LES DEMOISELLES
Terminons sa toilette,
Elle peut aujourd'hui.
Sans paraître coquette,
Plaire à son mari.
CEEVEL, ADELINS.
Terminez sa toilette, etc.--
VICTORTN.
Sa ruine est complète ; Et je veux aujourd'hui Conjurer la tempête Qui gronde sur lui.
A côté de conventions de cette force, celles de notre théâtre classique ne sont rien, et la tragédie même apparaît comme un genre d'un réalisme effréné. Et tout le reste «st à Tavenant. Notez que Madame Marneffe est assurément une pièce « bien faite », qu'elle fut donnée sur le théâtre de feu Montigny, ce parangon des directeurs, et que M"* Rose Chéri y jouait le principal rôle... Je prends ma tcte dans mes mains et je me dis (j'en ai des sueurs froides) : c Je sais bien qu'on ne se connaît jamais soi-même, mais voyons ! répondez-moi, rassurez-moi I est-ce que nous sommes, à notre manière, aussi bêtes que ça?... Non, non ! cela n'est pas possible ! >
Je vous disais aussi que Rolande était une pièce extrêmement morale. Cela veut dire qu'elle l'aurait été si nous l'avions voulu. Car la moralité d'une œuvre dépend presque toute des spectateurs ou des lecteurs. Or, Rolande a été accueillie par une partie de l'auditoire avec une parfaite hypocrisie, et par l'autre avec une bonne humeur très peu austère. Tandis que les Zizines de tout ordre et de tout âge se récriaient d'horreur derrière leurs éventails, nous nous conjouissions, nous, les sincères, justement parce que « c'était raide ». La voilà, la vérité ! Il s'ensuit que nous ne sommes pas sortis de là notablement meil- .eurs. Pourquoi ne pas nous confesser ? Dire que les écrivains s'imposent le rude devoir de décrire littérairement nos turpitudes à seule fin de nous en dégoûter, c'est une bonne plaisanterie. Le fait est
(et ici je ne parle plus pour M. de Gramont, dont l'œuvre est honnête et dont certaines complaisances dans la description des mauvaises mœurs sont rachetées par rinvention d'une aussi noble figure que Rolande), le fait est que, depuis une quinzaine d'années, il y a eu, dans cette génération, comme une recrudescence d'une certaine espèce de tentations et d'obsessions. Je ne «rois pas qu'à aucune époque de notre histoire les aventures de ce qu'on a appelé le sixième sens aient tenu une place si énorme dans notre littérature. Il ne se passe pas de semaine où je ne reçoive des livres qui ne racontent que cela. Et ils le racontent avec des insistances telles, qu'ion se demande dans quel état une pareille concentration d'esprit sur un seul objet, et sur cet objet-là, a pu laisser les auteurs. Il est des maladies que l'on aggrave en soi et dans les autres, en les décrivant trop, en en multipliant les images. Et le pire, c'est que ces obsessions et ces « hantises » sont tout ce qu'il y a de plus propre à dissoudre en nous la volonté, alors que, plus que jamais, nous aurions besoin de vouloir.
Encore une fois, je ne dis pas cela pour Tiolande. Au contraire ! Car, si nous avions l'esprit mieux fait, nous aurions pu rapporter, l'autre soir, du Théâtre- Libre, une excellente leçon. Tous nous en connaissons, à des degrés divers d'abjection ou d'abrutissement, des barons Ilulot et des comtes de Mttntmorin. Si chacun de nous disait ce qu'il sait I Ce serait un
curieux chapitre à écrire que celui-ci : « De Tinfluence des femmes, des petites femmes, sur nos affaires publiques. » Le gouvernementdémocratique amenant ne'cessairement au pouvoir (et le pouvoir, c'est aussi l'argent) beaucoup d'hommes de cinquante ans (l'âge de la débauche) qui souvent ont eu jusquelà une vie mesquine et dure et qui ont hâte de prendre leur revanche et de « jouir », il s'agirait de déterminer dans quelle mesure l'abus des plaisirs faciles et la dépression physique qui en résulte chez des hommes déjà mûrs, agit sur leur intelligence et sur leur caractère et, conséquemment, sur notre politique générale, laquelle n'est pas brillante comme vous savez. Il est fâcheux que cette enquête ne puisse être faite sérieusement.
SAliONS DU Heldeb : Théâtre des Marionnettes françaises Tout à Vé'jout, revue en quatre tableaux, par Gyp.
14 janyier 1889.
Je crois bien que cette soirée du Helder aura été la plus originale- de la saison.
Le local : une longue salle de café, un boyau large de trois mètres; d'étroites tables de marbre courant de chaque côté; des habits noirs serrés coude à coude sur les banquettes le long du mur; çà et là, une tache plus claire, chapeau, corsage ou frimousse de femme ; entre les deux rangées de tables, d'autres habits noirs, pressés, entassés sur des chaises placées dans tous les sens ; beaucoup moins de chaises que d'habits; une mêlée grouillante, inextricable et sombre, au-dessus de laquelle oscillent des plateaux chargés de verres et de flacons et portés à bout de bras par des garçons affolés ; un nuage de fumée qui va s'épaississant, de la fumée de réunion électorale, une atmosphère de salle Graffard, aussi opaque et aussi fauve que si les messieurs empilés étaient des
citoyens. On était très mal. Il était impossible d'être plus mal. On s'amusait beaucoup.
Et je ne parle que de l'endroit où on pouvait être assis I
Au fond, très loin, par delà la brume dorée, un petit théâtre flanqué des masques de Dumas et de Sardou et portant à son fronton cette devise simple et profonde : « L'art est aisé, mais la critique est difficile ». Comment résister à cela? Tout de suite je me sens vendu, corrompu, suborné, et, dès avant le lever du rideau, j'appartiens pieds et poings liés à l'auteur. Je crois de mon devoir de vous en prévenir.
La toile se lève. La scène représente les Champs- Elysées ; puis ce sera la place de la Buurse, puis les égouts, puis le sommet de la tour Eiffel. Les poupées sont amusantes : il y a Moïse, barbu et cornu ; Stendhal couronné de lauriers en papier doré ; Claude Larcher et son monocle ; Rochefort et son toupet, Floquet et son chapeau ; le général et son cheval noir ; un ouverrier ; un décadent ; M. Jeman-Heff (qu'on m'affirme être Phonorable M. Andrieux) ; M Edouard Drumont; enfin Vénus et la France. Ces poupées sont articulées; les mâchoires de celles qui appartiennent au vilain sexe sont mobiles comme des castagnettes et menacent à chaque instant de se décrocher. Les amateurs distingués qui récitent les rôles dans la coulisse n'ont rien qui sente le Conservatoire et vous débitent cela à la bonne franquette. Ils ajoutent parfois au texte. A un moment, la jeune
femme qui prête à Vénus sa voix pure et chantante, laisse échapper, entre deux répliques, un « Fichezmoi la paix!» très nettement accentué; et l'on se demande dans la salle quel incident mystérieux a bien pu provoquer cette interpellation familière.
Et la pièce? Eh bien! mais elle est exquise, très élégamment incohérente, sans queue ni tête, va comme je te pousse, d'une verve aventureuse, d'une grâce toute spontanée, avec des enfantillages et des mots trouvés, quelque chose de gentil, de fou, de désordonné, de crâne et d'imprévu. On y sent circuler le caprice inépuisable d'une petite âme indépendante, audacieuse et vivace. Bref, c'est du Gyp. C'est mieux qu'une revue : c'est la revue de Loulou, c'est l'abrégé turbulent des goûts et des antipathies de cette délicieuse et inquiétante ponetle, la préférée de Gyp, On diraitque cette revue a été improvisée par Loulou dans les marges de son cahier d'histoire ou de géologie. Voyons donc ce qu'elle pense de la comédie et des « marionnettes » contemporaines, cette gamine râblée et garçonnière, née d'un sang illustre et chaud, aristocrate de goûts et démocrate de cœur, librement élevée, l'esprit singulièrement éveillé par l'éducation d'aujourd'hui, curieuse, irrévérente, révoltée et touche-à-tout ; mais bonne, tranche, d'un naturel parfait ou, mieux, tout près de la nature encore, avec des parties de culture excessive et une expérience et une ironie de « fin de race ». Un tempérament, je vous dis!
' D'abord Loulou déteste Stendhal. Elle le déteste parce que la personne de ce grand écrivain lui paj raît haïssable et ridicule, mais surtout par une / irrésistible protestation de la nature contre l'esprit d'analyse et la manie du dédoublement, qui est en effet ce qu'il y a au monde de moins naturel et de moins spontané. Et c'est pourquoi elle nous présente l'auteur de Rouge et Noir comme un pur imbécile. Elle a trouvé ceci, de lui faire commencer toutes les âneriesqu'elleluiprêteparcetteformule: « Enmaqualité de psychologue, d'observateur et d'analj^ste...», ce qui est vraiment assez drôle la dixième fois.
Loulou déteste Stendhal au point de ne pouvoir souffrir Bourget. Et de cela, je ne lui fais pas mon compliment. Ténus traite Claude Larcher avec une désinvolture tout à fait désobligeante. « J'ai fait une remarque, dit à peu près Claude Larcher, c'est que la femme est menteuse. — Ta parole? » répond Vénus, en lui riant au nez. J'engage Bourget à ne pas trop s'affecter de ces libertés aristophanesques. Il peut, d'ailleurs, se consoler par d'assez bonnes raisons ; se dire que la femme est ici dans son droit de légitime défense ; qu'elle a horreur d'être observée et définie ; que surtout elle n'aime pas qu'on se vante de la connaître, quand elle se connaît si peu elle-même ; se souvenir enfin du vers de Vigny sur Dalila, étonnée et furieuse
De se voir découverte ensemble et pardonnée.
Il pardonnera à Loulou en considérant qu'elle est dans le vrai ; que c'est l'éternelle nature qui se révolte dans cette Eve coiffée à la chien ; car, d'analyser tant les femmes, cela ne porte guère aimer, cela même peut tarir la force d'aimer, et la nature a besoin qu'on aime. Il se vengera de Loulou en la définissant, en la piquant et en l'étiquetant avec soin dans ses planches d'anatomie morale. Il songera enfin qu'il y a entre Loulou et Larcher une antipathie irréductible et foncière. N'est-ce pas Loulou qui disait un jour : « Moi, quand j'essaye de penser, ça m en dort? » Or, c'est la seule chose qui éveille Larcher. Comment voulez-vous qu'ils s'entendent?
Loulou n'aime pas les poètes décadents. Elle nous en montre un qui ne paye pas de mine et qui a l'air d'un noyé très avancé sous son veston à carreaux. Ce jeune homme verdàtre nous parle de ses e'nervmces et de ses froissures, et nous chante, sur l'air de Marlborough, une petite chanson dont je n'ai pu retenir que le commencement :
Poète symboliste.
Que mon âm', que mon âme est donc triste !
Vous devinerez sans peine pourquoi Loulou déteste les décadents : ce n'est pas, cette fois, parce qu'ils pensent trop.
338 IMPRESSIONS DE THÉiATUE.
Loulou déteste au&si M. Floquet. Je ne vous en dirai pas les raisons, la politique n'étant point de mon domaine: Elles se ramèneraient toutes, je pense, à cet amour du naturel et de la simplicité qui persiste, à travers ses erreurs et ses illusions de gamine, dans l'âme très saine de la petite Loulou. M. Floquet l'a très heureusement inspirée. Lorsque cet homme d'Etat, la tête éternellement renversée pour qu'elle soit mieux vue des étoiles , s'avance sur Vénus, et, d'une voix forte, lui jette : « Vive Monsieur Vulcain, Madame ! » il est évident que c'est là une variation géniale sur le thème fameux : a Vive la Pologne, Monsieur! » et qu'on ne sait dans lequel de ces deux cris il y a le plus de grâce, de finesse et d'à-propos.
Enfin Loulou exècre les Beni-Israèl et ne le leur envoie pas dire. Elle nous fait voir un Moïse baragouinant comme un marchand de lorgnettes, et qui finit par faire un trou dans la lune (sans métaphore ; la lune est en papier). Ai-je besoin de vous dire que j'ai des sentiments moins jeunes, — ou moins vieux, — que ceux de M"« Loulou sur cette race si originale et dont les femmes sont si belles et ont tant d'esprit? Mais enfin, je conçois très bien les préjugés de cette adolescente. Elle hait les juifs parce qu'elle se figure sans doute quils représentent exclusivement le culte du veau d'or, et sa haine n'est ainsi qu'une générosité qui s'égare. Joignez à cela, si vous voulez, un rien de mode et de « chic ». Il était d'ailleurs fatal
qu'à l'heure où l'absolue suprématie de Pargent serait définitivement établie, la race qui en délient, à proportion, la plus grande quantité devînt suspecte, et que cette lutte d'intérêts réveillât les germes hérités, et depuis longtemps endormis, des haines de race. A vrai dire, j'exagère l'importance de ce mouvement : mais ce que j'indique ici peut se vérifier du moins chez quelques individus. J'en sais en qui s'est rallumé, dans cette occasion, un feu qui semble venir des croisades. Je connais un gentilhomme catholique, noble comme Bragance, qui, ne pouvant supporter cette idée que Jésus fût un Juif, est parvenu à démontrer, par des arguments tirés de l'étude des langues, que le Christ était d'origine celtique ! Ce scrupule est d'une beauté qui dépasse tout : mais les préjugés de Loulou, moins bonne catholique, je crois, ne sont déjà pas sans noblesse.
Après les haines de Loulou, voyons ses sympathies.
Loulou, naturellement, aime M. Edouard Drumont. Elle lui prête des airs de paladin et fait fuir éperdument le baron Moïse devant sa bonne rapière. Mais, si elle exalte ce justicier, ce n'est point seulement en haine de ceux qu'il pourfend. M"* Loulou, avec toute sa blague, est fort sensible aux apparences de chevalerie et d'héroïsme. C'est ainsi qu'elle a pu prendre Drumont pour un chevalier errant. Au fait, l'aveuglement forcené de sa passion, sa conception simplifiée et apocalyptique du monde contemporain, même l'évidence de son injustice et la probabilité de
sa bonne foi, tout cela donne à ce journaliste un air de Croisé et, tour à tour, de moine ligueur, éminemment propre à séduire les imaginations de quinze ans. Et si, comme il le déclare, il a réellement' fait le sacrifice de sa vie pour avoir la joie de soulager son cœur et de dire entièrement ce qu'il croit être la vérité, — y eût-il dans son fait un peu de cet involontaire cabotinage qui ne manque guère chez les fanatiques et chez les hommes de foi agissante, — son cas est assez particulier et suppose une énergie assez rare dans notre temps pour que nous hésitions à le juger et pour que Loulou n'hésite point à lui donner son cœur...
Loulou aime ensuite M. Henri Rochefort. Elle l'avoue en propres termes par la bouche de Vénus : « Je le gobe, moi, cet homme-là. * Ce qui la ravit chez l'homme de la Lanterne et de l'Intransigeant, c'est sa puissance de destruction. Elle lui fait chanter sur l'air de Méphisto *
Je suis Rochefort, le tombeur fidèle
De tout c'qui r'présente un gouvernement, etc.
Il faut considérer que Loulou est encore à l'âge ignorant, tumultueux et tourmenté par la croissance, où la révolte paraît inévitablement une forme séduisante du sentiment de la justice. Elle est du reste enchantée de voir que l'indisciphne de M. Rochefort
a gardé, jusque sous la neige des ans, les mêmes allures que son insubordination d'écolière, et qu'il embête les ministères par les procédés dont elle use elle-même contre sa gouvernante anglaise. Et enfin (bien qu'il n'y ait qu'un vague rapport de destinée, — oh ! combien vague ! — entre le pamphlétaire à calembours et l'arrière-grand-oncle de M^'' Loulou) peut-être qu'une sympathie secrète émeut son sang, — noble et révolutionnaire à la fois, — en faveur du très brillant et très funeste marquis démagogue, si expert à attiser le brasier des haines populaires, — de loin, avec des pincettes et des gants.
Loulou aime également M. Andrieux. Elle le trouve « chic ». Elle l'aime en vertu du même instinct qui lui fait haïr M Floquet. C'est que Loulou est bien de son temps, — de ce temps où l'ironie et le «je-m'enfichisme » sont devenus endémiques, — et que M. Andrieux représente supérieurement la « blague » dans la politique, — une blague d'homme du monde parmi les croquants, froide, pincée et bien mise, avec des moments de débraillé volontaire et concerté comme le reste. Si je ne me trompe. Loulou est séduite aussi par la tenue extérieure du personnage, par ce qu'il y a en lui du bretteuretde l'aventurier élégant, lancé dans la politique à peu près comme l'étaient autrefois certains cadets de famille dans les aventures de guerre et d'amour, de la même allure, avec la même insolence et les mêmes ressour-
ces... M. Andrieux lui plaît, parce qu'il lui fait un peu l'effet d'un d'Artagnan très farceur. G^est ainsi qu'elle prenait tout à l'heure M. Drumont pour un Croisé. Très a ancien régime » au fond, M'^^ Loulou.
Et pourtant Loulou aime le peuple. Vous vous souvenez qu'un jour (voir la Vie Parisienne) elle traîna son père sur la place de la Concorde, en pleine cohue, pour voir passer le général en voiture, et que là, au grand scandale du digne gentilhomme, elle entra en conversation réglée avec un pâle voyou. Cette fois elle met en scène, avec une évidente sympathie, un ouverrier qui nous explique entre autres choses, que la manifestation Baudin l'a dégoûté, parce que « c'était rien que des bourgeois ». On sent que la sœur de Bob, opprimée dans sa famille par un tas de règles et de convenances, s'ébroue avec délices comme un poulain échappé et qu'elle prend un infini plaisir à parler Targot des faubourgs. Elle jouit de s'encanailler, sachant qu'elle s'encanaille, et justement parce qu'elle le sait. Je reconnais, d'ailleurs, que M'ie Loulou peut fort bien aimer le peuple par simple bonté d'âme, par un sentiment de justice, par dégoût des hypocrisies ou des « facticités » delà vie mondaine et riche... Mais ce goût pour le peuple peut être aussi un sentiment tort aristocratique, car il implique aisément un certain mépris des bourgeois... 0 Loulou, que de complications dans vos enfantillages 1
Loulou aime le général Boulanger, Elle le raille
THÉÂTRE DES MARIONNETTES. 3i3
quelque peu, mais elle l'aime. Elle a quinze ans, ne l'oubliez pas. Elle doit goûter, en politique comme ailleurs, les conceptions simples (en apparence) et théâtrales. La politique du Journal des Débats doit être aussi odieuse à Loulou que la psychologie de Bourget.
Elle aime le général... peut-être pour rien et tout uniment parce qu'elle l'aime ; peut-être parce que les femmes, même en politique, veulent aimer, et que c'est toujours aquebju'un» qu'elles aiment et que notre personnel d'hommes d'Etat (je parle de ceux qui sont au premier plan] n'offre vraiment pas grand choix à l'amour; enfin, parce que Loulou subit le prestige de son panache, de son sabre, même du cheval nuir dont elle se moque ; le prestige de la Force ei râlai de la Chance, le plus puissant de tous, parce qi.c cette chance, on l'augmente rien qu'en y croyant, tût-ce malgré soi et fût-ce en ennemi...
Je devrais essayer maintenant de ramener à quelque semblant d'unité les sentiments manifestés par Loulou dans sa capricieuse Revue. Mais elle me rirait au nez si, non content de m'étre livré sur sa mobile personne à de présomptueuses tentatives d'analyse, je prétendais maintenant la synthétiser! Je remarque seulement que cette moqueuse n'est point une mièvre; que son esprit, que sa blague même est comme une tleur de santé; qu'elle pousse jusqu'à la plus gaillarde injustice l'amour du naturel, et que, vaillante et laborieuse, ivre de mouvement, toute
tortillée elle-même de la joie de vivre, toutes ses sympathies vont aux plus énergiques manifestations extérieures delà vie. Et ainsi (laissez-moi cette illusion), il m'a plu de retrouver dans cette mauviette parisienne l'àme héritée d'une famille d'hercules, et de reconnaître, à des signes inattendus et détournés, mais assez clairs pour qui sait voir, le sang toujours bouillonnant d^une forte race dans la dernière fantaisie écrite de la petite-fille de Mirabeau-Tonneau.
VIGTORINE DEMAY
Elle nous manquera beaucoup, surtout au printemps prochain, à l'heure où les honnêtes gens vont s'asseoir, aux Champs-Elysées, sous les feuillages délicieusement éclairés par des guirlandes de verres lumineux, et là, dans la douceur du soir, écoutent chanter des choses qui ne forcent pointa penser.
Elle apparaissait, vaste et cordiale, opulente et gaie. Et tout de suite un frisson de plaisir parcourait la foule. Toute sa copieuse personne était pétrie de joie. Vous vous rappelez ces yeux luisants, cette bouche élastique et généreuse, ce nez bon enfant, ce petit paquet de cheveux noirs frisottés si drôlement planté sur son front, et cette bonne figure ronde, toute ronde, si ronde qu'elle donnait envie de promener sa main dessus et de s'en emplir la paume. Vous vous rappelez cette voix si franche, si claire, qui vous entrait si nettement dans l'oreille, cette articulation irréprochable, cette diction, enfin, si mordante et si juste.
Et vous vous rappelez les gestes de ces gros bras courts, et ces ardeurs, et ces pudeurs, et ces façons
de secouer la télé ou de se la rentrer dans les épaules, et cette parfaite tranquillité, ce minimum de mouvement extérieur dans la plus irrésistible bouffonnerie. Par là, par cette sobriété de moyens et à la fois cette puissance d'effet, Victorine Demay atteignait souvent au grand art, au « style. » Classique, elle l'clait, dans son ordre, autant en vérité que les plus doctes sociétaires de la Comédie-Française.
Etsavez -vous pourquoi nous l'aimions? C'estqu^en face de Paulus , en face de l'art américain , de l'école de la diction brutale et sans nuances^ et de la chanson à demi-clownesque et acrobatique, elle représentait, elle, l'école et la tradition purement françaises. Et c'est ainsi que Victorine Demay était en train de devenir, comme autrefois Thérésa, une institution nationale.
Ce qu'elle chantait ? Oh I n'importe quoi ! Elle nous confiait qu'elle cassait des noisettes en s'as • seyant dessus, que son amoureux louchait, ou bien qu'elle adorait un charcutier, ou bien encore elle blaguait Ernest, ou lui donnait des conseils... Mais, ce qu'elle exprimait partout et toujours avec un naturel et une ampleur admirables, c'était (quelles que fussent d'ailleurs les paroles de la chanson) l'esprit et la gaieté des rues, l'ironie et plus encore la cordialité et la belle humeur du peuple de Paris.
Elle-même était une très bonne femme, très simple et très peuple. Permettez-moi ici l'innocente vanité d'un a souvenir personnel». C'était un dimanche, et