a de plus inégalement et diversement connu et senti par les fugitives créatures que nous sommes... Bref, un chef-d'œuvre de théâtre n'est pas et ! e
1g2 IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
ne saurait être une pièce où rien ne nous choque •ni ne nous inquiète, où rien ne nous paraît invraisemblable ou faux, ou inutile, ou insignifiant, mais une pièce qui, dans son ensemble, offre, de l'aveu ■de tous, une somme considérable d'observation et de vérité, l'image animée et fidèle d'échantillons importants de notre espèce. Or cela peut se dire, à coup sûr, de Maître Guérin.
Une chose curieuse — et un peu effrayante, — c'est que, dans cette robuste comédie, plus les personnages valent moralement et moins ils nous intéressent ; et que, plus ils sont vertueux, et moins ils nous paraissent vivants.
Maîlre Guérin est admirable. Fin, sournois, retors, avec des allures, parfois, de large bonhomie ; âpre, énergique, ambitieux, tyran à son foyer ; jovial, un peu libertin, prudhommesque, garde national philosophe du Caveau etcitateur d'Horace... il est bien lui d'abord, Maître Guérin, mari d'une bonne femme bornée et timide, millionnaire par quarante ans de travail enragé et tortueux, père d'un fils qui est lieutenant-colonel à trente-trois ans, et qu'il respecte vaguement, tout en le méprisant un peu pour son manque de sens pratique... et, en même temps, il représente des milliers de notaires et de bourgeois du bon pays de France et, par delà, si vous voulez, la race des mangeurs voraces et envahissants en face de celle des rêveurs éternellement dupés et mangés, dont cet innocent Desroncerets
est le type, Maitre Guérin est donc bien vivant ; il l'est avec ampleur, carrure, plénitude, éclat. Il est beau à voir. Il vit à tel point qu'on ne peut plus dire qu'il soit odieux ; car tout ce qu'il fait, nous avons continuellement cette impression qu'il le fait en vertu de sa constitution physique et morale, et qu'il ne pourrait point ne pas le faire. Quand il se voit condamné par sa femme et son fils, il s'étonne et s'indigne de bonne foi : il ne comprend pas. Car après tout quel crime a-t-il commis ? 11 a profilé de la sottise d'un voisin qui avait certes l'âge de se conduire (et à qui il restera encore de quoi vivoter) pour avoir un fort beau château à très bon compte. Mais c'est la vie, cela. Chacun pour soi ! Il ne l'a pas forcé, ce vieux monsieur. Et ce château, n'est-ce pas par le plus légitime des sentiments, par ambition paternelle, qu'il l'a convoité ? N'est-ce pas ainsi, d'ailleurs, que grandissent et montent les familles ; et qu'un paysan ou un manouvrier se trouve avoir pour petit-fils un maréchal de* France ou un comte du pape ? Et cette ascension des classes inférieures, n'est-ce pas la vie même et la force de la patrie ? Maître Guérin remplit une mission sociale. C'est quelqu'un, songez-y, que ce petit ■ notaire qui, dans sa petite ville, avec de petites affaires, a su gagner son million. — Il n'a pas dû y mettre beaucoup de délicatesse? — Allons! est-ce que vous ne savez pas de quelle façon commencent toutes les grandes fortunes ? L'honnêteté de Maître
Guérin n'est nullement au-dessous de la moyenne. Si vous le rencontriez dans le monde réel, qui de vous, même sachant ce qu'il est, lui refuserait la main ? Et s'il avait une fille, — jolie et bien élevée dans quelque Sacré-Cœur, — jurez-moi que vous ne la demanderiez pas en mariage ou que, la demandant, vous repousseriez sa dot ! C'est un des plus beaux efforts de l'art et c'est la gloire de l'écrivain dramatique ou du romancier, de savoir nous présenter des coquins semblables à nous, et dont la coquinerie est si naturelle, si tranquille, si inconsciente, si pleine de sécurité, qu'ils ont tout à fait l'air d'honnêtes gens. Là est la marque de la vie.
Auprès de Guérin, les autres, les vertueux paraissent un peu pâles. Mais il est à remarquer qu'ils ne sont plus intéi'essants que dans les moments où leur vertu, leur générosité, leur noblesse morale s'accompagne de passion, tombe dans quelque excès. Le beau en art, ce n'est pas la vertu, c'est la vie, et la vie n'est jamais pure. Polyeucte est une des grandes figures du théâtre, non parce qu'il est un saint, mais parce qu'il est un fou.
Pendant les trois premiers actes, le vieux Desroncerets nous laisse assez indifférents. C'est un bonhomme à l'esprit enthousiaste, obscur et faible, qui a dépensé toute sa fortune à des inventions saugrenues, dont l'intérêt nous échappe un peu trop, H qui, du reste, ne nous sont point expliquées, .^asse s'il s'agissait du vaccin de la rage ou de l'em-
magasinement de la force des marées ! mais ce que Desroncerets a trouvé, c'est une méthode pour apprendre à lire en huit jours. Or, je crois d'abord que c'est impossible : quelle que soit l'ingéniosité des méthodes, il faut à la mémoire le temps de faire son travail, et ce temps ne saurait être réduit à ce point. Et, quand cela serait possible, je ne vois pas clairement l'immense avantage d'une telle rapidité dans l'enseignement de la lecture. Il y a, si je puis dire, dans les idées de l'inventeur Desroncerets, quelque chose d'un peu puéril, d'un peu niaisement humanitaire. Cela ne nous dit rien, cela nous est parfaitement égal. Mais tout à coup, ce vieux toqué inoffensif devient féroce. Sa fille lui ayant refusé l'argent qu'il lui demande pour de nouveaux essais, il s'indigne, il lève la main pour la maudire. Et, sans doute, lorsqu'il apprend qu'il n'a plus rien à lui, que depuis des années il vit sur la dot de Francine et que c'est pour cela qu'elle ne s'est point mariée, il a honte de lui-même, il implore son pardon : mais tout de suite après, sa fille lui ayant dit, pour le consoler, qu'elle croit à son génie, sa foi orgueilleuse, aveugle et entêtée lui revient : a Alors, ma fille, prête-moi ces cent mille francs. » Certes, on peut se demander à ce moment-là si l'égoïsme de Desroncerets n'est pas, tout compte fait, aussi détestable que celui de maître Guérin, car l'égoïsme du vieil inventeur est plus funeste aux siens sans qu'on soit sûr qu'il soit plus profitable à l'humanité.
Et pourtant c'est à cette minute-là que nous applaudissons Desroncerets, parce que c'est à cette minutelà qu'il vit. Même la scène est superbe, et il n'y en a point de plus belle dans la Recherche de Vabsolu. Jusqu'au troisième acte, M""» Guérin n'est qu'une bonne femme qui adore son fils et qui craint son mari, simple, douce, honnête, un peu molle, très effacée Elle sait que son fils aime M™" Lecoutellier, et qu'une des raisons qui font que la brillante veuve hésite à épouser le colonel, c'est qu'elle deviendrait la bru de M«>e Guérin, une belle-mère à ne pas montrer dans un salon. La passive M""» Guérin fait alors quelque chose d'extraordinaire. Elle va trouver M™* Lecoutellier et lui promet de disparaître après le mariage : elle se retirera, s'il le faut, dans une ferme qui est à vingt lieues de là, et elle ne verra son fils et sa bru que quand ils le voudront bien... J'ai presque envie de dire qu'il y a dans la sublimité de ce sacrifice une sorte de bassesse, et, dans cette folie d'abnégation maternelle, une manière d'outrage à celui qui en est l'objet. At-elle le droit de faire pour son fils une démarche qu'il condamnerait hautement s'il la connaissait, qui le blesserait et l'humilierait, qui l'atteindrait non seulement dans sa piété filiale, mais dans su fierté d'homme? Et ce Pis (qu'elle vénère pourtant) quelle idée se fait-elle donc de lui si elle croit ou qu'il ne souffrira pas de l'éloignement de sa mère, ou qu'il ne s'apercevra pas qu'elle souffre elle-
même de cet éloignement, ou qu'il n'en devinera pas les causes ? La démarche de M^^ Guérin est un acte de passion maternelle, vraiment absurde et, en un sens, coupable, puisque l'excellente femme accepte d'avance la possibilité d'une diminution morale de son fils, pourvu que ce fils soit matériellement heureux. (Voilà une chose, soit dit en passant, que la vanité de Maître Guérin n'accepterait pas, et cette vanité ferait ici office de dignité. n Et cependant nous applaudissons M'ne Guérin ; ell© nous touche, elle nous remue ; car à cette minute où elle est si parfaitement déraisonnable, elle vit^ elle est entièrement elle-même, et avec intensité. Et le colonel Guérin ? II représente, lui, le désintéressement absolu et particulièrement ce rigorisme dans les questions d'argent qui est comme l'âme du théâtre d'Emile Augier, — ce théâtre où trois fois (dans Ceinture dorée, les Effrontés et Maître Guérin) les enfants s'indignent de la fortune mal acquise des pères, et deux fois les obligent à restituer. Donc, le colonel, qui aimait Francine Desroncerets, s'est détourné d'elle du j.our où il l'a soupçonnée d'être une ménagère regardante et de connaître quelque chose aux placements d'argent et au cours de la Bourse. Puis, quand il a appris la vérité, et par quels moyens Maître Guérin s'est assuré la propriété du château de Valtaneuse, il lui dit son fait, endosse son uniforme, coiffe son boisseau à plumet et emmène sa mère. Cela, sans ombre d'hé-
sitation ni de faiblesse. Et cela sans doute est lort beau ; mais enfin ce guerrier intègre ne songe pas un moment que, si maître Guérin a manqué de scrupules dans sa petite opération, c'est un peu pour son fils qu'il travaillait ; que, si le digne tabellion avait raffiné davantage sur la probité, il n'aurait pas fait, lui, d'excellentes études et ne serait pas entré à l'Ecole polytechnique ; que c'est à l'argent du bonhomme et, par conséquent, à ses façons d'entendre les affaires qu'il doit d'avoir un si beau grade et de pouvoir sentir avec tant de noblesse ; et que c'est, en somme, parce que le père a eu une conscience de qualité moyenne que le fils a pu se payer une conscience de luxe. Gela devrait le rendre indulgent, ou du moins l'empêcher de brusquer les choses, lui conseiller l'attente, la patience, l'emploi de la persuasion. Mais point : tout de suite il soufflette son père de son orgueilleuse probité, — lui qui a eu la vie aisée et qui n'a jamais pâti... Il s'en faut donc que ce parfait soldat soit un fils irréprochable. Or, si ce froid personnage pouvait vivre, c'est, à coup sûr, dans ce moment où il est passionné et injuste (étant juste sans nuances et, si, j'ose le dire, sans intelligence) qu'il vivrait et que nous l'applaudirions... Je crois môme, que nous l'avons applaudi.
Et Francine ? Elle a, sans le lui dire, sacrifié sa fortune personnelle aux turlutaines de son vieux toqué de père ; elle a pour lui renoncé au mariage
EMILE ABGIER. 189
et découragé l'homme qui l'aimait. Notez qu'on ne sait pas trop si elle croit ou non au génie de Desroncerels Et cette incertitude nous gêne un peu ; car son sacrifice, sublime dans le premier cas, est, dans le second, plus sublime encore... A moins qu'on ne trouve, au contraire, que son véritable devoir de fille, et le plus évident, était de lutter de toutes ses forces contre la folie paternelle et de défendre le vieil enfant contre lui-même. Quoi qu'il en soit, et j'ignore pour quelle cause, Francine nous est à peu près indifférente. Ce n'est que l'ange lointain d'un dévouement bizarre. Mais tout à coup, ne pouvant plus supporter le mépris du beau colonel, qui la croit sèche et intéressée, elle crie son secret. Qu'est ce à dire ? Elle cesse d'être héroïque, elle redevient comme nous. Et c'est à cet instant précis qu^elle nous touche, qu'elle nous enlève et que nous l'aimons...
— Enfin, me dira-t-on, que voulez-vous démontrer? Que Maitre Guérin est le plus honnête homme de la pièce et que les autres sont dos lâches et des misérables ? Vous avez déjà tenté quelque chose de pareil à propos de Monsieur Alphonse (1). C'est un exercice facile, et peu original malgré son impertinence. — Oui, je l'avoue, c'est un jeu ; et je n'ai pas besoin de vous signaler, dans tout ceci, mes oublis ni mes exagérations volontaires. Mais, du
(1) Voir l'article suivant.
moins, ce n'est pas un jeu tout à fait stérile. C'est comme la preuve empirique de la vérité d'une œuvre. Montrer, en étudiant les personnages d'un drame, ce qu il y a de fatalités dans les vices des méchants et ce qui se mêle de faiblesse à la vertu des bons, rapprocher de nous-mêmes ceux qui sont pires que nous et aussi ceux qui sont meilleurs, c'est montrer que ce drame ne nous offre pas seulement des mannequins à figure humaine ; mais que, tout en les simplifiant un peu par une nécessité d'art, il respecte néanmoins la complexité de la vie et des hommes et les réfléchit loyalement. Et c'est un des mérites de Maître Giiérin.
Gymnase : Reprise de Monsieur Alphonse, più e en trois actes de M. Alexandre Dumas lils.
U février 1889.
Deux types (M. Alphonse et M"« Guichard), peutêtre égaux aux plus célèbres qui aient jamais paru sur la scène comique ; non seulement vrais dans leur fond, mais si vivants d'allure, et d'un relief si juste et si fort que l'un des deux a déjà donné son nom, dans le langage familier, à toute l'espèce qu'il représente... (je ne serais pas étonné que, l'autre soir, quelque spectateur du Paradis ait faite elte réflexion en voyant M. Alphonse : « Ah ben ! en v'ià un qui n'a pas volé son nom ! ») — un sujet simple et hardi ; un drame qui fait beaucoup penser sans que rien y tourne à la « thèse » ; je ne sais quoi de franc, de robuste et d'imperturbable dans l'exécution : voilà ce que nous avons retrouvé intact, après seize ans, dans la pièce de M. Alexandre Dumas. Et Monsieur Alphonse, je suis tenté de le croire, serait un absolu chef-d'œuvre, si l'on ne nous y demandait d'abord
un véritable acte de foi ; en d'autres termes, si toute une partie de Faction ne reposait sur un des plus singuliers postulats que jamais dramaturge ait prétendu nous faire admettre sans discussion. Nous sommes obligés de croire qu'une jeune fille, qui s'est laissé faire un enfant et qui épouse ensuite un autre homme que son séducteur, a pu cacher sa faute à son mari et, tranchons le mot, le tromper sur la qualité de la marchandise livrée, et rester néanmoins une créature intéressante, vertueuse même et digne de sympathie et de respect ; car c'est bien ainsi que M. Dumas la juge et nous la présente. Or, il n'y a pas à dire et toute la casuistique du monde n'y fera rien, cela est dur à avaler. Que cela soit complètement impossible, je ne le prétends point ; mais, tandis que nous cherchons cornaient cela s'est pu faire, tandis que nous imaginons les raisons multiples et délicates que l'auteur ne nous a point données (sinon dans sa préface), nous oublions un peu d'être émus par le drame.
Et, sans doute, nous finissons par nous réfugier, pareils à des femmes troublées, dans le sein de M. Francisque Sarcey, qui nous rassure en nous affirmant « que ce qui est antérieur à l'action ne compte pas, que nous devons l'accepter les yeux fermés, que c'est un pacte entre l'auteur et nous » : tout de même, nous ne sommes pas parfaitement tranquilles ; Monsieur. Alphonse nous semble un chefd'œuvre un peu inquiétant, qui nous laisse trop à faire, qui exige de nous, sur un point important, un
trop grand effort, soit de collaboration active, soit de docile connivence, et qui, par suite, mêle à notre admiration, çà et là, Uu sentiment d'insécurité' et une légère peur de duperie.
Je n'ai point d'autre objection à faire. Au reste, — et en mettant à part le commandant Montaiglin, qui est une exception morale, un phénomène, — il est bien peu d'œuvres où la nature humaine soit mieux prise dans son vif, avec son éternel et nécessaire mélange de bien et de mal ; il en est peu où l'humanité moyenne soit plus loyalement décrite, où les vicieux paraissent plus rapprochés des bourgeois de probité courante que nous coudoyons tous les jours, et où la vertu de ceux qu'il faut, après tout, appeler € les bons » soit plus relative, laisse plus transparaître d'inconscient égoïsme et d'instincts assez pareils, dans leur fonds et leur origine, à ceux des coquins corrects et bien élevés Joseph de Maistre a écrit cette belle parole chrétienne : « Je ne sais pas ce qu'est la conscience d'un scélérat. Mais je sais ce qu'est la conscience d'un honnête homme ; c'est affreux ! » Je dirais volontiers : « Il est évident que l'âme de M. Alphonse est un joli marécage. Mais étudiez, pour voir, l'âme de M"* Giiichard et de Raymonde, qui sont pourtant de braves femmes ; vous verrez que ça n'est pas très frais non plus. >
Un mien ami me dit à ce propos :
— « Vous ne savez pas à quel point vous avez raison. Assurément, M. Alphonse est un être mépri-
sable. Il n'a d'autre morale, j'imagine, que le respect forcé du Code et le respect héréditaire de certaines règles ou convenances mondaines, — édictées presque toutes par l'égoïsme ou l'hypocrisie bourgeoise. — Il ne cherche d'ailleurs que son plaisir ou son intérêt. C'est un animal de joie et de ruse. Nullement violent, il faut le reconnaître. Il a séduit une jeune fille, parce qu'elle lui plaisait et qu'elle se laissait faire ; il l'a abandonnée, parce qu'elle était pauvre. Puis il a été l'amant intéressé d'une ancienne servante d'auberge, plus âgée que lui de quatre ou cinq ans. Il n'a pas compris un seul moment que cette posture était infâme, — plus infâme qu'elle n'eût été il y a cent ans, à cause de l'avènement définitif de l'argent comme puissance souveraine, et vu les variations de la morale publique. Il ne voit là qu'un troc, un trafic, une opération commerciale. Mme Guichard lui donne de Pargent, et il lui donne du plaisir. Quoi de plus légitime que cet échange ? Qui vous dit enfin qu'il n'ait pas quelque affection pour cette bonne dame qui l'admire tant, ou même, parfois, quelque semblant d'amour ; car, après tout, la commère est encore fraîche. Notez qu'en Tépousant il n'accomplira pas seulement un acte profitable, mais un acte moral, du moins selon les idées de la société où il vit, 11 « régularisera une situation » . Il ne demande pas mieux, lui, que de régulariser les situations quand il y trouve son compte. Il ne tient pas du tout à être « hors de la règle » quand il peut
faire autrement sans se gêner. Ce n'est point un réfractaire, oh ! non. Il est mauvais père ? C'est vrai. Pourtant, il est allé voir six fois sa petite fille en onze ans : il pouvait s'en dispenser. Il a confusément conscience d'un vague devoir, et il le remplit dans la mesure où il en a conscience. Il est très probable qu'il sera un père très suffisamment dévoué et affectueux pour ses enfants légitimes. Il est comme tout le monde : il aimerait mieux ne jamais faire souffrir les autres. Il est, je suppose, de probité moyenne : il ne commettrait pas un vol qualifié parce que c'est dangereux, et peut-être même par une répugnance qu'il tient de son éducation : les vols déguisés, analogues à ceux que nos mœurs tolèrent soit dans le commerce, soit dans les affaires de Bourse, et où l'on préfère ne pas regarder de trop près, lui suffiront toujours, croyez-le bien. Il n'est pas incapable de rendre gratuitement quelque petit service à un ami, ni de donner deux sous à un pauvre. Quand il sera marié, il y a apparence qu'il professera les meilleurs principes, et de très bonne foi. Il goûtera les romans de M. Georges Ohnet et flétrira ceux de M. Emile Zola. Et si la pièce de Dumas s'appelait Monsieur Arthur^ et que notre homme allât au Gymnase, à coup sûr il ne s'y reconnaîtrait point. Que dis-je ? elle peut garder son titre, il ne s'y reconnaîtra pas davantage. Je vous jure que tous les jours nous serrons la main à des gens dont la valeur morale est exactement celle de l'amant de M™" Guichard...
« Allons, bon ! fît tout à coup mon ami, je viens de me déshonorer. On dira que j'ai fait l'apologie de M. Alphonse, »
Il reprit :
— « Voyons les autres. Oh ! M"* Guichard n'est certes pas une mauvaise créature. Elle est gaie, causante, sans façon, toute ronde, pas bête ; et il. devait y avoir plaisir à loger au Lion d'Or, quand elle y faisait les chambres et, plus tard, quand elle trônait au bureau. Je ne doute pas qu'elle n'aitsoigné de son mieux Guichard, toujours malade et beaucoup plus vieux qu'elle. Mais enfin elle l'a trompé tout son soûl, et si elle est devenue sa maîtresse et si elle s'est fait épouser par lui, il est bien clair que ce n'était point par amour. Même, si j'ai bien compris, il a pu lui arriver de donner à Alphonse l'argent de Guichard. En somme, elle a lait avec Guichard à peu près ce que M. Alphonse fait avec elle. — Mais elle l'aime, direz-vous, ce joli garçon. — Soit : Comment l'aime-t-elle ? Elle n'a aucune illusion sur lui, elle le connaît mieux que personne ; elle le méprise absolument et ne lui envoie pas dire. Seulement, elle ne peut se passer de lui : «... Ah ! que tu me connais bien ! que tu sais bien que je ne puis pas me passer de toi ! Malheureuse que je suis ! Quel empire as-tu donc sur ma volonté, et que me sert d'être forte comme un cheval ? Tu me mènes comme tu veux, d'est que, en effet, tu es d'une autre race que moi ; tu as des petits pieds ; tu as des petites mams , s'est
Ici la femme. Et tes yeux, et a voix ! Je t'adore et j'ai envie de ^.'étouffer ; ce ne serait pas difficile, et je te suis soumise comme un chien . . Ah ! ah ! je t'aime trop ! » (Au fait, j'ai tort de citer cela, du moins maintenant, car il y a, dans ce couplet, un accent qui dérange ma démonstration, et qui différencie M"^' Guichard de son amant, alors que je cherche à la rapprocher de lui. Ma loyauté me jnue souvent de ces mauvais tours.) Continuons. Ce quaime M™' Guichard, ce sont donc les sensations que lui donne M. Alphonse, rien de plus, comme il aime et cherche, lui, les sensalionsque lui procurent les jolies femmes rencontrées, la bonne chère, la paresse jouisseuse et les commodités matérielles de la vie. M™" Gui chard aime comme une brute, avec une jalousie toute animale. Quand elle sait que son Alphonse a été l'amant d'une autre femme, elle hait cette femme , elle l'étranglerait si elle pouvait la tenir. Lorsqu'elle veut emmener la petite Adrienne, ne vous y trompsz pas, ce n'est point par pitié, c'est encore pour l'amour de son Alphonse ; c'est pour avoir auprès d'elle et chez elle ce qui est sorti de lui ; et c'est aussi en haine de la mère : «... Va chercher cette enfant... Je me charge d'elle... Oui, de l'enfant d'une autre. Tu ne diras plus que je ne faime pas ; du reste, c'est à prendre ou à laisser ; je t'en donne ma parole d'honneur de commerçante ; tu sais, celles-là sont bon teint ; je ne t'épouse qu'avec ta fille dans ma maison Et, si la mère vit, qu'elle s'adresse à moi, elle trouvera
à qui parler. » Et lorsque, à la fin, tout à coup, et par un revirement un peu brusque à la vérité, elle cesse d'aimer M. Alphonse... («... Quand on pense que j'allais épouser ce pierrot-là! »), c'est bien sans doute parce qu'il lui est apparu plus infâme encore qu'elle ne le soupçonnait (quoique, après tout, un peu plus de mépris mêlé à son amour ne soit pas une affaire) ; c'est bien aussi parce qu'elle a subi l'autorité du commandant Monlaiglin et l'ascendant de son grand cœur, et parce que, d'autre part, elle a été remuée malgré elle par la grâce et la douleur de Raymonde : mais c'est peut-être surtout parce qu'elle est incapable de supporter cette idée, que quelque chose de son amant restera aux mains d'une autre femme, et parce qu'elle sent bien qu'elle ne vivrait plus... C'est un instinct de bête désespérée, beaucoup plus que le mépris, qui tue l'amour chez elle. Ne le croyez- vous pas ? Pour moi, je le crois presque.
a Et Raymonde ? Jeune fille, elle s'est donnée à un
nomme. Uh ! je sais bien, elle l'aimait ; et puis le
printemps, l'énervement des soirs d'orage, les troubles secrets de son corps et, enfin, la grande excuse : son c Ignorance » ! Mais enfin nous savons bien comment ôc passent les choses, et que la chute proprement dite a été nécessairement précédée de caresses assez hardies et significatives pour qu'elle n'en pût « ignorer » l'impureté. Et si elle « ignorait » avant, elle savait après ; et elle a recommencé, puisqu'elle est devenue mère. Et, si vous me dites qu'elle
ne prenait pas à ces jeux le même plaisir que son complice, je vous prierai de ne pas vous moquer de moi. D'ailleurs, si M. Alphonse est un fin matois, Raymonde n'est pas non plus dénuée de prudence. Elle a fort bien su laisser sa petite fille grandi»* à la campagne, à seule fin de pouvoir garder, à Paris, Testime de ses voisins et de ses connaissances.
« Vient à passer un brave officier de marine. Il a vingt-cinq ans de plus qu'elle. Il la voit triste, il la croit sage ; il lui demande sa main. Elle ne peut avoir pour lui que de l'amitié. Elle l'épouse, parce que a cela lui fera une situation ». Voilà un mariage qui ressemble diablement à celui de Victoire avec Guichard, et à celui d'Alphonse avec la veuve de l'aubergiste. Mais Raymonde est infiniment plus coupable que les deux autres. Elle oublie de dire à son mari qu'elle a un enfant. Rien que cela. (Il est vrai qu'il ne le lui a pas demandé ! » Acte II, se. ix.) M. Dumas nous explique, dans sa préface, que Raymonde n'avait point d'aveu à faire au commandant, et qu'un bon prêtre lui aurait certainement conseillé de ne rien dire : car une faute, confessée, absoute, expiée par le repentir, est réellement effacée, n'existe plus. Aussi bien le commandant, « du moment qu'il prétend aimer Raymonde, doit savoir d'avance à quoi l'engage implicitement l'amour chrétien ». Je vous renvoie à cet extraordinaire morceau de casuistique. Il ne convaincra point les esprits un peu simples. Car, d'abord, si la faute est effacée, les effets de
]a faute subsistent, et ces effets sont de ceux auxquels un mari est généralement fort sensible. Notez aue M™" Guichard, en se faisant épouser par son vieux, et M. Alphonse, en épousant la veuve Guichard, ne déshonorent qu'eux-mêmes : Raj^monde se met dans le cas de déshonorer son mari le jour où a vérité sera connue, ce qui peut arriver (je sais bien qu'il ne sera « déshonoré » qu' s au jugement absurde de l'aimable société où nous vivons ». Mais quoi ? nous y vivons, et non pas dans la lune) Puis, ce premier et monstrueux mensonge en entraîne une mfinité d'autres. Et ce n'est pas tout : ce mariage, après ce mensonge, condamne Raymonde, ou à n'être jamais une bonne mère, ou à souhaiter la mort de son vieux mari, — ou enfin, si elle veut sortir de cette vilaine alternative, à confesser un jour au commandant ce qu'elle a eu la lâcheté de lui cacher. — mais à ne le lui confesser que lorsque le mal qu'elle lui a fait est irréparable, et que le pauvre homme en peut mourir.
<c II n'y a pas à dire mon « Bel-Ami » : Raymonde est une misérable. Elle ment plus impudemment que M. Alphonse. Et M Dumas est un singulier moraliste, avec sa théorie des fautes qui, « une fois révélées dans le confessionnal, perdent, pour ainsi dire, tout leur caractère social et ne sont plus sous la juridiction de ceux qu'elles pourraient léser... et qui, dès lors, n'auraient plus, pour les juger, l'indépendance d'esprit nécessaire ». Comprenez-vous ? Moi, pas très
bien. Car enfin, si nos fautes, une fois confesse'es au prêtre (je dirai même confessées ou non), ne sont point a sous la juridiction » de ceux à qui elles font du mal, s'ensuit-il que nous ne soyons pas responsables de celles de leurs conséquences qu'il dépendait de nous de conjurer ? Ce serait trop commode, en vérité, si nous n'avions à répondre que de la faute elle-même, et jamais de ses suites mauvaises, même de celles qu'un sacrifice de nous pouvait atténuer ou prévenir ! C'est ce qu'il y a de terrible dans le péché. Quand nous faisons le mal, nous ne savons pas au juste dans quelle mesure nous le faisons, quels lointains et meurtriers prolongements il peut avoir, ni jusqu'où nous sommes coupables. — Au reste, j'en appelle de M. Dumas à Raymonde elle-même : « Tromper, je ne saurai pas... Tu te vantes, malheureuse ! voilà SIX ans que tu trompes le cœur le plus loyal et le plus confiant. Une fois de plus, qu'est-ce que ça te coûtera ? C'était la première fois qu'il ne fallait pas men .ir ! » Elle a tout à lait raison, bien qu'elle se traite encore un peu doucement. De tous les personnages du drame, c'est elle qui a le plus gravement manqué au devoir. Est-ce à dire que je l'accable ? que je ne lui reconnais nulle excuse ? que je ne lui accorde aucune pitié ? Point. Je lui refuse l'honnêteté paradoxale que M. Dumas semble lui accorder, voilà tout.
€ Et la petite Adrienne ?... Elle a onze ans. Tâchez de la rencontrer dans cinq ou six ans ; frôlez- lui le
genou sous la table quand vous dînerez chez le commandant, regardez-la d'une certaine façon, et donnez-lui rendez-vous, à minuit, dans la ruelle qui passe derrière le jardin de son père légal ; et je vus promets que vous ne vous ennuierez pas.. Autrefois, je trouvais que cette petite était vraiment bien avancée pour son âge. Elle m'agaçait avec ses mots d'enfant qui ressemblent à des mois d'auteur. Vous vous rappelez? « ... Je t'aimerai d'autant plus que je t'embrasserai moins... Mon père !... Ma mère!... Maman !... » Je m'imaginais qu'une enfant nourrie à la campagne et tout à coup enlevée sans y rien comprendre devait être timide et farouche comme une petite bête et ne savoir que mettre les doigts dans son nez et répondre : « Oui, Madame ; non, Madame. » Mais, cette fois, j'ai mieux saisi la pensée de l'auteur ; et dans cette gamine rouée comme une potence, qui, soudainement engagée dans la plus obscure et la plus difficile des situations, fait des phrases, mais ne fait pas une « «j'affe », ne perd pas un instant son sang-froid, et a même des roueries de femme et des raffinements de ruse presque superflus, — j'ai clairement reconnu la fille du subtil et glissant M. Alphonse.
a Ah I le joli monde ! Il n'y a que le commandant d'un peu propre. Seulement il n'existe pas. »
Ainsi parla mon ami. J'étais un peu ébranlé par son assurance. Je répondis pourtant.
— Vous voilà bien fier. Vous croyez avoir fait
quelque chose de merveilleux et de rare en démontrant que M. Alphonse est, après Montaiglin, le personnage le plus vertueux de la pièce. C'est une plaisanterie qui peut se soutenir à la rigueur. Et, en effet, si l'on fait abstraction des personnes pour ne considérer que les actes (ce qui est d'ailleurs un artifice d'une pratique assez difficile), M. Alphonse ne paraîtra peut-être pas plus coupable que Victoire et que Raymonde. Et cependant (il n'y a pas à aller là contre) nous méprisons M. Alphonse et nous aimons M™^ de Montaiglin et M^oGuichard. Comment donc cela se faït-il ?
C'est là, comme je l'indiquais au commencement, que gît la vérité profonde du drame de M. Dumas. Les théologiens, si j'ai bonne mémoire, distinguent, dans le péché, la matière (c'est-à-dire ce que le péché est extérieurement) et la forme (c'est-à-dire ce que le péché est en nous). Eh bien I la matière des péchés de Victoire, de Raymonde et d'Alphonse peut être la même, ou à peu près ; la forme, non. Raymonde et M™" Guichard ont été impures et déloyales, comme M. Alphonse, mais non pas de la Uiême façon. Elles aiment ; ce n'est rien, et cela suffît pour qu'elles soient d'une autre race que lui. M"" Guichard porte le bel Alphonse dans ses moelles. Raymonde l'a aimé ; Raymonde, en dépit de ses lâchetés et de sa trahison, aime sa fille, et elle aime aussi son vieux mari. M. Alphonse n'aime rien que lui-même, il s'aime directement, sans ce détour et
cette espèce de crochet qui est l'altruisme. Puis les deux femmes ont la bonté ; elles souffrent de la souffrance des autres. Et j'oubliais une toute petite chose : elles sont capables de remords. M. Alphonse ne saura jamais ce que c'est. Quant au commandant, s'il n'existe pas, c'est tant pis ; et peut-être bien qu'il existe après tout. 11 est, lui, la charité absolue ;.el c'est à son approche que s'épure et se dégage, par contagion, ce que les deux pauvres femmes ont de bon en elles... Mo:'sieur Alphonse devrait avoir pour épigraphe : « il sera beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé. » Nul drame d'une humanité plus vraie, ni où M. Dumas ait mis plus de large intelligence, de pitié et de larmes.
AUGUSTE VAGQUERIE
Gymnase : Jalousie, drame en quatre actes, de M. Auguste Vacquerie.
10 décembre 18S8.
Permettez-moi de vous rappeler ce que j'écrivais ici même, il y a un an, sur les procédés d'invention et de composition de M. Auguste Vacquerie. Cela rendra plus clair ce que j'ai à vous dire de son dernier drame.
« Don Jorge, Jean Baudry, Louis Berteau sont
conçus comme des personnages de Corneille ; c& sont des Idées qui parlent avec éloquence et subtilité. Et quand le poète réussit à faire vivre les personnages où il a incarné ces idées, ils semblent alors plus grands que nature, comme les héros comédiens. On dirait que tous ont été conçus à pnon*. Don Jorge, c'est l'honneur absolu ; Jean Baudry c'est la charité absolue ; Louis Berteau, c'est la probité absolue. M. Vacquerie s'est demandé : — Dans quelles circonstances un gentilhomme, pour I qui l'honneur est réellement une religion, souffrira-
t-illepliis? Et cette religion, quelle est la marque la plus éclatante, la plus inattendue, la plus saisissante qu'il en pourra donner ? Et il a écrit les Funérailles de l'honneur. — Dans quelles conditions la bonté paraîtra-t-elle le plus désintéressée et le plus héroïque? 11 faut, pour cela, qu'elle s'épanche sur des étrangers : il faut qu'elle soit sans salaire : il faut qu'elle souffre , et que cette souffrance lui vienne de ceux à qui elle s'est dévouée, etc. Et M. Vacquerie a écrit Jean Baudry — Dans quelles conditions la probité pourra-l-elle être sublime? Il faut pour cela qu'elle soit douloureuse ; il faut, par exemple, qu'elle exige le sacrifice du plus ardent et du plus bel amour et que, ce sacrifice, elle soit obligée de le cacher et qu'elle ne puisse donner ses raisons sans déshonorer une mère... et M. Vacquerie aécrit le Fils. Et tout, dans la construction de ces trois pièces, est subordonné à ce dessein de nous montrer, dans le plus haut degré de pureté et d'éclat qui se puisse concevoir, les trois vertus que j'ai dites... »
La dernière œuvre de M. Auguste Vacquerie, Jalousie, — qui, on ne saurait le nier, a déplu à la majorité du public, — a été conçue exactement de la même façon.
M. Vacquerie a dû se poser ces deux questions :
. — Dans quelles conditions un jaloux souffrirat-il le plus de sa jalousie ?
AUGUSTE YACQUERIE. 207
— Quelle est la vengeance la plus cruelle qu'il puisse tirer de l'homme dont il est jaloux? Cherchons avec lui les réponses.
Premier point.
Remarquons tout d'abord qu'il y a au moins deux grandes espèces de jalousie, celle du mari, et celle de l'amant.
Subdivisons donc ce premier point.
I. — La jalousie du mari sera particulièrement douloureuse s'il est beaucoup plus âgé que sa femme ; s'il l'a épousée par amour ; si elle ne l'aime pas et ne l'a jamais aimé ; si elle se refuse à lui ; si, par un arrangement auquel il a dû se soumettre, elle a cessé de partager son lit sans qu'il ait cessé de la désirer ; si elle est douce avec lui, et bonne et loyale sur tout le reste, et s'il n'a pas autre chose à lui reprocher que sa faute ; enfin si l'amant présumé est vraiment digne d'amour, s'il a sur le mari l'avantage de la jeunesse et de la beauté, et s'il lui est, en outre, supérieur par le caractère et par les sentiments.