ALBIN VALABRÈGUE
commencent à se garder des mésalliances. On a vu des petits-fils portés aux plus grandes charges par leur mérite sans doute (qui oserait le nier?), mais aussi par leur nom, — tout comme « sous les tyrans ». Beaucoup de ces familles mènent une vie aussi fastueuse et mondaine que celle de ce faubourg Saint-Germain, qui d'ailleurs n'est plus guère qu'une expression géographique. Bref, la matière est toute prête pour une comédie de la noblesse jacobine et régicide... J'exagère? Entre nous, je crois que oui. Mais pas tant que vous vous le figurez.
GEORGES GOURTELINE
Théâtre-Libre : Boubouroche, pièce en deux actes, de M. Georges Gourteline.
30 avril 1893.
Le premier acte de radmirable farce de M. Georges Gourteline (je dis « farce », et l'auteur ne m'en voudra point, puisqu'on nomme ainsi le Médecin malgré lui et même le Malade imaginaire) se passe dans le petit café où Boubouroche fait tous les soirs sa partie de manille, avec quelques amis, employés ou petits commerçants, en buvant des « distingués ». (Les « distingués sont, si j'ai bien compris, ou des doubles bocs, ce qu'on appelle des « demis », — entendez des demi-litres, — ou de simples bocks « soignés », autrement dit « bien tirés » et « sans faux-col ». J'hésite entre ces deux interprétations.)
Ge café est, comme j'ai dit, un tout petit café. Une douzaine de tables de marbre, pas plus. Sur les tables du milieu traînent trois ou quatre jour-
naux, mal fixés à leurs planchettes par des tringles dont un bout s'échappe. Un seul garçon, vieux, à favoris blancs, feuillette dans un coin V Univers illustré. La caissière somnole entre ses carafons. A la colonnette enveloppée de velours rouge, qui soutient le plafond couleur Isabelle, pend un écriteau qui annonce de la choucroute et de la salade de museau de bœuf. L'atmosphère est épaisse, tiède et cordiale. On doit être très bien là-dedans.
... M. François Coppée, dans une de ses chroniques du Journal, où il exprime avec une élégante et généreuse bonhomie les sentiments d'une âme à la fois délicate et populaire, — car Coppée est en train de « remplir son type » et de devenir tout doucement le Béranger des dernières années de ce siècle,
Et je ne trouve pas cela si ridicule ;
donc le poète des Humbles contait dernièrement l'histoire d'un brave homme à qui sa femme avait entrepris vainement de faire perdre « l'habitude du café ». De guerre lasse, l'indulgente et ingénieuse ménagère machinait dans son petit logement le simulacre d'un coin de brasserie : banquette de velours rouge, guéridon de marbre blanc, porte-allumettes de grosse faïence, soucoupes en feutre ou en gros verre, jeux de cartes, de dames et de jacquet, un peu de sciure de bois sur le plancher ; et elle disait à son mari : « Tu auras ici les
mêmes consommations qu'au café ; tu pourras amener tes amis. Veux- tu essayer? » Et le brave homme essayait. Mais bientôt il était pris de tristesse et d'inquiétude. « Qu'as-tu ? lui demandait sa femme.
— Rien. — Est-ce que la bière n'est pas bonne?
— Mon Dieu... — Quoi? — Elle n'est pas mauvaise, mais elle serait meilleure si elle était sous pression, voilà. »
Eh oui, voilà ce qui lui manquait, à cet homme : la pompe à bière, le col d'écume pareille à du lait, et aussi ce qui ne s'imite pas : l'odeur, l'atmosphère, les becs de gaz, les glaces et les vitrages de la brasserie, les silhouettes des garçons, le bruit des conversations et des dominos des autres clients ; la vague occupation des yeux et des oreilles, qui, à la fois, trompe l'ennui et favorise les songeries ruminantes. Les gens de petit logis et, encore mieux, ceux qui ont été sans gite, connaissent bien cela, et me comprendront. Là, autant que dans la campagne, quoique d'autre façon, on peut goûter « les sombres plaisirs d'un cœur mélancolique >>.
Toutefois, ce ne sont pas ces sombres plaisirs qu'y va chercher l'excellent Boubouroche, car la brasserie offre également aux gens, suivant leur humeur, les douceurs d'une solitude chaude et animée, ou celle d'une compagnie familière et sans morgue. Chère aux faiseurs de vers, elle ne l'est pas moins aux joueurs de manille. Le café d' « habitués ■», c'est le cercle des petites gens. Boubouroche
y trouve surtout la satisfaction de ses instincts de sociabilité. Sa bonté, très réelle, est une bonté de pilier d'estaminet et de tarisseur de chopes. Célibataire, trente-huit ans, une dizaine de mille francs de rente, je suppose, candide et sentimental, il aime serrer des mains, offrir des « consommations », laisser puiser dans sa blague à tabac, et même, à l'occasion, prêter cent sous à un camarade gêné. Ce gros homme paresseux et inutile est charmant, quand même, de bienveillance adipeuse.
Et qu'il est beau à la manille ! Quel sérieux ! Quelle complaisance grave dans sa maîtrise incon-» testée! Au reste, il ne joue pas pour gagner, mais pour son amusement. Il ne se fâche point que les deux joueurs qui ont perdu lui laissent le soin de « régler » leurs absinthes. Resté seul avec son partenaire, il fait revenir deux « distingués » par un geste d'habitude, et bientôt glisse aux confidences, et étale les richesses morales d'un cœur sensible et d'un esprit sans détour. Il raconte comment, il y a huit ans, il rencontra Adèle, et comment il osa se déclarer, a Et huit jours après, conclut l'ami Potasse, tu la mettais dans ses meubles? » Mais Boubouroche, blessé du terme et rectifiant : « Huit jours après, Adèle et moi, nous associions nos deux existences, ce qui n'est pas la même chose. — Penh 1 dit le sceptique Potasse, tu lui donnes de l'argent. — Il ne manquerait plus que je lui en demande ! réplique Boubouroche. Je lui donne.
en effet, trois cents francs par mois et je lui paye son loyer, mais enfin je ne l'entretiens pas. On n'entretient pas une femme parce qu'on fait son devoir d'honnête homme en lui simplifiant, dans une certaine mesure, les complications de Texistence... Mais, mon cher, je l'entretiens si peu que nous ne vivons pas ensemble ! » Et, comme Potasse s'étonne : € Bien mieux ! Je n'ai même pas la clé de l'appartement I — Pourquoi ça? — Parce qu'une honnête femme ne doit pas avoir d'amant, et qu'on n'est pas a amant » tant qu'on n'a pas la clé. — Et qu'estce qu'on est alors? demande Potasse ahuri. — Je ne sais pas, répond Boubouroche, un peu embarrassé. On est... un monsieur en visite. »
Tel est Boubouroche, fleur de chevalerie et de délicatesse, nourrie chaque matin de vermouthsgrenadine, et d'amers Picon, pâte exquise repétrie chaque soir dans la bière de Mars... Mais, tandis qu'il ouvrait son cœur, un vieux monsieur, tapi derrière le paravent du journal le Temps, écoutait sa confession avec une vive curiosité.
Potasse parti, le vieux monsieur s'avance vers Boubouroche et lui dit : « Monsieur, Adèle vous trompe. » Boubouroche sursaute; puis, poliment : «Asseyez-vous donc. Monsieur... Voulez-vous prendre un distingué ? » Et au garçon ; « Deux distingués, Amédée... Expliquez-vous, Monsieur, je vous prie. » Et le vieux monsieur s'explique. Il habite sur le même palier qu'Adèle, et, comme les immeu-
bles d'aujourd'hui sont en plâtre et en papier mâché, il entend tout ce qui se passe chez sa voisine... Il donne des détails. . Tant que Boubouroche, furieux, après avoir réglé les consommations de la soirée (neuf francs vingt), se rue hors du café en criant: 0 Nom d'un tonneau ! »
Or, le second acte de Boubouroche n'est autre chose qu'une variation sur un des plus vieux thèmes comiques. C'est l'éternelle histoire de la femme accusée et convaincue de trahison, mais se tirant d'affaire à force d'audace et de mensonges, et contraignant même sa victime à lui demander pardon ; bref, l'histoire de la lutte
Entre la honte d'homme et la ruse de femme...
pour parler comme Vigny (et vous pouvez aussi mettre à la place de « bonté » faiblesse, sottise ou quelque chose de pire). C'est la grande scène du quatrième acte du Misanthrope. C'est la grande scène dû second acte à^Turcaret. Et vous la retrouverez dans le Roi Candaule, et vous la retrouverez dans la Parisienne, et vous la retrouverez partout. Mais que la « variation » de M. Georges Courteline est donc, dans presque tous ses détails, imprévue, pittoresque et joyeuse ! Elle se distingue par trois traits : l'énormité d'évidence du délit, l'énormité d'impudence de la coupable, l'énormité de candeur de la victime. Ces trois énormités sont folles : je ne jurerais pas qu'elles soient invraisemblables, La
farce de M. Courteline reste quelque chose d'humain, de très humain, et dont la cocasserie extravagante repose sur un vieux fond solide, à chaux et à sable, de bonne grosse vieille vérité traditionnelle.
Donc, nous sommes chez Adèle Le salon est modeste et décent; au fond, un grand bahut de chêne. Adèle fait de la tapisserie ; André, son amant de cœur, étendu sur une chaise longue, lit un volume de vers, tout en fredonnant le Forgeron de la paix, l'air favori de Boubouroche. . Tout à coup, on sonne ; André bondit sur ses pieds, court au bahut, l'ouvre et s'y blottit... Nous avons eu le temps de voir que l'intérieur de ce bahut était ingénieusement aménagé : il y a une petite table, une chaise, un oreiller pour les reins, une bougie allumée sur une planchette. C'est là qu'André passe son temps en lectures utiles ou agréables, durant les visites de Boubouroche.
Il entre comme un fou, Boubouroche. « Qu'y a-t-il? demande Adèle. — Il y a que tu me trompes ; que tu es la dernière des dernières, et que tu caches quelqu'un ici. » Mais les dénégations^ d'abord tran quilles, puis indignées, d'Adèle ont bientôt raison du pauvre homme. Au bout de trois minutes, c'est lui qui demande pardon. Cela, c'est la scène connue.
Ce serait fini, si Adèle n'abusait de son triomphe, « Je te pardonnerai, dit-elle, à une condition : c'est que tu ne quittes cet appartement qu'après en avoir scruté, fouillé l'une après l'autre chaque pièce...
IMP. THKATREi 9
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11 y a un homme ici, c'est vrai. — Mais non >;, fait Bouhouroche, goguenard. Adèle insiste : « Ma parole d'honneur! »/ Et indiquant du doigt le bahut où est André : «Tiens! il est là-dedans !... Va donc voir, je te dis qu'il est là-dedans! » Et le bon Boubouroche se tord de rire, tant il la trouve drôle.
Adèle, grisée, continue d'insister; elle met la lampe dans la main de Boubouroche, le pousse vers la porte de la chambre : « Je veux, entends-tu ? que tu visites tout... jusqu'à la cave... Tiens, voilà la clé de la cave ».
Boubouroche, penaud, se dispose à obéir... Soudain, un courant d'air éteint la lampe. Et, en même temps, la lumière de la bougie qui éclaire la cachette d'André se trahit par deux rectangles enserrant de leurs lignes de feu les deux panneaux inférieurs du bahut. Boubouroche court au meuble, l'ouvre tout grand, et recule en poussant un cri terrible : car André lui est apparu, tranquille comme Baptiste, lisant paisiblement son volume de vers à la lueur de son bougeoir.
Nullement troublé, André sort du meuble, son bougeoir à la main. En parfait « homme du monde », il tend sa carte à Boubouroche idiotisé, et se retire, « très chic », après lui avoir fait jurer qu'il ne louchera pas à un seul cheveu d'Adèle.
Et c'est ici qu'Adèle devient sublime.
« Quel est cet homme? » demande Boubou-
roche. Et elle répond simplement, un peu hautaine : « Est-ce que je sais? n
Et, après que Boubouroche l'a renversée sur la chaise longue pour Fétrangler, puis, manquant de courage, est tombé à ses genoux en sanglotant, elle ajoute avec un étonnement candide : « C'est donc sérieux ? Qu'est-ce qui te prend? Qu'est-ce que j'ai fait ? »
Et, comme Boubouroche la prie de lui expliquer la présence de cet l^omme dans ce meuble, elle a cette troisième réplique grandiose : « Je ne puis te répondre, parce que c'est un secret de famille ».
Rien ne la fera parler : elle sacrifiera son honneur et sa vie, s'il le faut, pour garder un secret d'où dépend l'honneur d'une autre femme. « Inutile de discuter : ce sont là de ces sentiments féminins que les hommes ne peuvent pas comprendre. Séparons-nous, nous n'avons plus que cela à faire. » Et vous devinez le reste : la gravité mélancolique de l'adieu, et l'évocation attendrie du passé, et Boubouroche, alors, qui ne veut plus partir.... Et c'est ici que se place une quatrième parole d'Adèle, d'une beauté incomparable. Après avoir forcé Boubouroche à dire qu'il lui pardonne : « Eh bien, reprendelle, je ne t'ai pas trompé. Tu me croiras peut-être, à présent que je n'ai plus intérêt à mentir... Quand as-tu eu à te plaindre de moi? etc.. Et un tel passé s'écroulerait? etc.. Et de tout ce qui fut notre amour, rien ne subsisterait en ta mémoire, parce
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qu'une fatalité imbécile te fait trouver dans un bahut
un liomme... que tu ne connais même pas ? »
. . Donc, Samson-Boubouroche est vaincu une fois de plus par Adèle-Dalila. Mais, tout à coup, Boubouroche bondit et se précipite vers la porto. « Que vas-tu faire ? dit Adèle. — Un compte ii régler ; ne t'inquiète pas. » Il sort, laissant la porte ouverte. A cet instant passe sur le palier, regagnant son domicile, le vieux monsieur du premier acte. Boubouroche se jette sur lui et l'empoigne à la cravate en criant : « Et si je vous cassais la figure, maintenant?... Si je vous cassais la figure ? »
En somme, Boubouroche est un très remarquable épisode à ajouter aux Jocrisses de l'amour. L'exagération des traits y paraît de même qualité que celle des meilleures bouffonneries classiques. Boubouroche n'est pas, à proprement parler,. un vaudeville. \ Ce serait plutôt, par la simplicité et la vérité du J sujet et par je ne sais quel comique élémentaire 5 et puissant, quelque chose comme l'équivalent 3 moderne des farces de Molière. Joignez qu'on y à, trouve assez souvent, dans la forme, quelque chose comme l'équivalent du style « burlesque » du dixseptième siècle. Je songe à des locutions comme celles-ci ; « Oh ! vous pouvez mâcher de la gomme à claquer et rouler des yeux comme un veau qu'on aurait mené voir Athalie... » ou encore: « L'écho des petits scandales d'au-dessous, d'au-dessus, da côté, suintent à travers les murailles comme à
travers de simples gilets de flanelle », ou bien : a La pauvre enfant!... Elle n'a pas plus de sens qu'un panier à bouteilles » Une bonne partie de Boubouroche est écrite de ce style. Et je ne dis point que cela soit d'un atticisrae irréprochable; je dis que cela rappelle singulièrement la manière de Scarron ou de Cyrano de Bergerac. Et, enfin, je ne sais comment et ces choses-là ne sont guère définissables, mais la bouffonnerie de M. Courteline est toujours invinciblement gaie Vous rappellerai-je Lidoire, le Train de 8 heures 47, et les dialogues de Jean La Butte ?
Je laisse Boubouroche, qui est, dans presque tout le deuxième acte, plus et mieux que « burlesque ». Mais savez-vous que nous assistons, depuis quelques années, à une éclatante renaissance de littérature bouffonne ? Il serait intéressant de l'étudier d'un peu près, de noter en quoi elle diffère de celle même d'il y a trente ou quarante ans, de celle des Chavette et des Rochefort, et comment les récentes conceptions ou manies littéraires, naturalisme, pessimisme, cruellisme, mysticisme même, ont contribué (car tout se tient) à la modifier et à la compliquer... Nommerai-je Grosclaude, Alphonse Allais, Georges Auriol, Willy, Jules Renard, Pierre Veber? Je remets à un autre jour de scruter les mystères de cette suprême et très « artistique » transformation de la vieille gaieté française Et je ne veux pas donner de rangs, et j'ignore si Courteline est le
premier de la bande ; mais je vois bien que sa gaieté est la plus copieuse, la plus colorée, et, quoique souvent neuve dans ses formes, la mieux rattachée à la tradition.
Ambigu : Gigolette, drame en neuf tableaux, de MM. Edmond Tarbé et Pierre Decourcelle.
3 décembre 189J.
Si j'étais né dans quelque sinistre maison ouvrière de Charonne ou de la Villette;sija promiscuité du taudis de famille m'avait gâté dès ma petite enfance ; si l'école sans catéchisme, et les fréquentations de boulevards extérieurs et de « fortifs » , et les bals où l'on boit des saladiers de vin rouge avaient achevé de me « déshumaniser » ; si le régime de « Biribi » m'avait décidément rejeté en dehors de la société ; bref, si le sort avait voulu que je fusse présentement le Desgrieux casqué de soie d'une Manon sans faste, — et si toutefois j'avais recueilli, dans ma vie hasardeuse, quelques bribes de littérature, il me semble que je me dirais :
— « Les temps progressent ; le bourgeois n'est
pas, au fond, si encroûté que je Tavais cru... Jadis, sous l'ancien régime, mes confrères seuls de « la haute » étaient supportés au théâtre ; ils s'appelaient Dorante ou Moncade; on les surnommait le « chevalier à la mode » ou 1 '«homme à bonnes fortunes » ; il fallait qu'ils eussent les façons de la cour, qu'ils fussent jolis et qu'ils sentissent bon ; et leurs « marmites » étaient comtesses ou marquises. Car, non plus que la nôtre, la corporation des « gigolettes » n'était représentée que par son aristocratie. On ne les souffrait sur les planches qu'avec des falbalas, de la poudre et des manières distinguées. Et Dancourt, qui pourtant n'avait pas froid aux châsses, n'osait ni les faire voir dans le vif de leur négoce, ni les appeler par leur vrai nom. 11 ne les exhibait que de profil, et les désignait par des périphrases ; il les qualifiait de « coquettes de profession ».
« Mais, peu â peu, mes compagnes se sont installées sur la scène. On les y a vues « truquer», carrément. Déjà, il y a quarante ans, la dame aux camélias portait tranquillement à son corsage des fleurs qui étaient une enseigne, — et un renseignement. Pendant longtemps encore, à vrai dire, les théâtres ne montrèrent que les « gonzesses » pour gens riches. Puis on descendit d'un étage, et puis d'un autre. A l'heure qu'il est, la « gigolette » pure a droit de cité dans le drame et dans la comédie. Et voilà que son vrai nom s'étale sur deux affiches à la fois.
« Et moi aussi, j'ai eu mon tour. Les dramaturges s'en sont tenus d'abord à mes collègues du frrand monde, des cercles et des salons. Puis ils ont glissé insensiblement jusqu'à moi. A la suite de Monsieur Alphonse, Alphonse tout court est entré, et Polyte, et la Terreur de Grenelle, et le beau Charles. Le roman naturaliste et le café-concert ont beaucoup aidé à cette heureuse révolution. On a compris mon âme. Des écrivains ont célébré mes joies et mes tristesses, mes révoltes, mes haines, et ma sensibilité, et mon ingénuité, et mon dévouement aux « camaros ». Ils ont insinué que, aimant parfois jusqu'au meurtre, seul je savais encore aimer Ils m'ont jugé pittoresque, beau à ma façon, — et irresponsable, comme le loup lâché à travers la forêt. Ils ont découvert que j'étais au fond un sentimental et que la pervenche, ignorée des riches, fleurissait intacte dans mon cœur d'arsouille. Ils ont vu en moi "une sorte d'outlazo, qui a sa morale particulière. Je suis apparu à quelques-uns comme un être trop iîer pour se plier aux règles d'une société byzantine, comme un naïf chasseur des âges héroïques, fourvoyé et mal à l'aise dans les cadres étroits des vieilles cités. Ma brutalité, ma férocité, mon obscénité, mon ivrognerie, ma paresse et ma lâcheté enfin, — que je ne secoue parfois que pour assassiner quelque fille qui a le sac (car il faut vivre), pour assommer un panl^e au coin d'une rue, trois contre un. ou pour bien mourir
place de la Roquette (car les copains sont là et les journalistes prennent des notes), — tous mes vices, eji un mot, ont rencontré des indulgences et des excuses que je ne demandais même pas. Bref, on mo rend justice.
« Et désormais nous triomphons, mes sœurs cl moi. La Lettre de Samt-Cazare^ la Marseillaise des petits joyeux et la prière à Sainte-Galette ont fait / le tour des salons un peu «artistes ». Notre image éclate sur les murs et les palissades, pimpante, aimable, d'une canaillerie élégante, le costume professionnel insensiblement tourné en travestissement d'opéra-comique. Nous semblons très amusants. Les gens du «hije-lif» quand ils veulent se distraire, nous empruntent nos frusques et s'essayent à nos airs.
« L'autre soir, à l'Ambigu, c'est nous qui avons eu le plus clair du succès. Lorsque la sympathique Gigoletle, une fille « à la coule », à sa sortie de Saint-Lazare, est revenue au bastringue du père Trinquette et que les camarades lui ont fait fêle, le public est parfaitement entré dans l'esprit de ces -, réjouissances de famille. Un peu plus tard, quand elle « raccroche » son propre père, qui revient, lui, du bagne, on a trouvé la scène piquante; et. quand elle grise le vieux et lui vole ses économies de Nouméa, le public a bien vu que cette iîlle-là* avait du sentiment, et il ne lui en a point voulu, puisque, ce qu'elle en fait, c'est pour tirer d'embarras
son petit homme. Même, on n'a pas trop tenu rigueui- au beau Charles, attendu que, s'il s'acharne à la poursuite de la petite sœur, c'est qu'il l'aime pour de bon, le pauvre gars, et que, voyez-vous, le grand amour, c'est toujours respectable. Le public était d'ailleurs très bien préparé à admettre les innocences et les vertus les plus paradoxales. L'auteur lui avait présenté, au premier acte, un digne ouvrier dont la petite fille malade est soignée par une demoiselle charitable, et qui viole la bonne demoiselle parce qu'il la sait fiancée à un magistrat et que ça l'agace, et qui n'en est pas moins un brave homme, sympathique dans tout le restant de la pièce. Vous me direz que, dans un mélodrame comme celui-là, l'auteur ne songe qu'à combiner des événements extraordinaires el qu'il les vide, pour ainsi parler, de leur contenu moral. C'est vrai... Mais je m'égare.
« Je ne retiens que ceci : nous avons plu, moi et mes sœurs, nous avons plu énormément. Mais aussi, comme nos rôles étaient joués ! C'était la vérité même. Les artistes jolies, bien élevées, qui avaient consenti à se charger des rôles des petites lazaristes, y apportaient tant d'intelligence et de bonne volonté qu'elles donnaient l'impression de personnes qui n'imitent point, mais qui retrouvent. On eût dit qu'elles se sentaien» bien dans cette nouvelle peau, non pas contraintes, mais délivrées et infiniment joyeuses. Déguisées? Oh ! sans
30() IMPRESSIONS DE TllÉATIlE
doute. Mais, malgré moi, je me rappelais le vers
de Riiy Blas :
Non, je suis déguisé quand je suis autrement.
« 0 prestige du talent ! La scène grouillait de Polytes et de Phémies qui avaient vraiment l'air de s'amuser et de vivre pour leur compte. Cela était si parfait que l'artifice en était insaisissable. Pascal dit: « On est tout étonné et ravi quand, a s'attendant de voir un auteur, on trouve un tf homme. » Ainsi, je m'étais attendu à voir docomédiens plus ou moins habiles, et j'avais tout à coup la sensation délicieuse de reconnaître des gens de mon monde, des amis et des petites camarades que j'avais perdus de vue, et que la police me rendait. J'en aurais pleuré de joie.
« Et partout, dans la salle, au bord des baignoires et des loges, il y avait des dames très chic, et des bourgeoises, et des filles huppées qui étaient, elles aussi, parfaitement heureuses. Elles avaient des yeux brillants, des mines friandes, des figures qui avouaient Elles avouaient qu'il n'y a plus que ça qui les amuse ; elles avouaient leur secret parenlage d'âme, — et de corps, — avec les humbles cl sincères créatures qui gigotaient de l'autre cûtr de la rampe. — Les femmes étaient charmées, les hommes indulgents, et toute la salle communiail dans la crapule.
« Oui, il est des moments où la société avoue, on
son hypocrisie tombe, où elle confesse implicitement qu'entre la grande dame ou la bourgeoise adultère et la femme galante qui sait se tenir, il n'y a que l'épaisseur d'un cheveu; qu'il y a tout juste le même intervalle imperceptible entre la professionnelle du premier rang et celle du second, et ainsi de suite jusqu'à la fille de brasserie et jusqu'à la rôdeuse des fortifications ; que toutes ont la même âme, et que les difl'érences se réduisent à des détails tout extérieurs d'habits et de rites ; que le beau Charles n'est après tout qu'un boulevardier de la seconde enceinte, et qu'enfin la cité presque entière n'est qu'une même chicnnerie. Et les temps sont peut-être proches où sera promulgué le fameux décret, qu'« il n'y a rien», avec cette variante au second article, que tout le monde est chargé de l'exécution du présent décret, c'est-à-dire que tout le monde est autorisé à faire à sa -guise. Et voilà pourquoi, dans les moments où il ne cherche que son plaisir et est, par conséquent, sincère, peut-être à son insu, le bourgeois oublie totalement de me mépriser, tant je l'amuse, et tant je réalise sans doute je ne sais quel idéal, ignoré de lui-même, qu'il porte en lui. Ah ! oui, les bourgeois sont bons. La première fois que j'en surinerai un, ce sera sans haine. »
Sérieusement, ne croyez-vous pas que, tout au fond, — et sauf la littérature dont je lui ai fait cadeau, — Polyte doit raisonner ainsi et qu'il est
même impossible que le spectacle des beaux Charles de la fiction inspirent d'autres pensées aux beaux Charles vivants, en chair et en arêtes? Ah ! qu'on doit être fier d'être souteneur en passant devant les colonnes Morris I
Gigolette a deux tableaux vraiment curieux : le duel au couteau de M'i-^ Mallet et de M"" Silviac. étonnant de vérité, — et la romance des Blés d'or chantée par M''^ Mallet avec des cadences et de^ notes portées d'une impayable drôlerie, et dont le refrain est gravement accompagné par les voix attendries des « petits joyeux » et de leurs compagnes. Il y en a une qui, vers le milieu du second couplet, se met à pleurer comme un veau... Vous vous rappelez, au grand dîner des Coupeau, l'eiret de la romance de l'Enfant du bon Dieu, « envoyée » par M™® Lerat : «... Clémence, très soûle, éclata brusquement en sanglots; et, la tête tombée au bord de la table, elle étoufTait ses hoquets dans la nappe. Un silence frissonnant régnait. Les damos avaient tiré leur mouchoir, s'essuyaient les yeux, la face droite, en s'honorant de leur émotion. Les hommes, le front penché, regardaient fixement ^ devant eux, les paupières battantes... »
Le reste du drame est d'assez grosse nourriture, mais très habilement accommodée.
ANNA JUDIG
Eldorado : Rentrée de M™e Judic.
8 octobre 1893
M'"^ Anna Judic s'est remise tout bonnement à chanter des chansons. L'événement a montré qu'elle ne pouvait rien faire déplus spirituel. Le fidèle « Tout- Paris » était là, et rarement l'ai-je vu plus excité.
Les fumeurs en ont laissé leurs cigarettes inachevées, soit déférence, soit oubli, et," dans les deux cas, c'est joliment flatteur pour la chanteuse. Son succès a été triomphal.
Mnie Judic a toujours, et malgré tout, ce visage exquis, d'une expression si gentille et si douce. Elle a toujours cette voix d'un timbre si pur, et comme cristallin. Et son charme est toujours le môme, avec quelque chose de plus sûr, de plus plein, de plus consommé. Ah ! ces roses d'automne !...
On connaît sa spécialité t c'est celle des nuances, des sous-entendus, des paroles murmurées, des
regards ignorants accompagnanl les sourires qui savent, ou des clins d'yeux commentant les soupirs, et, pour tout dire en un mot, de la décence dans la polissonnerie. Oui, l'une et laulre y sont; je ne saurais vous expliquer par quel mystère.
Elle nous a dit une de ses chansons d'autrefois : Ne me chatouillez pas ! Le texte est, en vérité, une bien humble et assez niaise petite chose. Mais si vous ■^'oyiez ce qu'elle en fait ! Premier couplet ; c'est, je le suppose du moins, une dame très bien, que chatouille un homme du meilleur monde. Deuxième couplet: une toute petite fille chatouillée dans son petit lit par sa jeune maman. Troisième couplet : une naïve bergère chatouillée, dans une meule de paille, par un vacher badin. Quatrième couplet : une dame, soupçonnée de quelque importation frauduleuse, et dont les vêtements sont explorés par la main impersonnelle de notre douane nationale. Il s'agit donc de trouver des intonations, des cris, des rires, des gestes, des mines qui correspondent à ces divers chatouillements, en tenant compte des différences d'âge, de condition sociale et de circonstances. Je ne crains pas de dire que M'"^ Judic fait de cela quatre petits poèmes de chatouillerie, parfaitement distincts, et dont chacun est une merveille de justesse, de mesure et de vérité. Que voulez-vous? La perfection absolue fait toujours plaisir. De l'ouvrage « bien faite » à ce degré-là, c'est de l'art. Mah riem superat opus. Oh ! combien superat !
J'en dirai autant à propos de la Mousse, qui appartient au même genre de chansons. Ici, c'est un peu le jeu innocent des « homonymes ». Et cela rappelle aussi, par conséquent, le refrain à calembours du rondeau classique (ne pas confondre avec le rondel). Le même mot, revenant à la fin de chaque couplet, est pris successivement dans des sens différents, et suggère chaque fois quelque petite scène delà vie familière, des sortes de quadri. Gela ne signifie rien, mais cela peut avoir encore sa grâce quand le chansonnier sait son affaire, et surtout quand l'interprète, — et c'est ici le cas, — a Fart d'achever et de faire vivre, en dépit de rinsuffisance du texte, à laquelle le public ne prend plus garde, les pauvres croquis du chansonnier. Et donc, dans cette chanson de la Mousse, la chanteuse évoque, parmi les scènes de sa vie passée, celles où « la mousse » eut son rôle. Premier couplet : elle se revoit, petite fille, jouant à la lavandière ; et nous y sommes ; et nous assistons aux jolies grimaces qu'elle faisait quand la mousse du savon lui éclaboussait la figure, et nous avons une vision de chromo ou de ces marbres italiens fignolés en trompel'œil pour l'ébahissement des bourgeois. Troisième couplet : promenade à deux, dans les grands bois, oCj le pied des arbres est tapissé de « mousse >>, une mousse sur laquelle on glisse (ohél ohé !). Et je ne sais quelles paroles 1^""= Judic chantait ici ; mais elle les chantait de telle façon qu'elles se muaient
d'elles-mêmes, dans mon oreille, au couplet de Rose, et que c'étaient les vers de Hugo que j'entendais :
Une eau courait, fraîche et creuse, Sur les mousses de velours, Et la nature amoureuse Dormait dans les grands bois sourds.
Quatrième couplet: la chanteuse nous conte ( qu'elle a vu dans la • mousse » de son premier verre de Champagne : de belles robes, une série indéfinie de soupers dans des cabinets très bas de plafond, avec des fenêtres tronquées qui s'ouvrent sur le boulevard, parmi des messieurs mûrs dont la nuque forme un gros bourrelet au-dessus du collet de leur habit noir (ô Forain !) et une voiture au mois, pour commencer. Et je n'ai pas mentionné le second couplet, et je ne puis même vous en indiquer le contenu, n'ayant point la plume dont se servit un jour Théophile Gautier pour exprimer un de ses plus vils regrets esthétiques... Je me permets cette allusion, d'abord parce qu'elle est excessivement obscure el que vous n'y comprendrez rien ; puis, — au cas oii vous auriez prié M. de Spœllberçh de Lovenjoul de vous débrouiller cette énigme, — pour que vous puissiez vous faire quelque idée de l'indulgent o bonhomie de la censure fje la compare à celte digne lyjmc Lerat, de VAssommoi?', qui avait la figure d'un gendarme, mais n'en avait pas la pudeur) ; et enfin pour que vous vous étonniez moins, tout à l'heure,
si j'hésite à partager complètement l'enthousiasme vertueux dont la rentrée de M""' Judic a été l'occasion pour quelques-uns de nos plus éminents moralistes boulevardiers.
Naturellement, l'aimable femme nous a chanté aussi une chanson « socialisse », deTexcellent chansonnier Jules Jouy, qui en a écrit, je l'avoue, de plus originales. C'est, sur un air de complainte populaire, l'histoire d'un pauvre homme qui vole un pain chez un boulanger pour empêcher son enfant de mourir de faim, et que les juges condamnent pour cela à un an de prison, mais à qui le Souverain Juge dit, làhaut : « Tu as bien fait ». Sans doute ce ne sont là que chansons ; et, si d'aventure j'avais des doutes sur la vraisemblance de la condamnation du pauvre homme (cap, tout de même, il y a des choses qui ne
doivent plus guère se faire, depuis Jean Valjean
Oui, j'entends bien, il s'en fait d'autres, mais pas celle-là... est-ce que je me trompe?) si, dis-je, ces doutes me venaient, je n^aurais pas la candeur de les exprimer. Mais, voyez-vous, ce qui fait surtout tort aux compositions « littéraires » de ce genre, à ces complaintes farouches ou pleurardes sur le pauv'peuple, à tout ce tolstoïsme canaille, et ce qui lui donne un air d'insincérité presque saugrenue, c'est le « milieu » où cela se débite. Les gens qui sont venus là pour entendre des gaudrioles en fumant leur cigare, sont si visiblement à mille lieues de ce que nous appellerons « l'état dame évangélique » ! Au
surplus, M"" Judic a les yeux trop peu mortifiés, !•' minois trop souriant et la voix trop tendre pour lancer comme il faut ces grosses humanitaireries-là. Sincères ou non, le mieux est de laisser ces bruandailles à Bruand.
La Chanson d" Eviradnus allait mieux aux douces lèvres de la caressante « diseuse ». Mais je ne puis approuver entièrement la musique qu'on a faite pour cette glorieuse chanson. Oui, ils sont adorables, ces petits vers lyriques ; vous y trouverez tour à tour de l'emportement et de la grâce, du pittoresque et de la mièvrerie, et des « pointes » à la Gongora, ou, mieux, k la Shakespeare :
... Le moineau rit : ce moqueur Entend le doux bruit des chaîner Que tu m'as mises au cœur.
... Les nymphes, penchant leur urne, Dans leurs grottes souriront,
Et diront : « Sommes-nous folles ?
Cest Léandre avec Héro.
En écoutant leurs paroles, Nous laissons tomber notre eau. »
etc. . . Mais vous n'y découvrirez pas l'ombre de tendresse ou de mélancolie, — attendu que Victor Hugo n'y en a point voulu mettre. Or, ce rêve chatoyant et tintinnabulant, le musicien y a ajusté je ne sais quelle mélodie de romance passionnée, navrée et soupirante ; du moins la mélodie a-t-elle pris ce
caractère parla façon dont M™" Judic l'a distillée. Et il n'y a pas à dire, ce n'était pas cela, mais pas cela du tout.
En résumé, ce qui semble le mieux son fait, c'est la chanson voluptueuse et coquine : un libertinage élégant, gentil, — sournois, — sous un léger voile de sentimentalité. Là, elle est sans rivale.
D'honnêtes gens disaient, en sortant, que nous allions devoir à M"^* Judic ce bienfait, d'être enfin délivrés des chansons d'Alphonses et de Gierolettes, et des complaintes de « fortifs » et de Saint-Lazare, et des casquettes à trois-ponts, et des coups de surin sentimentaux, et de la « poésie » des boulevards extérieurs, et qu'il n'était que temps, et que cette heureuse révolution allait élever considérablement le niveau moral de nos plaisirs. La vertueuse allégresse de ces observateurs, certes je la ressens, moi aussi ; mais je la modère en moi, et je la précise. La question est de savoir ce qui, de l'obscénité voilée ou de l'ordure brutale, est le plus « digne d'un grand peuple )-. J'ai idée qu'au fond c'est kifkif. Peut-être même le genre Anna permet-il d'en insinuer de plus fortes que le genre Yvette, ainsi qu'en témoigne le second couplet dé la chanson de la Mousse. Car, en ces matières, rien n'est plus expressif que la périphrase. Toutefois, et réflexion faite, je me range à l'opinion de nos moralistes. Et ma raison, c'est que, — étant donné d'ailleurs que le monde est bien obligé d'aller comme il va et que l'impureté
foncière des divertissements urbains est une nécessité de nature, — un reste d'hypocrisie publique devient sans doute la vertu de ceux qui n'en ont plus d'autres.
3 septembre 1893
J'ai eu le plaisir de retrouver la province au Cirque d'Eté. On y voit, d'ailleurs, diverses jolies choses. Oli 1 le bon petit âne, si brave, si adroit et si gai! La scène est d'un comique élémentaire et sûr. Le jovial bourricot poursuit à traversla piste Auguste éperdu. Il le saisit avec les dents par le dos de son ample habit; et les affres d'Auguste, et sa dignité dérangée, nous donnent, un peu, l'espèce de plaisir que nous prenons infailliblement à voir un personnage solennel dans une situation ridicule. Mais le symbolique clown en habit noir, le Prudhomme du Cirque, est de ceux qu'on ne démonte pas pour longtemps, a II m'a giflé, mais je lui ai bien rivé son clou », comme dit l'autre. A peine réfugié derrière la banquette, il faut voir de quel air Auguste se redresse, croise ses bras sur sa poitrine et, — tandis que ses basques décousues pendent lamentablement sur ses talons, — laisse tomber avec plus de mépris encore
que de rancune : < Sale bourrique ! sale bourrique! »
Il y a de très bons comédiens parmi ces clowns.
Cette scène d'Auguste et de Tâne fait un plaisir sans mélange, parce qu'on n'y sent nulle souffrance, soit de l'homme, soit de la bête. L'âne a vraiment lair de s'amuser pour son compte. Sans doute il a fallu lui donner des leçons et, j'en ai peur, le morigéner quelque peu du bout de la cravache, pour le rendre si savant ; mais, enfin, on n'a fait que perfectionner et régler, chez ce jeune baudet joueur, un « geste » tout instinctif. On n'a pas forcé en lui la nature.
Hélas I je n'en dirai pas autant des stupidcs exercices où nous voyons ensuite peiner un pauvre joli cheval, sous le fouet menaçant dune sèche écuyère, dont je ne sais pas, dont je ne veux pas savoir le nom, et qui n'a d'autre mérite que d'être délicieusement habillée en moujik d'étagère, houppelande de velours bleu sombre étranglée à la taille et culottes bleu de ciel boufîantes au-dessus de bottes minuscules. Je m'insurge une fois de plus contre cet abominable travail du « cheval dressé en liberté». « En liberté » est ici d'une cruelle ironie. Rien de plus disgracieux, d'abord, que ces mouvements imposés au « noble animal », qui ne lui sont point conseillés par la nature, et auxquels répugnent toutes ses habitudes : agenouillements, marche sur les pieds de derrière, pendant que les pieds de devant battent gauchement le vide... Puis, ces
fâcheuses gentillesses supposent tant de coups, tant de souffrance muette, tant de terreur, un si long martyre ! Au moins qu'on nous en épargne la pensée; qu'on ne nous présente la victime que lorsqu'elle sait parfaitement son rôle et quand elle le joue si bien que l'efFort n'y est presque plus sensible 1 Mais le pauvre joli cheval de l'autre jour savait mal son affaire. Son épouvante, visible dans ses yeux, ne combattait qu'à demi le légitime désir qu'il avait de marcher sur ses quatre pattes ; et alors la bourrelle aux culottes bleu tendre lui cinglait férocement le poitrail et les naseaux d'un long fouet, tant qu'elle pouvait, à tour de bras. C'était apparemment une de ces personnes qui ne dressent pas elles-mêmes leurs chevaux, à qui on les livre tout éduqués, et qui, ne les connaissant point, ne peuvent rien obtenir d'eux que par la rigueur, et les gâchent, et les abîment .. Et peut-être que je me trompe sur ce point. Mais cette écuyère bleue, dont j'ignore le nom, reste pour moi « la méchante écuyère ».
Elle savait du moins nous dérober ce qu'il y a de cruauté dans ce dressage d'une malheureuse bête contre les vœux de la nature, la tragique petite centauresse, funeste aux Lapithes dévorés de désirs, qui a tant fait parler d'elle ces jours derniers. J'ai eu la curiosité de rechercher ce que je disais d'elle, il y a trois ans, quand elle parut au Nouveau-Cirque Voici :
«... Nous avons vu une très originale et très
IMP. THiiATRE 9"
3U IMPKJ SSluNS DE TUÉATHK
prenante écuyère, Eugénie Weiss, baronne de Rahden. Très mince et très souple : un fil noir; une petite tête élégante et sèche, une chevelure d'un blond pâle, relevée en casque, avec de longs accroche-cœurs qui couvrent la moitié des joues et descendent jusqu'au bas des oreilles, et donnent à cette figure pointue un air bizarre et inquiétant. Elle monte un grand cheval également bizarre, pie comme on ne l'est pas, semé de vilaines taches pareilles à des ulcères, et qui semble être en carton mouillé. Cest l'écuycre baudelairienne. Je ne sais pas si ce qu'elle fait est difficile, mais c'est très ' saisissant. A un moment, le grand cheval se lève tout droit, et la fine écuyère se renverse entièrement et pend la tête en bas... Puis, quand on la rappelle, elle a une façon de saluer, très bizarre aussi : un composé de la révérence féminine et du salut masculin. Allez voir cela. Bref, elle est très fin de siècle. Je ne sais pas au juste ce que ça veut dire, mais elle Test. »
Il faut croire qu'il y avait, en efl'et, dans cette artificielle personne, comparable à certaines figures de Félicien Rops, un charme assez étrange et assez fort, correspondant, si vous voulez, à un sentiment que je vois fâcheusement développé chez quelquesuns de nos contemporains et que je vous demande la permission d'appeler le snobisme satanique... Car, depuis, deux hommes se sont d'abord battus au sabre pour elle; et, pour elle, finalcnifnf, l'un a
tué l'autre d'un coup de revolver. Et vous savez que cette aventure a follement excité Fimagination des Auvergnats et des officiers, leurs hôtes, et que, lorsque la baronne de Rahden reparut sur la piste quelques jours après le meurtre, on lui fit une ovation frénétique, — tout comme si le sang avait coulé sur l'arène même, et C(jmme si le grand cheval tacheté d'ulcères avait marché dedans.
Les moralistes parisiens se sont élevés, à cette occasion, et contre la rentrée prématurée de l'artiste, et contre l'indécent enthousiasme des spectateurs. Les moralistes parisiens s'étonnent de tout. Ils font continuellement des gestes vertueux, — et même chrétiens. C'est toujours cela. Mais je ne puis m'empêcher de remarquer que ce qui s'est passé l'autre soir à Clermont était très naturel et très humain, ce qui d'ailleurs n'est pas nécessairement synonyme de ragoûtant.
Sur le premier point, je me contenterai de rappeler une anecdote contée par Louis Veuillot dans les Odeurs de Paris : « Une actrice venait de perdre sa mère, qu'elle « adorait ». On lui envoie du théâtre l'ordre de paraître à une répétition. Elle écrit une lettre « touchante » pour obtenir quelques jours qu'elle voudrait donnera sa douleur. Le directeur, furieux, la fait mettre à l'amende. « Est-ce qu'elle compte ne pas jouer, dit-il, tant que sa mère sera morte ? t>
Le second point, c'est l'enthousiasme « incon-
31G IMPllESSIONS DE THÉÂTRE
venant» des Arvernes. Leur excitation est poiirtanl bien facile à comprendre. L'indiscrétion du public u l'cMiilroit de ses amuseurs est sans limites. On veut qu'ils nous livrent le plus possible, soit de leur corps, soit de leur personne intime et privée. On a vu des salles en délire pour un morceau de peau entrevu par hasard et auquel le programme du spectacle ne leur donnait pas droit. — Or donc, lorsque la baronne de Rahden est rentrée dans Tarène. ce n'était plus, aux yeux de la foule, récuyère habile, c'était une femme follement aimée par deux hommes dont on savait les noms, pour qui ces deux hommes avaient voulu s'entrégorger, et pour qui l'un des deux était mort. Son cheval était suivi de deux spectres ; son mari et son amant étaient entrés en même temps qu'elle, et l'on croyait voir des taclus de sang sur son amazone. Ces taches de sang étaient ici l'équivalent de ce que sont, dans des spectacles plus spécialement folâtres, les morceaux de peau non promis par l'affiche. Toute la salle déshabillait récuyère, plus complètement que les autres soirs. De là cette joie.
Mais retournons au Cirque d'Été. Vient ensuite un peu de sorcellerie. Deux hommes et une jeune fille sont assis sur une estrade, les yeux bandés. L'un des deux hommes tient un morceau de craie, et il y a derrière lui un tableau noir; l'autre porte une mandoline; la jeune fille ne porte rien. Le sorcier. un monsieur assez replet, en culotte noire, raspc»!
d'un Italien gras, dit à peu près aux spectateurs : « Messieurs, je vais parcourir vos rangs. Vous me direz tout bas à l'oreille le nom du personnage connu dont vous voudriez voir reproduire les traits sur ce tableau noir, et le morceau de musique qu'il vous plairait d'entendre jouer sur cette mandoline. Vous me direz aussi ce que vous désirez que fasse Mademoiselle. » Et, à chaque confidence reçue, le sorcier, de loin, étend le bras vers le dessinateur, ou vers le mandoliniste, ou vers la jeune fille ; et, tout aussitôt, le dessinateur esquisse à grands traits la figure désignée ; le musicien exécute le morceau indiqué, et la demoiselle fait justement ce qu'on souhaitait d'elle. Tout cela, les yeux bandés. Et ainsi, autant de fois qu'on veut.
C'est très amusant et très bien fait. Mon Dieu, je veux bien croire au magnétisme, à la communication de la pensée et de la volonté à distance et sans paroles, c'est-à-dire au mystère. Mais combien j'aime mieux croire à un système de signes convenus entre le montreur et ses complices, et combien je lui fais plus d'honneur en y croyant ! Système infiniment ingénieux, totalement insaisissable aux spectateurs, et que je ne me charge pas de vous dévoiler, — encore que l'éminent prestidigitateur Dicksonn nous ait donné. Tan dernier, l'explication, renversante de simplicité, de certains sortilèges analogues. Mais si je ne devine rien du « langage » employé par le sorcier du Cirque, je constate du
moins que les pensées qu'il peut avoir h signifior sont, en général, faciles à prévoir. La science t 1 l'imagination des spectateurs sont médiocres. Sans compter que le sorcier qui les interroge peut quelquefois les aider sans en avoir l'air, et leur suggérer, plus ou moins, quelques-unes des réponses quil attend. Et, en effet, les souhaits du public, à la séance que j'ai vue, tournaient dans un cercle assez restreint de choses connues et courantes. Les portraits demandés ont été ceux de Gambetta, de Vercingétorix, de Louis XI, de Jules Ferry et de Richard Wagner. Pour la musique, on a réclamé les airs les plus populaires de Carmen, de Zampa, de Faust, un morceau, au choix, de Lohengrin et de la Valkyrie, plus la Marseillaise et Au clair de la lune. Enfin, un spectateur avait souhaité que la jeune fille l'embrassât; un autre qu'elle lui prît sa lorgnette ; un troisième, qu'elle lui passât la main dans les cheveux ; un quatrième, qu'elle se coiffât du képi du municipal. Ce sont là des fantaisies dont l'inattendu n'a rien d'exorbitant. Ai-je besoin d'ajouter que les bandeaux, mollement appliqués sur les yeux, ne- coupent peut-être pas toute communication visuelle entre le « magnétiseur » et ses « sujets »? Et, encore une fois, je ne crois pas diminuer, par ces observations, la gloire de l'artiste. Au contraire : c'est dans le cas où il serait réellement sorcier qu'il n'y aurait nul mérite. C'est évidemment un spécia' liste d'une rare intelligence. Je voudrais bien vous
dire son nom, mais je n"ai pu me procurer le programme.
Ensuite, nous avons vu quatre danseuses espagnoles. Elles m'ont paru extrêmement jolies et d'un charme qui n'a rien du tout d'immatériel. Mais ce ne sont plus les violentes danseuses de la dernière Exposition, encore toutes chaudes de leur Espagne. Les costumes, d'abord, se sont modifiés. Plus de ces jaunes ni de ces rouges qui éclataient si crûment aux yeux ; plus de ces lourdes roses écarlates piquées dans les cheveux bleuâtres. Les Espagnoles du Cirque sont vêtues de couleurs tempérées, assorties avec un goilt délicat et sûr. Et leur danse aussi s'est modérée ; elle a perdu de la hardiesse de ses torsions et de la dureté de son rythme qui semblait le rythme même de l'assaut bestial. Bref, Paris a passé par là Ce sont, si je puis dire, des Espagnoles « adaptées a . Elles ont plus de grâce et moins de piment. Telle s'amollit et s'éteint à demi, dans une traduction française, l'âpre couleur d'une comedie.de Calderon. — Après avoir dansé, elles chantent, — du nez. La voix proprement féminine, la délicieuse voix de cristal, d'or ou d'argent, est, comme on sait, et sauf exceptions, chose du Nord.
Mais deux gymnastes noirs, deux faux négrillons, m'ont particulièrement ravi dans cette soirée. Costume simple : des bretelles blanches, soutenant leurs blanches culottes, coupaient joyeusement leur noirceur artificielle. Et ces deux nègres flânaient,
les mains dans leurs poches, le nez en Tair, avec l'indolence des bons bamboulas amis du soleil. Ils semblaient rêver. Puis, tout à coup, comme par une poussée intérieure et qu'on sentait irrésistible, c'était un saut de carpe, ou un bout de promenade sur les mains, pour changer, ou, sur une longue table, un glissement rapide de reptile qui a vu remuer les feuilles. Ou bien, ils saisissaient une chaise, se raccrochaient au cou, et, après d'éperdus tourbillonnements , retombaient assis sur cette chaise, tranquilles comme Baptiste... Et ce qui était charmant, c'est que ces deux animaux agiles et noirs semblaient, en se livrant à ces acrobaties silencieuses, continuer simplement et traduire au dehors une songerie commencée et exprimer, par ces souples séries de mouvements bizarres et harmonieux, leurs rêves de sapajous, aussi spontanément que nous exprimons les nôtres par des paroles articulées. Ils donnaient l'impression que cette folle gymnastique était leur langage naturel, qu'elle leur servait à manifester la joie profonde de vivre et d'être chaulTés par le bon soleil, et qu'ils enchaînaient les culbutes comme d'autres chantent une romance, pour soulager leur conir... Je n'ai jamais mieux compris les vers de Victor Hugo, dans la Fête chez Thérèse, sur les « rêveuses gambades » d'Arlequin. El j'ai beaucoup aimé ces deux poètes du saut périlleux, ces frères Zemganno noirs... Enfin. le clou .* la « danseuse serpentine équestre
AU CIRQUE D'ÉTÉ 32t
On étend sur l'arène un grand voile noir; on drape de noir la banquette qui entoure la piste, et par des échelles noires, des hommes grimpent dans les frises pour y disposer des appareils de lumière électrique diversement colorée. Puis, la nuit se fait, et, sur lecheval noir qui tourne, pareil à un cheval de catafalque, tourne aussi le lumineux cyclone des étoffes éployées (tels, ces petits tourbillons polychromes qu'on voit dans les planches des traités d'astronomie), en zigzags, en spirale, en S, en vaguetles symétriques, en fromage, en tulipe renversée, en ailes de Psyché, en ailes de chauve-souris, — avec un corps de femme qu'on entrevoit au milieu, — le tout baigné tour à tour de jaune safran, de rose auroral, de bleu de sulfate de cuivre, de mauve défaillant, de blanc fanlomal, et de toutes les teintes de l'arc-en-ciel .. Seulement, voilà, on est trop près du tourbillon ; on voit trop les bâtons à l'aide desquels l'écuyère élargit l'envergure de son fantastique linceul, et le câble noir qui la rattache aux frises. C'eût été spectacle d'hippodrome plutôt que de cirque. Ces réserves faites, la vision est charmante. L'habileté de M"* Hélène Gérard ne le cède guère, — et dans des conditions beaucoup plus difficiles, — à la science de M"^ Loïe Fuller elle-même ; et l'on doit la féliciter de garder tant de grâce dans un tel déploiement de force musculaire.
Lv FoiHE DE rs'EuiLLY ; l'épigTaphie foraine.
2 juillet 1893
Voilà plusieurs étés que je ne vous ai parlé de cette excellente foire de Neuilly. C'est sa faute : elle se renouvelle peu. Je ne puis vous entretenir éternellement des jeux olympiques de la maison Marseille, un de nos derniers Salons; ni des tableaux vivants de chez Volpette, où triomphe l'art de David et de Girodet Trioson ; ni de la métamorphose, parmi les fleurs, de la belle Galatée en squelette, exacte « illustration » des vers de Baudelaire [Danse macabre) :
Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres, Et son crâne, do fleurs artistenient coiffé, Oscille mollement sur ses frêles vertèbres. 0 charme d'un néant follement attifé !...
324 IMPRESSIONS DE THÉATKE
Le gouffre de ses yeux, pleins d'horribles pensées, Exhale le vertige, et les danseurs prudents Ne contempleront pas sans d'amères nausées Le sourire étemel de ses trente-deux dents.
Pourtant qui n'a serré dans ses bras un squelette Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau ?...
Donc, rien d'inédit, si ce n'est, peut-être, un « manège » énorme et flamboyant, à la fois chevaux de bois et montagnes russes, et qui combine les plaisirs du tangage avec ceux de la locomotion circulaire. Remarqué aussi de grandes poupées lumineuses en papier de soie, pierrots et damos, éclairés par une chandelle intérieure, à la façon des lanternes vénitiennes. Quoi encore ? Beaucoup de a danseuses serpentines » ; une d'elles s intitule avec bonne humeur : « Louise FoulTair. » Enfin, dans un petit manège familial, l'orgue mécanique fait tourner les enfants aux sous de : Ma gigolelle, elle est perdue. Et voilà tout ce qu'il y a dun peu neuf.
L'avenue s'étale, longue et plate ; le soleil se couche à 1 horizon dans une poussière d'or ; les baraques s'alignent, férocement peinturlurées, inégales, bossuées, avec des airs de tentes ou de huttes ; d'acres odeurs flottent ; des musiques stridentes déchirent l'air... On n'est pas maître di ses associations d'idées : je crois entrer dans un grand village nègre, un jour de fête.
Je VOUS dirai simplement ce que j'ai vu, sans grands commentaires. La notation de ce qui est, même quand c'est n'importe quoi, a son intérêt, croyez-le bien. Ce fut, il y a dix ans, celui des romans naturalistes. Homère constate régulièrement que la mer est « poissonneuse » et ne nomme jamais une île sans faire remarquer qu'elle est « entourée d'eau. » Pour tant, ses contemporains le savaient déjà.
Voici d'abord, près de la grille de l'octroi, un groupe de musiciens ambulants : un violon, une espèce de petit orgue portatif, tenu par un homme à longs cheveux et à moustaches tombantes, l'air « artiste », peut-être un ancien prix du Conservatoire, et une contrebasse que racle une femme en camisole de coton bleu. Un vieux chapeau de paille est accroché au manche de l'instrument. C'est un tableau pour Pelez. Ces gens jouent et chantent avec des notes portées, — comme font les peintres en bâtiments, — des romances de café-concert : Pauvres amoureux !... Amour et PâquerfAte... Des bonnes, des filles en cheveux, des gamins chantonnent l'air en même temps que les artistes. Ils sont très graves, très pénétrés, comme à l'église. Ils me rappellent ceux qui chantaient la complainte sur la mort de Victor Hugo, durant la nuit fantastique de sa veillée funèbre...
Voici une petite boutique de ces cochons en pains d'épice sur lesquels sont écrits en sucre rose des
noms propres : a Jules, Ernest, Berthe, Adèle, » ou encore : « Ma belle-mère, » et que Ton s'offre entre gens du monde. Un écriteau porte cet avis : « On fait les noms à la minute. » Cela me donne Tidée d'étudier l'épigrapliie de la foire.
Au fronton d'une baraque, le « Grand Musée du Progrès », je lis cette inscription déconcertante : c La métempsychose a lieu à toutes les explications {sic) ». Celasignifie-t-il peut-être : « Chaque séance de métempsychose est accompagnée d'explications j> ? Mystère.
Non loin, une pauvre petite baraque étroite et basse, de deux mètres de façade, la plus minable, la plus lépreuse de toute l'avenue, porte ce mot en lettres énormes : « Attractions ! ! » Rien de plus. C'est simple et grandiose. Quelles attractions? géante ? serpents ? veau à deux têtes ? ou la tour Eiffel dans une carafe ? Je ne le saurai jamais, car r a établissement » est fermé.
a Au Panopticum. — Le plus grand phénomène du siècle. — Kabowls boit 80 bocks en 13 minutes. » Cela se lit juste au-dessus d'un a tableau» qui représente le naufrage du Vengeur. Et sur une pancarte : « Bocks bus depuis le commencement de la foire : 9,260. » Cela doit faire une moyenne de GOO bocks par jour.
Je passe devant les a Sirènes vivantes, reines de l'Océan », et je m'arrête au a Théâtre des artistes connerréens ». Connerréens ? qu'est-ce à dire ? Un
cartouche nous l'explique. Les artistes connerrêens sont deux nains « natifs de Connerré, — Sarthe. — Patrie ! » Un autre cartouche nous affirme qu'ils sont sujets français. — Exhibition unique. — France.
Je retrouve ce souci patriotique dans le boniment qui nous annonce les hideuses merveilles du « musée Dupuytren, de Paris, seul musée d'anatomie de France ne contenant aucune pièce allemande ». Et j'y recueille ce morceau de style : « Puisque nous ne pouvons saisir l'âme, essayons au moins de connaître l'esprit de la chair. Essayons de remonter aux sources constitutives de cette vie, qui tantôt se manifeste en nous par l'expression presque inexprimable [s\c) de mystérieuses jouissances qui font délicieusement frissonner tout l'organisme, ou brusquement le font se tordre pantelant sous l'action d'insaisissables souffrances qui font monter aux lèvres de la créature les cris affolés de la douleur. »
N'est-ce pas que ça a l'air d'être écrit par « l'un de nos plus brillants chroniqueurs »? — « C'est envoyé ! » comme disait l'ordonnance du colonel, après avoir vu Athatie.
Ceci n'est pas mal non plus : « Miss Yongka Papanax (?) — Elle! — La mystique, la surprenante merveille. — L'inexplicable, la mystérieuse Enigme.
— Amateurs du beau, du curieux et de l'étrange,
— Entrez et gardez le souvenir ! »
328 IMPRESSIONS DE TllÉATUE
Je suis entré, et certainement je a garderai le souvenir ». J'étais seul, tout seul ; Miss Yongka Papanax, une fille en robe rouge, blonde, pas trop laide, mais fâcheusement enrouée, me dit : « Ça ne fait , rien, je travaillerai tout de même ». Elle ajouta : ' « Avez-vous des allumettes ? » J'en avais. Elle me dit : « C'est pour allumer les lampes ». Elle disparut derrière un rideau. Un instant après, le directeur de l'établissement ouvrit le rideau, et je vis « la décapitée parlante ». Elle disait, je crois : <( Bonjour, Messieurs et dames ; j'ai seize ans et je suis née en Sicile ». Le rideau tiré, elle rentra dans la salle, et me dit textuellement : « Et maintenant je vais faire le tour de la société pour mes petits bénéfices ». Je vous rappelle que j'assistais seul au spectacle, telle roi Louis II... Je sortis un peu mélancolique.
Autres inscriptions. Dans un diorama : « Vues réservées. Mœurs de l'Orient » (diable !). « Les en fants ne sont pas admis. » — « Les Hommes de bronze. 10 personnes vivantes entièrement métal-' lisées. » — < Juliano et ses fauves. Le plus jeune dompteur de l'Europe. » — « Spectacle prodigieux. >, Apprenez que ! ! ! (les trois points d'exclamation , ne sont pas de moi) l'innovateur a choisi des natures de jeunes filles exceptionnelles pour donner plus d'importance à son œuvre. » — Et cette annonce bon enfant : « Temple de la Gaîtô. 1 sou pour rire. Venez voiries plus beaux et les plus laids
personnages de la nature. Ils sont vivants. » (Il s'agit de petits tableaux automatiques.) — Et cette annonce scientifique : a Miss Warheda. Sciologie, ombremanie (sic) ». (Il s'agit, je pense, de ces silhouettes que Ton forme avec les doigts derrière un transparent.)
N'oublions pas une « nouveauté » : le Concert dahoméen, qui, d'ailleurs, ressemble exactement aux concerts algériens, égyptiens, tunisiens etmarocains. Deux ou trois nègres, une mulâtresse assez jolie, une femme albinos, jeune avec des sourcils et des cheveux blancs, très bizarre. Les autres Dahoméennes sont évidemment Montmartroises. Une d'elles, costuifiée en vague odalisque, danse le « chahut » et< fait le grand écart, exercices éminemment parisiens. Au reste, peut-être bien qu'elles en sont toutes, de Paris, et même la mulâtresse ; et peut-être que les nègres en sont aussi. Avez-vous remarqué la variété stupéfiante de l'ethnographie parisienne? Tant de sangs se sont mêlés dans la grand' ville, et venus de partout, et tant de femmes y ont « eu des reglirds », que tous les types sy rencontrent, je dis parmi les gens nés de Parisiens de Paris. Vous rappellerai-je l'amie de M"e la Goulue, cette étonnante Japonaise de Montmartre, plus essentiellement Japonaise que M™* Chrysanthème elle-même, et que M. ïéodor de Wyzewa a transportée, — si ce n'est elle, c'est donc une autre, — dans ses délicieux et si adorablement sincères Récits d\in jeune homme ?
A la fin de la séance, un homme m'aborda, qui me parut être quelque chose comme le régisseur. Je me disposai à lui remettre le prix de ma place ; mais il m'arrêta d'un geste noble et courtois. 1! m'avait vu, durant la représentation, écrire quelques notes sur un carnet. 11 me dit : « Vous êtes journaliste ? — Mais pas du tout. — Alors vous êtes artiste? — Non plus, d Et j'insistai pour payer ma place. Mais lui, avec une douce fermeté : « Non, Monsieur. Nous tenons à faire plaisir aux personnes qui nous sont sympathiques. — Alors, Monsieur, lui dis-je, il me reste à vous remercier. » Et, pendant qu'il appelait « le directeur » qui jouait de la grosse caisse sur le devant de la baraque et à qui il voulait absolument me présenter, je me dérobai rapidement. Ce fut pure modestie. Mais, avec tout cela, je me trouve avoir eu a mes entrées » au Concert dahoméen. En vous recommandant cet établissement distingué, je ne fais que payer ma dette au parfait gentleman qui me traita avec tant d'obligeance.
MAURICE BOUGHOR
Petit-Tiiéatre des Marionnettes : les Mystères d'Eleusis (1), pièce en cinq tableaux, en vers, de M- Maurice Bouchor.
21 janvier 1894.
Si l'on ne nous avait dit que les délicieuses marionnettes du sage Bouchor nous donnaient leur dernier spectacle, je me serais permis quelques critiques, non sur le poème, que j'aime et que j'admire sans réserve, mais sur quelques détails de la représentation. J'aurais dit que l'accord n'est pas toujours parfait entre les paroles et les gestes des ingénieuses poupées ; qu'on voit trop, d'ailleurs, que ce ne sont pas elles qui parlent ; que, comme d'autres acteurs prennent leur voix dans leur poitrine ou leur gorge, elles la prennent un peu trop tranquillement dans la coulisse, côté cour ou côté jardin, à plusieurs mètres d'elles ; et qu'enfin, si
(1) 1 vol. ia-t8 Jésus, br., 2 fr. (Lecène, Oudin et G'», éditeurs)*
MM. Bouclior, Richepin et Ponchon ont tous trois, avec des timbres diversement agréables, une excellente diction, et se font aisément entendre, on n'en saurait dire autant des autres lecteurs. . . Mais, puisque les chères figurines, graves truchements des hommes et des dieux, vont nous quitter, je ne me sens pas le cœur de leur faire des reproches,
Donc, M. Maurice Bouchor continue d'extraire l'âme des religions, c'est-à-dire de les ramener, par des sollicitations délicates et de généreuses interprétations, à l'idée chrétienne dont elles sont toutes, plus ou moins, des images et comme des approches. La pensée qui est au fond d€ son nouveau poèn\e, c'est que le secret du progrès et du bonheur humains est dans lajustice par la pitié et le renoncement; disons simplement: par la charité. Quant au progrès particulier dont il s'agit dans les Mystères d'Eleusis^ c est, si je puis dire, la « moralisation » du dogme de l'immortalité de l'âme. Cette œuvre s'accomplit par le changement du cœur de Hadès, devenu capable d'amour ; par l'amour et la compassion de Perséphone, et par le sacrifice miséricordieux de Dèmèter. Voici comment.
Tandis que les méchants souffrent dans les anciens Enfers (ce qui ne fait plaisir qu'au grossier roi Hadès, car Minos lui-même est dégoûté de sa tâche d'impitoyable justicier), les bons s'ennuient de leur pâle, monotone et immobile bonheur. Immobile ! c'est cela surtout qui est insupportable et,
MAURICE 150UCH0R 333
au surplus, difficile à concevoir... Les morts gardent éternellement leur âge. De là de douloureux mécomptes : ceux qui se sont aimés sur la terre se rencontrent sans se « retrouver ».
Ecoutez la plainte de Myrto :
J'avais un jeune fièie, et, presque maternelle, Je voulus l'élever, le couver sous mon aile. Mon cœur saigna longtemps lorsque je le perdi-s. Or, je viens de le voir ; tremblante, je lui dis : « Ne me connais-tu pas ?» Il me tendit sa joue ; Puis, comme il a toujours l'âge aimable où l'on joue, Il glissade mes mnins et s'enfuit en chantant. Une éternelle enfance est donc ce qui l'attend ?
Ecoutez la plainte de Tellis, mort après sa mère :
Hier je reconnus ma mère vénérée.
« Te voilà donc enfin, toi, que j'ai tant pleurée », Lui dis-je. Elle doutait. « C'est moi, mère, c'est moi ! » Alors, avec des yeux pleins de trouble et d'émoi : « Toi, dit-elle, mon fils! Oui, je sais que tu m'aimes; Mais, après si longtemps, vous n'êtes plus les mêmes. Ah! j'aurais bien voulu te retrouver moins grand... » Puis elle m'étreignit dans ses bras en pleurant.
(Mais je ne veux plus faire de citations, ou presque plus : tout y passerait, si je ne me surveillais pas.)
lacchos alors, le conducteur des âmes, annonce à ces ombres si tristement « bienheureuses » un meilleur avenir. Elles le devront au triple avancement de Hadès, de Perséphone et de Dèmôter dans la bonté. Hadès, errant un jour sur la terre, a enlevé et emporté avec lui dans son royaume la vierge
Perséphone qui cueillait des fleurs. D'abord, il veut faire d'elle à sa guise : mais la fière résistance et la pudeur de la jeune fille changent en amour son désir brutal. Ce sentiment nouveau transforme tout le cœur du roi croquemitaine. Il consent à ne tenir Perséphone que d'elle-même. Si elle se donne librement à lui, il ouvrira aux mélancoliques élus les portes de l'Enfer, et les laissera émigrer dans les îles Fortunées, où leur immortalité sera vraiment heureuse, étant vivante et active.
Leur sort est donc entre les mains de Perséphone, mais non pas d'elle seule. La vierge, touchée enfin par l'amour de Hadès, se résignerait à être sa femme et à ne plus revoir la lumière du ciel, puisque, de son sacrifice, doit sortir pour les hommes un si grand bien, et puisqu'enfin elle ne déteste plus le roi des Enfers. Mais Dèmèter, outrée de fureur et de désespoir, cherche partout sa fille. Le récit d'un navigateur lui apprend que Perséphone fut enlevée par Hadès. Elle vient aux Enfers la réclamer à grands cris. Hadès, se piquant de générosité, luidit : « Prendsla », Mais lacchos ajoute : « Si tu l'emmènes, tu prives les pauvres hommes d'un grand avantage : tu les rends à l'immortalité lamentable et immobile. Mais si tu renonces à ta fille, les hommes qui furent vertueux te devront, après leur mort, une destinée plus juste ».
Les hommes te sont chers : parle, ne veux-tu pas Que les meilleurs d'entre eux, affranchis du trépas,
Au-dessus de la mer volent sans épouvanta Vers l'immortalité bienheureuse et vivante ?
Dèmèter hésite. Le sacrifice qu'on lui demande est plus dur et plus complet que celui de Perséphone, car celle-ci a son amour pour se oonsoler de la lumière perdue. Enfin, la bonne déesse se décide à accepter l'arbitrage de Zeus.
Zeus est, dans la pensée du poète {Préface)^ « la plus haute conscience du monde et comme l'incarnation de la loi morale ». Il siège entre la Justice et la Pitié. Et, désignant cette sœur de la Justice à Dèmèter encore incertaine, le maître des dieux et des hommes prononce ces « vers dorés » :
0 reine, celle-ci, Qui te regarde avec le plus tendre souci, Nuit et jour à tarir des larmes occupée, Voudrait que la justice eût brisé son épée. C'est une vierge au cœur saintement maternel. Qui, pour plaindre et bénir même le criminel. Tient à garder toujours sa pieuse ignorance De toute chose au monde, excepté la souffrance. Elle est le pur amour, l'oubli profond de soi. Les hommes, Dèmèter, pourraient vivre sans loi. S'ils pratiquaient enfin les choses qu'elle enseigne Par les pleurs de ses yeux et par son cœur qui saigne. Mais un peuple vivant dans la stricte équité. Sans la vierge divine assise à mon côté, Kespirerait un air mortel de sécheresse. C'est pourquoi mon regard attendri la caresse.
Et plus loin :
Pas un être, brisant d'une main téméraire
L'étroit lien d'amour qui l'attache à son frère,
N'a le droit de p)enser : a Mon bonheur est à moi » .
Toujours le sacritice est l'inflexible loi.
Le fruit que tu portas dans une heure féconde,
Sois prête à le donner pour le salut du monde.
Déméter ne résiste plus ; elle accepte dans son cœur le sacrifice total :
Je ne murmure pas. Prononce ton arrêt.
Alors, Jupiter, pour la récompenser de son effort, n'en acceptant que la moitié : « Chaque année, au commencement de l'hiver, tu laisseras ta fille descendre chez son époux souterrain. Mais elle te reviendra au printemps. Chaque année, elle emportera avec elle la beauté de la terre et sa joie, et, chaque année, elle les rapportera. Et, en même temps qu'elle, sortiront de l'Enfer les âmes justes, pour aller, dans les îles Fortunées, achever leur destin. Là, elles seront heureuses et de plus en plus parfaites par l'effort ininterrompu. Si quelques-unes fléchissent, si elles glissent à la paresse ou au regret des voluptés brutales'de l'orgueil ou de la chair, elles redescendront sur la terre, afin d'y recommencer l'épreuve. Mais celles qui auront triomphé de l'aveugle matière, je les attirerai d'un souffle jusqu'à moi
et je les mêlerai aux dieux Je parle ainsi, car
moi-même, je vauxmieux aujourd'hui que je n'ai valu.
Le poète Eschyle le savait bien. L'effort, le progrès laborieux dans la bonté, c'est la loi des dieux aussi bien que des hommes... »
Amen. — Tout de même nous n'avons pas de chance. Nous cherchons invinciblement le bonheur; et, finalement, les plus clairvoyants d'entre nous ne le découvrent que dans une certaine quantité de souffrance acceptée. Car les plaisirs aigus qui viennent des sens ou de la vanité ne durent pas, et se payent toujours après. Un plaisir un peu plus sûr consiste dans le sentiment qu'on a du bon fonctionnement de sa vie animale, dans un torpide bien-être physique accompagné de vague rêverie. Cela n'est certes pas à dédaigner ; mais cela se dissipe aussi au bout de quelques heures, et si, par impossible, cet état devait être éternel, nous trouverions bientôt que ça n'en vaut plus la peine. Les magistrats et les aumôniers de prison nous disent que rien n'est comparable, môme de loin, au bonheur du condamné à mort apprenant que sa peine est commuée. Mais, dès le lendemain, cette joie est évanouie ; et puis, c'est un de ces hasards qui ne se rencontrent pas dans toutes les vies humaines. Reste ceci, que la seule félicité durable, étant celle qui s'accroît en se renouvelant, est dans l'effort, dans le sacrifice de soi aux autres, ou à ce que l'on considère comme la Volonté divine. Et l'on arrive à cette bizarrerie: « L'homme heureux est celui qui, acceptant d'être malheureux, ne l'est plus. » C'est absurde, et c'est
vrai. (Toutefois, nous exceptons le cas d'excessive torture physique, et quelques autres...) C'est vrai, dis-je, d'une vérité inexplicable. Il faut supposer qu'il y a en nous, outre l'instinct égoïste, dont la satisfaction est précaire et douteuse, et nous lasse, et, en tout cas, jamais ne nous contente, un autre instinct, contraire à nous, tel pourtant que, lorsque nous nous efforçons d'y obéir, nous nous sentons (c'est étrange) augmentés de valeur, et il nous semble que notre existence devient quelque chose de moins incompréhensible, de ]^\\is jîisli/ié. C'est je ne sais quoi qui, étant en nous, n'est peut-être pas nous, et qui tend par nous, au mépris de notre plaisir proche, à des fins supérieures à nous-mêmes, que nous entrevoyons, mais que nous serions fort empêchés de définir avec exactitude. Il faut toujours revenir au mot de Pascal : « Le cœur a ses raisons, elc... Je dis que le cœur aime l'être universel naturellement^ et soi- mêm,e naturellement, selon qu'il s'y adonne ; et il se durcit contre l'un ou l'autre, à son choix... »
Dans son admirable préface, à laquelle je vous renvoie et qui aurait dû me dispenser de tous ces chétifs commentaires, M. Bouchor nous dit : « J'ai suivi mon hypothèse » (immortalité bienheureuse par l'effort, donc souffrante, et bienheureuse pourtant,) « jusqu'à ses extrêmes conséquences. Aussi bien est-il admissible que la constante pratique d'une vertu supérieure, sans détruire la réalité du sacrifice, permette d'y trouver une joie toujours plus
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vive, si la souffrance d autrui diminue en même temps que notre égoïsme. » Mais, si celte joie ne diminue pas avec la « réalité du sacrifice», ce n'est donc pas sur le sacrifice qu elle est fondée? Ou si le sacrifice, par sa persistance, tend à n'être plus douloureux, le jour où il ne le sera plus du tout, ou bien encore le jour où, tout le monde étant heureux, il n'y aura plus matière à sacrifice, nous retomberons donc dans cette béatitude « immobile » que M. Boucher répudie et dont il nous montre les âmes des justes absolument excédées ? Ce jour-là, le cycle du bonheur étant parcouru, les basses jouissances reprendront sans doute leurprix, et toutsera à recommencer ? Avouez qu'on s'y perd. Rassurez-vous néanmoins. Ce détestable monde est bien jeune encore, et, aux assoiffés de sacrifice, les forces manqueront, je pense, plus tôt que les occasions.
... N'allez pas croire, maintenant, que le drame de M. Maurice Bouchor ait rien d'abstrait. D'abord, les dieux mêmes y ont des sentiments humains.
Zeus nous le dit avec une grâce charmante :
Les rois olympiens, comparés aux mortels, Sont comme un frère aîné près de son jeune frère ; Notre cœur a besoin de votre humble prière, Ainsi que, pour gravir un périlleux chemin, Il vous faut le secours puissant de notre main .
Puis, l'idée morale y est toujours enveloppée de beaux symboles. Le séjour de Perséphone sous la
terre, puis sa délivrance, expriment le sommeil des germes durant Thiver et leur essor au printemps ; et la floraison des plantes accompagne et exprime, à son tour, la fuite heureuse des âmes, hors des limbes inertes, vers le pays de l'immortalité active et épanouie. Et ce n'est pas sans raison que la déesse Terre a été choisie pour être la bienfaitrice des hommes, même après leur mort, puisque ce sont, en somme, leurs vertus qui leur permettront l'accès de la vie meilleure, et que ces vertus leur ont été, avec le travail, enseignées par la Terre maternelle :
Le peu que nous valons, Déesse, vient de toi. Jadis, on nous l'a dit, la terre était sans loi... Mais, lorsqu'il eut appris à féconder la terre, L'homme, ne vivant plus farouche et solitaire, Aima d'un fier amour le champ de ses aïeux, Sa femme, ses enfants, sa patrie et ses dieux.
Enfin un petit drame humain est mêlé assez intimement à cette a Divine Comédie ». Le laboureur Daïphante a perdu son fds Tellis, mort en voulant arracher des enfants à de méchants pirates. Daïphante est un juste et un résigné. Bien que Dômèter, dans un premier mouvement de fureur, ait desséché les moissons des hommes afin de priver les dieux de leurs offrandes, le bon Daïphante offre à la Mère désespérée une hospitalité qu'elle accepte silencieusement. El c'est, plus tard, un peu en souvenir de ce bienfait, que Dèmèter consent à un sacrifice dont bénéficiera, avec les autres morts, le
Maurice bouchor 3ii
fils de l'homme pieux qui Ta reçue dans son humble maison. Elle permet que Tellis, avant d'émigrer aux îles Fortunées, apparaisse à son père et à sa fiancée et leur annonce la « bonne nouvelle » : « Père, dit Tellis au vieux paysan, l'homme juste peut maintenant espérer ; les choses que l'on dit sur la mort ne sont plus vraies — Qui donc a tout changé ? » demande Daïphante à Tellis :
L'immuable dessein, Que depuis très longtemps Zeus porte dans son sein, D'attirer jusqu'à lui les moindres créatures ; L'accord de tous les dieux immortels ; les tortures Que souffre Dèmèter, comme tu l'as appris, Et le vouloir obscur d'innombrables esprits : Les portes de l'Enfer s'ouvriront pour les justes...
Les adieux de Tellis et de sa fiancée Lysilla sont exquis. Une question y est agitée : « Retrouveronsnous nos aimés, après la mort, tels que nous les aurons connus? Les a reconnaîtrons-nous ?» — Une autre question se poserait : « Les hommes qui ont vécu et qui sont morts dans les siècles antérieurs au sacrifice de Dèmèter et quand Zeus n'était pas encore parfaitement bon, ne se trouvent-ils pas incurablement lésés? Et toute explication évolutive de l'univers et de Dieu ne comporte-t-elle pas une part d'irréductible iniquité?» Et cette autre question encore : « Dans quelle mesure le poème de M. Bouchor reproduit-il en effet les idées que symboli-
saient les mystères d'Eleusis? » — Mais où tout cela nous entraînerait-il?
A peine ai-je le temps de louer, en finissant, la délicieuse poésie agreste et rurale, dont le second et le quatrième tableau du drame de M. Bouchor sont tout imprégnés Toute la saveur et la couleur d'Hésiode et de Théocrite ont passé dans les dialogues du patient et religieux Daïphante, de l'avare et jovial Lycophron, du bavard et industrieux Eubule. Cela sent bon la terre et la vie naturelle. C'est d'une « prudhomie » large, pittoresque, presque auguste. M. Bouchor a traduit là, avec un singulier bonheur, les « lieux communs », — idées ou images, — de toute poésie primitive, soit authentique, soit retrouvée par un effort de l'art. Ecoutez seulement ceci, qui est, je crois, de Théocrite, et que M. Bouchor a fait sien. Daïphante parle de son fils :
Parmi les moissonneurs, sous le soleil qui tiambe, Il n'était pas de ceux qui vont traînant la jambe, Comme on voit s'attarder, derrière le troupeau, Malgré le chien hargneux et le son du pipeau, Quelque chèvre blessée au pied par une épine...
Il faut bien s'arrêter... Mais que jaime, après les discours qu'il vient de tenir à sa fiancée sur les plus hauts objets, ce simple regret du fantôme de Tellis, le jeune laboureur :
Que ne puis-je avec toi, père, couper nos blés ! Supérieurs par l'effort de la pensée au drame de
la Nativité, les Mystères d'Eleusis Tégalent au moins par la forme. Cela est d'une pureté, d'une fluidité, d'une harmonie et d'une sérénité que nous ne rencontrons, à celte heure, chez aucun autre poète. J'ajoute, au risque de faire de la peine à M. Bouchor, que cela est bien fort pour des marionnettes ; qu'il y a là des idées et des sentiments dont je crois que des acteurs, même très imparfaits, nous déroberaient une moindre part que ces roides poupées, et Si j'étais la Comédie française... » ; mais je suis sûr, bien sûr, que la Comédie française n'y songera pas.
Pages.
HÉRONDAS
Les Mimes d'Hérondas ; traduction française précédéa d'une introduction par M. Georges Dalmeyda 1