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LE BANDEAU DE PSYCHÉ

que l'Amour est un jeune homme comme les autres, ou à peu près, et, de dépit, elle consent à épouser le financier vieux et laid, mais riche, que lui proposait sa mère. — Les vers sont d'un ouvrier consommé, souples, fringants, avec quelque excès de recherche et de préciosité verbale. Il s'y trouve de la drôlerie, de l'impertinence, de la sensualité et de la blague, le tout un peu livresque et d'un sautillement qui ne franchit pas toujours la rampe. Bandeau de Psyché, voile païen ; voile de sœur Gudule, bandeau chrétien. L'amour ne vit que d'illusion et de mensonge ; et ce qu'on aime, c'est l'idée qu'on se fait de l'objet aimé. Oui, cela est vrai. Le contraire l'est aussi. On peut aimer, tout en connaissant bien ce qu'on aime. Quand on est pris, bien pris et touché à fond, on peut néanmoins saisir très nettement les défauts ou les infirmités de l'être chéri, et, comme on est peiné de ne le voir point parfait et qu'on s'en irrite (non contre lui), cette pitié et ce dépit redoublent encore notre tendresse. Nous voulons oublier et nous lui cachons ce qui se rencontre chez lui de fâcheux, comme nous nous cachons à nous-mêmes nos propres défauts, et ce soin délicat tient notre amour en haleine et nous le rend plus intime en le faisant plus volontaire et plus méritoire... — Vous me direz que ce que nous aimons alors, c'est notre bon cœur. Comment se tirer de là?

Les Eschouers : l'Engrenage, comédie en trois actes, de M. Brieux.

20 mai 1894.

Parmi la demi-douzaine déjeunes auteurs dramatiques sur lesquels nous pouvons compter, M. Brieux a sa physionomie bien à part. Son théâtre est d'un très honnête homme. On y sent partout une conscience droite, une belle et robuste candeur, et, — ce qui est en train de devenir rare chez nous, — un tranquille et sûr discernement du bien et du mal. Il a le bonheur de n'être ni boulevardier ni dilettante. Il connaît bien la province, et ses personnages sont presque toujours des provinciaux. Il peint leurs mœurs avec une exactitude paisible et minutieuse. Il a quelque chose de la simplicité ingénue du bon Sedaine. Les comédies de M. Brieux sont, proprement, des « moralités ». 0 muthos dêloï oti... L'histoire de Blanchette nous montre que « le

développement de rinstruction » a ses inconvénients ; qu'une fille de paysans, qui a son brevet supérieur, et point de place, a tout ce qu'il faut pour devenir une déclassée. L'histoire de Monsieur de Réboval nous enseigne quHl ne faut pas avoir deux ménages, que c'est très bien sans doute de ot faire deux fois son devoir », mais qu'il suffît peutêtre de le faire une bonne fois, ce qui, du reste, est généralement plus difficile, et qu'enfin le pharisaïsme, le respect des convenances, n'est point la vertu. Et l'histoire de Rémoussin, dans V Engrenage^ nous apprend que la politique est une grande pervertisseuse de conscience et aussi que, « entre le suffrage universel et ses élus, il y a corruption mutuelle ». Ce sont des pièces sans intrigue (sauf Monsieur de Réboval), composées de détails significatifs rais bout à bout, conçues à la façon d'apologues démonstratifs. Et, chose remarquable, ces « moralités » ne sont point froides ; elles sont vivantes. Vivantes par la chaleur même du sentiment moral dont elles sont toutes imprégnées ; vivantes par le réalisme direct et franc de l'exécution, et par la plus véridique observation de l'humanité moyenne ; point d'inutiles curiosités de psychologie ou d'expression; des traits frappants de justesse, volontiers un peu gros ; un relief très scénique ; un mouvement continu ; beaucoup de naturel ; et, au milieu de tout cela, je le répète, la grâce salubre, partout sentie, d'une âme droite et bonne.

El, maintenant, je vais vous dire l'aventure de Rémoussin, qui fut honnête homme, puis homme politique et, finalement, redevint honnête homme. Je la résumerai assez pauvrement, et je vous avertis qu'elle vaut surtout par mille détails que je ne puis vous rapporter.

C'est une excellente créature que ce Rémoussin : ancien ouvrier, « fils de ses œuvres », usinier probe, patron juste et charitable, et qui a associé ses ouvriers à ses bénéfices. On lui demande de se présenter à la députation. Il résiste, d'abord, de très bonne foi, puis il cède. Ses bons sentiments, — et quelques autres aussi d'une qualité plus mêlée, — le jettent à la fois dans cette aventure. Il cède, un peu par faiblesse, pour faire plaisir à sa femme, à sa fille et à son gendre, et parce que le sénateur Morin l'en supplie. Puis, son concurrent, un certain M. de Vaudray, est un « aristo », un réactionnaire égoïste et dur : c'est œuvre pie que de barrer le chemin à ce gentillâtre. Enfin, il cède par générosité, par sentiment du devoir, pour servir le peuple; il se promet bien de « n'être pas comme les autres » ; il dit naïvement : «... Le sang me bout, en voyant comment on perd son temps à la Chambre, comment on vote,... en voyant la sottise et le cynisme de ces cinq cents inutiles 1... Mais il ne s'en trouvera donc pas un... qui montera à la tribune et leur dira: a Et la France, qu'est-ce que vous en faites? Et le « peuple qui crève de faim et que vous avez flatté,

« quand donc penserez-vous à lui?* J'aurais voulu être celui-là. »

Une fois sa candidature posée, il entend bien ne la faire triompher que par des moyens irréprochables. Il répudie la corruption électorale, les petits verres, la propagande des agents louches, les polémiques calomnieuses, les faveurs injustes promises aux électeurs influents, les professions de foi menteuses... Mais un candidat ne s'appartient plus, et d'ailleurs le suffrage universel veut absolument être corrompu et trompé. Toutes ces vilenies que Rémoussin réprouvait, on les pratique en son nom, malgré lui, et bientôt lui-même y consent, s'y laisse glisser. Le voilà qui serre des mains déshonorées ; le voilà qui ment, ou qui supporte qu'on mente pour lui. Lui qui tout à l'heure prétendait réduire la polémique à la discussion des idées, un article injurieux le fait sauter sur sa plume et répondre de la même encre. Le bruit s'est répandu que Rémoussin est partisan du droit sur les blés. Or, c'est tout le contraire, et il comptait le dire dans sa profession de foi. Mais la foule est là qui l'acclame. Il veut la détromper, les acclamations couvrent sa voix... Et ainsi notre honnête homme sera nommé pour avoir promis ce que sa conscience lui faisait un devoir de refuser.

Député, sa démoralisation va bon train. Il a voulu d'abord prononcer son grand discours, dire ce qu'il avait sur le cœur ; mais, ingénu et gauche, d'ailleurs

isolé dans la Chambre, on s'est moqué de lui. Alors il est entré dans un groupe. Il est devenu protectionniste enragé; il a cru que c'était l'étude qui avait modifié son opinion, et il n'a pas vu que c'était l'intérêt. Son second discours, sur les blés, a réussi, lui a donné de l'importance et, par suite, des airs importants. Sa conscience s'élargit à voir, autour de lui, la largeur des autres consciences.

Un incident achève de le désosser. Sa sotte de femme, à l'enterrement d'un amiral, a giflé un agent de la paix.. Le ministre de l'intérieur peut seul étouffer l'affaire. Or, ce ministre, Rémoussin le considère comme une « crapule ». Il va pourtant le trouver, car il le faut bien. Notre honnête homme revient enchanté. « Ch... armant! Il a été ch... armant! » Rémoussin a rencontré là le fameux Balbigny, le publiciste incorruptible qui insulte tous les matins le ministre dans son journal. « Situ les avais vus se serrer la main, s'appeler: Mon cher ami, se taper sur l'épaule I... » Cette rencontre a tout à fait déniaisé Rémoussin. « Vois-tu, dit-il à sa femme, à mesure qu'on s'élève, toutes les choses s'expliquent; on s'aperçoit bien que la morale n'est pas la même pour un petit usinier ou pour un homme de gouvernement. » Pauvre Rémoussin ! il s'exprime à présent en « homme supérieur » ; cela veut dire qu'il est mûr pour les pires faiblesses.

Et, cependant, il est gêné dans ses affaires. Son usine, qu'il a été obligé de confier à son gendre, mar-

che mal; lavieesl chère à Paris; les vingl-cinq francs par jour ne vont pas loin. Il ne sait même où trouver les cinq mille francs qu'il a promis jadis, quand il était un simple brave homme, pour la fondation d'une crèche... C'est à ce moment qu'entre le Tentateur, sous les espèces du marquis de Storn.

Storn représente la Compagnie du Simplon qui demande au gouvernement le rachat, pour cent millions, des actions et des obligations qu'elle a émises. «Le chiffre n'a rien d'exagéré... Voici nos livres, nos copies de lettres, nos marchés, voyez et jugez... » Il parle d'un intérêt supérieur :« Nous voulons créer un lien de plus entre la France et l'Italie... » Et il ouvre des registres, déploie des caries, remet à Hémoussin « une brochure qui répond d'avance à toutes les objections ». (La scène est impayable de comique grave.) Le bon Rémoussin est vite convaincu. Le marquis, en se retirant, dépose une enveloppe sur le bureau. L'enveloppe contient un chèque de vingt-cinq mille francs. Rémoussin se rebiffe, mais sa femme entre à ce moment : «Madame, dit le marquis, M. Rémoussin nous refusait la permission de collaborera ses œuvres de charité... » Et, peu à peu, les sophismes spécieux, approuvés par sa femme, — et ponctués de lourds silences, — . désagrègent ce qui reste de conscience à notre pauvre Rémoussin : a Remarquez, Monsieur, que vous m'aviez promis votre concours avant que j'aie... Et puis, est-ce qu'un avocat ne touche pas des hono-

raires?... Je vous ai dit, Monsieur, qu'il s'agit de charité .. Tout le monde n'a pas vos scrupules... Consultez les talons de ce carnet de chèques... » Puis, un silence, plus long que les autres .. Le marquis sort, lentement et cérémonieusement... Il a laissé l'enveloppe, sans rien dire, sur le coin de la table... — Mon Dieu ! dit Rémoussin, quand on réfléchit bien...

Il continue, l'empoisonnement moral du faible Rémoussin : car toute mauvaise action laisse en nous de mauvais sentiments, tout prêts à engendrer de nouvelles actions mauvaises. La peur le rend lâche et dur. Il est revenu se terrer dans sa petite ville, attendant avec angoisse les résultats de r a enquête sur le Simplon ». Les ouvriers de l'usine se sont mis en grève. On lui fait remarquer que leur situation n'est pas gaie: a Eh bien! et la mienne? s'écrie Rémoussin... Ils m'embêtent, vous pourrez le leur dire de ma part » . Et lui, l'ancien brave homme, l'ancien ami des pauvres gens, il ne parle que de « coffrer les meneurs ». — « Si, au lieu d'avoir un gouvernement de carton... nous avions un gouvernement vraiment digne de ce nom, un gouvernement fort...»

Il considère qu'un autre devoir, et capital, du gouvernement, c'est de le tirer d'embarras, lui Rémoussin, de ne pas laisser « compromettre en sa personne la dignité du Parlement ». — « Savez-vous où ça nous mènera, ça? Ça nous mènera au mépris

de toute autorité, à l'oubli de tous les respects. « Heureusement il compte un peu sur l'influence de tt la cousine Bourdier ». La cousine Bourdier est une femme galante, maîtresse d'un ministre, une femme que les Rémoussin « ne voyaient pas ». Ils la tiennent maintenant en haute estime et n'ont plus d'espoir qu'en elle. Encore une petite capitulation de conscience à ajouter aux autres.

Mais le sénateur Morin arrive, les jambes flageolantes et molles : il vient d'apprendre qu'un journal du soir a publié la liste des « chéquards » du Simplon . « J'y suis, et vous aussi. — C'est vous qui m'avez perdu, dit Rémoussin, vous êtes une canaille. — Si vous croyez être un honnête homme ! réplique Morin. Laissez -moi donc tranquille : vous êtes comme les autres ! » Et il met sous le nez du malheureux ses hypocrisies et ses lâchetés, les mobiles secrets de ses actes, et toute l'histoire de ses perversions successives. Et c'est alors comme une décisive secousse dans le tréfonds de la conscience de Rémoussin. Il se réveille, il se reprend, il se voit comme il est ; et, avec un grand effort, il se confesse: a Oui, là, vous avez raison, j'ai été lâche ». Et sa confession, très belle, très sincère, très courageuse, se termine par un grand cri de détresse, de repentir, d'humilité; et cela sans phrases, sans mysticisme, sans tolstoïsrae, sans norvégerie, avec une simplicité parfaite et en style de brave homme... Cela est émouvant, très émouvant.

Dès lors Rémoussin sait ce qui lui reste à faire. Il sort; il porte à un journal une lettre oîi il avoue sa faute, et s'arrange pour restituer les vingt-cinq mille francs qu'il a touchés. Or, pendant qu'il délivrait ainsi son âme, une dépêche annonce que le gouvernement a arrêté l'enquête, envoyé un démenti à l'agence Havas, bref, que les obligés du marquis de Storn n'ont plus rien à craindre. Et ainsi, l'acte par lequel le bon Rémoussin s'est racheté devant Dieu le perd aux yeux du monde ; et, seul honnête en cette affaire, il passera seul pour ne l'avoir pas été. « Si tu t'étais tenu tranquille, lui dit judicieusement M""^ Rémoussin , nous aurions vingt-cinq mille francs de plus, et nous ne serions pas déshonorés. » Il subit les reproches insultants de sa femme et de son gendre. Au dehors, le peuple crie, sur Tair des lampions : « Rémoussin ! Le voleur ! Démission I » Il leur jette avec dégoût, par la fenêtre, ses insignes de député. Et cependant, Morin lavé, Morin triomphant, harangue la foule : « Oui, mes amis, ce que je veux, c'est le bonheur du peuple, de ce peuple intelligent et fier, etc. » Et la foule crie : « Vive Morin ! » Sur quoi Rémoussin, avec un accent où Ton ne sait s'il y a plus d'amertume ou d'allégement intérieur : t Ah ! ah ! ils crient : « Vive Morin ! »... Allons, c'est complet... Me voilà maintenant tout à fait tranquille. »

L'œuvre est bonne. Elle nous rappelle clairement et fortement des choses que nous savions, mais que

nous ne saurons jamais assez. Oui, la politique, ailleurs encore que dans une démocratie, mais dans une démocratie plus que partout, est une maîtresse de mensonge, d'hypocrisie et de lâcheté. Oui, les conditions naturelles, inéluctables, d'un régime de suffrage universel forcent le juste lui-même, dès qu'il entre dans cet engrenage, à « pécher » bien plus de sept fois par jour. Et, si c'est une nécessité qu'il y ait, comme on dit, deux morales, c'est donc uae nécessité abominable, et qui fait frémir quand on y songe. Oui, la société où nous vivons est telle qu'un homme comme ce vieux corsaire paisible et gouailleur de sénateur Morin, qui, considéré en luimême, est, très sûrement, un gredin, est après tout, et non moins sûrement, un homme « de moralité moyenne » I Oui, dans cette vie que nous menons, où l'on n'a au fond pour objectif que l'argent, la vanité et le plaisir, où jamais on ne rentre en soi pour se juger et où, d'ailleurs, les principes manquent au nom desquels on se jugerait, la notion du bien et du mal finit par s'abolir en nous, et presque aucun de nous ne sait plus ce qu'il vaut moralement, ni ne se doute combien il vaut peu. Oui, il y a, à l'heure qu'il est, parmi nos hommes publics (et parmi nous autres semblablement) de gentils garçons et d' « honnêtes gens », parbleu! qui ont commis de lâches et vilaines actions, et qui n'en ont eu quelque soupçon, — peut-être, — que le jour où ils se virent menacés au nom d'une morale

abstraite (très mal connue et pratiquée des justiciers eux-mêmes) ; mais qui, depuis, sont rentrés dans leur quiétude et ont tout oublié : d'autant mieux qu'on a voulu que nous oubliions aussi, et que sans doute on a bien fait. Oui, nous vivons tous dans rignorance de notre démérite et de notre indignité ; et elles sont rares, bien rares, les secousses qui déchirent ces voiles de mensonge et d'illusion, brisent ce filet d'intérêts, de vanités et d'habitudes dont nous sommes enveloppés, nous mettent face à face avec notre âme véritable, nous en révèlent, comme au bon Rémoussin, la hideur, et, d'un jet de clarté brusque, nous dessillent assez les yeux sur les origines cachées, sur le sens et la valeur réelle de nos actes, pour que nous comprenions le mot terrible de Joseph de Maistre : « J'ignore ce qu'est l'âme d'un scélérat; mais je crois savoir ce qu'est l'âme d'un honnête homme : c'est affreux. »

Ce jet de clarté contraignant et bienfaisant, il est dans la vaillante et probe comédie de M. Brieux. Qu'y pourrais-je donc bien reprendre? Dirai-je que j'y aimerais, quelquefois, un style plus ramassé et plus fort? Que j'y voudrais les rôles secondaires, et surtout ceux dos femmes, moins effacés, moins « quelconques » (car il n'y a là, en somme, que deux personnages : Rémoussin et Morin, son mauvais génie) ? Que les défaillances de Rémoussin se succèdent avec une rapidité un peu monotone? Ou que son cas serait plus significatif, s'il était un peu plus

intelligent? Regretterai-je enfin l'optimisme moral du dénouement? EtafTirmerai-je que, dans la réalité, les yeux de Rémoussm ne s'ouvriraient pas et que, sauvé comme Morin, et condamné par celte heureuse chance à ne jamais se repentir, il descendrait à la benoîte inconscience de ce bon compère ? Non, je ne dis pas cela; je souhaiterais seulement moins de soudaineté dans le revirement moral de Rémoussin ; il me plairait qu'il fût averti de son état, moins par les paroles brutales de Morin que par la tristesse et la désapprobation silencieuse de quelque simple créature restée modestement fidèle à la loi évangélique et, si vous le voulez, de sa fille Léonie... Mais qu'importent ces critiques, sur lesquelles j'hésite au moment où je les exprime ? C'est le cas, ou jamais, de citer la vieille sentence de La Bruyère: « Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage : il est bon et fait de mains d'ouvrier. » Voilà un éloge que nous n'avons pas l'occasion d'accorder souvent.

ALBIN VALABREGUE

Gymnase : La Duchesse de Montélimar, comédie en trois actes, de M. Albin Valabrègue.

31 décembre 1893.

Je souhaitais de bon cœii^- un très grand succès à la Duchesse de Montélimar . IVx Albin Valabrègue est l'auteur de Durand et Durand et de ce charmant Homme de paille, que quelque théâtre devrait bien reprendre. 11 a la verve abondante et drue et, parfois, l'inquiétude du mieux. Il y avait une idée, et sérieuse, et belle, dans cette coinédie malheureusement trop imparfaite de la Femm,e, donnée au Vaudeville voilà deux ans. Et dans la Duchesse de Montélimar, c'est une maladresse sans doute, mais honorable, d'avoir voulu tout à coup s'élever, à certains moments, du ton du pur vaudeville à celui de la satire sociale...

Malgré mes vœux, cette brave Duchesse n'avait pas totalement agréé au public de la « première ».

IMP. IHKA.TRE 8**

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J'apprends, avec plaisir, que le public des jours suivants s'est moins défendu ; qu'il s'amuse très franchement à cette bouffonnerie aisée et bon enfant, et que le Gymnase pourrait bien tenir un succès. L'action nous avait paru un peu simplette et prévue ; car c'est tout uniment, comme vous savez, l'action du Bourgeois gentilhomme (les rôles de M. et de M'"* Jourdain étant intervertis). On avait trouvé aussi que le revirement moral de la moitié des personnages, à la fin du dernier acte, était faiblement motivé... Mais le dialogue est souvent hilarant. La rentrée du fils de la maison, à neuf heures du matin, en habit, la cravate blanche de travers, le plastron fripé, les mèches du front décollées, est d'une belle couleur... Enfin, j'ai goûté les leçons de convenance, de haute vie et de « vie noble », que la duchesse Bonnardel donne à son mari (« Maintenant que vous voilà duc, il faut prendre une maîtresse... Oui... dans le corps de ballet... C'est l'usage »), et celles que le duc et la duchesse reçoivent tous deux de leur valet de chambre, un drôle qui fut bachelier, mais qui a beaucoup appris depuis ce temps-là.

Certes, ce n'était pas une si mauvaise idée que de refaire le Bourgeois gentilhomme^ de le « remettre au point ». Voilà plus de cent ans que la noblesse est morte comme classe politique et comme classe sociale; et, pourtant, il n'y a pas à dire, elle survit comme caste mondaine. Elle survit, par l'attache-

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ment respectable aux traditions ou par la vanité de ceux qui en sont, mais plus encore par la vanité et la bassesse d'âme de beaucoup de ceux qui n'en sont pas. Chose admirable : depuis qu'on peut en être comme on veut, en payant ou même sans payer, en d'autres termes, depuis que la noblesse n'est rien, il y a toujours plus d'imbéciles ou qui veulent en être ou qui la révèrent comme si elle était quelque chose. Même usurpée, ou achetée à beaux deniers comptants, elle impressionne les fournisseurs et quantité d'autres citoyens.

La comédie du Bourgeois gentilhomme était donc d'autant mieux à refaire que ce snobisme comporte aujourd'hui beaucoup plus de sottise encore que du temps de Molière, où du moins la noblesse était une puissance publique, assurée et concrète, impliquait des droits, des privilèges, un rôle, des devoirs, une éducation, une vie spéciale. La malhonnêteté restant égale à prendre un nom et un titre qui ne vous appartiennent pas, il y a certainement plus de niaiserie et d'infirmité morale dans le cas de M™* Bonnardel que dans celui du bonhomme Jourdain. Et c'est pourquoi je répète, avec plus de certitude, que le sujet de M, Valabrègue était excellent.

Toutefois, il eût peut-être été bon, pour que la manie de nos entêtés de noblesse apparût dans tout son jour, de nous la montrer s'épanouissant en pleine démocratie, et de noter ce que le moment

historique ajoute de violemment plaisant à leur pitoyable vanité... On pourrait même nous présenh i quelque bourgeois, démocrate et « fils de la Révolution », dans sa vie publique |et dans ses discours de forum — et joignant à son nom patronymique le nom de quelque bicoque, ou s'attribuant le titre de quelque grand'tante de sa femme, ou malade du désir de se muer en baron, fût-ce de la principauté de Gérolstein, ou en comte, fût ce du Pape ; et conciliant tout cela par un miracle soit d'inconscience, soit d'hypocrisie, qui s'est déjà vu, je vous assure.

Et l'on pourrait encore, en face de cette noblesse achetée, nous faire voir, plus méprisante et plus gourmée que celle de l'ancien régime ou du premier Empire, la noblesse républicaine. Car nous jouissons déjà, n'en doutez pas, d'une aristocratie de la Révolution. On remonte à la Convention, comme d'autres remontent aux Croisades. D'avoir un aïeul qui a voté la mort de Louis XVI, c'est comme d'avoir un ancêtre qui s'est distingué à Marignan. Et les effets moraux de ces souvenirs si opposés sont sensiblement analogues. Ici et là, on vit de traditions. En vain, le temps passe, renouvelant toutes choses, modifiant la « position » des questions politiques et sociales : on demeure figé, ici, dans le jacobinisme étroit hérité du grand-père ; là, dans le culte monarchique hérité des aïeux. Les familles de l'aristocratie républicaine marient entre elles leurs enfants,

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