‹ Impressions de théatre (volume 4)Chapitre 7 sur 9 · VICTORINE DEMAY · texte numérisé non relu

VICTORINE DEMAY

j'avais absolument besoin de lui parler (vous saurez pourquoi tout à l'heure). Mais je ne la trouvai pas chez elle et ne pus la voir que dans la soire'e, au café-concert, entre deux chansons. Elle déplora, avec beaucoup de bonne grâce, que je me fusse dérangé inutilement, et elle ajouta :

— C'est que, voyez-vous, tous les dimanches, quand il l'ail beau, je vais manger une friture quelque part avec mon époux.

Mon Dieu 1 je ne vous donne pas cela pour un propos d'une haute originalilé. Mais, ce mot qui sent si bien le Paris populaire : « mon époux », elle le dit avec an naturel et un comique merveilleux, avec un accent où il y avait de la malice, de la blague, de la bonté d'âme aussi — et une grande joie d'être au monde... Ce mot, dans cette bouche, devenait impayable. Elle avait un don.

Ne dites point que ce sont là bien des mystères, et ne croyez pas qu'il y ait de Texcès ou de l'aflectation et de la gageure dans mon admiration pour cette grosse et aimable créature qui chantait si drôlement. Ne vous scandalisez point non plus qu'une simple diseuse de chansons souvent ineptes ait été célébrée par plus d'articles nécrologiques que n'en obtiennent des hommes d'Etat même éminents et des littérateurs même distingués. Ne tombez poinl

dans ce travers de vous indigner que des comédiens et des histrions soient plus glorieux de leur vivant, — et vingt-quatre heures après leur mort, — que la plupart des grands écrivains, des grands artistes ou des grands philosophes. Et n'ayez pas l'enfantillage de trouver de l'injustice dans cette différence de traitement.

Le talent de faire de beaux vers, de belle prose, de belles statues, et même le talent de gouverner les hommes est, dans son principe, un don tout aussi gratuit que la souplesse du gosier, le charme de la voix, la force ou l'agilité du corps. En bonne logique, M. Renan ou M. Pasteur n'ont pas plus de mérite à avoir du génie qu'une femme à avoir de la beauté ou qu'un ténurà avoir un certain timbre de voix et un certain ut de poitrine. Tous ces dons étant pareillement involontaires chez ceux qui les possèdent, nous avons parfaitement le droit de les honorer dans la mesure où nous en jouissons, sans nous soucier du reste.

Que si peut-être nous sommes tentés de rendre aux talents tout extérieurs et physiques un hommage démesuré, rien de plus légitime encore. Nous sentons obscurément qu'une sorte de compensation leur est due. Il est absolument juste que la gloire soit plus bruyante et plus sensible lorsqu'elle n'est que viagère...

Oui, c'est vrai, la pauvre Demay n'était qu'une humble femme. Elle avait une voix, une tête et,

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